Le Bonheur dans le Crime


 

Auteur : Jules Barbey d’ Aurevilly

Ouvrage : Le Bonheur dans le Crime

Jules Barbey d’Aurevilly naît à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche) le 2 novembre 1808.
Issu d’une vieille famille normande de notables, catholique et monarchiste, il est élevé à Valognes dès 1818, par un oncle médecin, libéral et athée.
Il achève ses études à Paris en 1827, où il se lie avec Maurice Guérin, avant de poursuivre des études de droit à Caen de 1829 à 1833.
Il s’installe ensuite à Paris et tente de s’imposer dans le monde littéraire. En compagnie de Maurice Guérin, il fréquente les cercles, mène une vie désordonnée  et adopte jusqu’à l’extrême la mode dandy, qu’il illustre en 1844 dans un essai intitulé du Dandysme et de George Brummel. Dans le même temps, il se rallie peu à peu aux monarchistes et s’affirme comme un catholique convaincu.
Comme il ne parvient pas à trouver son public, il se fait critique pour divers journaux dans lesquels il brille et se fait remarquer pour ses dons de polémistes et sa finesse d’esprit. Il se fait le défenseur des « prophètes du passé » dans un recueil d’études portant ce titre et publié en 1851, dans lequel il aborde l’œuvre de Chateaubriand, de Joseph de Maistre ou encore de Lamennais, tout en reconnaissant aussi la valeur de « modernes » tels que Stendhal ou Baudelaire. Il n’hésite pas à attaquer Hugo, auréolé de gloire, ni les parnassiens ou plus tard Zola. Son œuvre critique, qui sera rassemblée sous le titre Les Hommes et les œuvres de 1860 à 1895, lui vaut le surnom de « connétable des lettres ».
Il poursuit également son œuvre romanesque, publiant Vellini ou Une vieille maîtresse en 1851, L’Ensorcelée (1854), Le Chevalier Des Touches (1864) et Un prêtre marié (1865). Son œuvre reste pourtant méconnue.
Le recueil Les Diaboliques, son chef d’œuvre, d’abord retiré des ventes en 1874 puis finalement publié en 1883, obtient un succès de scandale. L’œuvre  lui vaut l’admiration d’un petit groupe d’écrivains, parmi lesquels les Goncourt et Léon Bloy. Il connaît un autre succès avec la publication en 1882 d’Une histoire sans nom.
Malade, il meurt le 23 avril 1889.

Biographie rédigée par Plume et publiée sous Licence de documentation libre (GFDL 1.2)

***

Dans ce temps délicieux, quand on raconte une histoire vraie, c’est à
croire que le Diable a dicté… J’étais un des matins de l’automne
dernier à me promener au Jardin des Plantes, en compagnie du
docteur Torty, certainement une de mes plus vieilles connaissances.
Lorsque je n’étais qu’un enfant, le docteur Torty exerçait la médecine
dans la ville de V… ; mais après environ trente ans de cet agréable
exercice, et ses malades étant morts, – ses fermiers comme il les
appelait, lesquels lui avaient rapporté plus que bien des fermiers ne
rapportent à leurs maîtres, sur les meilleures terres de Normandie – il
n’en avait pas repris d’autres ; et déjà sur l’âge et fou d’indépendance,
comme un animal qui a toujours marché sur son bridon et qui finit
par le casser, il était venu s’engloutir dans Paris, – là même, dans le
voisinage du Jardin des Plantes, rue Cuvier, je crois, – ne faisant plus
la médecine que pour son plaisir personnel, qui, d’ailleurs, était grand
à en faire, car il était médecin dans le sang et jusqu’aux ongles, et fort
médecin, et grand observateur, en plus, de bien d’autres cas que de
cas simplement physiologiques et pathologiques… L’avez-vous
quelquefois rencontré, le docteur Torty ? C’était un de ces esprits
hardis et vigoureux qui ne chaussent point de mitaines, par la très
bonne et proverbiale raison que : “ chat ganté ne prend pas de souris
”, et qu’il en avait immensément pris, et qu’il en voulait toujours
prendre, ce matois de fine et forte race ; espèce d’homme qui me
plaisait beaucoup à moi, et je crois bien (je me connais !) par les
côtés surtout qui déplaisaient le plus aux autres.
En effet, il déplaisait assez généralement quand on se portait bien, ce

brusque original de docteur Torty ; mais ceux à qui il déplaisait le
plus, une fois malades, lui faisaient des salamalecs, comme les
sauvages en faisaient au fusil de Robinson qui pouvait les tuer, non
pour les mêmes raisons que les sauvages, mais spécialement pour les
raisons contraires : il pouvait les sauver ! Sans cette considération
prépondérante, le docteur n’aurait jamais gagné vingt mille livres de
rente dans une petite ville aristocratique, dévote et bégueule, qui
l’aurait parfaitement mis à la porte cochère de ses hôtels, si elle
n’avait écouté que ses opinions et ses antipathies. Il s’en rendait
compte, du reste, avec beaucoup de sang-froid, et il en plaisantait. “
Il fallait, – disait-il railleusement pendant le bail de trente ans qu’il
avait fait à V…, – qu’ils choisissent entre moi et l’Extrême-Onction, et,
tout dévots qu’ils étaient, ils me prenaient encore de préférence aux
Saintes Huiles. ” Comme vous voyez, il ne se gênait pas, le docteur.
Il avait la plaisanterie légèrement sacrilège. Franc disciple de
Cabanis en philosophie médicale, il était, comme son vieux camarade
Chaussier, de l’école de ces médecins terribles par un matérialisme
absolu, et comme Dubois – le premier des Dubois – par un cynisme
qui descend toutes choses et tutoierait des duchesses et des dames
d’honneur d’impératrice et les appellerait “ mes petites mères ”, ni
plus ni moins que des marchandes de poisson. Pour vous donner une
simple idée du cynisme du docteur Torty, c’est lui qui me disait un
soir, au cercle des Ganaches, en embrassant somptueusement d’un
regard de propriétaire le quadrilatère éblouissant de la table ornée de
cent vingt convives :
“ C’est moi qui les fais tous !… ” Moïse n’eût pas été plus fier, en
montrant la baguette avec laquelle il changeait des rochers en
fontaines. Que voulez-vous, Madame ? Il n’avait pas la bosse du
respect, et même il prétendait que là où elle est sur le crâne des autres
hommes, il y avait un trou sur le sien. Vieux, ayant passé la soixantedizaine,
mais carré, robuste et noueux comme son nom, d’un visage
sardonique et, sous sa perruque châtain clair, très lisse, très lustrée et
à cheveux très courts, d’un oeil pénétrant, vierge de lunettes, vêtu
presque toujours en habit gris ou de ce brun qu’on appela longtemps
fumée de Moscou, il ne ressemblait ni de tenue ni d’allure à

messieurs les médecins de Paris, corrects, cravatés de blanc, comme
du suaire de leurs morts ! C’était un autre homme. Il avait, avec ses
gants de daim, ses bottes à forte semelle et à gros talons qu’il faisait
retentir sous son pas très ferme, quelque chose d’alerte et de cavalier,
et cavalier est bien le mot, car il était resté (combien d’années sur
trente !), le charivari boutonné sur la cuisse, et à cheval, dans des
chemins à casser en deux des Centaures, -et on devinait bien tout cela
à la manière dont il cambrait encore son large buste, vissé sur des
reins qui n’avaient pas bougé, et qui se balançait sur de fortes jambes
sans rhumatismes, arquées comme celles d’un ancien postillon. Le
docteur Torty avait été une espèce de Bas-de-Cuir équestre, qui avait
vécu dans les fondrières du Cotentin, comme le Bas-de-Cuir de
Cooper dans les forêts de l’Amérique. Naturaliste qui se moquait,
comme le héros de Cooper, des lois sociales, mais qui, comme
l’homme de Fenimore, ne les avait pas remplacées par l’idée de Dieu,
il était
devenu un de ces impitoyables observateurs qui ne peuvent pas ne
point être des misanthropes. C’est fatal. Aussi l’était-il. Seulement il
avait eu le temps, pendant qu’il faisait boire la boue des mauvais
chemins au ventre sanglé de son cheval, de se blaser sur les autres
fanges de la vie. Ce n’était nullement un misanthrope à l’Alceste. Il
ne s’indignait pas vertueusement. Il ne s’encolérait pas. Non ! il
méprisait l’homme aussi tranquillement qu’il prenait sa prise de tabac,
et même il avait autant de plaisir à le mépriser qu’à la prendre. Tel
exactement il était, ce docteur Torty, avec lequel je me promenais. Il
faisait, ce jour-là, un de ces temps d’automne, gais et clairs, à arrêter
les hirondelles qui vont partir. Midi sonnait à Notre-Dame, et son
grave bourdon semblait verser, par-dessus la rivière verte et moirée
aux piles des ponts, et jusque par-dessus nos têtes, tant l’air ébranlé
était pur ! de longs frémissements lumineux. Le feuillage roux des
arbres du jardin s’était, par degrés, essuyé du brouillard bleu qui les
noie en ces vaporeuses matinées d’octobre, et un joli soleil d’arrière-saison
nous chauffait agréablement le dos, dans sa ouate d’or, au
docteur et à moi, pendant que nous étions arrêtés, à regarder la
fameuse panthère noire, qui est morte, l’hiver d’après, comme une

jeune fille, de la poitrine. Il y avait çà et là, autour de nous, le public
ordinaire du Jardin des Plantes, ce public spécial de gens du peuple,
de soldats et de bonnes d’enfants, qui aiment à badauder devant la
grille des cages et qui s’amusent
beaucoup à jeter des coquilles de noix et des pelures de marrons aux
bêtes engourdies ou dormant derrière leurs barreaux. La panthère
devant laquelle nous étions, en rôdant, arrivés, était, si vous vous en
souvenez, de cette espèce particulière à l’île de Java, le pays du
monde où la nature est le plus intense et semble elle-même quelque
grande tigresse, inapprivoisable à l’homme, qui le fascine et qui le
mord dans toutes les productions de son sol terrible et splendide. A
Java, les fleurs ont plus d’éclat et plus de parfum, les fruits plus de
goût, les animaux plus de beauté et plus de force que dans aucun
autre pays de la terre, et rien ne peut donner une idée de cette
violence de vie à qui n’a pas reçu les poignantes et mortelles
sensations d’une contrée tout à la fois enchantante et empoisonnante,
tout ensemble Armide et Locuste ! Etalée nonchalamment sur ses
élégantes pattes allongées devant elle, la tête droite, ses yeux
d’émeraude immobiles, la panthère était un magnifique échantillon
des redoutables productions de son pays. Nulle tache fauve n’étoilait
sa fourrure de velours noir, d’un noir si profond et si mat que la
lumière, en y glissant, ne la lustrait même pas, mais s’y absorbait,
comme l’eau s’absorbe dans l’éponge qui la boit… Quand on se
retournait de cette forme idéale de beauté souple, de force terrible au
repos, de dédain impassible et royal, vers les créatures humaines qui
la regardaient timidement, qui la contemplaient, yeux ronds et
bouche béante, ce n’était pas l’humanité qui avait le beau rôle, c’était
la bête. Et elle était si supérieure, que c’en était presque humiliant !
J’en faisais la réflexion tout bas au docteur, quand deux personnes
scindèrent tout à coup le groupe amoncelé devant la panthère et se
plantèrent justement en face d’elle : “ Oui, – me répondit le docteur, –
mais voyez maintenant ! Voici l’équilibre rétabli entre les espèces ! ”
C’étaient un homme et une femme, tous deux de haute taille, et qui,
dès le premier regard que je leur jetai, me firent l’effet d’appartenir

aux rangs élevés du monde parisien. Ils n’étaient jeunes ni l’un ni
l’autre, mais néanmoins parfaitement beaux. L’homme devait s’en
aller vers quarante-sept ans et davantage, et la femme vers quarante
et plus… Ils avaient donc, comme disent les marins revenus de la
Terre de Feu, passé la ligne, la ligne fatale, plus formidable que celle
de l’équateur, qu’une fois passée on ne repasse plus sur les mers de la
vie ! Mais ils paraissaient peu se soucier de cette circonstance. Ils
n’avaient au front, ni nulle part, de mélancolie… L’homme, élancé et
aussi patricien dans sa redingote noire strictement boutonnée, comme
celle d’un officier de cavalerie, que s’il avait porté un de ces costumes
que le Titien donne à ses portraits, ressemblait par sa tournure
busquée, son air efféminé et hautain, ses moustaches aiguës comme
celles d’un chat et qui à la pointe commençaient à blanchir, à un
mignon du temps de Henri III ; et pour que la ressemblance fût plus
complète, il portait des cheveux courts, qui n’empêchaient nullement
de voir briller à ses oreilles deux saphirs d’un bleu sombre, qui me
rappelèrent les deux émeraudes que Sbogar portait à la même place…
Excepté ce détail ridicule (comme aurait dit le monde) et qui
montrait assez de dédain pour les goûts et les
idées du jour, tout était simple et dandy comme l’entendait Brummell,
c’est-à-dire irrémarquable, dans la tenue de cet homme qui n’attirait
l’attention que par lui-même, et qui l’aurait confisquée tout entière,
s’il n’avait pas eu au bras la femme, qu’en ce moment, il y avait…
Cette femme, en effet, prenait encore plus le regard que l’homme qui
l’accompagnait, et elle le captivait plus longtemps. Elle était grande
comme lui. Sa tête atteignait presque à la sienne. Et, comme elle
était aussi tout en noir, elle faisait penser à la grande Isis noire du
Musée Égyptien, par l’ampleur de ses formes, la fierté mystérieuse et
la force. Chose étrange ! dans le rapprochement de ce beau couple,
c’était la femme qui avait les muscles, et l’homme qui avait les
nerfs… Je ne la voyais alors que de profil ; mais, le profil, c’est
l’écueil de la beauté ou son attestation la plus éclatante. Jamais, je
crois, je n’en avais vu de plus pur et de plus altier. Quant à ses yeux,
je n’en pouvais juger, fixés qu’ils étaient sur la panthère, laquelle,
sans doute, en recevait une impression magnétique et désagréable,

car, immobile déjà, elle sembla s’enfoncer de plus en plus dans cette
immobilité rigide, à mesure que la femme, venue pour la voir, la
regardait ; et – comme les chats à la lumière qui les éblouit – sans que
sa tête bougeât d’une ligne, sans que la fine extrémité de sa
moustache, seulement, frémît, la panthère, après avoir clignoté
quelque temps, et comme n’en pouvant pas supporter davantage,
rentra lentement, sous les coulisses tirées de ses paupières, les deux
étoiles vertes de ses regards. Elle se claquemurait.
– Eh ! eh ! panthère contre panthère ! – fit le docteur à mon oreille ; –
mais le satin est plus fort que le velours. Le satin, c’était la femme,
qui avait une robe de cette étoffe miroitante – une robe à longue
traîne. Et il avait vu juste, le docteur ! Noire, souple, d’articulation
aussi puissante, aussi royale d’attitude, – dans son espèce, d’une
beauté égale, et d’un charme encore plus inquiétant, – la femme,
l’inconnue, était comme une panthère humaine, dressée devant la
panthère animale qu’elle éclipsait ; et la bête venait de le sentir, sans
doute, quand elle avait fermé les yeux. Mais la femme – si c’en était
un – ne se contenta pas de ce triomphe. Elle manqua de générosité.
Elle voulut que sa rivale la vît qui l’humiliait, et rouvrît les yeux pour
la voir. Aussi, défaisant sans mot dire les douze boutons du gant
violet qui moulait son magnifique avant-bras, elle ôta ce gant, et,
passant audacieusement sa main entre les barreaux de la cage, elle lui
fouetta le museau court de la panthère, qui ne fit qu’un mouvement…
mais quel mouvement !… et d’un coup de dents, rapide comme
l’éclair !… Un cri partit du groupe où nous étions. Nous avions cru le
poignet emporté : Ce n’était que le gant. La panthère l’avait englouti.
La formidable bête outragée avait rouvert des yeux affreusement
dilatés, et ses naseaux froncés vibraient encore… – Folle ! – dit
l’homme, en saisissant ce beau poignet, qui venait d’échapper à la
plus coupante des morsures. Vous savez comme parfois on dit : “
Folle !… ” Il le dit ainsi ; et il le baisa, ce poignet, avec emportement.
Et, comme il était de notre côté, elle se retourna de trois quarts pour
le regarder baisant son poignet nu, et je vis ses yeux, à elle… ces
yeux qui fascinaient des tigres, et qui étaient à présent fascinés par un

homme ; ses yeux, deux larges diamants noirs, taillés pour toutes les
fiertés de la vie, et qui n’exprimaient plus en le regardant que toutes
les adorations de l’amour ! Ces yeux-là étaient et disaient tout un
poème. L’homme n’avait pas lâché le bras, qui avait dû sentir
l’haleine fiévreuse de la panthère, et, le tenant replié sur son coeur, il
entraîna la femme dans la grande allée du jardin, indifférent aux
murmures et aux exclamations du groupe populaire, – encore ému du
danger que l’imprudente venait de courir, – et qu’il retraversa
tranquillement. Ils passèrent auprès de nous, le docteur et moi, mais
leurs visages tournés l’un vers l’autre, se serrant flanc contre flanc,
comme s’ils avaient voulu se pénétrer, entrer, lui dans elle, elle dans
lui, et ne faire qu’un seul corps à eux deux, en ne regardant rien
qu’eux-mêmes. C’étaient, aurait-on cru à les voir ainsi passer, des
créatures supérieures, qui n’apercevaient pas même à leurs orteils la
terre sur laquelle ils marchaient, et qui traversaient le monde dans
leur nuage, comme, dans Homère, les Immortels ! De telles choses
sont rares à Paris, et, pour cette raison, nous restâmes à le voir filer,
ce maître-couple, – la femme étalant sa traîne noire dans la poussière
du jardin, comme un paon, dédaigneux jusque de son plumage. Ils
étaient superbes, en s’éloignant ainsi, sous les rayons du soleil de
midi, dans la majesté de leur entrelacement, ces deux êtres…
Et voilà comme ils regagnèrent l’entrée de la grille du jardin et
remontèrent dans un coupé, étincelant de cuivres et d’attelage, qui les
attendait. – Ils oublient l’univers ! – fis-je au docteur, qui comprit ma
pensée. – Ah ! ils s’en soucient bien de l’univers ! – répondit-il, de sa
voix mordante. – Ils ne voient rien du tout dans la création, et, ce qui
est bien plus fort, ils passent même auprès de leur médecin sans le
voir. – Quoi, c’est vous, docteur ! – m’écriai-je, – mais alors vous
allez me dire ce qu’ils sont, mon cher docteur. Le docteur fit ce
qu’on appelle un temps, voulant faire un effet, car en tout il était rusé,
le compère ! – Eh bien, c’est Philémon et Baucis, – me dit-il
simplement. – Voilà ! – Peste ! – fis-je, – un Philémon et une Baucis
d’une fière tournure et ressemblant peu à l’antique. Mais, docteur, ce
n’est pas leur nom… Comment les appelez-vous ? – Comment ! –
répondit le docteur, – dans votre monde, où je ne vais point, vous

n’avez jamais entendu parler du comte et de la comtesse Serlon de
Savigny comme d’un modèle fabuleux d’amour conjugal ? – Ma foi,
non, – dis-je ; – on parle peu d’amour conjugal dans le monde où je
vais, docteur. – Hum ! hum ! c’est bien possible, – fit le docteur,
répondant bien plus à sa pensée qu’à la mienne. – Dans ce monde-là,
qui est aussi le leur, on se passe beaucoup de choses plus ou moins
correctes.
Mais, outre qu’ils ont une raison pour ne pas y aller, et qu’ils habitent
presque toute l’année leur vieux château de Savigny, dans le
Cotentin, il a couru autrefois de tels bruits sur eux, qu’au faubourg
Saint-Germain, où l’on a encore un reste de solidarité nobiliaire, on
aime mieux se taire que d’en parler. – Et quels étaient ces bruits ?…
Ah ! voilà que vous m’intéressez, docteur ! Vous devez en savoir
quelque chose. Le château de Savigny n’est pas très loin de la ville de
V…, où vous avez été médecin. – Eh ! ces bruits… – dit le docteur (il
prit pensivement une prise de tabac). – Enfin, on les a crus faux !
Tout ça est passé… Mais, malgré tout, quoique les mariages
d’inclination et les bonheurs qu’ils donnent soient en province l’idéal
de toutes les mères de famille, romanesques et vertueuses, elles n’ont
pas pu beaucoup, – celles que j’ai connues, – parler à mesdemoiselles
leurs filles de celui-là ! – Et, cependant, Philémon et Baucis, disiezvous,
docteur ?… – Baucis ! Baucis ! Hum ! Monsieur… –
interrompit le docteur Torty, en passant brusquement son index en
crochet sur toute la longueur de son nez de perroquet (un de ses
gestes), – ne trouvez-vous pas, voyons, qu’elle a moins l’air d’une
Baucis que d’une lady Macbeth, cette gaillarde-là ?… . – Docteur,
mon cher et adorable docteur, – repris-je, avec toutes sortes de
câlineries dans la voix, – vous allez me dire tout ce que vous savez du
comte et de la comtesse de Savigny ?… – Le médecin est le
confesseur des temps modernes, – fit le docteur, avec un ton
solennellement goguenard.
– Il a remplacé le prêtre, monsieur, et il est obligé au secret de la
confession comme le prêtre… Il me regarda malicieusement, car il
connaissait mon respect et mon amour pour les choses du

catholicisme, dont il était l’ennemi. Il cligna l’oeil. Il me crut attrapé.
– Et il va le tenir… comme le prêtre ! – ajouta-t-il, avec éclat, et en
riant de son rire le plus cynique. – Venez par ici. Nous allons causer.
Et il m’emmena dans la grande allée d’arbres qui borde, par ce côté,
le Jardin des Plantes et le boulevard de l’Hôpital… Là, nous nous
assîmes sur un banc à dossier vert, et il commença : “ Mon cher,
c’est là une histoire qu’il faut aller chercher déjà loin, comme une
balle perdue sous des chairs revenues ; car l’oubli, c’est comme une
chair de choses vivantes qui se reforme par-dessus les événements et
qui empêche d’en voir rien, d’en soupçonner rien au bout d’un certain
temps, même la place. C’était dans les premières années qui suivirent
la Restauration. Un régiment de la Garde passa par la ville de V… ; et,
ayant été obligés d’y rester deux jours pour je ne sais quelle raison
militaire, les officiers de ce régiment s’avisèrent de donner un assaut
d’armes, en l’honneur de la ville. La ville, en effet, avait bien tout ce
qu’il fallait pour que ces officiers de la Garde lui fissent honneur et
fête. Elle était, comme on disait alors, – plus royaliste que le Roi.
Proportion gardée avec sa dimension (ce n’est guère qu’une ville de
cinq à six mille âmes), elle foisonnait de noblesse. Plus de trente
jeunes gens de ses meilleures familles servaient alors, soit aux
Gardes-du-Corps, soit
à ceux de Monsieur, et les officiers du régiment en passage à V… les
connaissaient presque tous. Mais, la principale raison qui décida de
cette martiale fête d’un assaut, fut la réputation d’une ville qui s’était
appelée « la bretteuse » et qui était encore, dans ce moment-là, la ville
la plus bretteuse de France. La Révolution de 1789 avait eu beau
enlever aux nobles le droit de porter l’épée, à V… ils prouvaient que
s’ils ne la portaient plus, ils pouvaient toujours s’en servir. L’assaut
donné par les officiers fut très brillant. On y vit accourir toutes les
fortes lames du pays, et même tous les amateurs, plus jeunes d’une
génération, qui n’avaient pas cultivé, comme on le cultivait autrefois,
un art aussi compliqué et aussi difficile que l’escrime ; et tous
montrèrent un tel enthousiasme pour ce maniement de l’épée, la
gloire de nos pères, qu’un ancien prévôt du régiment, qui avait fait
trois ou quatre fois son temps et dont le bras était couvert de

chevrons, s’imagina que ce serait une bonne place pour y finir ses
jours qu’une salle d’armes qu’on ouvrirait à V… ; et le colonel, à qui il
communiqua et qui approuva son dessein, lui délivra son congé et l’y
laissa. Ce prévôt, qui s’appelait Stassin en son nom de famille, et La
Pointe-au-corps en son surnom de guerre, avait eu là tout simplement
une idée de génie. Depuis longtemps, il n’y avait plus à V… de salle
d’armes correctement tenue ; et c’était même une de ces choses dont
on ne parlait qu’avec mélancolie entre ces nobles, obligés de donner
eux-mêmes des leçons à leurs fils ou de les leur faire donner par
quelque compagnon revenu du service, qui savait à peine ou qui
savait mal ce qu’il enseignait.
Les habitants de V… se piquaient d’être difficiles. Ils avaient
réellement le feu sacré. Il ne leur suffisait pas de tuer leur homme ;
ils voulaient le tuer savamment et artistement, par principes. Il fallait,
avant tout, pour eux, qu’un homme, comme ils disaient, fût beau sous
les armes, et ils n’avaient qu’un profond mépris pour ces robustes
maladroits, qui peuvent être très dangereux sur le terrain, mais qui ne
sont pas au strict et vrai mot, ce qu’on appelle « des tireurs ». La
Pointe-au-corps, qui avait été un très bel homme dans sa jeunesse, et
qui l’était encore, – qui, au camp de Hollande, et bien jeune alors,
avait battu à plate couture tous les autres prévôts et remporté un prix
de deux fleurets et de deux masques montés en argent, – était, lui,
justement un de ces tireurs comme les écoles n’en peuvent produire,
si la nature ne leur a préparé d’exceptionnelles organisations.
Naturellement, il fut l’admiration de V…, et bientôt mieux. Rien
n’égalise comme l’épée. Sous l’ancienne monarchie, les rois
anoblissaient les hommes qui leur apprenaient à la tenir. Louis XV,
si je m’en souviens bien, n’avait-il pas donné à Danet, son maître, qui
nous a laissé un livre sur l’escrime, quatre de ses fleurs de lys, entre
deux épées croisées, pour mettre dans son écusson ?… Ces
gentilshommes de province, qui sentaient encore à plein nez leur
monarchie, furent en peu de temps de pair à compagnon avec le
vieux prévôt, comme s’il eût été l’un des leurs. “ Jusque-là, c’était
bien, et il n’y avait qu’à féliciter Stassin, dit La Pointe-au-corps, de sa
bonne fortune ; mais, malheureusement, ce vieux prévôt n’avait pas

qu’un coeur de maroquin rouge sur le plastron
capitonné de peau blanche dont il couvrait sa poitrine, quand il
donnait magistralement sa leçon… Il se trouva qu’il en avait un autre
par-dessous, lequel se mit à faire des siennes dans cette ville de V…,
où il était venu chercher le havre de grâce de sa vie. Il paraît que le
coeur d’un soldat est toujours fait avec de la poudre. Or, quand le
temps a séché la poudre, elle n’en prend que mieux. A V…, les
femmes sont si généralement jolies, que l’étincelle était partout pour
la poudre séchée de mon vieux prévôt. Aussi, son histoire se terminat-
elle comme celle d’un grand nombre de vieux soldats. Après avoir
roulé dans toutes les contrées de l’Europe, et pris le menton et la
taille de toutes les filles que le diable avait mises sur son chemin,
l’ancien soldat du premier Empire consomma sa dernière fredaine en
épousant, à cinquante ans passés, avec toutes les formalités et les
sacrements de la chose, – à la municipalité et à l’église, – une grisette
de V… ; laquelle, bien entendu – je connais les grisettes de ce payslà
; j’en ai assez accouché pour les connaître ! – lui campa un enfant,
bel et bien au bout de ses neuf mois, jour pour jour ; et cet enfant, qui
était une fille, n’est rien moins, mon cher, que la femme à l’air de
déesse qui vient de passer, en nous frisant insolemment du vent de sa
robe, et sans prendre plus garde à nous que si nous n’avions pas été là
! ”- La comtesse de Savigny ! – m’écriai-je. “ Oui, la comtesse de
Savigny, tout au long, elle-même ! Ah ! il ne faut pas regarder aux
origines, pas plus pour les femmes que pour les nations ; il ne faut
regarder au berceau de personne.
Je me rappelle avoir vu à Stockholm celui de Charles XII, qui
ressemblait à une mangeoire de cheval grossièrement coloriée en
rouge, et qui n’était pas même d’aplomb sur ses quatre piquets. C’est
de là qu’il était sorti, cette tempête ! Au fond, tous les berceaux sont
des cloaques dont on est obligé de changer le linge plusieurs fois par
jour ; et cela n’est jamais poétique, pour ceux qui croient à la poésie,
que lorsque l’enfant n’y est plus. ” Et, pour appuyer son axiome, le
docteur, à cette place de son récit, frappa sa cuisse d’un de ses gants
de daim, qu’il tenait par le doigt du milieu ; et le daim claqua sur la

cuisse, de manière à prouver à ceux qui comprennent la musique que
le bonhomme était encore rudement musclé. Il attendit. Je n’avais
pas à le contrarier dans sa philosophie. Voyant que je ne disais rien, il
continua : “ Comme tous les vieux soldats, du reste, qui aiment
jusqu’aux enfants des autres, La Pointe-au-corps dut raffoler du sien.
Rien d’étonnant à cela. Quand un homme déjà sur l’âge a un enfant, il
l’aime mieux que s’il était jeune, car la vanité, qui double tout, double
aussi le sentiment paternel. Tous les vieux roquentins que j’ai vus,
dans ma vie, avoir tardivement un enfant, adoraient leur progéniture,
et ils en étaient comiquement fiers comme d’une action d’éclat.
Persuasion de jeunesse, que la nature, qui se moquait d’eux, leur
coulait au coeur ! Je ne connais qu’un bonheur plus grisant et une
fierté plus drôle : c’est quand, au lieu d’un enfant, un vieillard, d’un
coup, en fait deux ! La Pointe-au-corps n’eut pas cet orgueil paternel
de deux jumeaux ; mais il est vrai de dire qu’il y avait de quoi tailler
deux enfants dans le sien.
Sa fille – vous venez de la voir ; vous savez donc si elle a tenu ses
promesses ! – était un merveilleux enfant pour la force et la beauté.
Le premier soin du vieux prévôt fut de lui chercher un parrain parmi
tous ces nobles, qui hantaient perpétuellement sa salle d’armes et il
choisit, entre tous, le comte d’Avice, le doyen de tous ces batteurs de
fer et de pavé, qui, pendant l’émigration, avait été lui-même prévôt à
Londres, à plusieurs guinées la leçon. Le comte d’Avice de
Sortôville-en-Beaumont, déjà chevalier de Saint-Louis et capitaine de
dragons avant la Révolution, -pour le moins, alors, septuagénaire, –
boutonnait encore les jeunes gens et leur donnait ce qu’on appelle, en
termes de salle, « de superbes capotes ». C’était un vieux narquois, qui
avait des railleries en action féroces. Ainsi, par exemple, il aimait à
passer son carrelet à la flamme d’une bougie, et quand il en avait, de
cette façon, durci la lame, il appelait ce dur fleuret, – qui ne pliait
plus et vous cassait le sternum ou les côtes, lorsqu’il vous touchait, –
du nom insolent de « chasse-coquin ». Il prisait beaucoup La Pointeau-
corps, qu’il tutoyait. « La fille d’un homme comme toi – lui disait-il
– ne doit se nommer que comme l’épée d’un preux. Appelons-la
Haute-Claire ! » Et ce fut le nom qu’il lui donna. Le curé de V… fit

bien un peu la grimace à ce nom inaccoutumé, que n’avaient jamais
entendu les fonts de son église ; mais, comme le parrain était
monsieur le comte d’Avice et qu’il y aura toujours, malgré les
libéraux et leurs piailleries, des accointances indestructibles entre la
noblesse et le clergé ; comme d’un autre côté, on voit dans le
calendrier romain une sainte nommée Claire, le nom de l’épée
d’olivier passa à
l’enfant, sans que la ville de V… s’en émût beaucoup. Un tel nom
semblait annoncer une destinée. L’ancien prévôt, qui aimait son
métier presque autant que sa fille, résolut de lui apprendre et de lui
laisser son talent pour dot. Triste dot ! maigre pitance ! avec les
moeurs modernes, que le pauvre diable de maître d’armes ne
prévoyait pas ! Dès que l’enfant put donc se tenir debout, il
commença de la plier aux exercices de l’escrime ; et comme c’était un
marmot solide que cette fillette, avec des attaches et des articulations
d’acier fin, il la développa d’une si étrange manière, qu’à dix ans, elle
semblait en avoir déjà quinze, et qu’elle faisait admirablement sa
partie avec son père et les plus forts tireurs de la ville de V… On ne
parlait partout que de la petite Hauteclaire Stassin, qui, plus tard,
devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C’était surtout,
comme vous vous en doutez, de la part des jeunes demoiselles de la
ville, dans la société de laquelle, tout bien qu’il fût avec les pères, la
fille de Stassin, dit La Pointe-au-corps, ne pouvait décemment aller,
une incroyable, ou plutôt une très croyable curiosité, mêlée de dépit
et d’envie. Leurs pères et leurs frères en parlaient avec étonnement et
admiration devant elles, et elles auraient voulu voir de près cette
Saint-Georges femelle, dont la beauté, disaient-ils, égalait le talent
d’escrime. Elles ne la voyaient que de loin et à distance. J’arrivais
alors à V…, et j’ai été souvent le témoin de ces curiosités ardentes. La
Pointe-au-corps, qui avait, sous l’Empire, servi dans les hussards, et
qui, avec sa salle d’armes, gagnait gros d’argent, s’était permis
d’acheter un cheval pour donner
des leçons d’équitation à sa fille ; et comme il dressait aussi à l’année
de jeunes chevaux pour les habitués de sa salle, il se promenait

souvent à cheval, avec Hauteclaire, dans les routes qui rayonnent de
la ville et qui l’environnent. Je les y ai rencontrés maintes fois, en
revenant de mes visites de médecin, et c’est dans ces rencontres que
je pus surtout juger de l’intérêt, prodigieusement enflammé, que cette
grande jeune fille, si hâtivement développée, excitait dans les autres
jeunes filles du pays. J’étais toujours par voies et chemins en ce
temps-là, et je m’y croisais fréquemment avec les voitures de leurs
parents, allant en visite, avec elles, à tous les châteaux d’alentour. Eh
bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidité, et
même avec quelle imprudence, je les voyais se pencher et se
précipiter aux portières dès que Mlle Hauteclaire Stassin apparaissait,
trottant ou galopant dans la perspective d’une route, brodequin à botte
avec son père. Seulement, c’était à peu près inutile ; le lendemain,
c’étaient presque toujours des déceptions et des regrets qu’elles
m’exprimaient dans mes visites du matin à leurs mères, car elles
n’avaient jamais bien vu que la tournure de cette fille, faite pour
l’amazone, et qui la portait comme vous – qui venez de la voir –
pouvez le supposer, mais dont le visage était toujours plus ou moins
caché dans un voile gros bleu trop épais. Mlle Hauteclaire Stassin
n’était guère connue que des hommes de la ville de V… Toute la
journée le fleuret à la main, et la figure sous les mailles de son
masque d’armes qu’elle n’ôtait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait
guère de la salle de son père, qui commençait à s’enrudir et qu’elle
remplaçait souvent pour la leçon.
Elle se montrait très rarement dans la rue, – et les femmes comme il
faut ne pouvaient la voir que là, ou encore le dimanche à la messe ;
mais, le dimanche à la messe, comme dans la rue, elle était presque
aussi masquée que dans la salle de son père, la dentelle de son voile
noir étant encore plus sombre et plus serrée que les mailles de son
masque de fer. Y avait-il de l’affectation dans cette manière de se
montrer ou de se cacher, qui excitait les imaginations curieuses ?…
Cela était bien possible ; mais qui le savait ? qui pouvait le dire ? Et
cette jeune fille, qui continuait le masque par le voile, n’était-elle pas
encore plus impénétrable de caractère que de visage, comme la suite
ne l’a que trop prouvé ? “ Il est bien entendu, mon très cher, que je

suis obligé de passer rapidement sur tous les détails de cette époque,
pour arriver plus vite au moment où réellement cette histoire
commence. Mlle Hauteclaire avait environ dix-sept ans. L’ancien
beau, La Pointe-au-corps, devenu tout à fait un bonhomme, veuf de
sa femme, et tué moralement par la Révolution de Juillet, laquelle fit
partir les nobles en deuil pour leurs châteaux et vida sa salle,
tracassait vainement ses gouttes qui n’avaient pas peur de ses appels
du pied, et s’en allait au grand trot vers le cimetière. Pour un médecin
qui avait le diagnostic, c’était sûr… Cela se voyait. Je ne lui en
promettais pas pour longtemps, quand, un matin, fut amené à sa salle
d’armes, – par le vicomte de Taillebois et le chevalier de
Mesnilgrand,- un jeune homme du pays élevé au loin, et qui revenait
habiter le château de son père, mort récemment.
C’était le comte Serlon de Savigny, le prétendu (disait la ville de V…
dans son langage de petite ville) de Mlle Delphine de Cantor. Le
comte de Savigny était certainement un des plus brillants et des plus
piaffants jeunes gens de cette époque de jeunes gens qui piaffaient
tous, car il y avait (à V… comme ailleurs) de la vraie jeunesse, dans
ce vieux monde. A présent, il n’y en a plus. On lui avait beaucoup
parlé de la fameuse Hauteclaire Stassin, et il avait voulu voir ce
miracle. Il la trouva ce qu’elle était, -une admirable jeune fille,
piquante et provocante en diable dans ses chausses de soie tricotées,
qui mettaient en relief ses formes de Pallas de Velletri, et dans son
corsage de maroquin noir, qui pinçait, en craquant, sa taille robuste et
découplée, – une de ces tailles que les Circassiennes n’obtiennent
qu’en emprisonnant leurs jeunes filles dans une ceinture de cuir, que
le développement seul de leur corps doit briser. Hauteclaire Stassin
était sérieuse comme une Clorinde. Il la regarda donner sa leçon, et il
lui demanda de croiser le fer avec elle. Mais il ne fut point le
Tancrède de la situation, le comte de Savigny ! Mlle Hauteclaire
Stassin plia à plusieurs reprises son épée en faucille sur le coeur du
beau Serlon, et elle ne fut pas touchée une seule fois. “ – On ne peut
pas vous toucher, mademoiselle, – lui dit-il, avec beaucoup de grâce.
– Serait-ce un augure ?… “ L’amour-propre, dans ce jeune homme,
était-il, dès ce soir-là, vaincu par l’amour ? “ C’est à partir de ce

soir-là, du reste, que le comte de Savigny vint, tous les jours, prendre
une leçon d’armes à la salle de La Pointe-au-corps.
Le château du comte n’était qu’à la distance de quelques lieues. Il les
avait bientôt avalées, soit à cheval, soit en voiture, et personne ne le
remarqua dans ce nid bavard d’une petite ville où l’on épinglait les
plus petites choses du bout de la langue, mais où l’amour de l’escrime
expliquait tout. Savigny ne fit de confidences à personne. Il évita
même de venir prendre sa leçon aux mêmes heures que les autres
jeunes gens de la ville. C’était un garçon qui ne manquait pas de
profondeur, ce Savigny… Ce qui se passa entre lui et Hauteclaire, s’il
se passa quelque chose, aucun, à cette époque, ne l’a su ou ne s’en
douta. Son mariage avec Mlle Delphine de Cantor, arrêté par les
parents des deux familles, il y avait des années, et trop avancé pour
ne pas se conclure, s’accomplit trois mois après le retour du comte de
Savigny ; et même ce fut là pour lui une occasion de vivre tout un
mois à V… près de sa fiancée, chez laquelle il passait, en coupe
réglée, toutes les journées, mais d’où, le soir, il s’en allait très
régulièrement prendre sa leçon… “ Comme tout le monde, Mlle
Hauteclaire entendit, à l’église paroissiale de V…, proclamer les bans
du comte de Savigny et de Mlle de Cantor ; mais, ni son attitude, ni
sa physionomie, ne révélèrent qu’elle prît à ces déclarations
publiques un intérêt quelconque. Il est vrai que nul des assistants ne
se mit à l’affût pour l’observer. Les observateurs n’étaient pas nés
encore sur cette question, qui sommeillait, d’une liaison possible
entre Savigny et la belle Hauteclaire. Le mariage célébré, la comtesse
alla s’établir à son château, fort tranquillement, avec son mari, lequel
ne renonça pas pour cela à ses habitudes citadines et vint à la ville
tous les jours.
Beaucoup de châtelains des environs faisaient comme lui, d’ailleurs.
Le temps s’écoula. Le vieux La Pointe-au-corps mourut. Fermée
quelques instants, sa salle se rouvrit. Mlle Hauteclaire Stassin
annonça qu’elle continuerait les leçons de son père ; et, loin d’avoir
moins d’élèves par le fait de cette mort, elle en eut davantage. Les
hommes sont tous les mêmes. L’étrangeté leur déplaît, d’homme à

homme, et les blesse ; mais si l’étrangeté porte des jupes, ils en
raffolent. Une femme qui fait ce que fait un homme, le ferait-elle
beaucoup moins bien, aura toujours sur l’homme, en France, un
avantage marqué. Or, Mlle Hauteclaire Stassin, pour ce qu’elle
faisait, le faisait beaucoup mieux. Elle était devenue beaucoup plus
forte que son père. Comme démonstratrice, à la leçon, elle était
incomparable, et comme beauté de jeu, splendide. Elle avait des
coups irrésistibles, – de ces coups qui ne s’apprennent pas plus que le
coup d’archet ou le démanché du violon, et qu’on ne peut mettre, par
enseignement, dans la main de personne. Je ferraillais un peu dans ce
temps, comme tout ce monde dont j’étais entouré, et j’avoue qu’en ma
qualité d’amateur, elle me charmait avec de certaines passes. Elle
avait, entre autres, un dégagé de quarte en tierce qui ressemblait à de
la magie. Ce n’était plus là une épée qui vous frappait, c’était une
balle ! L’homme le plus rapide à la parade ne fouettait que le vent,
même quand elle l’avait prévenu qu’elle allait dégager, et la botte lui
arrivait, inévitable, au défaut de l’épaule et de la poitrine. On n’avait
pas rencontré de fer ! J’ai vu des tireurs devenir fous de ce coup,
qu’ils appelaient de l’escamotage, et ils en auraient avalé leur fleuret
de fureur !
Si elle n’avait pas été femme, on lui aurait diablement cherché
querelle pour ce coup-là. A un homme, il aurait rapporté vingt duels.
“ Du reste, même à part ce talent phénoménal si peu fait pour une
femme, et dont elle vivait noblement, c’était vraiment un être très
intéressant que cette jeune fille pauvre, sans autre ressource que son
fleuret, et qui, par le fait de son état, se trouvait mêlée aux jeunes
gens les plus riches de la ville, parmi lesquels il y en avait de très
mauvais sujets et de très fats, sans que sa fleur de bonne renommée
en souffrît. Pas plus à propos de Savigny qu’à propos de personne, la
réputation de Mlle Hauteclaire Stassin ne fut effleurée… « Il paraît
pourtant que c’est une honnête fille », disaient les femmes comme il
faut, – comme elles l’auraient dit d’une actrice. Et moi-même, puisque
j’ai commencé à vous parler de moi, moi-même, qui me piquais
d’observation, j’étais, sur le chapitre de la vertu de Hauteclaire, de la
même opinion que toute la ville. J’allais quelquefois à la salle

d’armes, et avant et après le mariage de M. de Savigny, je n’y avais
jamais vu qu’une jeune fille grave, qui faisait sa fonction avec
simplicité. Elle était, je dois le dire, très imposante, et elle avait mis
tout le monde sur le pied du respect avec elle, n’étant, elle, ni
familière, ni abandonnée avec qui que ce fût. Sa physionomie,
extrêmement fière, et qui n’avait pas alors cette expression
passionnée dont vous venez d’être si frappé, ne trahissait ni chagrin,
ni préoccupation, ni rien enfin de nature à faire prévoir, même de la
manière la plus lointaine, la chose étonnante qui, dans l’atmosphère
d’une petite ville, tranquille et routinière, fit l’effet d’un coup de
canon et cassa les vitres…
“ – Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu ! “Elle avait
disparu : pourquoi ?… comment ?… où était-elle allée ? On ne savait.
Mais, ce qu’il y avait de certain, c’est qu’elle avait disparu. Ce ne fut
d’abord qu’un cri, suivi d’un silence, mais le silence ne dura pas
longtemps. Les langues partirent. Les langues, longtemps retenues, –
comme l’eau dans une vanne et qui, l’écluse levée, se précipite et va
faire tourner la roue du moulin avec furie, – se mirent à écumer et à
bavarder sur cette disparition inattendue, subite, incroyable, que rien
n’expliquait, car Mlle Hauteclaire avait disparu sans dire un mot ou
laisser un mot à personne. Elle avait disparu, comme on disparaît
quand on veut réellement disparaître, – ce n’étant pas disparaître que
de laisser derrière soi une chose quelconque, grosse comme rien,
dont les autres peuvent s’emparer pour expliquer qu’on a disparu. –
Elle avait disparu de la plus radicale manière. Elle avait fait, non pas
ce qu’on appelle un trou à la lune, car elle n’avait pas laissé plus une
dette qu’autre chose derrière elle ; mais elle avait fait ce qu’on peut
très bien appeler un trou dans le vent. Le vent souffla, et ne la rendit
pas. Le moulin des langues, pour tourner à vide, n’en tourna pas
moins, et se mit à moudre cruellement cette réputation qui n’avait
jamais donné barre sur elle. On la reprit alors, on l’éplucha, on la
passa au crible, on la carda… Comment, et avec qui, cette fille si
correcte et si fière s’en était-elle allée ?… Qui l’avait enlevée ? car,
bien sûr, elle avait été enlevée… Nulle réponse à cela. C’était à rendre
folle une petite ville de fureur, et, positivement,

V… le devint. Que de motifs pour être en colère ! D’abord, ce qu’on
ne savait pas, on le perdait. Puis, on perdait l’esprit sur le compte
d’une jeune fille qu’on croyait connaître et qu’on ne connaissait pas,
puisqu’on l’avait jugée incapable de disparaître comme ça… Puis,
encore, on perdait une jeune fille qu’on avait cru voir vieillir ou se
marier, comme les autres jeunes filles de la ville – internées dans
cette case d’échiquier d’une ville de province, comme des chevaux
dans l’entrepont d’un bâtiment. Enfin, on perdait, en perdant Mlle
Stassin, qui n’était plus alors que cette Stassin, une salle d’armes
célèbre à la ronde, qui était la distinction, l’ornement et l’honneur de
la ville, sa cocarde sur l’oreille, son drapeau au clocher. Ah ! c’était
dur, que toutes ces pertes ! Et que de raisons, en une seule, pour faire
passer sur la mémoire de cette irréprochable Hauteclaire, le torrent
plus ou moins fangeux de toutes les suppositions ! Aussi y passèrentelles…
Excepté quelques vieux hobereaux à l’esprit grand seigneur,
qui, comme son parrain, le comte d’Avice, l’avaient vue enfant, et
qui, d’ailleurs, ne s’émouvant pas de grand-chose, regardaient comme
tout simple qu’elle eût trouvé une chaussure meilleure à son pied que
cette sandale de maître d’armes qu’elle y avait mise, Hauteclaire
Stassin, en disparaissant, n’eut personne pour elle. Elle avait, en s’en
allant, offensé l’amour-propre de tous ; et même ce furent les jeunes
gens qui lui gardèrent le plus rancune et s’acharnèrent le plus contre
elle, parce qu’elle n’avait disparu avec aucun d’eux.
“ Et ce fut longtemps leur grand grief et leur grande anxiété. Avec qui
était-elle partie ?… Plusieurs de ces jeunes gens allaient tous les ans
vivre un mois ou deux d’hiver à Paris, et deux ou trois d’entre eux
prétendirent l’y avoir vue et reconnue, – au spectacle, – ou, aux
Champs-Elysées, à cheval, – accompagnée ou seule, mais ils n’en
étaient pas bien sûrs. Ils ne pouvaient l’affirmer. C’était elle, et ce
pouvait bien n’être pas elle ; mais la préoccupation y était… Tous, ils
ne pouvaient s’empêcher de penser à cette fille, qu’ils avaient admirée
et qui, en disparaissant, avait mis en deuil cette ville d’épée dont elle
était la grande artiste, la diva spéciale, le rayon. Après que le rayon se
fut éteint, c’est-à-dire, en d’autres termes, après la disparition de cette

fameuse Hauteclaire, la ville de V… tomba dans la langueur de vie et
la pâleur de toutes les petites villes qui n’ont pas un centre d’activité
dans lequel les passions et les goûts convergent… L’amour des armes
s’y affaiblit. Animée naguère par toute cette martiale jeunesse, la ville
de V… devint triste. Les jeunes gens qui, quand ils habitaient leurs
châteaux, venaient tous les jours ferrailler, échangèrent le fleuret
pour le fusil. Ils se firent chasseurs et restèrent sur leurs terres ou
dans leurs bois, le comte de Savigny comme tous les autres. Il vint de
moins en moins à V…, et si je l’y rencontrai quelquefois, ce fut dans
la famille de sa femme, dont j’étais le médecin. Seulement, ne
soupçonnant d’aucune façon, à cette époque, qu’il pût y avoir quelque
chose entre lui et cette Hauteclaire qui avait si brusquement disparu,
je n’avais nulle raison pour lui parler de cette disparition subite, sur
laquelle le
silence, fils des langues fatiguées, commençait de s’étendre ; – et lui
non plus ne me parlait jamais de Hauteclaire et des temps où nous
nous étions rencontrés chez elle, et ne se permettait de faire à ces
temps-là, même de loin, la moindre allusion. ”- Je vous entends
venir, avec vos petits sabots de bois,- fis-je au docteur, en me servant
d’une expression du pays dont il me parlait, et qui est le mien. –
C’était lui qui l’avait enlevée ! “ Eh bien ! pas du tout, – dit le
docteur ; – c’était mieux que cela ! Vous ne vous douteriez jamais de
ce que c’était… “ Outre qu’en province, surtout, un enlèvement n’est
pas chose facile au point de vue du secret, le comte de Savigny,
depuis son mariage, n’avait pas bougé de son château de Savigny. “
Il y vivait, au su de tout le monde, dans l’intimité d’un mariage qui
ressemblait à une lune de miel indéfiniment prolongée, – et comme
tout se cite et se cote en province, on le citait et on le cotait, Savigny,
comme un de ces maris qu’il faut brûler, tant ils sont rares
(plaisanterie de province), pour en jeter la cendre sur les autres. Dieu
sait combien de temps j’aurais été dupe, moi-même, de cette
réputation, si, un jour, -plus d’un an après la disparition de
Hauteclaire Stassin, – je n’avais été appelé, en termes pressants, au
château de Savigny, dont la châtelaine était malade. Je partis
immédiatement, et, dès mon arrivée, je fus introduit auprès de la

comtesse, qui était effectivement très souffrante d’un mal vague et
compliqué, plus dangereux qu’une maladie sévèrement caractérisée.
C’était une de ces femmes de vieille race, épuisée, élégante,
distinguée, hautaine, et qui, du fond de leur pâleur et de leur
maigreur, semblent dire : « Je suis vaincue du temps, comme ma
race ; je me meurs, mais je vous méprise ! » et, le diable m’emporte,
tout plébéien que je suis, et quoique ce soit peu philosophique, je ne
puis m’empêcher de trouver cela beau. La comtesse était couchée sur
un lit de repos, dans une espèce de parloir à poutrelles noires et à
murs blancs, très vaste, très élevé, et orné de choses d’art ancien qui
faisaient le plus grand honneur au goût des comtes de Savigny. Une
seule lampe éclairait cette grande pièce, et sa lumière, rendue plus
mystérieuse par l’abat-jour vert qui la voilait, tombait sur le visage de
la comtesse, aux pommettes incendiées par la fièvre. Il y avait
quelques jours déjà qu’elle était malade, et Savigny- pour la veiller
mieux – avait fait dresser un petit lit dans le parloir, auprès du lit de
sa bien-aimée moitié. C’est quand la fièvre, plus tenace que tous ses
soins, avait montré un acharnement sur lequel il ne comptait pas,
qu’il avait pris le parti de m’envoyer chercher. Il était là, le dos au feu,
debout, l’air sombre et inquiet, à me faire croire qu’il aimait
passionnément sa femme et qu’il la croyait en danger. Mais
l’inquiétude dont son front était chargé n’était pas pour elle, mais
pour une autre, que je ne soupçonnais pas au château de Savigny, et
dont la vue m’étonna jusqu’à l’éblouissement. C’était Hauteclaire ! ”
– Diable ! voilà qui est osé ! – dis-je au docteur. “ Si osé, – reprit-il, –
que je crus rêver en la voyant !
La comtesse avait prié son mari de sonner sa femme de chambre, à
qui elle avait demandé avant mon arrivée une potion que je venais
précisément de lui conseiller ; – et, quelques secondes après, la porte
s’était ouverte : “ – Eulalie, et ma potion ? – dit, d’un ton bref, la
comtesse impatiente. – La voici, Madame ! – fit une voix que je crus
reconnaître, et qui n’eut pas plutôt frappé mon oreille que je vis
émerger de l’ombre qui noyait le pourtour profond du parloir, et
s’avancer au bord du cercle lumineux tracé par la lampe autour du lit,

Hauteclaire Stassin ; – oui, Hauteclaire elle-même ! – tenant, dans ses
belles mains, un plateau d’argent sur lequel fumait le bol demandé
par la comtesse. C’était à couper la respiration qu’une telle vue !
Eulalie !… Heureusement, ce nom d’Eulalie prononcé si
naturellement me dit tout, et fut comme le coup d’un marteau de
glace qui me fit rentrer dans un sang-froid que j’allais perdre, et dans
mon attitude passive de médecin et d’observateur. Hauteclaire,
devenue Eulalie, et la femme de chambre de la comtesse de
Savigny !… Son déguisement – si tant est qu’une femme pareille pût
se déguiser – était complet. Elle portait le costume des grisettes de la
ville de V…, et leur coiffe qui ressemble à un casque, et leurs longs
tire-bouchons de cheveux tombant le long des joues, – ces espèces de
tire-bouchons que les prédicateurs appelaient, dans ce temps-là, des
serpents, pour en dégoûter les jolies filles, sans avoir jamais pu y
parvenir. – Et elle était là-dessous d’une beauté pleine de réserve, et
d’une noblesse d’yeux baissés, qui
prouvait qu’elles font bien tout ce qu’elles veulent de leurs satanés
corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intérêt
à cela… M’étant rattrapé du reste, et sûr de moi-même comme un
homme qui venait de se mordre la langue pour ne pas laisser
échapper un cri de surprise, j’eus cependant la petite faiblesse de
vouloir lui montrer à cette fille audacieuse, que je la reconnaissais ;
et, pendant que la comtesse buvait sa potion, le front dans son bol, je
lui plantai, à elle, mes deux yeux dans ses yeux, comme si j’y avais
enfoncé deux pattefiches ; mais ses yeux – de biche, pour la douceur,
ce soir-là – furent plus fermes que ceux de la panthère, qu’elle vient,
il n’y a qu’un moment, de faire baisser. Elle ne sourcilla pas. Un petit
tremblement, presque imperceptible, avait seulement passé dans les
mains qui tenaient le plateau. La comtesse buvait très lentement, et
quand elle eut fini : “ – C’est bien, – dit-elle. – Remportez cela. “ Et
Hauteclaire-Eulalie se retourna, avec cette tournure que j’aurais
reconnue entre les vingt mille tournures des filles d’Assuérus, et elle
remporta le plateau. J’avoue que je demeurai un instant sans regarder
le comte de Savigny, car je sentais ce que mon regard pouvait être
pour lui dans un pareil moment ; mais quand je m’y risquai, je trouvai

le sien fortement attaché sur moi, et qui passait alors de la plus
horrible anxiété à l’expression de la délivrance. Il venait de voir que
j’avais vu, mais il voyait aussi que je ne voulais rien voir de ce que
j’avais vu, et il respirait. Il était sûr d’une impénétrable discrétion,
qu’il expliquait probablement (mais cela m’était bien égal !) par
l’intérêt du médecin
qui ne se souciait pas de perdre un client comme lui, tandis qu’il n’y
avait là que l’intérêt de l’observateur, qui ne voulait pas qu’on lui
fermât la porte d’une maison où il y avait, à l’insu de toute la terre, de
pareilles choses à observer. “ Et je m’en revins, le doigt sur ma
bouche, bien résolu de ne souffler mot à personne de ce dont
personne dans le pays ne se doutait. Ah ! les plaisirs de
l’observateur ! Ces plaisirs impersonnels et solitaires de
l’observateur, que j’ai toujours mis au-dessus de tous les autres,
j’allais pouvoir me les donner en plein, dans ce coin de campagne, en
ce vieux château isolé, où, comme médecin, je pouvais venir quand il
me plairait… – Heureux d’être délivré d’une inquiétude, Savigny
m’avait dit : « Jusqu’à nouvel ordre, docteur, venez tous les jours. » Je
pourrais donc étudier, avec autant d’intérêt et de suite qu’une maladie,
le mystère d’une situation qui, racontée à n’importe qui, aurait semblé
impossible… Et comme déjà, dès le premier jour que je l’entrevis, ce
mystère excita en moi la faculté ratiocinante, qui est le bâton
d’aveugle du savant et surtout du médecin, dans la curiosité acharnée
de leurs recherches, je commençai immédiatement de raisonner cette
situation pour l’éclairer… Depuis combien de temps existait-elle ?…
Datait-elle de la disparition de Hauteclaire ?… Y avait-il déjà plus
d’un an que la chose durait et que Hauteclaire Stassin était femme de
chambre chez la comtesse de Savigny ? Comment, excepté moi, qu’il
avait bien fallu faire venir, personne n’avait-il vu ce que j’avais vu,
moi, si aisément et si vite ?… Toutes questions qui montèrent à
cheval et s’en vinrent en croupe à V… avec moi, accompagnées de
bien d’autres qui se levèrent et que je ramassai sur ma route.
Le comte et la comtesse de Savigny, qui passaient pour s’adorer,
vivaient, il est vrai, assez retirés de toute espèce de monde. Mais,

enfin, une visite pouvait, de temps en temps, tomber au château. Il est
vrai encore que si c’était une visite d’hommes, Hauteclaire pouvait ne
pas paraître. Et si c’était une visite de femmes, ces femmes de V…,
pour la plupart, ne l’avaient jamais assez bien vue pour la reconnaître,
cette fille bloquée, pendant des années, par ses leçons, au fond d’une
salle d’armes, et qui, aperçue de loin, à cheval ou à l’église, portait
des voiles qu’elle épaississait à dessein, – car Hauteclaire (je vous l’ai
dit) avait toujours eu cette fierté des êtres très fiers, que trop de
curiosité offense, et qui se cachent d’autant plus qu’ils se sentent la
cible de plus de regards. Quant aux gens de M. de Savigny, avec
lesquels elle était bien obligée de vivre, s’ils étaient de V… ils ne la
connaissaient pas, et peut-être n’en étaient-ils point… Et c’est ainsi
que je répondais, tout en trottant, à ces premières questions, qui, au
bout d’un certain temps et d’un certain chemin, rencontraient leurs
réponses, et qu’avant d’être descendu de la selle, j’avais déjà construit
tout un édifice de suppositions, plus ou moins plausibles, pour
expliquer ce qui, à un autre qu’un raisonneur comme moi, aurait été
inexplicable. La seule chose peut-être que je n’expliquais pas si bien,
c’est que l’éclatante beauté de Hauteclaire n’eût pas été un obstacle à
son entrée dans le service de la comtesse de Savigny, qui aimait son
mari et qui devait en être jalouse. Mais, outre que les patriciennes de
V…, aussi fières pour le moins que les femmes des paladins de
Charlemagne, ne supposaient
pas (grave erreur ; mais elles n’avaient pas lu le Mariage de Figaro !)
que la plus belle fille de chambre fût plus pour leurs maris que le
plus beau laquais n’était pour elles, je finis par me dire, en quittant
l’étrier, que la comtesse de Savigny avait ses raisons pour se croire
aimée, et qu’après tout ce sacripant de Savigny était bien de taille, si
le doute la prenait, à ajouter à ces raisons-là. ”- Hum ! – fis-je
sceptiquement au docteur, que je ne pus m’empêcher d’interrompre, –
tout cela est bel et bon, mon cher docteur, mais n’ôtait pas à la
situation son imprudence. “ Certes, non ! – répondit-il ; – mais, si
c’était l’imprudence même qui fît la situation ? – ajouta ce grand
connaisseur en nature humaine. – Il est des passions que l’imprudence
allume, et qui, sans le danger qu’elles provoquent, n’existeraient pas.

Au XVIe siècle, qui fut un siècle aussi passionné que peut l’être une
époque, la plus magnifique cause d’amour fut le danger même de
l’amour. En sortant des bras d’une maîtresse, on risquait d’être
poignardé ; ou le mari vous empoisonnait dans le manchon de sa
femme, baisé par vous et sur lequel vous aviez fait toutes les bêtises
d’usage ; et, bien loin d’épouvanter l’amour, ce danger incessant
l’agaçait, l’allumait et le rendait irrésistible ! Dans nos plates moeurs
modernes, où la loi a remplacé la passion, il est évident que l’article
du Code qui s’applique au mari coupable d’avoir, – comme elle dit
grossièrement, la loi, – introduit « la concubine dans le domicile
conjugal », est un danger assez ignoble ; mais pour les âmes nobles,
ce danger, de cela seul qu’il est ignoble, est d’autant plus grand ; et
Savigny, en s’y exposant, y trouvait peut-être la seule anxieuse
volupté qui enivre vraiment les âmes fortes.
“ Le lendemain, vous pouvez le croire, – continua le docteur Torty, –
j’étais au château de bonne heure ; mais ni ce jour, ni les suivants, je
n’y vis rien qui ne fût le train de toutes les maisons où tout est normal
et régulier. Ni du côté de la malade, ni du côté du comte, ni même du
côté de la fausse Eulalie, qui faisait naturellement son service comme
si elle avait été exclusivement élevée pour cela, je ne remarquai quoi
que ce soit qui pût me renseigner sur le secret que j’avais surpris. Ce
qu’il y avait de certain, c’est que le comte de Savigny et Hauteclaire
Stassin jouaient la plus effroyablement impudente des comédies avec
la simplicité d’acteurs consommés, et qu’ils s’entendaient pour la
jouer. Mais ce qui n’était pas si certain, et ce que je voulais savoir
d’abord, c’est si la comtesse était réellement leur dupe, et si, au cas où
elle l’était, il serait possible qu’elle le fût longtemps. C’est donc sur la
comtesse que je concentrai mon attention. J’eus d’autant moins de
peine à la pénétrer qu’elle était ma malade, et, par le fait de sa
maladie, le point de mire de mes observations. C’était, comme je
vous l’ai dit, une vraie femme de V…, qui ne savait rien de rien que
ceci : c’est qu’elle était noble, et qu’en dehors de la noblesse, le
monde n’était pas digne d’un regard… Le sentiment de leur noblesse
est la seule passion des femmes de V… dans la haute classe,- dans
toutes les classes, fort peu passionnées. Mlle Delphine de Cantor,

élevée aux Bénédictines où, sans nulle vocation religieuse, elle s’était
horriblement ennuyée, en était sortie pour s’ennuyer dans sa famille,
jusqu’au moment où elle épousa le comte de Savigny, qu’elle aima,
ou crut aimer, avec la facilité des jeunes filles ennuyées à aimer le
premier venu qu’on leur présente.
C’était une femme blanche, molle de tissus, mais dure d’os, au teint
de lait dans lequel eût surnagé du son, car les petites taches de
rousseur dont il était semé étaient certainement plus foncées que ses
cheveux, d’un roux très doux. Quand elle me tendit son bras pâle,
veiné comme une nacre bleuâtre, un poignet fin et de race, où le
pouls à l’état normal battait languissamment, elle me fit l’effet d’être
mise au monde et créée pour être victime… pour être broyée sous les
pieds de cette fière Hauteclaire, qui s’était courbée devant elle
jusqu’au rôle de servante. Seulement, cette idée, qui naissait d’abord
en la regardant, était contrariée par un menton qui se relevait, à
l’extrémité de ce mince visage, un menton de Fulvie sur les médailles
romaines, égaré au bas de ce minois chiffonné, et aussi par un front
obstinément bombé, sous ces cheveux sans rutilance. Tout cela
finissait par embarrasser le jugement. Pour les pieds de Hauteclaire,
c’est peut-être de là que viendrait l’obstacle ; – étant impossible
qu’une situation comme celle que j’entrevoyais dans cette maison, –
de présent, tranquille, – n’aboutît pas à quelque éclat affreux… En vue
de cet éclat futur, je me mis donc à ausculter doublement cette petite
femme, qui ne pouvait pas rester lettre close pour son médecin bien
longtemps. Qui confesse le corps tient vite le coeur. S’il y avait des
causes morales ou immorales à la souffrance actuelle de la comtesse,
elle aurait beau se rouler en boule avec moi, et rentrer en elle ses
impressions et ses pensées, il faudrait bien qu’elle les allongeât. Voilà
ce que je me disais ; mais, vous pouvez vous fier à moi, je la tournai
et la retournai vainement avec ma serre de médecin.
Il me fut évident, au bout de quelques jours, qu’elle n’avait pas le
moindre soupçon de la complicité de son mari et de Hauteclaire dans
le crime domestique dont sa maison était le silencieux et discret
théâtre… Était-ce, de sa part, défaut de sagacité ? mutisme de

sentiments jaloux ? Qu’était-ce ?… Elle avait une réserve un peu
hautaine avec tout le monde, excepté avec son mari. Avec cette
fausse Eulalie qui la servait, elle était impérieuse, mais douce. Cela
peut sembler contradictoire. Cela ne l’est point. Cela n’est que vrai.
Elle avait le commandement bref, mais qui n’élève jamais la voix,
d’une femme faite pour être obéie et qui est sûre de l’être… Elle l’était
admirablement. Eulalie, cette effrayante Eulalie, insinuée, glissée
chez elle, je ne savais comment, l’enveloppait de ces soins qui
s’arrêtent juste à temps avant d’être une fatigue pour qui les reçoit, et
montrait dans les détails de son service une souplesse et une entente
du caractère de sa maîtresse qui tenait autant du génie de la volonté
que du génie de l’intelligence… Je finis même par parler à la
comtesse de cette Eulalie, que je voyais si naturellement circuler
autour d’elle pendant mes visites, et qui me donnait le froid dans le
dos que donnerait un serpent qu’on verrait se dérouler et s’étendre,
sans faire le moindre bruit, en s’approchant du lit d’une femme
endormie… Un soir que la comtesse lui demanda d’aller chercher je
ne sais plus quoi, je pris occasion de sa sortie et de la rapidité, à pas
légers, avec laquelle elle l’exécuta, pour risquer un mot qui fît peutêtre
jour : “ – Quels pas de velours ! dis-je, en la regardant sortir.
Vous avez là, madame la comtesse, une femme de chambre d’un bien
agréable service, à ce que je crois. Me permettez-vous de vous
demander où vous l’avez prise ? Est-ce qu’elle est de V…, par hasard,
cette fille-là ? “ – Oui, elle me sert fort bien, répondit
indifféremment la comtesse, qui se regardait alors dans un petit
miroir à main, encadré dans du velours vert et entouré de plumes de
paon, avec cet air impertinent qu’on a toujours quand on s’occupe de
tout autre chose que de ce qu’on vous dit. J’en suis on ne peut plus
contente. Elle n’est pas de V… ; mais vous dire d’où elle est, je n’en
sais plus rien. Demandez à M. de Savigny, si vous tenez à le savoir,
docteur, car c’est lui qui me l’a amenée quelque temps après notre
mariage. Elle avait servi, me dit-il en me la présentant, chez une
vieille cousine à lui, qui venait de mourir, et elle était restée sans
place. Je l’ai prise de confiance, et j’ai bien fait. C’est une perfection
de femme de chambre. Je ne crois pas qu’elle ait un défaut. “ –

Moi, je lui en connais un, madame la comtesse,- dis-je en affectant la
gravité. “ – Ah ! et lequel ? – fit-elle languissamment, avec le
désintérêt de ce qu’elle disait, et en regardant toujours dans sa petite
glace, où elle étudiait attentivement ses lèvres pâles. “ – Elle est trop
belle, – dis-je ; – elle est réellement trop belle pour une femme de
chambre. Un de ces jours, on vous l’enlèvera. “ – Vous croyez ? – fitelle,
toujours se regardant, et toujours distraite de ce que je disais.
“ – Et ce sera, peut-être, un homme comme il faut et de votre monde
qui s’en amourachera, madame la comtesse ! Elle est assez belle pour
tourner la tête à un duc. “ Je prenais la mesure de mes paroles tout
en les prononçant. C’était là un coup de sonde ; mais si je ne
rencontrais rien, je ne pouvais pas en donner un de plus. “ – Il n’y a
pas de duc à V…, – répondit la comtesse, dont le front resta aussi poli
que la glace qu’elle tenait à la main. Et, d’ailleurs, toutes ces filles-là,
docteur, ajouta-t-elle en lissant un de ses sourcils, quand elles veulent
partir, ce n’est pas l’affection que vous avez pour elles qui les en
empêche. Eulalie a le service charmant, mais elle abuserait comme
les autres de l’affection que l’on aurait pour elle, et je me garde bien
de m’y attacher. “ Et il ne fut plus question d’Eulalie ce jour-là. La
comtesse était absolument abusée. Qui ne l’aurait été, du reste ? Moimême,
– qui de prime abord l’avais reconnue, cette Hauteclaire vue
tant de fois, à une simple longueur d’épée, dans la salle d’armes de
son père, – il y avait des moments où j’étais tenté de croire à Eulalie.
Savigny avait beaucoup moins qu’elle, lui qui aurait dû l’avoir
davantage, la liberté, l’aisance, le naturel dans le mensonge ; mais
elle ! ah ! elle s’y mouvait et elle y vivait comme le plus flexible des
poissons vit et se meut dans l’eau. Il fallait, certes, qu’elle l’aimât, et
l’aimât étrangement, pour faire ce qu’elle faisait, pour avoir tout
planté là d’une existence exceptionnelle, qui pouvait flatter sa vanité
en fixant sur elle les regards d’une petite ville, – pour elle l’univers, –
où plus tard elle pouvait trouver, parmi les
jeunes gens, ses admirateurs et ses adorateurs, quelqu’un qui
l’épouserait par amour et la ferait entrer dans cette société plus
élevée, dont elle ne connaissait que les hommes. Lui, l’aimant, jouait

certainement moins gros jeu qu’elle. Il avait, en dévouement, la
position inférieure. Sa fierté d’homme devait souffrir de ne pouvoir
épargner à sa maîtresse l’indignité d’une situation humiliante. Il y
avait même, dans tout cela, une inconséquence avec le caractère
impétueux qu’on attribuait à Savigny. S’il aimait Hauteclaire au point
de lui sacrifier sa jeune femme, il aurait pu l’enlever et aller vivre
avec elle en Italie, – cela se faisait déjà très bien en ce temps-là ! sans
passer par les abominations d’un concubinage honteux et caché.
Était-ce donc lui qui aimait le moins ?… Se laissait-il plutôt aimer par
Hauteclaire, plus aimer par elle qu’il ne l’aimait ?… Était-ce elle qui,
d’elle-même, était venue le forcer jusque dans les gardes du domicile
conjugal ? Et lui, trouvant la chose audacieuse et piquante, laissait-il
faire cette Putiphar d’une espèce nouvelle, qui, à toute heure, lui
avivait la tentation ?… Ce que je voyais ne me renseignait pas
beaucoup sur Savigny et Hauteclaire… Complices – ils l’étaient bien,
parbleu ! – dans un adultère quelconque ; mais les sentiments qu’il y
avait au fond de cet adultère, quels étaient-ils ?… Quelle était la
situation respective de ces deux êtres l’un vis-à-vis de l’autre ?…
Cette inconnue de mon algèbre, je tenais à la dégager. Savigny était
irréprochable pour sa femme ; mais lorsque Hauteclaire-Eulalie était
là, il avait, pour moi qui l’ajustais du coin de l’oeil, des précautions
qui attestaient un esprit bien peu tranquille.
Quand, dans le tous-les-jours de la vie, il demandait un livre, un
journal, un objet quelconque à la femme de chambre de sa femme, il
avait des manières de prendre cet objet qui eussent tout révélé à une
autre femme que cette petite pensionnaire, élevée aux Bénédictines,
et qu’il avait épousée… On voyait que sa main avait peur de
rencontrer celle de Hauteclaire, comme si, la touchant par hasard, il
lui eût été impossible de ne pas la prendre. Hauteclaire n’avait point
de ces embarras, de ces précautions épouvantées… Tentatrice comme
elles le sont toutes, qui tenteraient Dieu dans son ciel, s’il y en avait
un, et le Diable dans son enfer, elle semblait vouloir agacer, tout
ensemble, et le désir et le danger. Je la vis une ou deux fois,- le jour
où ma visite tombait pendant le dîner, que Savigny faisait pieusement
auprès du lit de sa femme. C’était elle qui servait, les autres

domestiques n’entrant point dans l’appartement de la comtesse. Pour
mettre les plats sur la table, il fallait se pencher un peu par-dessus
l’épaule de Savigny, et je la surpris qui, en les y mettant, frottait des
pointes de son corsage la nuque et les oreilles du comte, qui devenait
tout pâle… et qui regardait si sa femme ne le regardait pas. Ma foi !
j’étais jeune encore dans ce temps, et le tapage des molécules dans
l’organisation, qu’on appelle la violence des sensations, me semblait
la seule chose qui valût la peine de vivre. Aussi m’imaginais-je qu’il
devait y avoir de fameuses jouissances dans ce concubinage caché
avec une fausse servante, sous les yeux affrontés d’une femme qui
pouvait tout deviner. Oui, le concubinage dans la maison conjugale,
comme dit ce vieux Prudhomme de Code, c’est à ce moment-là que je
le compris !
“ Mais excepté les pâleurs et les transes réprimées de Savigny, je ne
voyais rien du roman qu’ils faisaient entre eux, en attendant le drame
et la catastrophe… selon moi inévitables. Où en étaient-ils tous les
deux ? C’était là le secret de leur roman, que je voulais arracher. Cela
me prenait la pensée comme la griffe de sphinx d’un problème, et
cela devint si fort que, de l’observation, je tombai dans l’espionnage,
qui n’est que de l’observation à tout prix. Hé ! hé ! un goût vif,
bientôt nous déprave… Pour savoir ce que j’ignorais, je me permis
bien de petites bassesses, très indignes de moi, et que je jugeais
telles, et que je me permis néanmoins. Ah ! l’habitude de la sonde,
mon cher ! Je la jetais partout. Lorsque, dans mes visites au château,
je mettais mon cheval à l’écurie, je faisais jaser les domestiques sur
les maîtres, sans avoir l’air d’y toucher. Je mouchardais (oh ! je ne
m’épargne pas le mot) pour le compte de ma propre curiosité. Mais
les domestiques étaient tout aussi trompés que la comtesse. Ils
prenaient Hauteclaire de très bonne foi pour une des leurs, et j’en
aurais été pour mes frais de curiosité sans un hasard qui, comme
toujours, en fit plus, en une fois, que toutes mes combinaisons, et
m’en apprit plus que tous mes espionnages. “ Il y avait plus de deux
mois que j’allais voir la comtesse, dont la santé ne s’améliorait pas et
présentait de plus en plus les symptômes de cette débilitation si
commune maintenant, et que les médecins de ce temps énervé ont

appelée du nom d’anémie. Savigny et Hauteclaire continuaient de
jouer, avec la même perfection, la très difficile comédie que mon
arrivée et ma présence en ce château n’avaient pas déconcertée.
Néanmoins, on eût dit qu’il y avait un peu de fatigue dans les acteurs.
Serlon avait maigri, et j’avais entendu dire à V… : « Quel bon mari que
ce M. de Savigny ! Il est déjà tout changé de la maladie de sa femme.
Quelle belle chose donc que de s’aimer ! » Hauteclaire, à la beauté
immobile, avait les yeux battus, pas battus comme on les a quand ils
ont pleuré, car ces yeux-là n’ont peut-être jamais pleuré de leur vie ;
mais ils l’étaient comme quand on a beaucoup veillé, et n’en brillaient
que plus ardents, du fond de leur cercle violâtre. Cette maigreur de
Savigny, du reste, et ces yeux cernés de Hauteclaire, pouvaient venir
d’autre chose que de la vie compressive qu’ils s’étaient imposée. Ils
pouvaient venir de tant de choses, dans ce milieu souterrainement
volcanisé ! J’en étais à regarder ces marques trahissantes à leurs
visages, m’interrogeant tout bas et ne sachant trop que me répondre,
quand un jour, étant allé faire ma tournée de médecin dans les
alentours, je revins le soir par Savigny. Mon intention était d’entrer
au château, comme à l’ordinaire ; mais un accouchement très
laborieux d’une femme de la campagne m’avait retenu fort tard, et,
quand je passai par le château, l’heure était beaucoup trop avancée
pour que j’y pusse entrer. Je ne savais pas même l’heure qu’il était.
Ma montre de chasse s’était arrêtée. Mais la lune, qui avait
commencé de descendre de l’autre côté dé sa courbe dans le ciel,
marquait, à ce vaste cadran bleu, un peu plus de minuit, et touchait
presque, de la pointe inférieure de son croissant, la pointe des hauts
sapins de Savigny, derrière lesquels elle allait disparaître…
– “ Êtes-vous allé parfois à Savigny ? – fit le docteur, en
s’interrompant tout à coup et en se tournant vers moi. – Oui, – repritil,
à mon signe de tête. – Eh bien ! vous savez qu’on est obligé
d’entrer dans ce bois de sapins et de passer le long des murs du
château, qu’il faut doubler comme un cap, pour prendre la route qui
mène directement à V… Tout à coup, dans l’épaisseur de ce bois noir
où je ne voyais goutte de lumière ni n’entendais goutte de bruit, voilà

qu’il m’en arriva un à l’oreille que je pris pour celui d’un battoir, – le
battoir de quelque pauvre femme, occupée le jour aux champs, et qui
profitait du clair de lune pour laver son linge à quelque lavoir ou à
quelque fossé… Ce ne fut qu’en avançant vers le château, qu’à ce
claquement régulier se mêla un autre bruit qui m’éclaira sur la nature
du premier. C’était un cliquetis d’épées qui se croisent, et se frottent,
et s’agacent. Vous savez comme on entend tout dans le silence et l’air
fin des nuits, comme les moindres bruits y prennent des précisions de
distinctibilité singulière ! J’entendais, à ne pouvoir m’y méprendre, le
froissement animé du fer. Une idée me passa dans l’esprit ; mais,
quand je débouchai du bois de sapins du château, blêmi par la lune,
et dont une fenêtre était ouverte : “ – Tiens ! – fis-je, admirant la
force des goûts et des habitudes, – voilà donc toujours leur manière
de faire l’amour ! “ Il était évident que c’était Serlon et Hauteclaire
qui faisaient des armes à cette heure. On entendait les épées comme
si on les avait vues. Ce que j’avais pris pour le bruit des battoirs
c’étaient les appels du pied des tireurs.
La fenêtre ouverte l’était dans le pavillon le plus éloigné, des quatre
pavillons, de celui où se trouvait la chambre de la comtesse. Le
château endormi, morne et blanc sous la lune, était comme une chose
morte… Partout ailleurs que dans ce pavillon, choisi à dessein, et
dont la porte-fenêtre, ornée d’un balcon, donnait sous des persiennes
à moitié fermées, tout était silence et obscurité ; mais c’était de ces
persiennes, à moitié fermées et zébrées de lumière sur le balcon, que
venait ce double bruit des appels du pied et du grincement des
fleurets. Il était si clair, il arrivait si net à l’oreille, que je préjugeai
avec raison, comme vous allez voir, qu’ayant très chaud (on était en
juillet), ils avaient ouvert la porte du balcon sous les persiennes.
J’avais arrêté mon cheval sur le bord du bois, écoutant leur
engagement qui paraissait très vif, intéressé par cet assaut d’armes
entre amants qui s’étaient aimés les armes à la main et qui
continuaient de s’aimer ainsi, quand, au bout d’un certain temps, le
cliquetis des fleurets et le claquement des appels du pied cessèrent.
Les persiennes de la porte vitrée du balcon furent poussées et
s’ouvrirent, et je n’eus que le temps, pour ne pas être aperçu dans

cette nuit claire, de faire reculer mon cheval dans l’ombre du bois de
sapins. Serlon et Hauteclaire vinrent s’accouder sur la rampe en fer
du balcon. Je les discernais à merveille. La lune tomba derrière le
petit bois, mais la lumière d’un candélabre, que je voyais derrière eux
dans l’appartement, mettait en relief leur double silhouette.
Hauteclaire était vêtue, si cela s’appelle vêtue, comme je l’avais vue
tant de fois, donnant ses leçons à V…, lacée dans ce gilet d’armes de
peau de
chamois qui lui faisait comme une cuirasse, et les jambes moulées
par ces chausses en soie qui en prenaient si juste le contour musclé.
Savigny portait à peu près le même costume. Sveltes et robustes
tous deux, ils apparaissaient sur le fond lumineux, qui les encadrait,
comme deux belles statues de la Jeunesse et de la Force. Vous venez
tout à l’heure d’admirer dans ce jardin l’orgueilleuse beauté de l’un et
de l’autre, que les années n’ont pas détruite encore. Eh bien ! aidezvous
de cela pour vous faire une idée de la magnificence du couple
que j’apercevais alors, à ce balcon, dans ces vêtements serrés qui
ressemblaient à une nudité. Ils parlaient, appuyés à la rampe, mais
trop bas pour que j’entendisse leurs paroles ; mais les attitudes de
leurs corps les disaient pour eux. Il y eut un moment où Savigny
laissa tomber passionnément son bras autour de cette taille
d’amazone qui semblait faite pour toutes les résistances et qui n’en fit
pas… Et, la fière Hauteclaire se suspendant presque en même temps
au cou de Serlon, ils formèrent, à eux deux, ce fameux et voluptueux
groupe de Canova qui est dans toutes les mémoires, et ils restèrent
ainsi sculptés bouche à bouche le temps, ma foi, de boire, sans
s’interrompre et sans reprendre, au moins une bouteille de baisers !
Cela dura bien soixante pulsations comptées à ce pouls qui allait plus
vite qu’à présent, et que ce spectacle fit aller plus vite encore… “ Oh
! oh ! – fis-je, quand je débusquai de mon bois et qu’ils furent rentrés,
toujours enlacés l’un à l’autre, dans l’appartement dont ils abaissèrent
les rideaux, de grands rideaux sombres.
– Il faudra bien qu’un de ces matins ils se confient à moi. Ce n’est pas
seulement eux qu’ils auront à cacher. – En voyant ces caresses et cette

intimité qui me révélaient tout, j’en tirais, en médecin, les
conséquences. Mais leur ardeur devait tromper mes prévisions. Vous
savez comme moi que les êtres qui s’aiment trop (le cynique docteur
dit un autre mot) ne font pas d’enfants. Le lendemain matin, j’allai à
Savigny. Je trouvai Hauteclaire redevenue Eulalie, assise dans
l’embrasure d’une des fenêtres du long corridor qui aboutissait à la
chambre de sa maîtresse, une masse de linge et de chiffons sur une
chaise devant elle, occupée à coudre et à tailler là-dedans, elle, la
tireuse d’épée de la nuit ! S’en douterait-on ? pensai-je, en
l’apercevant avec son tablier blanc et ces formes que j’avais vues,
comme si elles avaient été nues, dans le cadre éclairé du balcon,
noyées alors dans les plis d’une jupe qui ne pouvait pas les
engloutir… Je passai, mais sans lui parler, car je ne lui parlais que le
moins possible, ne voulant pas avoir avec elle l’air de savoir ce que je
savais et ce qui aurait peut-être filtré à travers ma voix ou mon
regard. Je me sentais bien moins comédien qu’elle, et je me
craignais… D’ordinaire, lorsque je passais le long de ce corridor où
elle travaillait toujours, quand elle n’était pas de service auprès de la
comtesse, elle m’entendait si bien venir, elle était si sûre que c’était
moi, qu’elle ne relevait jamais la tête. Elle restait inclinée sous son
casque de batiste empesée, ou sous cette autre coiffe normande
qu’elle portait aussi à certains jours, et qui ressemble au hennin
d’Isabeau de Bavière, les yeux sur son travail et les joues voilées par
ces longs tire-bouchons d’un noir
bleu qui pendaient sur leur ovale pâle, n’offrant à ma vue que la
courbe d’une nuque estompée par d’épais frisons, qui s’y tordaient
comme les désirs qu’ils faisaient naître. Chez Hauteclaire, c’est
surtout l’animal qui est superbe. Nulle femme plus qu’elle n’eut peutêtre
ce genre de beauté-là… Les hommes, qui, entre eux, se disent
tout, l’avaient bien souvent remarquée. A V…, quand elle y donnait
des leçons d’armes, les hommes l’appelaient entre eux :
Mademoiselle Esaü… Le Diable apprend aux femmes ce qu’elles
sont, ou plutôt elles l’apprendraient au Diable, s’il pouvait l’ignorer…
Hauteclaire, si peu coquette pourtant, avait en écoutant, quand on lui
parlait, des façons de prendre et d’enrouler autour de ses doigts les

longs cheveux frisés et tassés à cette place du cou, ces rebelles au
peigne qui avait lissé le chignon, et dont un seul suffit pour troubler
l’âme, nous dit la Bible. Elle savait bien les idées que ce jeu faisait
naître ! Mais à présent, depuis qu’elle était femme de chambre, je ne
l’avais pas vue, une seule fois, se permettre ce geste de la puissance
jouant avec la flamme, même en regardant Savigny. “ Mon cher, ma
parenthèse est longue ; mais tout ce qui vous fera bien connaître ce
qu’était Hauteclaire Stassin importe à mon histoire… Ce jour-là, elle
fut bien obligée de se déranger et de venir me montrer son visage, car
la comtesse la sonna et lui commanda de me donner de l’encre et du
papier dont j’avais besoin pour une ordonnance, et elle vint. Elle vint,
le dé d’acier au doigt, qu’elle ne prit pas le temps d’ôter, ayant piqué
l’aiguille enfilée sur sa provocante poitrine, où elle en avait piqué une
masse d’autres pressées les unes contre les autres et l’embellissant de
leur acier.
Même l’acier des aiguilles allait bien à cette diablesse de fille, faite
pour l’acier, et qui, au Moyen Âge, aurait porté la cuirasse. Elle se
tint debout devant moi pendant que j’écrivais, m’offrant l’écritoire
avec ce noble et moelleux mouvement dans les avant-bras que
l’habitude de faire des armes lui avait donné plus qu’à personne.
Quand j’eus fini, je levai les yeux et je la regardai, pour ne rien
affecter, et je lui trouvai le visage fatigué de sa nuit. Savigny, qui
n’était pas là quand j’étais arrivé, entra tout à coup. Il était bien plus
fatigué qu’elle… Il me parla de l’état de la comtesse, qui ne guérissait
pas. Il m’en parla comme un homme impatienté qu’elle ne guérît pas.
Il avait le ton amer, violent, contracté de l’homme impatienté. Il allait
et venait en parlant. Je le regardais froidement, trouvant la chose trop
forte pour le coup, et ce ton napoléonien avec moi un peu
inconvenant. « Mais si je guérissais ta femme, – pensai-je
insolemment, – tu ne ferais pas des armes et l’amour toute la nuit avec
ta maîtresse. » J’aurais pu le rappeler au sentiment de la réalité et de la
politesse qu’il oubliait, lui planter sous le nez, si cela m’avait plu, les
sels anglais d’une bonne réponse. Je me contentai de le regarder. Il
devenait plus intéressant pour moi que jamais, car il m’était évident
qu’il jouait plus que jamais la comédie. ” Et le docteur s’arrêta de

nouveau. Il plongea son large pouce et son index dans sa boîte
d’argent guilloché et aspira une prise de macoubac, comme il avait
l’habitude d’appeler pompeusement son tabac. Il me parut si
intéressant à son tour, que je ne lui fis aucune observation et qu’il
reprit, après avoir absorbé sa prise et passé son doigt crochu sur la
courbure de son avide nez en bec de corbin : “ Oh ! pour impatienté,
il l’était réellement ; mais ce n’était point parce que sa femme ne
guérissait pas, cette femme à laquelle il était si déterminément
infidèle ! Que diable ! lui qui concubinait avec une servante dans sa
propre maison, ne pouvait guère s’encolérer parce que sa femme ne
guérissait pas ! Est-ce que, elle guérie, l’adultère n’eût pas été plus
difficile ? Mais c’était vrai, pourtant, que la traînerie de ce mal sans
bout le lassait, lui portait sur les nerfs. Avait-il pensé que ce serait
moins long ? Et, depuis, lorsque j’y ai songé, si l’idée d’en finir vint à
lui ou à elle, ou à tous les deux, puisque la maladie ou le médecin
n’en finissait pas, c’est peut-être de ce moment-là… ”- Quoi ! docteur,
ils auraient donc ?… Je n’achevai pas, tant cela me coupait la parole,
l’idée qu’il me donnait ! Il baissa la tête en me regardant, aussi
tragique que la statue du Commandeur, quand elle accepte de souper.
“ Oui ! – souffla-t-il lentement, d’une voix basse, répondant à ma
pensée. – Au moins, à quelques jours de là, tout le pays apprit avec
terreur que la comtesse était morte empoisonnée… ” –
Empoisonnée ! m’écriai-je. “… Par sa femme de chambre, Eulalie,
qui avait pris une fiole l’une pour l’autre et qui, disait-on, avait fait
avaler à sa maîtresse une bouteille d’encre double, au lieu d’une
médecine que j’avais prescrite. C’était possible, après tout, qu’une
pareille méprise.
Mais je savais, moi, qu’Eulalie, c’était Hauteclaire ! Mais je les avais
vus, tous deux, faire le groupe de Canova, au balcon ! Le monde
n’avait pas vu ce que j’avais vu. Le monde n’eut d’abord que
l’impression d’un accident terrible. Mais quand, deux ans après cette
catastrophe, on apprit que le comte Serlon de Savigny épousait
publiquement la fille à Stassin, – car il fallut bien déclencher qui elle
était, la fausse Eulalie, et qu’il allait la coucher dans les draps chauds

encore de sa première femme, Mlle Delphine de Cantor, oh ! alors, ce
fut un grondement de tonnerre de soupçons à voix basse, comme si
on avait eu peur de ce qu’on disait et de ce qu’on pensait. Seulement,
au fond, personne ne savait. On ne savait que la monstrueuse
mésalliance, qui fit montrer au doigt le comte de Savigny et l’isola
comme un pestiféré. Cela suffisait bien, du reste. Vous savez quel
déshonneur c’est, ou plutôt c’était, car les choses ont bien changé
aussi dans ce pays-là, que de dire d’un homme : Il a épousé sa
servante ! Ce déshonneur s’étendit et resta sur Serlon comme une
souillure. Quant à l’horrible bourdonnement du crime soupçonné qui
avait couru, il s’engourdit bientôt comme celui d’un taon qui tombe
lassé dans une ornière. Mais il y avait cependant quelqu’un qui savait
et qui était sûr… ” – Et ce ne pouvait être que vous, docteur ? –
interrompis-je. . – C’était moi, en effet, – reprit-il, – mais pas moi
tout seul. Si j’avais été seul pour savoir, je n’aurais jamais eu que de
vagues lueurs, pires que l’ignorance… Je n’aurais jamais été sûr, et,
fit-il, en s’appuyant sur les mots avec l’aplomb de la sécurité
complète : – je le suis !
“ Et, écoutez bien comme je le suis ! ” – ajouta-t-il, en me prenant le
genou avec ses doigts noueux, comme avec une pince. Or, son
histoire me pinçait encore plus que ce système d’articulations de
crabe qui formait sa redoutable main. “ Vous vous doutez bien, –
continua-t-il, – que je fus le premier à savoir l’empoisonnement de la
comtesse. Coupables ou non, il fallait bien qu’ils m’envoyassent
chercher, moi qui étais le médecin. On ne prit pas la peine de seller
un cheval. Un garçon d’écurie vint à poil et au grand galop me
trouver à V…, d’où je le suivis, du même galop, à Savigny. Quand
j’arrivai, – cela avait-il été calculé ? – il n’était plus possible d’arrêter
les ravages de l’empoisonnement. Serlon, dévasté de physionomie,
vint au-devant de moi dans la cour et me dit, au dégagé de l’étrier,
comme s’il eût eu peur des mots dont il se servait : “ – Une
domestique s’est trompée. (Il évitait de dire : Eulalie, que tout le
monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce n’est pas possible !
est-ce que l’encre double serait un poison ?… “ – Cela dépend des
substances avec quoi elle est faite,- repartis-je. – Il m’introduisit chez

la comtesse, épuisée de douleur, et dont le visage rétracté ressemblait
à un peloton de fil blanc tombé dans de la teinture verte… Elle était
effrayante ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lèvres noires et
de ce sourire qui dit à un homme qui se tait : « Je sais bien ce que
vous pensez… » D’un tour d’oeil je cherchai dans la chambre si Eulalie
ne s’y trouvait pas.
J’aurais voulu voir sa contenance à pareil moment. Elle n’y était
point. Toute brave qu’elle fût, avait-elle eu peur de moi ?… Ah ! je
n’avais encore que d’incertaines données… “ La comtesse fit un
effort en m’apercevant et s’était soulevée sur son coude. “ – Ah !
vous voilà, docteur, – dit-elle ; – mais vous venez trop tard. Je suis
morte. Ce n’est pas le médecin qu’il fallait envoyer chercher, Serlon,
c’était le prêtre. Allez ! donnez des ordres pour qu’il vienne, et que
tout le monde me laisse seule deux minutes avec le docteur. Je le
veux ! “ Elle dit ce : Je le veux, comme je ne le lui avais jamais
entendu dire, – comme une femme qui avait ce front et ce menton
dont je vous ai parlé. “ – Même moi ? – dit Savigny, faiblement. “-
Même vous, – fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante : – Vous
savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour ceux
qu’elles aiment. “ A peine fut-il sorti, qu’un atroce changement se
produisit en elle. De douce, elle devint fauve. “ – Docteur, – dit-elle
d’une voix haineuse, – ce n’est pas un accident que ma mort, c’est un
crime. Serlon aime Eulalie, et elle m’a empoisonnée ! Je ne vous ai
pas cru quand vous m’avez dit que cette fille était trop belle pour une
femme de chambre. J’ai eu tort. Il aime cette scélérate, cette
exécrable fille qui m’a tuée. Il est plus coupable qu’elle, puisqu’il
l’aime et qu’il m’a trahie pour elle. Depuis quelques jours, les
regards qu’ils se jetaient des deux côtés de mon lit m’ont bien avertie.
Et encore plus le goût horrible de cette encre avec laquelle ils m’ont
empoisonnée ! !… Mais j’ai tout bu, j’ai tout pris, malgré cet affreux
goût, parce que j’étais bien aise de mourir ! Ne me parlez pas de
contre-poison. Je ne veux d’aucun de vos remèdes. Je veux mourir. “
– Alors, pourquoi m’avez-vous fait venir, madame la comtesse ?… “
– Eh bien ! voici pourquoi, reprit-elle haletante… – C’est pour vous

dire qu’ils m’ont empoisonnée, et pour que vous me donniez votre
parole d’honneur de le cacher. Tout ceci va faire un éclat terrible. Il
ne le faut pas. Vous êtes mon médecin, et on vous croira, vous, quand
vous parlerez de cette méprise qu’ils ont inventée, quand vous direz
que même je ne serais pas morte, que j’aurais pu être sauvée, si
depuis longtemps ma santé n’avait été perdue. Voilà ce qu’il faut me
jurer, docteur… “ Et comme je ne répondais pas, elle vit ce qui
s’élevait en moi. Je pensais qu’elle aimait son mari au point de
vouloir le sauver. C’était l’idée qui m’était venue, l’idée naturelle et
vulgaire, car il est des femmes tellement pétries pour l’amour et ses
abnégations, qu’elles ne rendent pas le coup dont elles meurent. Mais
la comtesse de Savigny ne m’avait jamais produit l’effet d’être une de
ces femmes-là ! “ – Ah ! ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait
vous demander de me jurer cela, docteur ! Oh ! non ! je hais trop
Serlon en ce moment pour ne pas, malgré sa trahison, l’aimer
encore… Mais je ne suis pas si lâche que de lui pardonner ! Je m’en
irai de cette vie, jalouse de lui, et implacable.
Mais il ne s’agit pas de Serlon, docteur, reprit-elle avec énergie, en
me découvrant tout un côté de son caractère que j’avais entrevu, mais
que je n’avais pas pénétré dans ce qu’il avait de plus profond. Il s’agit
du comte de Savigny. Je ne veux pas, quand je serai morte, que le
comte de Savigny passe pour l’assassin de sa femme. Je ne veux pas
qu’on le traîne en cour d’assises, qu’on l’accuse de complicité avec
une servante adultère et empoisonneuse ! Je ne veux pas que cette
tache reste sur ce nom de Savigny, que j’ai porté. Oh ! s’il ne
s’agissait que de lui, il est digne de tous les échafauds ! Mais, lui, je
lui mangerais le coeur ! Mais il s’agit de nous tous, les gens comme il
faut du pays ! Si nous étions encore ce que nous devrions être,
j’aurais fait jeter cette Eulalie dans une des oubliettes du château de
Savigny, et il n’en aurait plus été question jamais ! Mais, à présent,
nous ne sommes plus les maîtres chez nous. Nous n’avons plus notre
justice expéditive et muette, et je ne veux pour rien des scandales et
des publicités de la vôtre, docteur ; et j’aime mieux les laisser dans
les bras l’un de l’autre, heureux et délivrés de moi, et mourir enragée
comme je meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V…

aurait l’ignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs.
“Elle parlait avec une vibration inouïe, malgré les tremblements
saccadés de sa mâchoire qui claquait à briser ses dents. Je la
reconnaissais, mais je l’apprenais encore ! C’était bien la fille noble
qui n’était que cela, la fille noble plus forte, en mourant, que la
femme jalouse. Elle mourait bien comme une fille de V…, la
dernière ville noble de France !
Et touché de cela plus peut-être que je n’aurais dû l’être, je lui promis
et je lui jurai, si je ne la sauvais pas, de faire ce qu’elle me demandait.
“ Et je l’ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la sauver :
elle refusa obstinément tout remède. Je dis ce qu’elle avait voulu,
quand elle fut morte, et je persuadai… Il y a bien vingt-cinq ans de
cela… A présent, tout est calmé, silencé, oublié, de cette épouvantable
aventure. Beaucoup de contemporains sont morts. D’autres
générations ignorantes, indifférentes, ont poussé sur leurs tombes, et
la première parole que je dis de cette sinistre histoire, c’est à vous ! “
Et encore, il a fallu ce que nous venons de voir pour vous la raconter.
Il a fallu ces deux êtres, immuablement beaux, malgré le temps,
immuablement heureux malgré leur crime, puissants, passionnés,
absorbés en eux, passant aussi superbement dans la vie que dans ce
jardin, semblables à deux de ces Anges d’autel qui s’enlèvent, unis
dans l’ombre d’or de leurs quatre ailes !” J’étais épouvanté… . –
Mais, – fis-je, – si c’est vrai ce que vous me contez là, docteur, c’est
un effroyable désordre dans la création que le bonheur de ces gens-là.
– C’est un désordre ou c’est un ordre, comme il vous plaira, – répondit
le docteur Torty, cet athée absolu et tranquille aussi, comme ceux
dont il parlait, mais c’est un fait. Ils sont heureux exceptionnellement,
et insolemment heureux. Je suis bien vieux, et j’ai vu dans ma vie
bien des bonheurs qui n’ont pas duré ; mais je n’ai vu que celui-là qui
fût aussi profond, et qui dure toujours !
“ Et croyez que je l’ai bien étudié, bien scruté, bien perscruté !
Croyez que j’ai bien cherché la petite bête dans ce bonheur-là ! Je
vous demande pardon de l’expression, mais je puis dire que je l’ai
pouillé… J’ai mis les deux pieds et les deux yeux aussi avant que j’ai

pu dans la vie de ces deux êtres, pour voir s’il n’y avait pas à leur
étonnant et révoltant bonheur un défaut, une cassure, si petite qu’elle
fût, à quelque endroit caché ; mais je n’ai jamais rien trouvé qu’une
félicité à faire envie, et qui serait une excellente et triomphante
plaisanterie du Diable contre Dieu, s’il y avait un Dieu et un Diable !
Après la mort de la comtesse, je demeurai, comme vous le pensez
bien, en bons termes avec Savigny. Puisque j’avais fait tant que de
prêter l’appui de mon affirmation à la fable imaginée par eux pour
expliquer l’empoisonnement, ils n’avaient pas d’intérêt à m’écarter, et
moi j’en avais un très grand à connaître ce qui allait suivre, ce qu’ils
allaient faire, ce qu’ils allaient devenir. J’étais horripilé, mais je
bravais mes horripilations… Ce qui suivit, ce fut d’abord le deuil de
Savigny, lequel dura les deux ans d’usage, et que Savigny porta de
manière à confirmer l’idée publique qu’il était le plus excellent des
maris, passés, présents et futurs… Pendant ces deux ans, il ne vit
absolument personne. Il s’enterra dans son château avec une telle
rigueur de solitude, que personne ne sut qu’il avait gardé à Savigny
Eulalie, la cause involontaire de la mort de la comtesse et qu’il aurait
dû, par convenance seule, mettre à la porte, même dans la certitude
de son innocence. Cette imprudence de garder chez soi une telle fille,
après une telle catastrophe, me prouvait la passion insensée que
j’avais toujours soupçonnée dans Serlon.
Aussi ne fus-je nullement surpris quand un jour, en revenant d’une de
mes tournées de médecin, je rencontrai un domestique sur la route de
Savigny, à qui je demandai des nouvelles de ce qui se passait au
château, et qui m’apprit qu’Eulalie y était toujours… A l’indifférence
avec laquelle il me dit cela, je vis que personne, parmi les gens du
comte, ne se doutait qu’Eulalie fût sa maîtresse. « Ils jouent toujours
serré, – me dis-je. Mais pourquoi ne s’en vont-ils pas du pays ? Le
comte est riche. Il peut vivre grandement partout. Pourquoi ne pas
filer avec cette belle diablesse (en fait de diablesse, je croyais à cellelà)
qui, pour le mieux crocheter, a préféré vivre dans la maison de
son amant, au péril de tout, que d’être sa maîtresse à V… dans quelque
logement retiré où il serait allé bien tranquillement la voir en cachette
? » Il y avait là un dessous que je ne comprenais pas. Leur délire, leur

dévorement d’eux-mêmes étaient-ils donc si grands qu’ils ne voyaient
plus rien des prudences et des précautions de la vie ?… Hauteclaire,
que je supposais plus forte de caractère que Serlon, Hauteclaire, que
je croyais l’homme des deux dans leurs rapports d’amants, voulaitelle
rester dans ce château où on l’avait vue servante et où l’on devait
la voir maîtresse, et en restant, si on l’apprenait et si cela faisait un
scandale, préparer l’opinion à un autre scandale bien plus
épouvantable, son mariage avec le comte de Savigny ? Cette idée ne
m’était pas venue à moi, si elle lui était venue à elle, en cet instant de
mon histoire. Hauteclaire Stassin, fille de ce vieux pilier de salle
d’armes, La Pointeau-corps, – que nous avions tous vue, à V…, donner
des leçons et se fendre à fond en pantalon collant, – comtesse de
Savigny !
Allons donc ! Qui aurait cru à ce renversement, à cette fin du
monde ? Oh ! pardieu, je croyais très bien, pour ma part, in petto, que
le concubinage continuerait d’aller son train entre ces deux fiers
animaux, qui avaient, au premier coup d’oeil, reconnu qu’ils étaient
de la même espèce et qui avaient osé l’adultère sous les yeux mêmes
de la comtesse. Mais le mariage, le mariage effrontément accompli
au nez de Dieu et des hommes, mais ce défi jeté à l’opinion de toute
une contrée outragée dans ses sentiments et dans ses moeurs, j’en
étais, d’honneur ! à mille lieues, et si loin que quand, au bout des
deux ans du deuil de Serlon, la chose se fit brusquement, le coup de
foudre de la surprise me tomba sur la tête comme si j’avais été un de
ces imbéciles qui ne s’attendent jamais à rien de ce qui arrive, et qui,
dans le pays, se mirent alors à piauler comme les chiens, fouettés
dans la nuit, piaulent aux carrefours. “ Du reste, en ces deux ans du
deuil de Serlon, si strictement observé et qui fut, quand on en vit la
fin, si furieusement taxé d’hypocrisie et de bassesse, je n’allai pas
beaucoup au château de Savigny… Qu’y serais-je allé faire ?… On s’y
portait très bien, et jusqu’au moment peu éloigné peut-être où l’on
m’enverrait chercher nuitamment, pour quelque accouchement qu’il
faudrait bien cacher encore, on n’y avait pas besoin de mes services.
Néanmoins, entre-temps, je risquais une visite au comte. Politesse
doublée de curiosité éternelle. Serlon me recevait ici ou là, selon

l’occurrence et où il était, quand j’arrivais. Il n’avait pas le moindre
embarras avec moi. Il avait repris sa bienveillance.
Il était grave. J’avais déjà remarqué que les êtres heureux sont graves.
Ils portent en eux attentivement leur coeur, comme un verre plein,
que le moindre mouvement peut faire déborder ou briser :.. Malgré sa
gravité et ses vêtements noirs, Serlon avait dans les yeux l’incoercible
expression d’une immense félicité. Ce n’était plus l’expression du
soulagement et de la délivrance qui y brillait comme le jour où, chez
sa femme, il s’était aperçu que je reconnaissais Hauteclaire, mais que
j’avais pris le parti de ne pas la reconnaître. Non, parbleu ! c’était bel
et bien du bonheur ! Quoique, en ces visites cérémonieuses et
rapides, nous ne nous entretinssions que de choses superficielles et
extérieures, la voix du comte de Savigny, pour les dire, n’était pas la
même voix qu’au temps de sa femme. Elle révélait à présent, par la
plénitude presque chaude de ses intonations, qu’il avait peine à
contenir des sentiments qui ne demandaient qu’à lui sortir de la
poitrine. Quant à Hauteclaire (toujours Eulalie, et au château, ainsi
que me l’avait dit le domestique), je fus assez longtemps sans la
rencontrer. Elle n’était plus, quand je passais, dans le corridor où elle
se tenait du temps de la comtesse, travaillant dans son embrasure. Et,
pourtant, la pile de linge à la même place, et les ciseaux, et l’étui, et
le dé sur le bord de la fenêtre, disaient qu’elle devait toujours
travailler là, sur cette chaise vide et tiède peut-être, qu’elle avait
quittée, m’entendant venir. Vous vous rappelez que j’avais la fatuité
de croire qu’elle redoutait la pénétration de mon regard ; mais, à
présent, elle n’avait plus à la craindre. Elle ignorait que j’eusse reçu la
terrible confidence de la comtesse.
Avec la nature audacieuse et altière que je lui connaissais, elle devait
même être contente de pouvoir braver la sagacité qui l’avait devinée.
Et, de fait, ce que je présumais était la vérité, car le jour où je la
rencontrai enfin, elle avait son bonheur écrit sur son front. d’une si
radieuse manière, qu’en y répandant toute la bouteille d’encre double
avec laquelle elle avait empoisonné la comtesse, on n’aurait pas pu
l’effacer ! “ C’est dans le grand escalier du château que je la

rencontrai cette première fois. Elle le descendait et je le montais. Elle
le descendait un peu vite ; mais quand elle me vit, elle ralentit son
mouvement, tenant sans doute à me montrer fastueusement son
visage, et à me mettre bien au fond des yeux ses yeux qui peuvent
faire fermer ceux des panthères, mais qui ne firent pas fermer les
miens. En descendant les marches de son escalier, ses jupes flottant
en arrière sous les souffles d’un mouvement rapide, elle semblait
descendre du ciel. Elle était sublime d’air heureux. Ah ! son air était à
quinze mille lieues au-dessus de l’air de Serlon ! Je n’en passai pas
moins sans lui donner signe de politesse, car si Louis XIV saluait les
femmes de chambre dans les escaliers, ce n’étaient pas des
empoisonneuses ! Femme de chambre, elle l’était encore ce jour-là,
de tenue, de mise, de tablier blanc ; mais l’air heureux de la plus
triomphante et despotique maîtresse avait remplacé l’impassibilité de
l’esclave. Cet air-là ne l’a point quittée. Je viens de le revoir, et vous
avez pu en juger. Il est plus frappant que la beauté même du visage
sur lequel il resplendit.
Cet air surhumain de la fierté dans l’amour heureux, qu’elle a dû
donner à Serlon, qui d’abord, lui, ne l’avait pas, elle continue, après
vingt ans, de l’avoir encore, et je ne l’ai vu ni diminuer, ni se voiler un
instant sur la face de ces deux étranges Privilégiés de la vie. C’est par
cet air-là qu’ils ont toujours répondu victorieusement à tout, à
l’abandon, aux mauvais propos, aux mépris de l’opinion indignée, et
qu’ils ont fait croire à qui les rencontre que le crime dont ils ont été
accusés quelques jours n’était qu’une atroce calomnie. – Mais vous,
docteur, – interrompis-je, – après tout ce que vous savez, vous ne
pouvez pas vous laisser imposer par cet air-là ? Vous ne les avez pas
suivis partout ? Vous ne les voyez pas à toute heure ? – Excepté
dans leur chambre à coucher, le soir, et ce n’est pas là qu’ils le
perdent, – fit le docteur Torty, gaillard, mais profond, – je les ai vus, je
crois bien, à tous les moments de leur vie depuis leur mariage, qu’ils
allèrent faire je ne sais où, pour éviter le charivari que la populace de
V…, aussi furieuse à sa façon que la Noblesse à la sienne, se
promettait de leur donner. Quand ils revinrent mariés, elle,
authentiquement comtesse de Savigny, et lui, absolument déshonoré

par un mariage avec une servante, on les planta là, dans leur château
de Savigny. On leur tourna le dos. On les laissa se repaître d’eux
tant qu’ils voulurent… Seulement, ils ne s’en sont jamais repus, à ce
qu’il paraît ; encore tout à l’heure, leur faim d’eux-mêmes n’est pas
assouvie. Pour moi, qui ne veux pas mourir, en ma qualité de
médecin, sans avoir écrit un traité de tératologie, et qu’ils
intéressaient… comme des monstres, je ne me mis point à la queue de
ceux qui les fuirent.
Lorsque je vis la fausse Eulalie parfaitement comtesse, elle me reçut
comme si elle l’avait été toute sa vie. Elle se souciait bien que
j’eusse dans la mémoire le souvenir de son tablier blanc et de son
plateau ! “ Je ne suis plus Eulalie, – me dit-elle ; – je suis Hauteclaire,
Hauteclaire heureuse d’avoir été servante pour lui…” Je pensais
qu’elle avait été bien autre chose ; mais comme j’étais le seul du pays
qui fût allé à Savigny, quand ils y revinrent, j’avais toute honte bue,
et je finis par y aller beaucoup. Je puis dire que je continuai de
m’acharner à regarder et à percer dans l’intimité de ces deux êtres, si
complètement heureux par l’amour. Eh bien ! vous me croirez si vous
voulez, mon cher, la pureté de ce bonheur, souillé par un crime dont
j’étais sûr, je ne l’ai pas vue, je ne dirai pas ternie, mais assombrie une
seule minute dans un seul jour. Cette boue d’un crime lâche qui
n’avait pas eu le courage d’être sanglant, je n’en ai pas une seule fois
aperçu la tache sur l’azur de leur bonheur ! C’est à terrasser, n’est-il
pas vrai ? tous les moralistes de la terre, qui ont inventé le bel axiome
du vice puni et de la vertu récompensée ! Abandonnés et solitaires
comme ils l’étaient, ne voyant que moi, avec lequel ils ne se gênaient
pas plus qu’avec un médecin devenu presque un ami, à force de
hantises, ils ne se surveillaient point. Ils m’oubliaient et vivaient très
bien, moi présent, dans l’enivrement d’une passion à laquelle je n’ai
rien à comparer, voyez-vous, dans tous les souvenirs de ma vie…
Vous venez d’en être le témoin il n’y a qu’un moment : ils sont passés
là, et ils ne m’ont pas même aperçu, et j’étais à leur coude ! Une
partie de ma vie avec eux, ils ne m’ont pas vu davantage…
Polis, aimables, mais le plus souvent distraits, leur manière d’être

avec moi était telle, que je ne serais pas revenu à Savigny si je n’avais
tenu à étudier microscopiquement leur incroyable bonheur, et à y
surprendre, pour mon édification personnelle, le grain de sable d’une
lassitude, d’une souffrance, et, disons le grand mot : d’un remords.
Mais rien ! rien ! L’amour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout
en eux, le sens moral et la conscience, – comme vous dites, vous
autres ; et c’est en les regardant, ces heureux, que j’ai compris le
sérieux de la plaisanterie de mon vieux camarade Broussais, quand il
disait de la conscience : “ Voilà trente ans que je dissèque, et je n’ai
pas seulement découvert une oreille de ce petit animal-là ! ” “ Et ne
vous imaginez point, – continua ce vieux diable de docteur Torty,
comme s’il eût lu dans ma pensée,- que ce que je vous dis là, c’est une
thèse… la preuve d’une doctrine que je crois vraie, et qui nie
carrément la conscience comme la niait Broussais. Il n’y a pas de
thèse ici. Je ne prétends point entamer vos opinions… Il n’y a que des
faits, qui m’ont étonné autant que vous. Il y a le phénomène d’un
bonheur continu, d’une bulle de savon qui grandit toujours et qui ne
crève jamais ! Quand le bonheur est continu, c’est déjà une surprise ;
mais ce bonheur dans le crime, c’est une stupéfaction, et voilà vingt
ans que je ne reviens pas de cette stupéfaction-là. Le vieux médecin,
le vieux observateur, le vieux moraliste… ou immoraliste – (reprit-il,
voyant mon sourire), – est déconcerté par le spectacle auquel il assiste
depuis tant d’années, et qu’il ne peut pas vous faire voir en détail, car
s’il y a un mot traînaillé partout, tant il est vrai ! c’est que le bonheur
n’a pas d’histoire.
Il n’a pas plus de description. On ne peint pas plus le bonheur, cette
infusion d’une vie supérieure dans la vie, qu’on ne saurait peindre la
circulation du sang dans les veines. On s’atteste, aux battements des
artères, qu’il y circule, et c’est ainsi que je m’atteste le bonheur de ces
deux êtres que vous venez de voir, ce bonheur incompréhensible
auquel je tâte le pouls depuis si longtemps. Le comte et la comtesse
de Savigny refont tous les jours, sans y penser, le magnifique
chapitre de L’amour dans le mariage de Mme de Staël, ou les vers
plus magnifiques encore du Paradis perdu dans Milton. Pour mon
compte, à moi, je n’ai jamais été bien sentimental ni bien poétique ;

mais ils m’ont, avec cet idéal réalisé par eux, et que je croyais
impossible, dégoûté des meilleurs mariages que j’aie connus, et que
le monde appelle charmants. Je les ai toujours trouvés si inférieurs au
leur, si décolorés et si froids ! La destinée, leur étoile, le hasard,
qu’est-ce que je sais ? a fait qu’ils ont pu vivre pour eux-mêmes.
Riches, ils ont eu ce don de l’oisiveté sans laquelle il n’y a pas
d’amour, mais qui tue aussi souvent l’amour qu’elle est nécessaire
pour qu’il naisse… Par exception, l’oisiveté n’a pas tué le leur.
L’amour, qui simplifie tout, a fait de leur vie une simplification
sublime. Il n’y a point de ces grosses choses qu’on appelle des
événements dans l’existence de ces deux mariés, qui ont vécu, en
apparence, comme tous les châtelains de la terre, loin du monde
auquel ils n’ont rien à demander, se souciant aussi peu de son estime
que de son mépris. Ils ne se sont jamais quittés. Où l’un va, l’autre
l’accompagne.
Les routes des environs de V… revoient Hauteclaire à cheval, comme
du temps du vieux La Pointe-au-corps ; mais c’est le comte de
Savigny qui est avec elle, et les femmes du pays, qui, comme
autrefois, passent en voiture, la dévisagent plus encore peut-être que
quand elle était la grande et mystérieuse jeune fille au voile bleu
sombre, et qu’on ne voyait pas. Maintenant, elle lève son voile, et
leur montre hardiment le visage de servante qui a su se faire épouser,
et elles rentrent indignées, mais rêveuses… Le comte et la comtesse
de Savigny ne voyagent point ; ils viennent quelquefois à Paris, mais
ils n’y restent que quelques jours. Leur vie se concentre donc tout
entière dans ce château de Savigny, qui fut le théâtre d’un crime dont
ils ont peut-être perdu le souvenir, dans l’abîme sans fond de leurs
coeurs… – Et ils n’ont jamais eu d’enfants, docteur ? – lui dis-je. –
Ah ! – fit le docteur Torty, – vous croyez que c’est là qu’est la fêlure,
la revanche du Sort, et ce que vous appelez la vengeance ou la justice
de Dieu ? Non, ils n’ont jamais eu d’enfants. Souvenez-vous ! Une
fois, j’avais eu l’idée qu’ils n’en auraient pas. Ils s’aiment trop… Le
feu,- qui dévore, – consume et ne produit pas. Un jour, je le dis à
Hauteclaire : “ – Vous n’êtes donc pas triste de n’avoir pas d’enfant,
madame la comtesse ? “ – Je n’en veux pas ! – fit-elle

impérieusement. J’aimerais moins Serlon. Les enfants, – ajouta-t-elle
avec une espèce de mépris, – sont bons pour les femmes
malheureuses ! ” Et le docteur Torty finit brusquement son histoire
sur ce mot, qu’il croyait profond.
Il m’avait intéressé, et je le lui dis : “ – Toute criminelle qu’elle soit, –
fis-je, – on s’intéresse à cette Hauteclaire. Sans son crime, je
comprendrais l’amour de Serlon. – Et peut-être même avec son
crime ! ” – dit le docteur. – “ Et moi aussi !” – ajouta-t-il, le hardi
bonhomme.

FIN