L’imposture économique


 

Auteur : Steve Keen

Ouvrage : L’imposture économique

Année : 2011

Préface
par Gaël Giraud{1}

« Pangloss disait quelquefois à Candide :
“Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes
possibles ; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château
à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle
Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez
pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup
d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon
pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et
des pistaches.” »
Voltaire, Candide.

Ce livre est une interpellation. Celle d’un universitaire économiste qui apostrophe sa communauté et,
par-delà celle-ci, notre société tout entière. Les questions qu’il nous adresse sont celles que nous nous
posons tous : comment se fait-il que si peu d’économistes aient pu anticiper, même confusément, une
catastrophe majeure comme le krach financier de 2008 ? Et qu’ont-ils changé dans leur façon
d’appréhender le monde, suite à la crise ?
Certains d’entre nous, économistes, répondront volontiers : la crise des subprimes a été une « surprise
absolue », un « cygne noir », un événement de « queue de distribution ». Certes, nous avons peut-être
manqué de vigilance, nostra culpa, mais, dans le fond, il était impossible d’anticiper l’inouï. Et c’est
précisément la raison pour laquelle nous n’avons à peu près rien modifié à nos modèles économiques.
Hormis quelques epsilons par-ci par-là, à quoi bon bouleverser en profondeur des représentations
théoriques dont nous avions toute raison de penser qu’elles sont les moins mauvaises possible ?
Absolutio.
Pourtant, rétorque Steve Keen, certains observateurs, dont lui-même, avaient anticipé le mécanisme
pervers qui, du crédit à la consommation destiné aux ménages pauvres, a conduit à une tempête boursière
et une récession économique comme nous n’en avions plus connu depuis les années 1930{2}. C’est donc
qu’à condition de disposer de la bonne grille d’analyse, la venue de ce « cygne noir » pouvait, au
contraire, être anticipée – sinon l’heure exacte, du moins son imminence. Partant de ce constat, Keen
remonte à la source du problème : la théorie économique elle-même.
Le lecteur de ce livre ne tardera pas à découvrir, sans doute abasourdi, que, dans la plupart des
modèles néoclassiques qui dominent très largement la profession, une crise comme celle de 2008 est tout
simplement impossible. Imagine-t-on des sismologues travaillant avec des modèles qui excluent a priori
toute forme de tremblement de terre ? Telle est pourtant la situation dans laquelle se trouve actuellement
la « science économique ». Qu’y a-t-il d’étonnant, dès lors, si, depuis le début de l’expérience de
dérégulation entamée dans les années 1980, le système financier international connaît, en moyenne, une
crise grave tous les quatre ans ? Sans que, pour autant, la plupart d’entre nous, économistes, ne s’alarment
d’une telle accumulation de krachs ? En théorie, les marchés financiers devraient être efficients, et ces
échecs ne devraient tout simplement jamais advenir… Que dirions-nous si une comète semblable à la
comète de Halley s’écrasait sur notre sol tous les quatre ans au milieu d’astrophysiciens occupés à
travailler avec une image du système solaire construite sur le postulat qu’aucune météorite ne peut jamais

heurter notre planète ?
Mieux encore : dans la plupart des modèles avec lesquels nous autres, économistes, travaillons, la
monnaie n’existe pas, sinon comme unité de compte, à la manière d’un thermomètre qui se contente
d’enregistrer la température ambiante. Changer la quantité de monnaie en circulation ne devrait pas avoir
plus d’importance que de troquer des degrés Celsius contre des Kelvin, et vice versa. Pourtant, toutes les
études empiriques montrent le contraire : loin d’être neutre, la monnaie exerce une influence décisive sur
le cycle économique, le chômage, la croissance. Certains d’entre nous se défendent alors en affirmant
qu’il s’agit d’une illusion d’optique : à condition d’attendre suffisamment longtemps, et si, entre-temps, nos
économies ne connaissaient pas de bouleversements susceptibles de brouiller notre étude, nous verrions
que sur la longue durée, la monnaie fonctionne comme une jauge. Rien de plus.
La longue durée ? Mais quand commence-t-elle ? Qui l’a jamais observée ? Quelle différence
épistémologique entre une telle posture et celle des vieux marxistes qui prétendaient avoir découvert la
« loi d’airain » de l’histoire (la baisse tendancielle du taux de profit) et, devant le démenti, se
retranchaient dans l’eschatologie du Grand Soir ?
Quand il n’est plus celui de quelques individus, inoffensifs parce que isolés, mais de toute une
profession universitaire, un tel déni de la réalité est grave. Il nous conduit à déployer les modèles d’un
monde qui n’est pas le nôtre : un univers sans monnaie et sans secteur bancaire, où le capital s’accumule
tout seul sans être produit par personne et où le secteur productif, parce qu’il est censé exhiber des
rendements d’échelle constants, ne fait jamais de profit agrégé net. Une galaxie imaginaire peuplée de
gentlemen dotés d’une puissance de calcul infinie, capables d’anticiper le niveau de tous les prix (et les
« cygnes noirs », alors ?) jusqu’à la fin des temps, et de jouer sur des marchés efficients, depuis toujours à
l’équilibre. Un monde ergodique, linéaire, gaussien et stable, que viennent seulement perturber de temps à
autre des chocs exogènes venus d’on ne sait où, mais qui, en moyenne et sur la longue durée (ça
commence quand, au juste ?), n’altèrent pas les vertus du cosmos.
Dans un tel monde, le chômage involontaire n’existe pas, sinon sous la forme d’un frottement
négligeable et temporaire. Ne souffrons-nous donc pas, en Europe, et depuis quarante ans, d’un chômage
de masse et de longue durée ? La moitié des jeunes, en Espagne, ne sont-ils pas aujourd’hui sans emploi ?
C’est, prétend la microéconomie de l’École, parce qu’ils préfèrent prendre des vacances plutôt que de
travailler. À moins qu’ils ne soient les victimes de l’excès de rigidité du marché du travail : le Smic, les
procédures de licenciement…
Dans un tel monde, si les inégalités de revenu et de capital ont explosé, cela ne saurait provenir d’une
malfaçon dans le mode de redistribution des richesses car, selon la théorie, la redistribution est d’emblée,
à peu de choses près, optimale. Toute tentative sérieuse pour corriger les inégalités conduira, tôt ou tard,
à gripper l’horlogerie fine des marchés. Tel financier perçoit plus d’un million d’euros par mois, alors
qu’il est moins qualifié qu’un ingénieur qui, lui, est payé 3 000 euros ? La raison d’un tel écart devrait être
claire : c’est parce que la « productivité marginale » du financier est 300 fois supérieure à celle dudit
ingénieur. Et 1 000 fois supérieure à celle de n’importe quel smicard…
Dans ce monde-là, un phénomène comme la déflation devient, lui aussi, impossible. Le Japon ne se
débat-il pas, pourtant, dans une trappe déflationniste depuis plus de vingt ans{3} ? Non, il s’agit
simplement d’une « désinflation prolongée ». « D’ailleurs, attendez, vous verrez, le Japon ne tardera pas à
redécoller, comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce… » Le Japon n’est-il pas, cependant, criblé de dettes
(privées et publiques), comme tous les pays d’Europe ou presque ? Ces dettes ne sont-elles pas
susceptibles d’obérer toute reprise économique ? « C’est que, dans la plupart de nos modèles, les dettes
n’existent pas{4}… »
Les décideurs qui travaillent dans le « monde réel », celui des entreprises, ne s’y trompent pas :
combien n’en ai-je pas rencontré pour qui la plupart des économistes racontent des contes à dormir

debout ? Ce divorce est tragique. À la fois pour les économistes, dont beaucoup ne savent plus ce qu’est
une entreprise (sinon une boîte noire destinée à produire du cash par une gestion intelligente de la carotte
et du bâton infligée à ses salariés{5}), et pour les cadres d’entreprise qui se retrouvent privés des moyens
de réfléchir aux conséquences macroéconomiques de leurs actions{6}.
La situation n’est guère plus brillante du côté de la puissance publique car, dans le monde que nous
analysons, nous autres économistes, la politique économique, elle non plus, n’a plus de sens : a-t-on vu un
médecin qui remettrait le diagnostic vital d’un patient à la décision démocratique de la majorité des
membres de sa famille ? S’il a un rapport naïvement positiviste à la médecine, il ne le fera jamais. Tuera
peut-être le patient. Et, le soir des funérailles, expliquera aux parents éplorés : « Too bad, c’était une
maladie rare, orpheline. Je suis sincèrement désolé. » Keen insiste, à juste titre, sur ce point : la
compassion de notre économiste sera sincère. Car il croit vraiment à la vérité de sa « science ». À moins
qu’il ne se fâche, et ne prenne un ton sévère, façon Molière : « Votre fils n’aurait pas dû mourir.
Simplement, il n’a pas accepté de souffrir suffisamment. Encore une saignée et, demain, il courait dans le
jardin. On ne peut sauver personne contre son gré. » Est-ce que, par hasard, la « saignée » (e.g., les plans
d’ajustement structurel infligés en pure perte aux pays du sud de l’Europe) n’aurait pas provoqué le
décès ? Impossible de répondre à cette question avec les outils de la théorie économique dominante car,
pour celle-ci, le patient n’aurait jamais dû tomber malade.

*

À la fin du XIXe siècle, la physique se trouvait confrontée à un problème de taille : comment rendre
compte du phénomène établi par les expériences de Michelson et Morley montrant que la vitesse de la
lumière dans le vide est indépendante du référentiel (sans accélération) depuis lequel elle est mesurée ?
La communauté des physiciens croyait alors en l’existence de l’éther, une substance « subtile »,
inaccessible à l’expérimentation et chargée d’expliquer ce que l’électrodynamique classique et la
gravitation newtonienne ne pouvaient justifier. Or l’expérience de Michelson-Morley (1881-1887)
contredisait radicalement l’hypothèse de l’éther. Désarçonnés, certains scientifiques étaient prêts à
sacrifier l’expérience empirique pour préserver le dogme de l’éther. À Boston, Harvard avait même fait
construire un bâtiment flambant neuf pour l’institut Jefferson, sans le moindre clou en fer, afin de ne pas
interférer dans les futures mesures de l’éther. Il aura fallu l’audace d’un jeune ingénieur isolé, à Bern,
Albert Einstein, pour oser remettre en cause la théorie de l’éther, et proposer, en 1905, la relativité
restreinte (bientôt confirmée empiriquement). Le livre de Steve Keen montre que l’essentiel de la théorie
économique contemporaine est construit sur des concepts analogues à celui de l’éther. Élégants mais
inaccessibles à l’expérience. Et, pour une bonne part – c’est là que cesse l’analogie avec la physique du
XIXe siècle –, incohérents.
Un exemple parmi tant d’autres : le taux de chômage sans accélération d’inflation (NAIRU). Il s’agit du
taux de chômage de longue durée (quand… au juste ?) compatible avec l’équilibre simultané de tous les
marchés (en particulier, le marché du travail) et avec un taux d’inflation stationnaire. Toute tentative pour
ramener le chômage en deçà de ce seuil serait vouée à l’échec et condamnée à n’avoir pas d’autre effet
que l’accélération inutile de l’inflation{7} – à l’exception, bien sûr, des « réformes structurelles » destinées
à rendre le marché du travail plus « flexible » ou à alléger les entreprises de tout fardeau fiscal. Pourtant,
un pays comme la Suisse connaît depuis des décennies un chômage inférieur à 5 %. Et la France, durant
les Trente Glorieuses, connaissait le plein emploi. Or le marché du travail de ces deux exemples ne
ressemble nullement à la vente aux enchères humaines, transparente et idéalement flexible, seule capable,
selon la théorie, de faire diminuer le NAIRU. Reste que, selon Gregory Mankiw, professeur de
macroéconomie à Harvard, et l’un des ténors de l’économie contemporaine, les mauvais esprits ont tort de
reprocher aux économistes de n’être pas capables de mesurer le NAIRU. Dans son manuel, l’une des

références universitaires aux États-Unis (et dans le monde), Mankiw explique, en effet, que les physiciens
ont une marge d’erreur dans la mesure de la distance entre les astres qui va de – 50 % à + 100 %{8}.
Puisqu’une telle imprécision est tolérable dans le monde bien réglé de la mécanique céleste, suggère-t-il,
rien d’alarmant si nous autres, économistes, avons quelques hésitations sur le vrai niveau d’une notion
aussi difficile à cerner que le NAIRU, non ?
Peut-être, sauf que la distance Terre-Soleil est connue avec une précision de l’ordre de dix chiffres
après la virgule (https://fr.wikipedia.org/wiki/Terre). De même, la parallaxe annuelle permet de
connaître la distance du soleil à environ 100 000 étoiles avec une précision de 0,001 pouce. Comment un
professeur d’université (quelle que soit sa discipline) peut-il oser écrire une telle aberration ? Et dans un
manuel ? Si l’on approxime la distance Terre-Soleil par une unité astronomique (UA), alors la marge
d’erreur que Mankiw prête aux astrophysiciens autoriserait la Terre à se situer à une distance comprise
entre 0,5 UA et 2 UA. Sachant que Vénus est à 0,7 UA et Mars, à 1,5 UA du Soleil, nous sommes en droit
de nous interroger : dans quel monde Mankiw vit-il ?
Dans le monde des économistes mainstream.
La force de L’imposture économique est de proposer une déconstruction systématique et raisonnée de
ce monde-là. À ma connaissance, personne n’avait tenté, à ce jour, l’effort d’articuler l’ensemble des
critiques qui se peuvent formuler à l’égard du corpus néoclassique. Non seulement les critiques externes
(le bon sens, comme toutes les expérimentations en laboratoire, indique que l’être humain ne ressemble
aucunement à l’Homo economicus de la théorie), mais aussi, et surtout, les critiques internes :
l’incohérence de la « loi de la demande », les faiblesses du concept de concurrence parfaite, la querelle
de Cambridge autour du capital, la contradiction inhérente à la prétendue « critique de Lucas », le
caractère profondément anti-keynésien de l’économie « néokeynésienne », etc. Que reste-t-il au terme de
ce parcours ? Des ruines fumantes. Même l’idée, pourtant déjà ancienne, que les prix de marché naissent
de la rencontre d’une demande et d’une offre, s’en trouve mise à mal : avec elle s’effondre la justification
ultime du « juste prix » telle qu’elle fut élaborée, au XVIe siècle, par les penseurs de l’école de
Salamanque (Martín de Azpicuelta, Luis Saravia de la Calle), en réaction à la manipulation de la monnaie
par les monarques. Non, la valeur des biens et services n’est pas déterminée, en dernière analyse, par
l’égalité de l’offre et de la demande. En tout cas, la théorie qui le prétend ne parvient pas à tenir sa
promesse. Et ce, non pas pour des raisons adventices, mais parce qu’elle échoue à en administrer la
preuve. De sorte que la théorie économique, si nous voulons qu’elle soit autre chose qu’une série de
contes de fées, doit être réécrite de fond en comble.

*

Que nous commettions des erreurs fait partie du processus normal, inhérent à la recherche scientifique.
Einstein lui-même s’est trompé en ajoutant une constante cosmologique à son modèle de l’univers, en vue
de garantir la stabilité de ce dernier. Après que Edwin Hubble eut démontré que l’univers est en
expansion, Einstein parlera de sa constante comme de son « erreur la plus grave ». D’ailleurs, depuis
lors, nous avons dû corriger à nouveau les équations initiales du modèle cosmologique relativiste afin de
tenir compte de l’accélération de cette expansion sous l’effet de l’énergie sombre – un concept lui-même
sujet à débat, et qui témoigne de ce que la physique, elle aussi, possède ses obscurités.
La science économique contemporaine, elle, et c’est une autre leçon de ce livre, refuse d’admettre ses
erreurs – sinon sur un mode strictement rhétorique. Du coup, elle se révèle incapable d’apprendre de ses
échecs. Et, de fait, alors que toutes les sciences ont été profondément réélaborées au cours du XXe siècle
(que l’on songe à la théorie ensembliste des mathématiques, à la mécanique quantique et relativiste, à la
génétique, etc.), l’économie contemporaine, elle, n’est rien d’autre qu’un raffinement plus ou moins
sophistiqué d’un paradigme issu de la « psychologie rationnelle », élaboré au tournant des années 1870.

Comme si les contributions majeures de Schumpeter, Keynes, Kalecki, Sraffa, Minsky… n’avaient rien
apporté à l’intelligence des faits économiques majeurs survenus au XXe siècle.
Pourtant une bonne partie des critiques formulées dans cet ouvrage l’ont été par des économistes
orthodoxes. Les voix les plus autorisées se sont élevées, depuis un siècle, pour avertir que les fondations
de l’édifice avaient été posées de travers – Schumpeter, Samuelson, Debreu, Solow, Kydland, Prescott,
Mas-Colell, Fama… Mais leurs protestations ont été oubliées, ou bien ensevelies sous un déluge
d’amendements qui, sans rien changer à l’essentiel, ont pu donner le sentiment que le problème avait été
traité. À moins que les lanceurs d’alerte, s’étant ravisés, ne se soient réconciliés avec la « saine
doctrine », et n’aient eux-mêmes dénoncé leurs propres critiques antérieures, sans jamais, d’ailleurs,
expliquer en quoi ils avaient eu tort de tirer la sonnette d’alarme. On songe aux « aveux spontanés » des
procès de Moscou…
Le lecteur, étonné, s’interrogera sans doute : les vétérans bolcheviques qui comparaissaient en procès
sous Staline avaient intérêt à s’accuser eux-mêmes pour mourir rapidement, et s’épargner d’atroces
souffrances. Que craignent donc les économistes du « courant dominant » qui taisent les incohérences de
leur théorie ou ses contradictions avec l’expérience empirique quotidienne ? Rien, sinon le risque d’être
marginalisés au sein du monde académique, de ne plus pouvoir publier dans la moindre revue de premier
rang, de rater leur carrière. Et, partant, de ne jamais bénéficier de la manne à laquelle les revolving doors
(aux États-Unis comme en Europe) donnent accès : celle des consultants financiers, en particulier, qui, du
jour au lendemain, peuvent multiplier leur « productivité marginale » par 10, 50, 100… Soyons justes : la
plupart d’entre nous ignorent même qu’il y a un problème dans la théorie. Rien dans la profession ne les
incite à prendre du recul et à risquer un regard critique.
Steve Keen est l’un de ces économistes rares qui osent prendre un tel risque.

*

Chaque année, je rencontre des étudiants d’économie littéralement déprimés : alors qu’ils s’étaient
engagés dans leurs études avec l’espoir d’apprendre comment aider le monde à sortir de l’impasse, les
voilà contraints d’étudier une discipline qui, pour l’essentiel, se résume à des petits exercices de
microéconomie dont le lien avec la vie réelle leur échappe très largement. Alors qu’ils voulaient, avec
générosité, inventer les manières d’agir, de vivre, de produire, de consommer qui, demain, rendraient ce
monde moins injuste et permettraient notamment de relever le formidable défi du dérèglement climatique,
les voilà confrontés à une théorie de « l’harmonie préétablie » à côté de laquelle celle de Leibniz et du
docteur Pangloss pèche encore par excès de pragmatisme. Le concept de justice sociale ? Un non-sens
économique, nous explique Hayek. Le réchauffement climatique ? Une question secondaire : dès que les
investissements nécessaires à la transition écologique deviendront rentables (et, compte tenu de la
catastrophe annoncée, ils le sont !), les marchés efficients les prendront en charge{9}…
À de très rares exceptions près, les grandes universités et les écoles internationales, les revues
internationales de rang 1, les manuels de référence… tous enseignent, renvoient ou obligent à faire
référence à un corpus central qui est issu des théories de l’école néoclassique à laquelle cet ouvrage est
consacré – même les « néokeynésiens » s’appuient dessus. Ce corpus mainstream fait suffisamment
autorité pour que les économistes experts conseillant les lieux du pouvoir politique (les gouvernements,
la Commission européenne) et les grandes institutions (le FMI, la Banque mondiale, les banques
centrales, etc.) s’y réfèrent de façon systématique, à moins de devoir se justifier abondamment toutes les
fois qu’ils ne raisonnent pas « à l’intérieur du cadre ». Les étudiants que je rencontre n’ont donc rien
d’exceptionnel – sinon le courage de s’indigner.
Parfois, les plus intrépides osent s’en ouvrir à tel de leurs professeurs d’économie : « Rien d’étonnant à
votre frustration, chers enfants, s’entendent-ils répondre, vous êtes nuls en maths. Ne cherchez donc point

à masquer votre médiocrité sous le manteau d’une contestation ignorante ! » Pourtant, les authentiques
mathématiciens qui s’intéressent à l’économie, et ils sont rares, repartent en général dépités : ces systèmes
d’équations linéarisées autour d’un point fixe supposé a priori localement stable peuvent-ils nous
enseigner quoi que ce soit de pertinent pour le monde hautement non linéaire, complexe (au sens
technique du terme) et chaotique (idem) qui est le nôtre ? À moins qu’ils ne décident de prendre le
problème à bras-le-corps, et de proposer une alternative profonde à la vulgate dominante. C’est ce que fit
John M. Keynes, probabiliste de formation, ou encore Richard M. Goodwin, mathématicien de Harvard.
Les problèmes de l’économie contemporaine ne proviennent donc pas de l’emploi excessif des
mathématiques, mais de leur usage détourné, parfois uniquement aux fins d’écarter les badauds
susceptibles de poser des questions dérangeantes. Afin de faire entendre cela, et de montrer qu’il est
possible de faire de l’économie intelligente « pour les nuls (en maths) », Keen a choisi d’écrire un livre
sans la moindre équation.
Quant au modèle modèle cyclique de Goodwin, il constitue la version élémentaire de la théorie
alternative proposée par Keen. Son auteur ne prétend évidemment pas que cette dernière soit l’unique
candidate à se substituer à la théorie dominante moribonde : il prend soin d’introduire son lecteur à la
demi-douzaine d’approches alternatives actuellement en lice. S’ouvre alors, sous nos yeux, un autre
monde : une économie où chômeurs et travailleurs à temps partiel aimeraient travailler davantage mais ne
trouvent pas d’emploi, et n’en trouveront pas davantage même une fois le Smic supprimé. Un monde,
comme le nôtre, où les banques privées crèent chaque jour de la monnaie ; où l’accumulation des dettes
(privées d’abord, publiques ensuite) fait courir l’ensemble de l’économie à la ruine ; où la puissance
publique a une mission essentielle, celle de stabiliser un système qui, sans elle, se révèle profondément
instable. La fin de l’ouvrage en témoigne : il existe des alternatives au corpus dominant. Voilà qui écarte
notre ultime tentation, à nous, économistes, de nous entêter à raisonner avec des modèles dont certains
d’entre nous savent qu’ils sont incohérents, au motif qu’ils constitueraient les uniques outils à notre
disposition. Dès lors qu’il existe une théorie héliocentrique cohérente, et même plusieurs, pourquoi
s’acharner à prétendre que le Soleil tourne autour de la Terre ?
Bien sûr, et cela les économistes « orthodoxes » le reconnaissent volontiers, la science économique a
défriché bien d’autres options théoriques que celles qui structurent l’économie néoclassique. Bien sûr
l’enseignement peut être, dans certains endroits, pluriel et ouvert. Mais cette diversité apparente ne doit
pas faire illusion : très majoritairement, la pensée dominante au plan économique s’inspire directement, et
exclusivement, du corpus central que déconstruit Keen. Car il est aussi une manière de se déclarer
« pluraliste » qui, au lieu d’irriguer l’économie par d’autres manières de voir le monde, contribue à
renforcer son paradigme dominant (et appauvrit les disciplines voisines) : elle consiste à coloniser le
champ entier des savoirs humains – la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, l’éthique… – en leur
imposant le cadre conceptuel néoclassique.
Certains reconnaîtront dans ces stratégies de récupération la ductilité du « nouvel esprit du
capitalisme » analysé par Boltanski et Chiapello. Quoi qu’il en soit, il n’était pas si facile, dès lors, de
pointer ce qui est le coeur de ce corpus central. C’est peut-être le tout premier mérite de Steve Keen de
l’avoir identifié.
L’enjeu n’est pas celui d’une simple querelle byzantine. N’avons-nous donc tiré aucune leçon de l’entredeux-
guerres ? Avons-nous oublié la victoire électorale démocratique de Hitler en janvier 1933, au terme
de trois années d’austérité budgétaire orchestrée par le chancelier Heinrich Brüning dans un pays plongé
dans la déflation par suite du krach de 1929 ? Pourquoi certains d’entre nous feignent-ils de croire que la
sortie de route antidémocratique de l’Allemagne est liée à l’épisode d’hyperinflation de Weimar, alors que
ce dernier a eu lieu en… 1923 ? Poser ces questions, c’est rappeler la responsabilité citoyenne des
économistes : non seulement pour conseiller les décideurs financiers et le prince, mais aussi pour éclairer
l’opinion publique, seule garante de la légitimité démocratique de nos décisions.

Puisse ce livre contribuer au débat qui finira tôt ou tard par éclater, aussi bien sur les bancs des
amphithéâtres que dans les couloirs des ministères et des banques centrales, dans les colonnes des
journaux et sur les plateaux télévisés : la nécessaire remise en cause d’une théorie économique, la nôtre,
qui non seulement ne nous aide pas à panser les blessures que les krachs financiers infligent à notre
société, mais encore contribue, par son aveuglement, à préparer de nouvelles crises{10}.

Préface à la seconde édition
L’imposture économique{11} était loin d’être le premier livre à défendre l’idée que l’économie
néoclassique est fondamentalement fragile. Si une critique isolée, mais convaincante, avait les moyens
d’abattre cette pseudo-science, cette dernière se serait effondrée depuis longtemps (dès 1898, quand
Thorstein Veblen écrivit « Pourquoi l’économie n’est-elle pas une science évolutionnaire{12} ? »). En 1999
cependant, quand j’ai commencé à écrire L’imposture économique, l’économie néoclassique dominait
plus que jamais.
Mon désir d’ajouter ma voix à la longue litanie de tentatives infructueuses pour provoquer une
révolution scientifique, attendue de longue date en économie, reposait sur la conviction que la condition
préalable à cette révolution approchait à grands pas. Comme je le soulignais dans mon chapitre conclusif,
je sentais qu’une crise économique sérieuse approchait et que, lorsqu’elle frapperait, une transformation
profonde de la théorie économique serait possible :
Je ne souhaite pas qu’une crise économique s’abatte sur le monde moderne, mais je considère que celle-ci est bel et bien en gestation du
fait des processus cumulatifs, décrit dans les chapitres X et XI [sur la finance]. Si une telle crise finissait par arriver – alors même que la
théorie économique néoclassique la considère impossible –, la science économique serait alors de nouveau soumise à un examen critique
rigoureux{13}.
Après avoir terminé la rédaction de L’imposture économique, j’espérais pouvoir commencer à
travailler sur un nouveau livre (avec pour titre Finance and Economic Breakdown), qui fournirait une
théorie exhaustive des forces à l’origine de cette crise. Mais la réaction des économistes néoclassiques au
chapitre IV sur le modèle néoclassique de la concurrence, « La taille importe vraiment », fut si véhémente
que je passai la majeure partie des quatre années suivantes à développer les arguments de ce chapitre, en
réponse à leurs attaques.
En décembre 2005 enfin, je retournai à l’écriture de Finance and Economic Breakdown (pour les
éditions Edward Elgar). Presque immédiatement, je fis de nouveau face à une situation imprévue,
lorsqu’on me demanda une expertise sur un cas de « crédits prédateurs ». Un regard sur le ratio dette/PIB
de l’Australie et des États-Unis me convainquit qu’une crise véritablement colossale était imminente.
Je décidai alors qu’il était plus important de tirer publiquement l’alarme, plutôt que d’écrire un traité
académique sur le sujet, et repoussai une nouvelle fois, à contrecoeur, l’écriture du livre, pour me tourner
vers les médias et Internet. Je publiai un rapport mensuel sur la dette à partir de novembre 2006{14}, qui
devint suffisamment connu dans les médias au point d’être décrit comme un « attrape-médias » par
certains critiques australiens. Je créai le blog Debtwatch{15}, qui possède désormais 10 000 inscrits et
attire près de 50 000 lecteurs chaque mois (25 000 environ sont australiens et la majorité des autres,
américains et britanniques). Le temps libre qu’il me restait, je le consacrais à compléter un modèle de
déflation par la dette pour appuyer mes interventions publiques.
C’est avec une violence redoutable que la crise débuta, en septembre 2007. Le chômage doubla aux
États-Unis l’année suivante, tandis qu’un taux d’inflation de 5 % fit place à une déflation de 2 %.
Comme je l’avais espéré, l’incapacité totale de l’économie néoclassique à anticiper la crise projeta,
comme jamais auparavant, la théorie économique et les économistes sous le feu des critiques du public.
Ces derniers se défendirent en répétant que « personne n’aurait pu la voir venir ». Ils se réfugièrent dans
l’idée que la crise était un « cygne noir », usant, hors contexte, de l’expression de Nassim Taleb{16}, et
ignorant le fait que de nombreux économistes hétérodoxes et moi-même l’avions vue venir depuis

longtemps.
Je décidai alors que, pour de bonnes et de mauvaises raisons, une nouvelle édition était nécessaire.
Les mauvaises raisons découlent du fait qu’il n’y a pas de moment plus propice pour attaquer une
théorie erronée que celui où cette théorie réalise, de manière spectaculaire, de mauvaises prédictions. En
arguant que l’économie était entrée dans une période de « Grande Modération » (la phrase a été
popularisée par Ben Bernanke pour décrire la réduction apparente de la volatilité économique, et les
chutes du chômage et de l’inflation entre 1975 et 2007), la théorie économique néoclassique ne pouvait se
tromper davantage au sujet de la situation économique future. Il est désormais temps de montrer que, non
seulement cette crise était hautement prévisible, mais aussi que les économistes néoclassiques étaient les
seuls à être trop mal équipés pour pouvoir l’anticiper. La bonne raison est que le public et les hommes
politiques étant maintenant plus ouverts à des modes de pensée économique différents, il est temps de
proposer une vue simple et accessible d’un modèle alternatif et réaliste de l’économie.
De nombreux développements majeurs ont également vu le jour dans la théorie économique –
notamment la croissance de l’éconophysique{17}, et la reconnaissance par des chercheurs en finance que
l’hypothèse des marchés efficients a été invalidée empiriquement{18}.
De nouveaux chapitres ont été ajoutés au sujet des dynamiques monétaires fondées sur la dette (debtbased
money) et sur la crise économique actuelle – crise couramment appelée la « Grande Récession »
aux États-Unis, mais dont j’espère qu’elle sera rebaptisée « seconde Grande Dépression » par les
historiens de l’économie. Ces nouveaux chapitres sortent des sentiers battus par le reste du livre, dans
lequel on ne trouve pas de critique de la théorie néoclassique de l’instabilité financière et des crises
économiques – pour la simple et bonne raison qu’une telle théorie n’existe pas. Ces nouveaux chapitres
prennent plutôt le chemin d’une introduction aux théories hétérodoxes de la déflation par la dette et de la
monnaie endogène, dans le développement desquelles j’ai joué un rôle{19}, mais aussi aux modèles
d’instabilité financière que je traiterai plus en détail dans Finance and Economic Breakdown.
J’ai également modifié certains chapitres pour lesquels des développements théoriques significatifs
sont apparus depuis la première édition. Le changement le plus important réside de loin dans
l’approfondissement essentiel de la critique de la théorie de l’entreprise, dans le chapitre « La taille
importe vraiment ». On trouve aussi de nouveaux arguments qui expliquent pourquoi la théorie de la
demande est fausse, dans « Le calcul de l’hédonisme » et « Le prix de tout et la valeur de rien », ainsi
qu’une référence au désaveu de l’hypothèse de marchés efficients par Fama et French (qui avaient pourtant
été ses plus ardents défenseurs), dans l’ajout au chapitre « Le prix n’est pas le bon ».
Enfin, alors qu’il se concentrait presque exclusivement sur la microéconomie, le livre traite désormais
à parts presque égales de microéconomie et de macroéconomie.
L’omission la plus flagrante est sans aucun doute l’absence de toute discussion sur la théorie du
commerce international. La raison en est que, malgré les défauts de la théorie des avantages comparatifs
qui me paraissent énormes et évidents, il n’existe pas encore de critique détaillée de la logique
mathématique de cette théorie, ni d’alternative crédible. C’est une tâche à laquelle je m’attaquerai dès que
Finance and Economic Breakdown sera complété.

Un regard en arrière

La réception de la première édition fut à la fois gratifiante et prévisible. Elle fut gratifiante en raison
de sa réception par le public : les ventes ont dépassé la norme pour ce type de livre, et il continue de
s’écouler à un bon rythme près de dix ans après sa première publication. Quant aux critiques du public,
elles furent presque unanimement positives.
Mais elle fut aussi prévisible pour ce qui est de la réaction des économistes néoclassiques. Ils

dénigrèrent le livre, tout comme ils l’avaient fait pour toutes les autres critiques – Keynes, comme il
l’avait fait remarquer, s’attendait à ce que son travail soit traité comme étant « profondément faux et sans
nouveauté ». Mon travail a reçu un traitement identique et les néoclassiques furent scandalisés par ma
critique de leur théorie de l’entreprise.
Leurs répliques m’encouragèrent à pousser l’offensive bien plus loin que dans la première édition. Ces
développements s’avérèrent plus faciles à réaliser sans l’usage des mathématiques que ce que j’aurais pu
croire, comme en atteste l’ajout au chapitre « La taille importe vraiment ». Cependant, pour un traitement
détaillé, les mathématiques sont toujours nécessaires. Ainsi, pour ceux que les équations occasionnelles –
voire plutôt fréquentes – n’effraient pas, les articles les plus accessibles se trouvent dans des revues{20} et
des chapitres de livres{21}. L’article de la revue Internet gratuite The Real-World Economic Review est le
plus accessible de tous (www.paecon.net/PAEReview/issue53/KeenStandish53.pdf), alors que mon
chapitre du livre A Handbook for Heterodox Economics Education (dirigé par Jack Reardon et publié
par Routledge), « Une approche pluraliste de la microéconomie », présente la critique du modèle
marshallien de l’entreprise d’une manière qui pourrait être utile aux chercheurs et aux enseignants.

Un regard en avant

Je savais en écrivant la première édition de L’imposture économique que son objectif premier –
l’élimination de l’économie néoclassique, et son remplacement par une approche dynamique et
empiriquement fondée de l’économie – ne pourrait être atteint sans une sérieuse crise économique qui
remettrait en question la conception panglossienne de l’économie de marché, défendue par les
néoclassiques. Cette crise est bel et bien présente aujourd’hui et le public a interpellé, comme je l’avais
prédit, les économistes. Malheureusement la profession a également réagi comme je m’y attendais : en
prétendant que tout allait pour le mieux.
Au moment où j’écris ces lignes, je suis tout juste de retour de la conférence annuelle de l’American
Economic Association (AEA), où près de dix mille économistes (principalement américains), dont les
économistes néoclassiques de premier plan, se rencontrent chaque année pour présenter et écouter les
dernières innovations de la profession. Malgré la programmation de quelques rares présentations
consacrées à la Grande Récession et aux implications de celle-ci sur la théorie économique
(principalement organisées par des associations non néoclassiques au sein de l’AEA, telles que l’Union
pour une économie politique radicale), la majorité de la profession continue de croire que, tout comme
Ben Bernanke l’avait déclaré quelques mois auparavant, « la crise financière récente relève davantage de
l’échec de l’ingénierie et du management économique que de l’échec de ce que j’ai appelé la science
économique{22}. »
L’affirmation de Bernanke ne pourrait être plus éloignée de la vérité : en tant qu’outil pour comprendre
le comportement d’une économie de marché complexe, la prétendue science économique est un agrégat de
mythes qui fait passer l’ancienne conception géocentrique du système solaire de Ptolémée pour un modèle
puissamment sophistiqué. Cette opinion révèle une incapacité foncière à penser l’économie d’une manière
différente que celle véhiculée par la théorie néoclassique, au sein de laquelle Bernanke a été formé – une
incapacité qu’il partage avec nombre de ses collègues.
Si nous laissons le développement de la science économique aux économistes eux-mêmes, il est
hautement probable que la révolution intellectuelle dont a désespérément besoin la discipline ne verra
pas le jour – après tout, ils résistèrent si bien à la Grande Dépression que la version de l’économie
néoclassique qui règne aujourd’hui est bien plus extrême que celle contre laquelle s’insurgea Keynes, il y
a soixante-dix ans. Je concluais la première édition en constatant que la discipline économique était trop
importante pour être laissée aux seuls économistes. Cela reste vrai aujourd’hui.
Si le changement est à venir, il viendra des jeunes, qui n’ont pas encore été endoctrinés par le mode de
pensée néoclassique, et de ceux qui, venant d’autres professions comme la physique, l’ingénierie ou la
biologie, seront enhardis par la crise et s’intéresseront à la discipline économique pour ne pas la laisser
aux seuls économistes. C’est à ces vecteurs du changement que ce livre est dédié.

Préface à la première édition
Dans la préface de la Théorie générale, Keynes expliquait que ses écrits impliquaient un long
processus d’émancipation vis-à-vis des « formes habituelles de pensée et d’expression ». Il priait
également son audience d’économistes professionnels de se prémunir contre les limites de la pensée
économique conventionnelle. Il observait : « Les idées si laborieusement exprimées ici sont extrêmement
simples et devraient être évidentes. La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est
d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit des
personnes ayant reçu la même formation que la plupart d’entre nous{23}. »
Ces propos étaient malheureusement prophétiques. L’émancipation de Keynes lui-même est demeurée
incomplète, et ce qu’il restait de pensée traditionnelle dans la Théorie générale a contribué à obscurcir
une partie des aspects les plus innovants de son oeuvre. Face au mélange de la nouveauté et de l’inhabituel
avec l’ancien et le familier, la majorité des lecteurs tombèrent dans la facilité en interprétant ces
nouvelles idées comme un simple raffinement des anciennes. La révolution keynésienne mourut, lentement
mais sûrement, pendant que les économistes reconstruisaient les « formes traditionnelles de pensée et
d’expression » en colmatant les brèches que Keynes avait ouvertes au sein du dogme économique. La
discipline économique échoua à réaliser l’émancipation que Keynes avait prônée et, avec le temps,
l’économie « moderne » commença à ressembler de plus en plus aux « idées anciennes » dont Keynes
avait espéré l’abandon.
Je fus éduqué dans cette tradition renaissante (connue comme la synthèse keynésienne-néoclassique)
voilà maintenant trente ans. Le moteur de mon émancipation face à ce dogme fut extrêmement simple :
mes premières années d’enseignement de la microéconomie m’ont fait apercevoir une imperfection
élémentaire, mais néanmoins flagrante, dans l’application de la théorie conventionnelle.
La théorie économique affirme que toute association de travailleurs au sein de syndicats et/ou de
producteurs dans des monopoles réduit le bien-être social. La théorie conclut alors que le monde serait
bien meilleur sans syndicats ni monopoles. Si nous nous débarrassions des deux, la théorie de l’allocation
des ressources énonce qu’alors le revenu de chacun ne dépendrait plus que de sa contribution à la société.
Le monde serait à la fois efficient et juste.
Mais que se passe-t-il si l’on se trouve en face, à la fois, de monopoles et de syndicats ? Se
débarrasser uniquement de l’un des deux permet-il de rendre le monde meilleur ?
La réponse est catégoriquement négative. Si vous abolissez uniquement les syndicats, selon la théorie
économique conservatrice, les travailleurs seront exploités : ils gagneront bien moins que leur
contribution réelle à la société (de même, si vous abolissez uniquement les monopoles, les travailleurs
exploiteront les entreprises). Si un seul type d’association (syndicats ou monopoles) est présent, il est
préférable de se doter du second et, dans ce cas, un simple pas vers le nirvana des économistes vous
conduit, en fait, plus près de l’enfer{24}.
J’étais frappé de constater à quel point le caractère inattaquable de la théorie économique n’était qu’une
simple façade. Ce qui paraissait évident à un niveau superficiel – le fait que le bien-être social s’élèverait
avec l’abolition des monopoles et des syndicats – devenait problématique, voire contradictoire, si l’on
creusait plus profondément.
Si j’étais tombé par hasard sur cette fragilité au cours de ma formation universitaire de licence ou de
master, c’est-à-dire au moment où les étudiants apprennent de telles choses, il m’eût été facile de l’ignorer,
comme le font la majorité des économistes. Cependant, comme je m’en rendis compte en dehors des
sentiers balisés, je fus immédiatement suspicieux envers la simplicité des énoncés des principes

économiques. Si les concepts centraux de concurrence et d’allocation de revenu pouvaient être si
aisément retournés, quelles autres substances avariées cachait l’arrière-cuisine de la science
économique ?
Ce scepticisme inaugura un processus exponentiel de découvertes qui me firent réaliser que ce que
j’avais considéré au départ comme une formation en économie était en fait à peine mieux qu’un
endoctrinement. Plus d’une décennie avant que je soit diplômé, une bataille théorique majeure avait
entamé la validité de la théorie économique. Cependant, on ne trouvait aucune trace de cette bataille dans
les programmes de licence ou de master – à moins que celle-ci ne fût évoquée par des professeurs
dissidents. De même, de véritables écoles de pensée, développant des propos opposés à l’économie
conventionnelle, étaient ignorées, à moins, une fois encore, que l’un de ses membres ne fût présent dans
l’équipe enseignante.
Trente ans après avoir entamé mes pérégrinations intellectuelles sceptiques, je suis entièrement libéré
des « formes traditionnelles de pensée et d’expression » qui troublaient tellement Keynes. Il existe
aujourd’hui de nombreux économistes hétérodoxes qui tentent de contribuer à une nouvelle approche plus
approfondie de l’économie.
Malgré tout, le monde académique continue de produire à tour de bras des économistes qui croient, par
exemple, que le monde serait un endroit idyllique si seulement on pouvait se débarrasser des syndicats ou
des monopoles.
Pire encore, sur les trente dernières années, politiciens et bureaucrates du monde entier ont commencé
à considérer la théorie économique comme l’unique source de sagesse, définissant la manière dont les
sociétés modernes devraient être gouvernées. Le monde réel est remodelé à l’image de celui des
économistes.
Cet ascendant conquis par la théorie économique n’a pas fait du monde un endroit plus agréable à
vivre. Au contraire, il a plutôt aggravé les troubles que celui-ci connaissait déjà, le rendant plus inégal,
plus instable et moins « efficient ».
Pourquoi les économistes persistent-ils à utiliser une théorie dont le manque de solidité a clairement
été démontré ? Pourquoi, malgré l’impact destructeur des politiques économiques préconisées, la théorie
économique constitue-t-elle encore la boîte à outils dont politiciens et bureaucrates font usage pour la
plupart des questions économiques et sociales ?
La réponse réside dans la manière dont l’économie est enseignée au sein du monde universitaire.
En devenant économiste universitaire, j’ai réalisé que très peu de mes collègues ont connaissance des
courants tumultueux de la discipline. La majorité sont tout simplement méprisantes envers toute tentative
de critique de la pensée orthodoxe, et traitent avec un égal mépris, parmi leurs pairs, tous ceux qui sont
tentés par la pensée non conventionnelle.
La raison n’est pas que ces économistes conventionnels soient des anti-intellectuels, loin de là. Même
si l’économie conventionnelle présente des défauts, il demeure nécessaire de posséder de solides
capacités intellectuelles pour en maîtriser les principes – comme vous allez bientôt le découvrir.
Cependant, des économistes inamovibles continuent de refuser de considérer la moindre critique de la
théorie économique, et cela, même lorsqu’elle émane d’autres économistes et qu’elle répond aux critères
de la rigueur intellectuelle.
Ils ne sont pas pour autant mal intentionnés – la plupart croient sincèrement que, si les gens suivaient
les principes de la théorie économique, le monde serait bien meilleur. Pour un groupe d’individus qui a
épousé la philosophie de l’hédonisme individuel, ils semblent remarquablement altruistes dans leur
engagement envers ce qui leur semble constituer le bien commun. Cependant, les politiques qu’ils
défendent, au lieu de favoriser la construction d’une société plus humaine, semblent souvent, aux yeux des
non-économistes, lui porter atteinte.
Ils rejettent également d’emblée toute accusation sur leurs motivations idéologiques. Ils se considèrent

comme des scientifiques, non comme des activistes politiques. Ils recommandent des solutions
marchandes, non pas parce qu’ils sont personnellement pro-capitalistes, mais parce que la théorie
économique prouve que le marché est le meilleur mécanisme pour résoudre les problèmes économiques.
Cependant, en pratique, toutes leurs recommandations finissent par apparaître comme émanant d’une
option préférentielle pour les riches contre les pauvres, les capitalistes contre les travailleurs, les
privilégiés contre les défavorisés.
À l’époque, j’en vins à la conclusion que les raisons d’un comportement si hostile au débat, si
socialement destructeur, et en apparence si idéologique, devaient avoir des causes plus profondes que de
simples pathologies individuelles. En réalité, c’est la manière dont ils ont été formés qui les conduit à
adopter une attitude de fanatiques, et non d’intellectuels sensés.
Comme toute personne qui a un jour essayé de converser avec le défenseur d’une quelconque religion
ésotérique a pu s’en rendre compte, il est vain de tenter de débattre des croyances fondamentales d’une
telle personne. Après plusieurs expériences de ce type avec des économistes néoclassiques, j’ai fini par
abandonner l’espoir de faire entendre raison à un économiste mainstream (même s’il y a eu de curieuses
exceptions à cette règle). À l’inverse, je préfère désormais consacrer mon temps au développement d’une
approche alternative de l’économie, plutôt qu’à persuader les autres de ne pas tomber dans le piège des
arguments superficiellement convaincants, mais fondamentalement erronés, de la théorie économique
conventionnelle.
D’où ce livre, qui vise une audience plus large que celle de Keynes, lequel s’adressait à ses collègues
économistes. Je m’adresse plutôt à ces gens qui ont le sentiment d’avoir été réduits au silence par les
économistes. L’une des nombreuses raisons qui ont permis aux économistes de réussir à prendre le
contrôle des politiques sociales, c’est l’affirmation d’une certaine légitimité intellectuelle face à
quiconque s’oppose à leurs recommandations. L’objet de ce livre est de montrer que cette affirmation est
fallacieuse.
Bien que je sois l’unique auteur de ce livre, et donc le seul responsable des erreurs et des omissions
qu’il comporterait, je ne peux garder pour moi seul le crédit de ce qu’il contient de bon. En particulier, j’ai
une dette infinie envers les pionniers de la pensée critique en économie.

Parmi ceux-là, je pense en tout premier lieu à Piero Sraffa – un nom qui n’est connu que de peu
d’économistes et de pratiquement aucun non-économiste. Les noms de nombreux autres apparaîtront dans
les pages qui suivent : Blatt, Garengani, Goodwin, Kalecki, Kaldor, Keynes, Minsky, Veblen, pour n’en
nommer que quelques-uns. Mais aucun n’aura eu, sur moi, la même influence que Sraffa.
J’ai une dette plus personnelle envers ces quelques rares professeurs qui incarnent, tout comme moi, les
quelques gouttes dissidentes dans une mer d’adeptes. Frank Stilwell a eu sur moi une grande influence, lui
qui fut l’un de mes premiers enseignants, il y a de nombreuses années, à m’instruire des nombreux défauts
de l’économie conventionnelle. Je reconnais également avec gratitude l’influence qu’a eue sur mon
développement intellectuel Ted Wheelwright et sa riche connaissance des nombreux courants de la
pensée économique. Mes collègues de l’HETSA (Historical Economic Thought Society of Australia) ont
également enrichi mon appréciation des sentiers abandonnés par l’économie dominante.
Des collègues dans le monde entier m’ont apporté des remarques sur les arguments présentés ici. Aucun
ne peut être tenu responsable de ce qui suit, mais tous l’ont influencé plus ou moins directement, par des
débats ayant constitué un forum où les visions hétérodoxes ont pu s’épanouir. Mes remerciements vont à
Trond Andresen, George Argyrous, Tony Aspromorgous, Joanne Averill, Aldo Balardini, Bill Barnett,
James Dick, Marchessa Dy, Geoff Fishburn, John Gelles, Ric Holt, Julio Huato, Alan Isaac, James
Juniper, Gert Kohler, John Legge, Jerry Levy, Henry Liu, Basil Moore, Marc-André Pigeon, Clifford
Poirot, Jason Potts, Barkley Rosser, Gunnar Tomasson, Sean Toohey, Robert Vienneau, Graham White et
Karl Widerquist, pour leur lecture et leurs commentaires sur les brouillons de ce livre. J’aimerais
remercier tout particulièrement Karl Widerquist pour ses suggestions détaillées sur le contenu et le

déroulement des arguments, John Legge pour son aide au sujet des preuves de certaines propositions,
Alan Isaac pour avoir testé la résistance de nombreuses propositions des premiers chapitres, et Geoff
Fishburn pour ces nombreuses années de discussion critique et intelligente sur la théorie économique.
Joyce Hitchings, enfin, a fait des remarques sérieuses sur la manière de rendre les arguments et les
contre-arguments du livre plus accessibles aux lecteurs sans formation économique particulière.
J’ai également reçu de précieux encouragements et commentaires de la part de mes éditeurs, Tony
Moore, de Pluto Press, et Robert Molteno, de Zed Books. Michael Wall a effectué un excellent travail
pour rendre le produit fini plus concis et plus accessible que le manuscrit original.
Un congé sabbatique accordé par l’université de Western Sydney m’a permis d’économiser le temps
consacré aux tâches journalières qui font partie de la vie académique, afin de terminer le livre. L’institut
Jerome Levy du Bard College de New York et l’université norvégienne de science et de technologie de
Trondheim m’ont laissé la flexibilité nécessaire pour m’organiser afin de terminer mon manuscrit.
Et maintenant, que la bataille commence.

Chapitre I
Prédire « l’imprévisible »

suite…

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