Seddouk Oufella (village de petite kabylie)


© B. Lahneche avril 2010

http://www.seddouk-ouffella.com/article10.html

par  Hamane

Seddouk Ouffella est l’un des plus vieux villages de la région, il a environ 8 siècles. Accroché au versant nord du mont ACHTOUG lequel culmine à plus de 1000 m d’altitude et faisant face au mont AKFADOU, il offre une vue imprenable sur la vallée de la SOUMMAM. la légende attribue le nom de SEDDOUK à « SADOK », un terrible brigand sans foi ni loi qui faisait régner la terreur dans toute la région.Cruel et cupide, il dépouillait les villageois de leurs récoltes et cheptel ne leur laissant que de quoi survivre .On raconte qu’un jour, il rentra dans une rage folle et écartela un enfant auquel on a eu la faiblesse d’offrir une cuisse de poulet qui lui était destinée au diner. Cet acte ignoble révolta les villageois qui le tuèrent lui et ses hommes.

L’histoire , elle , ouvrira ses portes à SEDDOUK , avec le plus illustre des ses enfants : CHEIKH MOHAND AMEZIANE AHEDDAD, chef de la toute puissante confrérie ER RAHMANIA.Le 8 avril 1871,à l’age de 80 ans , il lança un appel à la guerre sainte contre la présence coloniale, souleva en quelques jours les tribus des deux Kabylie en une formidable insurrection aux cotés du BACHAGHA EL MOKRANI de Medjana (Sétif ). Cette insurrection de 1871 fut l’une des plus importantes qui ont précédé la révolution de novembre 1954 qui a conduit le peuple algérien vers l’indépendance en juillet 1962. Le soulèvement fut réprimé dans le sang par l’ occupant : CHEIKH AHEDDAD fut emprisonné à Constantine ou il mourut et inhumé, ses terres et ses biens confisqués, son fils AZIZ, exilé au moyen orient et ses milliers de fidèles déportés en Nouvelle Calédonie. Dès les premières années de l’indépendance, la demeure de CHEIKH AHEDDAD, fut entièrement rénovée par les » LES KHWAN  » fidèles de la confrérie ER RAHMANIA. Périodiquement, et de toute les contrées , des cars bondés d’hommes et de femmes arrivent au village.Dans une discipline quasi militaire, par groupes ils se dirigent vers le sanctuaire de CHEIKH AHEDDAD en entonnât des chants liturgiques d’une beauté sublime rythmés par le son de leurs bendirs.

40 ans après, SEDDOUK OUFFELLA, reste un lieu de pèlerinage et un repère de l’histoire nationale.La date du 8 avril est célébrée chaque année et les festivités commémorant son centenaire en 1971 sont encore dans les mémoires. Il a vu la visite de nombreux officiels notamment des chefs de gouvernement ayant fait maintes promesses bien sur souvent non tenues.

Aujourd’hui, le village offre un visage méconnaissable résolument tourné vers l’avenir.De belles maisons neuves s’ élèvent sur les décombres des vieilles bâtisses traditionnelles et un peu partout le long des des routes,une coquette école primaire accueille une centaine d’ élèves, un foyer de jeunes réalisé et entretenu avec l’ aide de la communauté émigrée de France…
A l’instar des autres villages de Kabylie, SEDDOUK OUFFELLA est équipé de paraboles individuelles pour la réception des programmes notamment des télévisions françaises.

Seddouk Ouffella compte environ 800 habitants,dont plus de la moitié sont jeunes, 266 sont scolarisés ( 97 pour le primaire, 72 au collège , 67 fréquentent le lycée et une trentaine sont de niveau supérieur.)

Au plan économique, Seddouk Ouffella à l’instar des villages de Kabylie, est pauvre. Bien avant l’arrivée des colons français la culture de la figue, de l’olive ainsi que du caroube constitue sa seule richesse.La nature montagneuse de ses terres ne permet pas d’autres cultures notamment les céréales, sauf quelques parcelles de quelques hectares sur lesquelles quelques familles cultivaient de l’orge qui est destiné à leur propre consommation et celle des animaux ( chèvres, bœufs, ânes..)

Les villageois pendant la colonisation et les premières années de l’ indépendance descendaient à dos d’âne à TIZI L’ DJEMMA actuel SEDDOUK CENTRE pour vendre une partie de leur récolte et faire des provisions de café, sucre,savon, semoule et autres produits.

La misère a très tôt poussé les fils du village à l’ exil vers la France bien avant la deuxième guerre mondiale pour aller travailler d’ abord dans les mines pour extraire du charbon et d’ autres minerais et ensuite dans les usines de montage automobiles et par la suite dans le bâtiment pour reconstruire ce qui a été détruit par la guerre.

Après l’indépendance du pays en 1962 , la vie quotidienne des villageois n’avait guère changé, les espoirs né de l’indépendance ont vite laissé place à la désillusion. Le mouvement d’émigration s’est accentué et organisé par l’état la fin des années 60 et début des années 70. Chaque famille a vu partir un des leurs laissant femmes et enfants .Le regroupement familial autorisé en 1976 a permis à certaines familles de partir définitivement en France.

La politique de développement prônée par BOUMEDIENE a crée un autre phénomène celui de l’ exode rural, ou ce que l’ on peut appeler l »émigration intérieure », l’industrialisation de l’Algérie post indépendance a permis à beaucoup de paysans de quitter leurs terres et aller chercher du travail dans les grandes villes du pays notamment Alger.
Aujourd’hui encore Seddouk Ouffella vit grâce au soutien financier de l’émigration.La première génération d’ émigrés est aujourd’hui à la retraite,et leurs pensions de retraite permettent à de très nombreuses familles de vivre dans de bonnes conditions.

A ce jour à Seddouk Ouffella existe encore un petit artisanat perpétué par la famille IHEDDADEN ( Da Chrif, Da Nacer et Mohand Akli ), il s’agit de la forge du village qui est renommée dans toute la région.Qui n’a pas vu la fumée du charbon se dégager de la cheminée de la forge en allant puiser l’eau à la fontaine , ou n’a pas entendu la mélodie du marteau qui percute l’enclume pour façonner de nombreux outils pour les paysans, aiguiser les couteaux à l’approche de l’ AÏd et encore fabriquer des fers à cheval qui garnissent les pattes des mulets et ânes presque de toute la région.La famille IHEDDADEN dirige une nouvelle huilerie à LEQWRI à la place de la minoterie tout près de l’école CHEIKH AHEDDAD.

Au plan culturel et artistique Seddouk Ouffella reste pionnier en la matière Avec Mohand U Beslqacem dit « azerzour », moi je préfère Mohand tout court, sa réputation a dépassé la vallée de la Soummam , il a écrit et interprété depuis presque 40 ans des centaines de chansons, a animé des milliers de mariages et de concerts dans toute la région et a accompagné tous les mouvements sociaux en commençant par »AYA FELLAH » en hommage aux paysans à l’ occasion de la  » révolution agraire » qui à l’ époque a suscité beaucoup d’espoir et d’ enthousiasme , « SEDUQ FELAK ITS GHENIGH » à l’ occasion du centenaire de l’ insurrection d’EL MOKRANI et CHEIKH AHEDDAD », « JSK » quand l’ équipe était le porte drapeau et le symbole du mouvement berbère, il a chanté l’ amour avec sa chanson sublime « NADIA », le désespoir et la mélancolie avec entre autre « ANFIYI AD RUGH F THEMZIW », certaines de ses chansons sont malheureusement prémonitoires, TAJNANTS, OURGAGH, elles décrivaient bien avant que cela ne se produise les drames qu ’a vécus le peuple algérien cette dernière décennie. Smail est le premier a avoir introduit au village la musique moderne, c’est un auteur et un interprète il s’ inspire du courant des prestigieux groupes IDEFLAWEN, IDIR, MEKSA, SI MOH et bien d’autres.Smail est un enseignant comme Mohand, ils sont devenus complémentaires et inseparables.Dans le sillage de Mohand et Smail, on trouve de nombreux jeunes qui émergent notamment Slimane et son frère.

A Seddouk Ouffella aussi on trouve NA WERDIA OU SI AAMAR, une illustre animatrice des mariages et fêtes de toute la région.

Seddouk Ouffella a aussi son artiste peintre, ses portraits et tableaux sont exposés un peu partout en Algérie, il s’ agit de BACHIR BENCHEIKH qui vit à Alger.Il a dessiné de nombreux tableaux à Seddouk Ouffella , il continue à le faire à chaque fois qu’ il vient au village.A signaler aussi que Mohand Ait Ighil connu sous le nom de « Muhand U Hmed »est originaire de Seddouk Ouffella ,à son actif de nombreux ouvrages en Tamazight sans oublier Lekhal Belhaddad, cithariste ( Qanunudji) célèbre pour avoir accompagé de nombreux artistes nationaux et étrangers notamment El Hachemi Guerrouabi et Enrico Macias

Merci à Mohand et Smail pour leurs contributions pour réaliser cette courte page de présentation de notre village.

Hamane


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Rachid Adjaoud, le dernier témoin

« Le dernier témoin » est le titre du livre -témoignage du Moudjahid Rachid Adjaoud, paru en 2012 aux éditions Casbah.C’est un témoignage à la fois émouvant et instructif. Da Rachid nous a non seulement fait découvrir les militants de la première du mouvement national dans notre région de Seddouk à l’instar de Nait Kaabache Mohand Akli, Ahcene Seghier, Si Hmimi Oufadhel et d’autres mais aussi nous a plongés dans l’ambiance qui régnait à seddouk pendant la colonisation à travers les différents personnages à l’exemple des instituteurs M et Mme Cottet de l’école primaire de Seddouk Ouadda, le maire de la commune M. Cauper, de Tempier sans oublier la sympathique Mme Marius.

Le témoignage de Da Rachid est précieux car à ma connaissance c’est le seul document dans lequel sont recensés presque village par village les noms des martyrs tombés au champs d’honneur, des hommes et des femmes qui se sont sacrifiés pour que nous soyons aujourd’hui libres et indépendants.

Da Rachid dans son livre a accordé à Seddouk une place de choix, il tient à nous la faire découvrir à travers cette rétrospective tel un guide, nous promène de rue en rue de boutique en boutique en égrenant un à un les noms des différents commerçants de ces rues de seddouk dont elles portent aujourd’hui les noms de ses martyrs.

Je publie ci-dessous un extrait d’un chapitre cet ouvrage, intitulé « aperçu sur la vie économique et sociale de la région de Seddouk » qui j’en suis sur ne vous laissera pas indifférents.

suivra aussi une vidéo d’une émission littéraire sur Canal Algérie, à laquelle était invité Da Rachid .(merci à The Achtoug)

J’invite les Seddoukoises et les Seddoukois à lire et faire lire ce livre , le faire circuler et l’acheter bien entendu dans la mesure du possible.

hamane

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Extrait du livre “Le dernier Témoin” de Rachid Adjaoud –Casbah Editions 2012 –Algérie –pages de 63 à 73

CHAPITRE 6

APERÇU SUR LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
DE LA RÉGION DE SEDDOUK

Nos figues, nos olives, nos caroubes et nos câpres se vendaient mieux et les campagnes de figues ou d’olives se succédaient durant des mois. A Seddouk-centre, il y avait plus de sept moulins à huile. Les propriétaires en étaient Caupert, Tempier, Marcelin, Ait-Khellifa
Mokhtar, Gross Léonce, Belamri Mohand et enfin Tintin. Celui-ci vendit, plus tard, son moulin aux frères Maâliou, Bachir et Mokrane.
Les usines de conditionnement de figues étaient nombreuses. Elles appartenaient à messieurs AïtKhelifa Nacer, Belamri Ouali, Si Ahmimi Bencheikh, Bekarel et Lile. De très nombreux intermédiaires installés en ville achetaient aux paysans, les figues ou les olives, et les revendaient aux usines.
Par camion ou par train, les marchandises traitées étaient aussitôt expédiées par bateau, à partir du port de Béjaïa, vers la France, l’Italie ou l’Angleterre.
Le port de Béjaïa était devenu un véritable comptoir d’où partaient nos produits vers L’Europe. Nous, les jeunes, avions notre part de cette abondance naturelle. Nous effectuions le ramassage des olives de fin de saison, que nous revendions aux grossistes, lesquels en profitaient pour organiser des « tombolas », dans le but de nous reprendre, souvent, le produit de nos ventes.
L’amélioration de la situation après la guerre fit revenir quelques survivants, estropiés, escapés de grandes batailles. Ce fut le cas de trois Seddoukois, qui avaient brillamment combattu les Allemands au Mont Cassino. Le premier, Da-Amar Oussekri, bénéficia d’une licence pour services rendus à La France. Cela lui permit d’exploiter un café maure, situé non loin de l’ancienne poste, et dont la gérance fut confiée, jusqu’à une date récente, à son neveu Hamidouche. À côté de ce modeste établissement se greffa une gargote, où les haricots blancs (fayots) étaient le menu quotidien.
Un autre ancien combattant, à sa démobilisation, eut aussi le privilège, d’ouvrir un café maure donnant sur la place publique.
Enfin, un troisième, qui avait perdu un bras sur le même front, fut nommé caïd. En évoquant ces trois valeureux personnages, qui avaient laissé une partie d’eux-mêmes sur le front des alliés, et qui avaient participé à la libération de la France, une pensée émue et un hommage s’adressent à beaucoup d’autres qui ne revinrent jamais. Tout ce sang versé par les Algériens pour libérer le sol français du joug nazi fut « récompensé » par les massacres de Sétif, Kherrata et Guelma.
Les paysans de la région se retrouvaient dans les cafés, lieux privilégiés pour « tuer le temps » (expression bien de chez nous pour signifier « se distraire »). Les interminables parties de dominos ou de cartes étaient les seuls divertissements. Le samedi étant jour de marché hebdomadaire, on assistait à une grande ruée vers la ville. C’était le grand jour des
retrouvailles habituelles, des échanges de nouvelles, et les marchands profitaient de toute l’animation qui régnait pour écouler avantageusement les légumes et les fruits de saison de leurs jardins.
Le soir, à dos de mulet, à dos de baudet, nos braves paysans, formant une longue file, s’en retournaient chez eux, en arborant, pour les plus fiers, un ou deux gros pains achetés chez la boulangère, madame Pascale, en face de la gendarmerie, Les plus nantis étaient ceux qui pouvaient se permettre l’achat de deux kilos d’oranges ou de mandarines. Un gros pain, pour un paysan, était considéré comme un luxe, et on ne se vantait pas d’avoir acheté un pain, mais un dessert, au même titre que les oranges ou les mandarines.
Le marché était tout un spectacle : charmeurs de serpents, passionnés des jeux à la « raille », diseurs de bonne aventure, « Boussaâdias », « Ammariètes », voleurs à la tire, tout ce monde s’y retrouvait …

D’autres cafés, ainsi que d’autres gargotes ouvrirent plus tard.Les Français, en face, n’étaient nullement privés de loisirs. Ils possédaient leur propre bar, où seuls quelques « indigènes privilégiés » et sans scrupules étaient admis à trinquer avec eux. Deux établissements étaient ouverts, tenus l’un par les Colonna, l’autre par M. et Mme christaine. Deux bars, c’était beaucoup pour recevoir une poignée d’Européens dans un petit village comme le nôtre. Ils étaient situés, respectivement, à l’entrée de la ville, à l’emplacement de l’actuelle maison de Si Achour, et à la place de l’habitation des Tiguerte. J’ai écrit plus haut que quelques « indigènes privilégiés » y étaient admis ; néanmoins notre communauté blâmait ceux qui fréquentaient ces lieux de débauche honnis par notre religion. Par ailleurs, les fêtes au village, françaises ou musulmanes, furent partagées.Le quatorze juillet – date commémorant la prise de la Bastille en 1789, et la proclamation de la république- était fêté, chaque année, avec faste, sur l’actuelle place de la mairie, où tous les Européens de la vallée venaient assister au bal organisé à cette occasion, et
admirer le feu d’artifice.
L’évocation du marché de Seddouk fait ressortir trois figures importantes parmi les agriculteurs :
Tempier Henri, Da Idir Aouzellag (Bensid Idir), et Ouzani Smaïl. Ces propriétaires terriens occupaient une place privilégiée pour la vente de leur production.Tempier, possédait une ferme à Biziou, implantée sur des terres très riches. Il employait une main-d’oeuvre bon marché. Da-Idir Aouzellag exploitait une petite propriété, non loin de celle de Tempier. Ouzani Smail avait des cultures situées un peu plus bas, proches des berges de la Soummam. Ils inondaient à eux trois le
marché en produits maraîchers.
Très souvent, lorsqu’ils n’arrivaient pas, en fin de journée, à écouler toutes leurs marchandises, celles-ci étaient alors bradées, ou distribuées gratuitement à la population.
Parmi toute la population européenne de Seddouk, seul Tempier possédait une ferme digne de ce nom, et pouvait être qualifié de colon. J’évoquerai plus loin d’autres Français habitant la région de Seddouk.Avant de présenter les différentes communautés de la population de la ville, un bref aperçu sur la commune n’est pas inutile.
Seddouk était une commune de plein exercice, administrée avec fermeté par un maire français,
ayant les pleins pouvoirs : Louis Caupert. Le statut de commune de plein exercice était attribué aux agglomérations ayant une forte densité de population européenne, comme c’était le cas de Seddouk, et de celles qui la limitaient, au sud, à l’est, et au nord.
Au sud, la commune mixte d’Akbou était sous l’autorité étendue d’un administrateur, dont les
subordonnés directs étaient les caïds, aghas ou bachaghas de sa circonscription. Ceux-ci avaient sous leur responsabilité des douars uniquement habités par les Musulmans. Les caïds, généralement issus du corps des officiers, sous-officiers de l’armée française ou invalides de guerre, traitaient durement la population, et se montraient souvent impitoyables. Ils rendaient
régulièrement compte à l’administrateur de tous les événements survenant dans leur secteur. De plus, leur mission principale consistait en la surveillance constante de leurs administrés. L’objectif en était l’élimination systématique des fauteurs de troubles, et la préservation des intérêts de la France. En un mot, ils constituaient les yeux et les oreilles de l’administrateur,
et donc ceux de la France souveraine.
À l’est, Seddouk avait comme limite la commune mixte de « La Fayette », actuellement Bougaâ.
Au nord, la commune mixte de la Soummam, Sidi-Aïch, constituait une autre frontière. Cette dernière commune était plus importante que celle de Seddouk, tant en étendue qu’en nombre d’habitants, mais elle était quand même gérée en commune mixte.
Comme on peut le constater, la ville de Seddouk était entourée de douars surveillés par un caïd. Elle porte souvent le nom de « village de colonisation. » Pour analyser la situation de cette partie de l’histoire, il est nécessaire de brosser un tableau des activités et des relations sociales fournissant des éléments pertinents de compréhension.
Avec le concours de mon ami Berkani Abderrahmane qui, grâce à son excellente mémoire, se

souvient du moindre événement, j’ai pu dresser la liste de tous les Français qui ont vécu à Seddouk, soit pendant longtemps, soit durant une courte période. Cette liste exhaustive est publiée dans la suite de cet ouvrage.
En essayant de reconstituer, tant bien que mal, le parcours et les activités de chacun d’eux, nous en avons finalement, déduit qu’il s’agissait d’une frange de population faisant partie, en tant que fonctionnaires, enseignants, artisans ou petits commerçants, de la classe sociale moyenne. Quelle que fût leur appartenance sociale, les Français demeuraient arrogants, haineux, affichant ouvertement un complexe de supériorité à l’égard de la population musulmane. Presque tous
s’exprimaient dans un kabyle « roulé }), alors que la majorité des Musulmans ne parlaient pas le français.
Il ne pouvait pas en être autrement, car dans toute la commune de Seddouk, il n’y avait que trois écoles :Seddouk-Centre, l’ancienne caserne, Seddouk-Ouadda et Takaatz ; plus tard fut construite celle d’Ighzer-Elkim, en face de la ferme des Tempier, à Biziou.
L’Algérien, dans ces conditions, était beaucoup plus préoccupé par sa survie que par des études, d’ailleurs rudimentaires et soumises à plusieurs aléas. Cette situation était voulue et planifiée par l’administration coloniale, afin que l’indigène demeurât toujours ignorant, donc inférieur, assujetti, pouvant ainsi être dominé facilement.
Par la même occasion, la manière de vivre de nos populations a été analysée. Il en ressort un caractère de modestie, de convivialité et de simplicité, avec l’esprit de ne pas avoir d’exigences au dessus de ses moyens -contrairement à ce qu’il se passe de nos jours.
L’ancienne caserne, perchée tout en haut du village et construite par les premiers occupants, devint le premier siège de la commune de Seddouk. On aménagea deux ou trois classes, spécialement pour les enfants des Français, et seuls quelques Musulmans y étaient admis.
Plus bas, en longeant la grande rue, d’en haut jusqu’à la gendarmerie, on débouchait sur l’actuelle
place du marché, où était construit le château d’eau, alimenté à partir de la source de Seddouk-Oufella.Ce réservoir distribuait le précieux liquide à tout le village et desservait quelques fontaines publiques.
Plus bas encore, on trouvait le magasin de Léonce Gross et de son épouse. Il fut le premier quincaillier à venir s’installer chez nous. Le couple avait pris pour aide Medjani Larbi. Gross était aussi propriétaire d’une parcelle de terrain plantée d’oliviers, et possaidait en outre une huilerie. Durant les campagnes des olives, des figues et des caroubes, il rajoutait à son activité
habituelle l’achat et la vente de ces produits de la terre. Son épouse eut une conduite des plus néfastes pendant la guerre de libération. Sa fille était mariée à un officier de l’armée française en poste à Seddouk.
Après l’indépendance du pays, il restera le seul Français au village pendant une longue période, avant de quitter définitivement l’Algérie. Il avait tenté, lors de diverses élections municipales, de ravir le poste de maire à M.Caupert, sans succès. Il en était resté une animosité flagrante entre ces deux personnages.
En face du magasin des Gross, était construit le dispensaire municipal, géré par M. Djaadène, puis par M. Bensikhaled Abdelmalek, auxiliaire médical.
Cet établissement recevait, en majorité, des patients musulmans. À côté de ce dispensaire, M. Hammad Bezza avait un magasin d’habillement.
En descendant toujours vers le bas, on pouvait s’arrêter à la mercerie de Medjani Belkacem. Ce
magasin offrait un grand choix de tissus. Diverses étoffes y étaient disponibles, y compris des matières provenant du Moyen-Orient. Lorsque vous rentriez chez lui, pour une raison ou une autre, vous en sortiez toujours avec un morceau de tissu sous le bras.
M. Medjani Belkacem était un homme pieux et respectueux, habillé toujours à la manière
traditionnelle. Il savait attirer une clientèle toujours avide de nouveauté, avec une façon très personnelle de vous présenter sa marchandise. Il survivra à la guerre de libération, et mourra quelques années après l’indépendance.

En face de cette mercerie se trouvait l’épicerie de Berkani Salah. La clientèle de cette épicerie
bien achalandée venait surtout de la campagne, des villages environnants. Entre cet épicier et ses clients s’était installée une confiance réciproque. Il faisait crédit à ceux qui ne disposaient pas de moyens pour payer les marchandises qu’ils achetaient chez lui, et, parfois, de nombreux paysans déposaient chez lui leurs économies en toute quiétude. H avait consacré toute sa vie au négoce. Sa mort suscita une grande compassion chez ses clients et amis.
Sur le même côté de la rue, en face aussi de M.Medjani, M. et Mme Marius géraient la première
pompe à essence de Seddouk. Cette « pompe Shell » fonctionnait manuellement, d’ailleurs pour très peu de véhicules, à l’époque. Les Marius géraient, parallèlement, une épicerie et une boulangerie. À la mort du vieux Marius, la veuve resta seule et transforma son commerce en débit de boissons alcoolisées, activité plus lucrative que toute autre.
Une pause, ici, est nécessaire, pour faire le portrait du « personnage » de Madame Marius, « la dame de fer du village». Plus populaire que n’importe quel Seddoukois et Seddoukoise, elle maniait la langue kabyle mieux que nous tous et se disait « kabyle » à part entière. Elle avait trois filles, mariées en France, mais elle ne pensait à elles que rarement. Celles-ci, après l’indépendance avaient tenté de persuader leur mère d’aller vivre avec elles. Mais, après un court
séjour, Mme Marius revint à Seddouk. Aux gens qui lui en demandaient la raison, elle répondait sans détour : « Moi, je suis Kabyle et je veux mourir ici, au milieu des miens. » Elle ne changea pas d’avis, elle resta à Seddouk, où elle avait résisté, parfois seule, aux injonctions des maires, qui tentaient de la dissuader de vendre d’alcool. Elle les renvoyait énergiquement. Les habitants de Seddouk l’adoptèrent pour sa position de principe. Après l’indépendance, elle vécut longtemps
parmi nous. Elle est morte à Seddouk, comme elle l’avait souhaité. Le seul problème qui se posa, le jour de son décès, c’était l’absence d’un curé pour le service funéraire. A cause de la dégradation avancée du cimetière européen, elle fut enterrée au cimetière de Bejaïa. Elle y repose encore.
La « légende de Madame Marius » méritait d’être racontée, car cette personne n’était pas la seule à vouloir rester vivre et mourir en Algérie. Je connais, dans la région de Sétif, de nombreux colons qui aidèrent matériellement notre révolution. La dépouille de l’un d’eux, décédé en France, fut ramenée par sa famille, pour être inhumée au cimetière de Sétif, selon les dernières volontés du défunt.
J’ai présenté, au début de ce récit, mon ancien instituteur, M. Cottet, qui avait quitté l’Algérie à
la fin de la guerre, suite à un attentat de « l’O.A.S » (Organisation Armée Secrète, groupe terroriste de pieds-noirs, créé pour tuer et faire couler le sang de tous ceux qui s’opposaient à leur projet de garder l’Algérie française).
….
Je vais reprendre ici le fil de l’histoire de notre village, Seddouk. La dernière personne citée était
Madame Marius, dont l’« histoire » a donné lieu à une sorte d’ « arrêt sur image ».
A côté de la pompe à essence, les Smaoune possédaient un commerce. Je me rappelle le plus vieux d’entre eux, Da-Rabah, toujours assis sur une natte d’alfa près de la porte. Sa longue moustache, son burnous, son habit kabyle en faisaient un personnage bien singulier, et on
le voyait toujours solitaire. Il se chargeait des achats pour le magasin, qu’il effectuait avec une charrette en bois, et son cheval était toujours attaché devant sa maison. Il descendait souvent à Sidi-Aïch, surtout le mercredi — jour de marché — pour s’approvisionner.
Da Abderrahmane, son fils aîné, tenait l’épicerie et savait comment vanter la marchandise aux clients.Il était grand de taille, avec une moustache toujours bien taillée, portant en permanence une blouse grise. Tout le monde travaillait, dans cette famille. Les affaires étant fructueuses, elle fit ainsi l’acquisition de Plusieurs terrains. La famille Smaoune paya son dû à la guerre : leur fils Mansour est mort dignement devant ses assassins, dans la nuit du cinq juillet 1957. Il fait
partie des sept martyrs assassinés dans la même rue.
Rachid Smaoune est connu pour sa participation active dans la fédération de France du F.L.N. Il

est mort il y a quelques années ( paix à son âme).
Faisant face aux Smaoune, les frères Boudraâ avaient ouvert une épicerie et une pompe à essence. Ils se relayaient dans le magasin et achetaient aux paysans le produit de leur récolte. Devant le magasin, il y avait toujours quelques vieillards autour de Da-Rabia pour
commenter les événements de la journée. La famille Boudraâ est une famille de révolutionnaires. Le chahid Boudraâ Malek, Ahmimi, était chef d’une wilaya de la fédération du F.L.N., et Boudraâ M’hand, un membre actif dans les rangs des militants.
M. Kournane Abdelkader, marchand ambulant, tenait, juste devant les Boudraâ, un étal de fruits et légumes. Juste en face, un personnage important, Si-Boudiba Bezza, écrivain public, gérait une boutique avec son fils Larbi. Si-Bezza, homme cultivé, ancien facteur des à Abdelbèque, dans la région de Sétif, aimait raconter son passage dans cette ville. Homme prévoyant et honnête, il avait acquis la confiance des petites gens, qui s’adressaient à lui pour régler leurs
problèmes. Il était dépositaire des mandats et du courrier des villageois. Je me souviens de ses visites quotidiennes à la mairie de Seddouk pour retirer des pièces d’état civil, à la place de nombreux paysans qui lui demandaient ce service. Il aimait répéter à Tavier, secrétaire général de la mairie, ce dicton :
« L’homme cherche tant dans la nature, qu’un de ces jours, c’est elle qui parlera ». À l’époque, je n’avais rien compris à ces « prévisions », formulées par un simple mortel. Maintenant, je comprends tout du sens de ces prédictions, car la nature a effectivement bien changé depuis. Si Larbi, le fils, qui venait de quitter la Médersa, se reconvertit, dans le même local, dans la vente de céréales. Il fut l’un des militants du F.L.N de Seddouk, et fit partie de la première cellule des moussebline de son village, Seddouk-Oufella. Il devint plus tard officier de l’A.L.N. Il est tombé héroïquement au champs d’honneur du côté de Makouda. L’orphelin qu’il a laissé lui ressemble énormément.
Dans le magasin de Si Bezza, en plus des céréales et des papiers, s’entassaient de nombreux sacs contenant divers échantillons de minerais, provenant des mines de la région. Si Bezza espérait la remise en service des mines d’Achtoug et de Gueldamane, car elles contenaient beaucoup de fer et de cuivre.
Le commerce des céréales était, pour son fils Larbi, beaucoup plus une couverture pour ses activités politiques.
Tous les soirs, en compagnie de M’Sili Lahlou, propriétaire d’une boucherie voisine, et Kournane
Abdelkader, il remontait vers les villages d’en haut. Quand j’ai commencé à travailler à la mairie, je faisais partie du groupe, à la descente comme à la montée. Nos discussions se rapportaient aux événements de l’heure. Un des sujets de distraction était le mariage du prince Rainier de Monaco avec Grace Kelly, et la conversation était souvent animée par Da Lahlou M’Sili.
Un peu plus bas, Si-Madani Bencheikh avait aussi sa boutique de commerce multiple. Son burnous, sa gandourah blanche et son turban, le« guennoure »,lui donnaient l’allure d’un vrai monarque. Homme pieux et respecté de la population, il céda toutes ses
activités à son fils Si-Ahmimi, un bon vivant, qui avait le sens des affaires. Il fut l’un des premiers citoyens de Seddouk à posséder une voiture et à monter une usine de traitement de figues avec deux Français, Lile et Bekkarel, de Tazmalt. Les boîtes d’emballage portaient
le logo « B.B.L. » : Bencheikh Bekkarel – Lile.
Si-Ahmimi, que j’ai connu très jeune, a gardé une amitié sincère avec toute ma famille, et en particulier avec mon père et moi-même. Ces bonnes relations continuèrent pendant la guerre. Lorsque j’étais dans la région de Sétif, dans les maquis, et que lui—même avait fui la répression à Seddouk pour se réfugier avec sa famille là-bas, nous reprîmes des contacts réguliers.
Il avait partagé sa cellule, dans les camps de concentration de Béjaïa (D.O.P), avec mon père et
Benseghir Seddik. C’est lui qui m’avait raconté les durs moments vécus par mon père durant sa détention.

Je reparlerai de Si Ahmimi quand je relaterai la fin de mon parcours, car il a joué un rôle important durant la période du cessez-le-feu.
En face de Si-Ahmimi Bencheikh, les Belamri, Ouali et Lakhdar faisaient tourner à tour de rôle l’huilerie et la minoterie. Da-Ouali Belamri s’était spécialisé dans la vente de l’huile d’olives, et recevait des commandes de toutes les régions. Il possédait un camion, qu’il remplissait de fûts de cent ou deux cents litres, et avec Da-Bouzid Ikhneche, son chauffeur et compagnon de toujours, ils sillonnaient le pays pour approvisionner ses clients.
Da-Bouzid Ikhneche nous racontait les histoires et les combines auxquelles il était associé. Avant son décès, il me répétait souvent qu’il implorait le pardon de Dieu pour tous les « méfaits » commis avec avec Da-Ouali, qui aimait la belle vie. Il vécut toute son existence dans l’aisance, aussi bien à Seddouk qu’en France, où il avait séjourné un certain temps après l’indépendance. J’aimais bien écouter Da-Bouzid, et tous les « coups fourrés » dont il était complice m’amûsaient. Les deux joyeux compères sont morts, il y a quelque temps. Que Dieu leur pardonne. Leurs
histoires restent, malgré tout, inoubliables.
Les Aït-Khelifa, Hadj Mokhtar, Malek, Nacer, Laâla Bachir étaient propriétaires de presque tout
le quartier situé plus bas que les Bencheikh et les Belamri. J’ai parlé de Hadj Mokhtar au début de ce récit, à propos des souvenirs de ma grand-mère, sa cousine. Il avait la réputation d’être sévère avec ses frères, dont il était l’aîné. Il était maquignon et faisait de bonnes affaires dans ce métier, très lucratif à cette époque-là. Les ânes et les mulets étant les principaux moyens de locomotion et de transport, chaque bête vendue valait son pesant d’or. Malek, le cadet, avait la
responsabilité de l’épicerie et vendait de tout, aidé par ses autres frères. La période des figues, des olives, de la caroube, était vivement appréciée, car ils en tiraient des bénéfices conséquents. Il possédait une huilerie et l’unité la plus importante de conditionnement de figues de la région. Quand il pouvait se faire remplacer par l’un de ses frères au magasin, Da-Malek traversait
la route pour se rendre au café, géré par un de mes oncles, Adj aoud Bachir. Ce café maure, caractéristique avec ses nattes en alfa et ses tables basses, avait sa clientèle attitrée, qui y venait pour la spécialité de ce lieu : les jeux de dominos. Un autre oncle, Larbi Taïba, d’Ighil-N’Djiber, Bachir-Hmana et Da-Malek faisaient partie de cette clientèle. Ils passaient des heures à jouer aux dominos, avalant tout au long de la journée des tasses de thé chaud, parfumé aux clous de girofle
ou à la menthe. De temps en temps, vous entendiez des voix qui s’élevaient c’étaient celles des perdants de la partie de dominos. On m’a raconté que certains mordus en étaient arrivés à vendre leurs bêtes, ou ce qu’ils avaient de plus cher, pour assouvir leur soif du jeu.
Da-Malek était le plus rusé de cette équipe, et il sortait presque toujours victorieux de ces interminables joutes. Il était l’image même de celui qui prenait soin de bien se nourrir, de bien s’habiller, toujours élégant dans son burnous en laine, posé sur une fine gandourah.
Da-Nacer était imposant par la taille et la corpulence. Cet homme sérieux et respectueux n’avait cependant pas assez profité de la vie. Il ne quittait que rarement Seddouk pour s’évader en ville. Il s’occupait de l’usine de figues et du pressoir à huile. Actuellement, il ne reste, de cette propriété chèrement acquise, que des ruines, des pans de murs dénudés. Lorsqu’on passe
devant cette ancienne usine de figues et ces magasins qui regorgeaient de ce fruit typiquement kabyle, l’on se demande, avec regret, où sont passées toutes ces richesses. Un des fils de Da-Nacer, Abdennour, est un martyr de la révolution.
M. Kherbachi Ahmed et ses nombreux enfants, à l’époque arrivés depuis peu de Tansaout, achetèrent une petite propriété à côté de Si-Hmimi Bencheikh. Ils ouvrirent un commerce de gros en alimentation. Les figues faisaient partie des denrées. Les Kherbachi,avec les frères Maâliou Bachir et Mokrane, arrivés un peu plus tard à Seddouk, avaient le monopole sur tous les produits de la vallée de Tansaout, recherchés pour leur qualité.
Si-Ahmed Kherbachi et deux de ses fils, avec d’autres habitants, furent froidement assassinés par
l’armée française, pour l’aide apportée à la révolution. Cet assassinat collectif plongea dans le malheur toute une rue. Je parlerai, dans la troisième partie de mon récit, de cet événement.

L’autre famille des Bencheikh avait de nombreux commerces, situés à l’extrémité de la rue. Si-Md Saïd et ses fils, Si-Abderrahmane, l’aîné, Si-Mouski et Si- Md Tahar, vendaient des figues, des olives, des câpres, des caroubes. Si-Abderrahmane et Si-Md Tahar étaient toujours présents à l’épicerie, qui offrait des produits de très bonne qualité. Les gendarmes et leurs épouses,
installés juste en face, venaient y faire leurs emplettes.
Si-Mouski, le plus solide de la famille, sillonnait le pays pour vendre son huile, avec un camion qu’il chargeait lui-même. Il conduisait avec beaucoup de précautions, et ne fit jamais le moindre accident de toute sa vie. Il a quitté ce monde, à présent ( paix à son âme). Cette famille, pieuse, respectée bien au-delà de la vallée de la Soummam, a fait le sacrifice, pour la patrie, de ses
deux plus jeunes fils : c’est en zone 1 que Bencheikh Madjid et Bencheikh Ali sont tombés en martyrs, les armes à la main.
En face des Bencheikh, un couple d’Européens, M. et Mme Pascale, étaient propriétaires d’une boulangerie. Leur pain, réputé de bonne qualité, attirait une clientèle nombreuse. Plus tard, la boulangerie fut achetée par Koubi Mohand, qui était jusqu’alors transporteur public, avec un vieux car assurant la ligne Seddouk-Béjaïa.

LE DERNIER TÉMOIN, RACHID ADJAOUD, CASBAH. EDITIONS, 2012, 278 P.


Debout de gauche à droite : Mohand oul Hadj, Dr Benabid, Amirouche, Maitre youcef Benabid, Mohand Said Aïssani
Accroupis : Mezai Hamid et Rachid Adjaoud


Une mémoire sans concession
L’ancien combattant participe à l’écriture de l’Histoire
Rencontré lors de sa vente-dédicace à la librairie du Tiers-monde, Rachid Adjaoud, ancien secrétaire de la Wilaya III historique, directeur des hôpitaux durant une trentaine d’années, député à la deuxième législature et membre du Comité central du FLN et l’un des derniers compagnons encore en vie du colonel Amirouche, revient avec son ouvrage (mémoires) le dernier témoin scindé en deux tomes, sur les origines et les méandres de la Révolution algérienne et tout ce qu’elle implique comme sujets sensibles, à l’exemple de ce que recèlent la période 1945-1954, la Seconde Guerre mondiale et comment l’occupant a essayé de juguler le Mouvement national, l’origine des événements du 8 Mai 1945, la région de Seddouk (Béjaïa), la Wilaya III et la région de Sétif, les colonels Amirouche et Si El Haouès, le Congrès de la Soummam, la mort de son confrère Salhi Hocine qui, avec lui, a figuré dans le secrétariat de ce même Congrès.
L’auteur évoquera aussi son enfance dans la Kabylie, les braves martyrs et frères, cheikh El Fodil El Ourtilani, cheikh Laïfa de Sétif, Saïd l’Indochine, Si Mohand Akli Naït Kaâbache, Arezki Laure, le médecin Benabid, des hommes légendaires, selon lui. Acteur et témoin, cet ancien officier de l’ALN ne se dit pas héros de la guerre de Libération nationale, mais proclame l’authenticité de ses documents et l’effort de partager son témoignage poignant avec les nouvelles générations et ce, à travers le rôle qu’il y a joué. L’auteur participe à l’écriture de l’histoire de notre révolution et dévoile certains aspects de la guerre qui sont longtemps demeurés obscurs. Enrichi de documents officiels, des lettres adressées notamment par Si Amirouche au Gpra, cartes, photographies et des fac-similés, qui consolideront l’apport historique de ses témoignages, nourrissant nécessairement l’histoire de l’avant, pendant et après la Guerre d’Algérie.

L’Expression: Qu’évoque le titre de votre ouvrage, Le Dernier témoin?

Rachid Adjaoud: Le Dernier témoin est la seule façon de dire que plus personne ne pourra raconter l’histoire de la colonisation et de la Guerre d’Algérie après moi, plus personne ne pourra raconter comment ont vécu les vieilles générations et parmi elles les témoignages de ma grand-mère qui me livrait déjà sa mémoire, à savoir comment est entrée la colonisation à la commune de Seddouk, et comment elle en est sortie. J’ai vécu le terrorisme aussi et ses menaces, j’ai vécu dans mon plus jeune âge le début de la Révolution et j’assiste encore, parmi les derniers survivants ce qu’est devenue l’Algérie. Le dernier témoin, parce que plus personne ne pourra raconter certains faits après moi à l’exemple des témoignages du docteur Ferri cités dans mon livre, intitulé Médecin en Berbérie. La mémoire également de l’esprit du Mouvement national à l’époque et beaucoup d’autres faits historiques.

Vous parlez dans votre livre de votre enfance à Seddouk, de votre militantisme dès votre jeune âge. Quelles sont les messages essentiels de votre livre?

C’est un livre qui retrace la période où je suis né, soit avant la guerre, afin de partager mes connaissances avec les jeunes lecteurs, ce que nous avons vécu avec le colonialisme, mais surtout les premiers hommes qui ont contribué au déclenchement de la Guerre d’Algérie et dont on parle si peu, si mal ou pas du tout.
Ces premiers hommes qui ont fait germer l’idée de la Révolution et qui sont restés méconnus. Quant à nous, nous avons juste participé. Mais je parle aussi de la colonisation à travers le village de Seddouk. Mais le livre ne parle pas que du passé, mais de nos espoirs sur l’Algérie telle qu’on l’aurait souhaité devenir, de nos rêves aussi. Ce livre relate mon parcours de 1937 à 1955 et le second ouvrage. La Guerre de Libération retrace la lutte armée.

De quelle nature étaient vos rapports avec le colonel Amirouche?

Les rapports que j’entretenais avec le colonel Amirouche, étaient ceux de simple djoundi avec un officier supérieur, mais des relations fraternelles, non pas conjoncturelles, mais bien fraternelles, depuis que je l’ai connu, étant jeune, au Congrès de la Soummam jusqu’à la fin. Et j’ai été extrêmement blessé quand on a voulu porter atteinte à la notoriété et l’intelligence de Si Amirouche.
On ne touche pas aux morts. Comment laisser faire de telles atteintes à la mémoire des hommes braves qui ont tout donné à leur pays. J’ai été au maquis avec le colonel Amirouche depuis 1956 jusqu’à son départ vers la Tunisie. Mais certaines personnes n’acceptent pas l’idée qu’une part importante de la révolution s’est jouée dans la Wilaya III. J’ai des souvenris et un grand respect envers les deux colonels, Amirouche et Si El Haouès qui tombèrent bravement au champ d’honneur.
Par Amine Aït Hadi