CHE GUEVARA, UN HÉROS EN QUESTION


 

Auteure : VIVIANE BOUCHARD

Ouvrage : Che Guevara un héros en question

Année : 2004

La vie d’Ernesto Che Guevara fascine toujours. Il est vrai que notre monde ne se différencie pas tellement de celui qui était le sien : les progrès de la technologie accélèrent le rythme de la vie quotidienne ; les avancées de la mondialisation élargissent le fossé entre riches et pauvres ; les conflits régionaux perdurent ; le terrorisme – et son pendant naturel, la chasse aux terroristes – continuent d’ignorer les droits humains et les lois internationales…

Faut-il s’étonner alors de voir réapparaître la figure du Che Guevara des années 1960 ?

Révolutionnaire argentin devenu héros des temps modernes, Che Guevara fut l’un des rares hommes du XX e siècle à mourir pour ses idées. Selon le politologue Gordon McCormick, l’influence de Guevara dépasse largement le contexte cubain ou latino-américain, parce que son cheminement personnel ressemble en tous points à celui du héros mythologique.

Ernesto, jeune étudiant en médecine à Buenos Aires, est devenu le Che, un guerrier révolutionnaire international exécuté dans la jungle bolivienne en 1967. Son image est alors devenue l’incarnation d’une révolution. Le héros Ernesto Che Guevara a plusieurs visages qui contribuent tous à garder son mythe vivant.

Pour les Cubains, il représente ce que la Révolution aurait pu devenir s’il avait pu continuer d’être la conscience de Fidel Castro. Pour l’Amérique latine, il symbolise l’esprit de la libération nationale, comme Simón Bolívar l’avait symbolisé avant lui.

Pour l’Occident, où on le compare d’ailleurs bien plus facilement à un John Lennon qu’à un Lénine, il incarne le romantisme de la rébellion personnelle et la puissance de l’expression individuelle.

Pour les opprimés, les démunis et les désespérés de la planète, Che Guevara est la figure de proue de l’idéal internationaliste. C’est l’homme de toutes les qualités : il est austère, ferme, droit, stoïque et, surtout, il promet la réussite révolutionnaire peu importe l’endroit et quelle que soit la nationalité des belligérants.

Le Guevara créateur de révolutions n’a pas de patrie : sa terre est le monde. Guevara demeure l’emblème du changement et de l’espoir.

Quarante ans après sa mort, la vie d’Ernesto Che Guevara
fascine toujours. Il est vrai que notre monde ne se différencie
pas tellement de celui qui était le sien : les progrès
de la technologie accélèrent le rythme de la vie quotidienne ;
les avancées de la mondialisation élargissent le fossé entre
riches et pauvres ; les conflits régionaux perdurent ; le terrorisme
– et son pendant naturel, la chasse aux terroristes
– continuent d’ignorer les droits humains et les lois internationales…
Faut-il s’étonner alors de voir réapparaître la
figure du Che Guevara des années 1960 ?

Révolutionnaire argentin devenu héros des temps modernes,
Che Guevara fut l’un des rares hommes du XXe siècle à
mourir pour ses idées. Selon le politologue Gordon McCormick,
l’influence de Guevara dépasse largement le contexte
cubain ou latino-américain, parce que son cheminement
personnel ressemble en tous points à celui du héros mythologique.
Ernesto, jeune étudiant en médecine à Buenos
Aires, est devenu le Che, un guerrier révolutionnaire international
exécuté dans la jungle bolivienne en 1967. Son image
est alors devenue l’incarnation d’une révolution.
Le héros Ernesto Che Guevara a plusieurs visages qui
contribuent tous à garder son mythe vivant. Pour les Cubains,
il représente ce que la Révolution aurait pu devenir
s’il avait pu continuer d’être la conscience de Fidel Castro.
Pour l’Amérique latine, il symbolise l’esprit de la libération
nationale, comme Simón Bolívar l’avait symbolisé avant
lui. Pour l’Occident, où on le compare d’ailleurs bien plus

facilement à un John Lennon qu’à un Lénine, il incarne le
romantisme de la rébellion personnelle et la puissance de
l’expression individuelle. Pour les opprimés, les démunis
et les désespérés de la planète, Che Guevara est la figure de
proue de l’idéal internationaliste. C’est l’homme de toutes
les qualités : il est austère, ferme, droit, stoïque et, surtout,
il promet la réussite révolutionnaire peu importe l’endroit
et quelle que soit la nationalité des belligérants. Le Guevara
créateur de révolutions n’a pas de patrie : sa terre est le
monde. Guevara demeure l’emblème du changement et de
l’espoir.

L’image de redresseur de torts et de colporteur de révolutions
de Guevara ne correspond pourtant pas vraiment à
la réalité. Son seul succès est la Révolution cubaine et, encore,
il n’en était qu’un rouage. Nommé ministre, puis
ambassadeur, il vole d’échec en échec parce que sa personnalité
ne supporte pas le jeu politique. Ensuite, ses
expéditions révolutionnaires au Congo, en 1965, et en Bolivie,
en 1967, tournent mal. Malgré tout, comment Guevara
peut-il être un symbole d’espoir ?

Ses échecs, en effet, ne diminuent en rien son image de
combattant. Il semble que ce soit l’homme qui est admiré
et non ses gestes. Par ailleurs, Guevara écrit beaucoup ; il
analyse ses actions ; ses échecs sont rapidement mis en contexte
et expliqués ; ainsi, il préserve son image de combattant
qui tente le tout pour le tout.
Le mythe Guevara s’est formé au cours d’une période
qui valorisait la contestation et le changement. Pendant les
années 1960, être un révolutionnaire donnait droit à une
place au panthéon des figures rebelles comme Angela Davis,

les Black Panthers et Martin Luther King aux États-Unis,
Jawaharlal Nehru, président de l’Inde et leader des pays non
alignés, Ahmed Ben Bella, président de l’Algérie, Patrice
Lumumba, premier ministre du Congo, tué en 1961, Imre
Nagy, président de la Hongrie au moment du soulèvement
antistalinien de 1956, Alexander Dubcek, premier secrétaire
du Parti communiste de Tchécoslovaquie et responsable du
Printemps de Prague, en 1968.
Les actions et les écrits de Guevara s’insèrent naturellement
dans le climat des années 1950 à 1970, qui voient
l’émergence de nombreux mouvements libérateurs et émancipateurs.
Plusieurs peuples tentent alors de prendre leur
destinée en main tout en s’éloignant des modèles figés du
communisme ou du capitalisme. Peu après la guerre d’Indochine,
du 18 au 24 avril 1955, a eu lieu le premier Congrès
des peuples d’Afrique et d’Asie, à Bandoeng (ville d’Indonésie,
sur l’île de Java). Des représentants de vingt-neuf pays
s’y sont rencontrés pour entendre, entre autres, l’Indien
Nehru, le Chinois Zhou Enlai et l’Indonésien Sukarno.
L’indépendance de l’Algérie (1963), la décolonisation de
l’Afrique et la lutte des Noirs américains sont aussi dans
l’air du temps. Dans ce tourbillon de changements politiques,
la Révolution cubaine propose une troisième voie qui,
au début, navigue entre la gauche communiste et la droite
capitaliste. La petite île donne espoir aux tenants des autres
mouvements de libération nationale.
Dans un contexte où tout semble possible, Guevara a,
en Occident, un public contestataire gagné d’avance : tous
les jeunes, universitaires ou non, qui veulent reconstruire le
monde de leurs parents d’après de grands idéaux universels.
Mais le Che n’inspire pas seulement les révolutionnaires en
devenir ; il donne du courage à un vieux guerrier comme
Ahmed Ben Bella :

« Le Che a donné une dimension nouvelle à la
révolution. Un souffle plus fort, plus frais. Il y avait
quelque chose d’autre chez lui, d’une simplicité
totale. Il irradiait avec une conscience et une foi
dans l’homme admirables. C’est l’être humain le
plus accompli que j’aie approché. Tout au long de
mon temps en prison [quinze ans, de 1965 à 1980],
une petite photo du Che mort, nu, maigre, percé
de balles, le visage illuminé par sa lumière intérieure,
photo que j’avais découpée dans un
magazine, m’a donné de l’espoir quand dans ma
vie il faisait froid. »

Le personnage de Che Guevara se crée en même temps
que celui de Fidel Castro. La vision de ces deux hommes
est semblable. Ils sont marqués par les mêmes idées, ils ont
les mêmes héros, ils sont issus d’une même culture. Quelle
est donc cette société si particulière dont ils sont le produit
?

Les rêves que Fidel Castro et Che Guevara partagent ne trouvent
certes pas leurs racines dans le marxisme-léninisme,
mais plutôt dans l’histoire latino-américaine. Les grands
libérateurs comme Miguel Hidalgo y Costilla (Mexique),
Augusto Sandino (Nicaragua), Simón Bolívar (Venezuela et
Colombie), José de San Martín (Chili et Pérou) et José Martí
(Cuba) les ont inspirés et influencés. Ces libérateurs-héros
romantiques incarnaient un patriotisme qui attirait la bourgeoisie
naissante du continent qui tentait de se défaire de
sa relation de dépendance envers les États-Unis. Comme le
souligne justement François Maspéro, dans sa préface au
Journal de Bolivie, de Che Guevara, il s’agit d’un patriotisme
qui s’est incarné, chez Fidel Castro, dans le héros de

l’indépendance cubaine, José Martí, patriotisme qui s’oppose
à l’impérialisme yankee (à la doctrine Monroe) jusqu’à
créer l’opposition totale d’une culture envers une autre,
d’une vision du monde contre une autre, de mythes fondateurs
contre d’autres mythes fondateurs, de la nuestra
America contre l’American way of life.
La Révolution cubaine (1956-1959) n’a rien à voir avec
une révolution communiste où le prolétariat exploité veut
se débarrasser de la classe dirigeante et prendre en charge
les outils de production. Ainsi, le prolétariat construit un
monde meilleur selon les grands principes communistes.
Moins idéologiques, Castro et Guevara, habités par une très
forte identité latino-américaine, veulent redonner l’Amérique
latine aux Latino-
Américains et renvoyer
l’Oncle Sam chez lui. Ce
projet puise donc son inspiration
chez des héros
nationalistes et non chez
des héros prolétaires ou
communistes. Si les actions
et les lectures de Castro et
de Guevara tirent vers la
gauche, c’est qu’il n’y a,
croient-ils, qu’une autre
voie opposée au mode de développement favorisé par les
États-Unis.
Castro et Guevara souhaitent recréer les grands combats
libérateurs du XIXe siècle qui chassèrent les Espagnols du
continent. Leur vision est un heureux (ou malheureux)
mélange de romantisme et de patriotisme qui les encourage
à se sacrifier pour libérer Cuba et, qui sait?, le continent.
Ils partagent aussi des idées internationalistes. Non

seulement sont-ils de grands rêveurs, mais ils savent qu’il
est primordial d’essaimer les idéaux de la révolution pour
assurer la survie de Cuba, la lutte contre-révolutionnaire
ne pouvant se dérouler partout à la fois.

La légende de Guevara s’est élaborée pendant la Révolution
cubaine, mais elle n’aurait pas vu le jour sans la
complicité de Fidel Castro. Comment Castro utilisa-t-il
Guevara pendant la révolution ?

En février 1957, Guevara rencontre des correspondants de la
presse étrangère, dont Herbert L. Matthews, du New York
Times. Les journalistes l’identifient comme l’intellectuel du
groupe des guérilleros. Naturellement, la CIA l’a à l’oeil ;
elle se demande ce qu’un médecin argentin fait à Cuba. La
simple présence de Guevara donne une saveur internationale
à ce qui se déroule et inquiète les Américains ; ces
derniers lancent la rumeur qu’un communiste argentin
influent tente de s’approprier le mouvement anti-Batista –
qui doit appartenir à tous les Cubains – pour en faire une
révolution communiste. Dès lors, pour les Américains, Guevara
devient l’ennemi communiste, alors que Castro est
considéré comme un réformateur modéré.
Mais Castro savait, lui qui est un génie de la stratégie,
que la transformation du Che en symbole de la Révolution
cubaine demeurerait. Quand les barbudos furent au pouvoir,
Castro utilisa donc Guevara pour montrer que les
révolutionnaires se mettaient au travail et qu’ils faisaient
ce qu’ils prêchaient. Les photographies de Che Guevara vu
en train de marteler, de récolter, de couper, de planter…
furent largement diffusées. Elles cassaient l’idée reçue du guérillero
qui, ayant pris le pouvoir, s’enferme dans un palais et

exploite la population. Guevara incarnait l’intellectuel idéal,
celui qui sait aussi travailler de ses mains.

Ernesto ne fait pas que travailler. Depuis toujours, il pense
et analyse tout. Il prend des notes qu’il complète, ajuste
ou rectifie au gré de ses expériences et de ses lectures.
Comment les écrits du Che ont-ils contribué à sa légende ?

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