Gouverner par le chaos


 
Auteur : Cerise Lucien
Ouvrage : Gouverner par le chaos Ingénierie sociale et mondialisation
Année : 2010

ORDO AB CHAO

Dans un article du 19 novembre 2008 paru dans le
quotidien Libération, le philosophe Giorgio Agamben
récapitulait ainsi les débuts de l’affaire dite «de Tarnac» :
«À l’aube du 11 novembre, 150 policiers, dont la plupart
appartenaient aux brigades antiterroristes, ont encerclé un
village de 350 habitants sur le plateau de Millevaches avant
de pénétrer dans une ferme pour arrêter neuf jeunes gens
(qui avaient repris l’épicerie et essayé de ranimer la vie
culturelle du village). Quatre jours plus tard, les neuf
personnes interpellées ont été déférées devant un juge
antiterroriste et « accusées d’association de malfaiteurs à
visée terroriste ». »
Cagoulés et armés, les policiers et gendarmes ont
rondement mené leur opération, déroulée sous le nez des
journalistes, prévenus à l’avance, et d’une population
locale choquée par la mise en scène intentionnellement
spectaculaire et traumatisante. Âgés de 23 à 34 ans, les
neuf individus arrêtés dans leur sommeil se retrouvaient
mis en examen par le ministère de l’Intérieur pour avoir
pris part à des sabotages de lignes de trains de la SNCF.
Un ouvrage politique, intitulé L’Insurrection qui vient,
rédigé par un « Comité invisible >> anonyme mais attribué
à ce groupe, sert de pièce à conviction aux policiers. On
peut y lire des appels à la désobéissance civile et au
sabotage des instruments du pouvoir, ce qui rattache ce

texte à la mouvance qualifiée d’ultra-gauche, laquelle
serait grandement susceptible de passer à l’acte, toujours
selon le ministère. Mais en dehors de ces suppositions, le
dossier reste vide et les preuves matérielles ne se
bousculent pas pour rendre l’accusation crédible. Une
dizaine d’autres jeunes gens soupçonnés d’être liés à ce
groupe ont été arrêtés le même jour ailleurs sur le
territoire, mais rapidement relâchés, faute d’éléments à
charge. Très vite, un autre comité, de soutien celui-là, se
met en place, composé de proches des accusés, famille,
amis, voisins, ainsi que d’intellectuels et de journalistes
sympathisants. L’accusation un peu rapide de terrorisme
et la détention sans preuve qui se prolonge pourtant pour
plusieurs personnes ont scandalisé pas mal de monde,
bien au-delà des milieux militants d’extrême gauche.
D’autres collectifs de soutien poussent un peu partout en
France et même à l’étranger ; des cônférences, des
concerts et des manifestations sont organisés sur le mot
d’ordre : « Sabotons l’an ti terrorisme ! »
Le samedi 31 janvier 2009, une de ces manifestations
serpentait dans les rues de Paris à travers les se et
14e arrondissements. Une population hétérogène s’était au
préalable rassemblée sur la place Edmond-Rostand, point
de départ du défilé, entre les grilles vernies du jardin du
Luxembourg et les colonnes du Panthéon au bout de la rue
Soufflot. Le cortège se mit en branle en début d’après-midi
et descendit vers le sud en direction de la prison de la
Santé, où était encore embastillé Julien Coupat, l’un des
neuf inculpés, présenté dans les médias comme le chef du
groupe. Tout au long du parcours, des cordons de CRS
bloquent l’accès aux rues perpendiculaires et canalisent le
cortège dans une sorte de souricière dont le but est
d’empêcher que l’on puisse s’approcher en nombre de la
maison d’arrêt. Stoppés sur le boulevard Arago et se
rendant compte trop tard de la manigance, des manifestants
se mettent à envoyer des projectiles et à tirer

horizontalement des feux d’artifice sur les CRS; lesquels,
protégés derrière leurs boucliers et leurs camions grillagés,
ne risquent de toute façon pas grand-chose … La manifestation
se dissout en une trentaine de minutes, laissant
derrière elle une ambiance d’émeute urbaine avortée ainsi
que des panneaux publicitaires démolis. Pendant tout le
défilé, le camion sono d’où bourdonne de la musique
arbore une parodie de slogan peinte sur son flanc :
« Al-Qaïda. Oui, c’est possible ! » De nombreuses personnes
se sont munies de pancartes artisanales qui déclarent en
substance« Nous sommes tous des terroristes!» Des petits
masques blancs, comme ceux du mouvement des
stagiaires, sont distribués, sur lesquels on a écrit le mot
TERRORISTE au marqueur. Bref, tout le monde réclame le
statut de terroriste. Situation qui nous fait irrésistiblement
penser à la dernière séquence de V pour Vendetta, quand le
peuple descend dans la rue pour prendre d’assaut le
Parlement, chaque visage dissimulé derrière un masque
identique à celui de l’homme le plus recherché du pays, un
justicier à la Robin des Bois présenté dans les médias
comme … un terroriste.
Le fil conducteur de la suite des événements restera
pour la postérité ce qu’il est effectivement convenu
d’appeler une «bouffée délirante)) de la justice française,
condamnée à la fuite en avant pour ne pas perdre la face.
Après des mois d’investigations, le dossier à charge est
toujours aussi vide. Aucune preuve, rien, le néant. En dépit
de cela, les mesures de détention et de contrôle policier
s’empilant les unes par-dessus les autres sans aucun
principe de réalité, une bonne vingtaine de personnes ont
dû subir également de la garde à vue, et un dixième larron
fut mis en examen pour avoir eu le malheur d’être
sympathisant de ces dangereux épiciers. Alors pourquoi ?
Avec un petit clin d’oeil, il est aujourd’hui permis de se
demander : de quoi l’affaire de Tarnac est-elle le nom?
Certes, des intérêts carriéristes particuliers ont probablement joué,

quand des services du Renseignement ont eu
besoin de s’inventer des ennemis pour ne pas disparaître
dans des restructurations fatales, ou quand un conseiller en
criminologie de l’Élysée s’est mis à voir des terroristes
partout pour faire plaisir à l’un de ses premiers employeurs,
la mairie de New York. Mais au-delà de ces petites
tractations véreuses, cette histoire nous semble être le
révélateur d’une véritable mutation du champ politique.
On pourrait dire qu’apparemment il n’y a rien de neuf
sous le soleil. L’anthropologie nous a appris que, de tout
temps, le pouvoir a dû s’appuyer sur le mensonge et les
boucs émissaires pour asseoir son emprise. Mais les
stratégies mensongères de l’ordre ancien présentaient
malgré tout au moins un avantage, celui d’offrir en plus à
la majorité dominée un espace de stabilité sociale et
psychique. Le chaos était l’ennemi de l’ordre. Au XXe siècle,
de nouvelles formes de contrôle social sont apparues, que
l’on peut rassembler sous le concept d’ingénierie sociale,
et dont l’objet est non seulement de déréaliser la
sphère publique, comme par le passé, mais en outre de
déstructurer intentionnellement le corps social et le
psychisme individuel dans les classes populaires. Aujourd’hui,
le chaos est l’instrument de l’ordre.
Ce nouvel ordre postmoderne, mondialisé, globalisé,
résulte dès lors d’une alliance entre le mensonge, plus que
jamais au coeur du système, et un certain nombre de
techniques de déconstruction programmée des équilibres
socioculturels. Le « pompier pyromane » est le nom de l’une
de ces méthodes de marketing politique, qui consiste, par
exemple, à créer en amont de l’insécurité pour créer en aval
une « demande » de sécurité et y répondre par une « offre »
sécuritaire. L’antiterrorisme, comme mode de gouvernement
reposant sur la diffusion d’une peur inductrice de
soumission dans les couches populaires, a donc absolument
besoin de terroristes, réels ou fictifs. Il faut dès lors les créer
par l’entretien de conditions sociologiques favorables à leur

émergence, ou, à défaut, de manière totalement imaginaire.
Les vrais terroristes, les plus dangereux, sont ainsi ceux qui
occupent le pouvoir et qui, depuis des décennies, travaillent
à ce que nos banlieues et quartiers difficiles explosent, de
sorte à maintenir sous pression le bon peuple et à le pousser
« librement» dans les bras d’une réponse politique répressive
d’ampleur totalitaire. Des flics déguisés en « Black
Blocks » ou en « racailles » complètent le tableau en venant
grossir les troupes des casseurs de manifestations. Mais
chut, personne ne doit le savoir et tous doivent trembler
devant les «bandes », les «barbus» et l’ultra-gauche, sortes
d’épouvantails sur lesquels le système est entièrement fondé
et sans lesquels il s’effondrerait rapidement. Pour résumer,
la SNCF a mille fois plus à redouter de ceux qui sont en train
de la privatiser que des saboteurs de caténaires.
Notre objet d’étude est cette involution méthodique et
planifiée dont l’analyse fut inaugurée dans l’ouvrage
insurrectionnel déjà cité. Ce qui est arrivé à celles et ceux
qui se sont associés de trop près à ce texte ne fait qu’en
confirmer le constat. L’idéal politique, exposé dans le tract
Mise au point distribué lors d’une manifestation hivernale,
est ici réaffirmé au moins dans la perspective de
«collectiviser» l’accusation, de l’étendre au maximum de
sorte à la rendre ingérable par le pouvoir, sauf à ce qu’il
révèle ses vraies intentions, à savoir l’incarcération de la
population entière pour délit d’opinion, révélant par là
même sa vraie nature. Par solidarité avec ces camarades
qui mènent un combat légitime, sans forcément partager
l’ensemble de leurs options tant théoriques que pratiques,
nous décidons néanmoins de mutualiser l’accusation qui
pèse sur eux. Oui, nous sommes aussi le Comité invisible,
et oui, nous continuons à penser et à écrire pour dire qu’il y
a« un ordre à faire tomber». Détruire pour régner, telle est
la devise de ce Nouvel Ordre mondial fondé sur le chaos et
qu’il nous faut renverser. Détruire ceux qui détruisent pour
régner relève donc à ce stade de la simple légitime défense.

POLITIQUE ET MASSIFICATION

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