À se tordre


 

Auteur : Alphonse Allais

Ouvrage : À se tordre

Année : 1891

 Enfance normande à Honfleur dans la pharmacie parentale où au grand dam de son père il donne libre cours à des facéties qui ne sont pas forcément du goût de la clientèle. Élève doué (bachelier à dix-sept ans) mais peu soucieux de réussite scolaire, il préfère la liberté à l’assiduité des préaux. Puis, il découvre la vie parisienne où pour le plus grand désespoir de son père, il refuse définitivement de se perfectionner dans l’art d’être apothicaire. Il entame alors une activité journalistique qu’il conservera comme travail principal, rédigeant pour son journal des articles avec une facilité déconcertante pour gagner son pain quotidien.Grand homme de lettres, esprit brillant, puissant humoriste dont on sent la gravité sous-jacente dans les écrits les plus désopilants, il affichera toute sa vie une sorte de détachement pour sa propre personne qui confère au personnage quelque chose de tragique. Un penchant forcené pour les liqueurs et spiritueux et un attrait non dissimulé pour le dilettantisme, prendre plaisir à deviser aux terrasses des cafés avec des amis en donnant du temps au temps… tel est son quotidien! (« Si je travaille, c’est dans le but unique de subvenir à mes débauches… »). Il fréquente très régulièrement des cabarets comme le Chat Noir mais aussi des associations pataphysiciennes, les Hydropathes, les Hirsutes, lieux de délectation où il peut donner toute licence à sa verve et à sa truculence. Maître de l’absurde et du bon mot, Allais est un conteur remarquable plein de sensibilité et de tendresse bien que sarcastique et corrosif pour les travers de ses contemporains. Jamais cependant, il n’est méchant ou agressif. Il a été l’invité de choix permanent de la maison du grand homme de théâtre Lucien Guitry; son fils Sacha en parle avec beaucoup de tendresse et de respect dans ses mémoires. (Si j’ai bonne mémoire… Nouvelle Bibliothèque PLON). Alfred Jarry, Jules Renard, Alfred Capus, Tristan Bernard, Octave Mirbeau constituent, avec notre humoriste, l’aréopage de la famille Guitry, un cénacle « d’intimité intellectuelle » des plus remarquables. La gentillesse et la bonhommie de notre conteur en font un incontournable et délicieux convive. Sacha, adolescent réfractaire à l’école, trouvera en sa personne un grand mentor spirituel qu’il n’aurait certainement jamais rencontré dans les meilleurs établissements scolaires de la capitale.
      Jules Renard, réputé impitoyable pour ses homologues, disait d’Alphonse Allais qu’il était un grand écrivain ; il est vrai que l’on affectionne toujours « A se tordre » et ses histoires chatnoiresques (1891) pleines d’esprit, de tendresse et de drôlerie dans un style qui n’a pas pris une ride. Sans oublier, le très célèbre poème sur l’amour à l’imparfait du subjonctif. Sans bruit et comme il l’avait prédit avec humour, la mort emporte ce solitaire de génie à l’âge de 51 ans, laissant un vide profond dans les lettres françaises. Une vacuité d’autant plus surprenante que la modestie de ce grand auteur nous avait habitués à son talent sans la moindre publicité tapageuse. Quelques-unes de ses citations ont aboli le temps… et ont été copieusement pillées:
      – « Il vaut mieux passer à La Poste hériter qu’à la postérité ! »
      – « Une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites. »                          
      – « Les jambes permettent aux hommes de marcher et aux femmes de faire leur chemin. »     
      – « Logique féminine : c’est quand on serre une dame de trop près… qu’elle trouve qu’on va trop loin. »
      – « Il est toujours avantageux de porter un titre nobiliaire. Être de quelque chose, ça pose un homme, comme être de  garenne, ça pose un lapin. »

Biographie rédigée par Franck Garoscio et publiée sous Licence de documentation libre

Un philosophe
Je m’étais pris d’une profonde sympathie pour ce grand flemmard de
gabelou que me semblait l’image même de la douane, non pas de la
douane tracassière des frontières terriennes, mais de la bonne douane
flâneuse et contemplative des falaises et des grèves.
Son nom était Pascal ; or, il aurait dû s’appeler Baptiste, tant il
apportait de douce quiétude à accomplir tous les actes de sa vie.
Et c’était plaisir de le voir, les mains derrière le dos, traîner lentement
ses trois heures de faction sur les quais, de préférence ceux où ne
s’amarraient que des barques hors d’usage et des yachts désarmés.
Aussitôt son service terminé, vite Pascal abandonnait son pantalon
bleu et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue
blouse à laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses
diluviennes (peut-être même antédiluviennes) avaient donné ce ton
spécial qu’on ne trouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne. Car
Pascal pêchait à la ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne
lui-même.
Pas un homme comme lui pour connaître les bons coins dans les
bassins et appâter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette
cuite, de la crevette crue ou toute autre nourriture traîtresse.
Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux débutants.
Aussi avions-nous lié rapidement connaissance tous deux.

Une chose m’intriguait chez lui c’était l’espèce de petite classe qu’il
traînait chaque jour à ses côtés trois garçons et deux filles, tous
différents de visage et d’âge.
Ses enfants ? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur
leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins.
Pascal installait les cinq mômes avec une grande sollicitude, le plus
jeune tout près de lui, l’aîné à l’autre bout.
Et tout ce petit monde se mettait à pêcher comme des hommes, avec
un sérieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire.
Ce qui m’amusait beaucoup aussi, c’est la façon dont Pascal désignait
chacun des gosses.
Au lieu de leur donner leur nom de baptême, comme cela se pratique
généralement, Eugène, Victor ou Emile, il leur attribuait une
profession ou une nationalité.
Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvégienne, le Courtier, l’Assureur,
et Monsieur l’abbé.
Le Sous-inspecteur était l’aîné, et Monsieur l’abbé le plus petit.
Les enfants, d’ailleurs, semblaient habitués à ces désignations, et
quand Pascal disait :  » Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous
de tabac « , le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa
mission sans le moindre étonnement.
Un jour, me promenant sur la grève, je rencontrai mon ami Pascal en
faction, les bras croisés, la carabine en bandoulière, et contemplant
mélancoliquement le soleil tout prêt à se coucher, là-bas, dans la mer.
– Un joli spectacle, Pascal !
– Superbe ! On ne s’en lasserait jamais.

– Seriez-vous poète ?
– Ma foi ! non ; je ne suis qu’un simple gabelou, mais ça n’empêche
pas d’admirer la nature.
Brave Pascal ! Nous causâmes longuement et j’appris enfin l’origine
des appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de
pêche.
– Quand j’ai épousé ma femme, elle était bonne chez le sousinspecteur
des douanes. C’est même lui qui m’a engagé à l’épouser. Il
savait bien ce qu’il faisait, le bougre, car six mois après elle
accouchait de notre aîné, celui que j’appelle le Sous-inspecteur,
comme de juste. L’année suivante, ma femme avait une petite fille
qui ressemblait tellement à un grand jeune homme norvégien dont
elle faisait le ménage, que je n’eus pas une minute de doute. Celle-là,
c’est la Norvégienne. Et puis, tous les ans, ça a continué. Non pas que
ma femme soit plus dévergondée qu’une autre, mais elle a trop bon
coeur. Des natures comme ça, ça ne sait pas refuser. Bref, j’ai sept
enfants, et il n’y a que le dernier qui soit de moi.
– Et celui-là, vous l’appelez le Douanier, je suppose ?
– Non, je l’appelle le Cocu, c’est plus gentil.
L’hiver arrivait ; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants
adieux à mon ami Pascal et à tous ses petits fonctionnaires. Je leur
offris même de menus cadeaux qui les comblèrent de joie.
L’année suivante, je revins à Houlbec pour y passer l’été.
Le jour même de mon arrivée, je rencontrais la Norvégienne, en train
de faire des commissions.
Ce qu’elle était devenue jolie, cette petite Norvégienne !
Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d’or pâle, elle
semblait une de ces fées blondes des légendes scandinaves. Elle me
reconnut et courut à moi.
Je l’embrassai :
– Bonjour, Norvégienne, comment vas-tu ?
– Ça va bien, monsieur, je vous remercie.

– Et ton papa ?
– Il va bien, monsieur, je vous remercie.
– Et ta maman, ta petite soeur, tes petits frères ?
– Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la
rougeole cet hiver, mais il est tout à fait guéri maintenant… et puis, la
semaine dernière, maman a accouché d’un petit juge de paix.

Ferdinand
Les bêtes ont-elles une âme ? Pourquoi n’en auraient-elles pas ? J’ai
rencontré, dans la vie, une quantité considérable d’hommes, dont
quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas
beaucoup plus idiots que bien des électeurs.
Et même – je ne dis pas que le cas soit très fréquent – j’ai
personnellement connu un canard qui avait du génie.
Ce canard, nommé Ferdinand, en l’honneur du grand Français, était
né dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du
comité d’organisation de la Société générale d’affichage dans les
tunnels.
C’est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes
vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un
milieu confiné.
(Mes parents – j’aime mieux le dire tout de suite, pour qu’on ne les
accuse pas d’indifférence à mon égard – avaient établi une raffinerie
de phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des
Blancs-Manteaux, composé d’une chambre, d’une cuisine et d’un petit
cabinet de débarras, servant de salon.)
Un véritable éden, la propriété de mon parrain ! Mais c’est surtout la
basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c’était
l’endroit le plus sale du domaine.

Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte,
des lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se
mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.
Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard
dans les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes
rapidement.
Dès que j’arrivais, c’étaient des coincoins de bon accueil, des
frémissements d’ailes, toute une bruyante manifestation d’amitié qui
m’allait droit au coeur.
Aussi l’idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le coeur
de désespoir.
Ferdinand était fixé sur sa destinée, conscius sui fati. Quand on lui
apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses
de petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et
comme un nuage de mort voilait d’avance ses petits yeux jaunes.
Heureusement que Ferdinand n’était pas un canard à se laisser mettre
à la broche comme un simple dindon :  » Puisque je ne suis pas le plus
fort, se disait-il, je serai le plus malin « , et il mit tout en oeuvre pour
ne connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la
casserole.
Il avait remarqué le manège qu’exécutait la cuisinière, chaque fois
qu’elle avait besoin d’un sujet de la basse-cour. La cruelle fille
saisissait l’animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage
suprême !
Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.
Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses
repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup
d’exercice.

Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de
rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le jardin
et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les plus
drastiques.
Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais
son pauvre corps de canard s’habitua à ces drogues, et mon infortuné
Ferdinand regagna vite le poids perdu.
Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques
feuilles d’un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon
parrain un rôle épineux et décoratif.
Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.
L’électricité s’offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent, les
yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l’azur, juste audessus
de la basse-cour ; mais ses pauvres ailes atrophiées refusèrent
de le monter si haut.
Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible,
empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant :  » Bah ! à la
casserole, avec une bonne platée de petits pois ! …  »
La place me manque Pour peindre ma consternation.
Ferdinand n’avait Plus qu’une seule aurore à voir luire.
Dans la nuit je me levai Pour Porter à mon ami le suprême adieu, et
voici le spectacle qui S’offrit à mes yeux :
Ferdinand, les pattes encore liées, s’était traîné jusqu’au seuil de la
cuisine. D’un mouvement énergique de friction alternative, il
aiguisait son bec sur la marche de granit. Puis, d’un coup sec, il
coupa la ficelle qui l’entravait et se retrouva debout sur ses pattes un
peu engourdies.
Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m’endormis
profondément.
Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris

remplissant la maison. La cuisinière, dans un langage malveillant,
trivial et tumultueux, annonçait à tous la fuite de Ferdinand.
– Madame ! Madame ! Ferdinand qui a fichu le camp !
Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d’elle-même
:
– Madame ! Madame ! Imaginez-vous qu’avant de partir, ce cochonlà
a boulotté tous les petits pois qu’on devait lui mettre avec !
Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand.
Qu’a-t-il pu devenir, par la suite ? Peut-être a-t-il appliqué au mal les
merveilleuses facultés dont la nature, alma parens, s’était plu à le
gratifier.
Qu’importe ? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme
celui d’un rude lapin.
Et à vous aussi, j’espère !

Moeurs de ce temps-ci

suite…

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