AFRIQUE : L’HISTOIRE À L’ENDROIT


 

Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : Afrique, l’histoire à l’endroit
Année : 1989

INTRODUCTION
Depuis quelques années, l’histoire de l’Afrique s’est transformée
en acte d’accusation. La mainmise du tiers-mondisme sur les
études africaines explique en grande partie l’essor de ce qui est
devenu une contre-histoire. La contester entraîne la mise au ban
immédiate de la communauté scientifique puisque ses propagandistes,
en France et dans une moindre mesure ailleurs, contrôlent
largement les revues africanistes, les instituts et les départements
universitaires qui se consacrent à l’étude de ce continent.
Ce livre est le résultat de bientôt vingt années de fréquentation
de l’ Afrique, des Africains et des africanistes. Il a longuement
mûri. Ce n’est pas sur une impulsion que l’on s’attaque à la
désinformation historique à l’échelle d’un continent. Les thèmes
qui ont été choisis – parmi de nombreux autres – permettent de
mesurer la largeur du fossé séparant la connaissance objective des a
priori idéologiques.

1
L’HISTOIRE DE L’AFRIQUE
ENTRE LA SCIENCE ET L’INCANTATION

suite…

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Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : God bless AfricaContre la mort programmée du continent noir
Année : 2003

Si tu ne sais pas où tu vas,
retourne-toi et regarde d’où tu viens.

Proverbe sénégalais

Introduction
État des lieux d’une Afrique sinistrée
Vue des rives de l’Europe ou de l’Amérique du
Nord, l’Afrique noire – c’est-à-dire celle qui commence
aux limites sud du désert du Sahara- est une
terre dévastée, abandonnée à ses famines, ses guerres,
ses épidémies, ses désastres politiques, économiques
et sociaux.
Cette vision est réductrice, car l’Afrique en tant
qu’objet géographique est composée d’une myriade
de réalités aussi éloignées les unes des autres que les
Balkans le sont de la Suède, tant par les langues que
par les habitudes sociétales. Les situations locales
sont contrastées et souvent très différentes. Difficile
de comparer les pays enclavés et les pays à façade
maritime, les pays producteurs de pétrole et les pays
agricoles, ceux qui ont réussi à diversifier leurs productions
et ceux qui ne dépendent que d’un ou deux
produits et dont les économies sont suspendues aux
variations des cours mondiaux. Néanmoins, cette
vision tragique, malheureusement, n’en reste pas
moins globalement vraie …

Dans les années 1950, le monde en perdition était
l’Asie. Elle subissait d’épouvantables famines et
connaissait de sanglants soubresauts : la guerre
civile chinoise, le schisme inde-pakistanais, les conflits
de Corée et d’Indochine, la question du Bangladesh,
etc., tandis que le continent noir connaissait la paix,
qu’ il était localement en voie d’industrialisation, que
son développement avançait à pas de géant. Mais
voilà, c’était le « temps des colonies », de l’ impérialisme
blanc.
Or, l’Asie d’aujourd’hui semble s’être extirpée du
gouffre tandis que l’Afrique y a dégringolé.
Contrairement à ce qui s’est passé en Asie, le niveau
de vie africain n’a cessé de baisser pendant le demi-siècle
qui vient de s’écouler. Le pourcentage de la
population africaine vivant au-dessous du «seuil de
pauvreté » établi par l’ONU – c’est-à-dire, par personne,
un dollar par jour ou moins – était de 47 % en
2002. Le chiffre n’ayant pas changé depuis les années
1990, on pourrait se « rassurer » de cette stabilité. Sauf
qu’en termes de conséquences humaines, cette stabilité
signifie que, compte tenu de l’essor démographique, le
nombre des déshérités a considérablement augmenté.
Dans son rapport 2002, le Programme des Nations
Unies pour le développement (PNUD) indique même
que l’Afrique sud-saharienne s’est appauvrie de 5 %
par rapport à 1990.
Nous reviendrons plus longuement sur les conflits
africains et leurs racines. Pour l’ instant, bornons-nous
à un douloureux constat : entre crises nationales et
régionales, l’Afrique est à feu et à sang. L’actuel séisme
ivoirien, qui implique des États au-delà de ses frontières
(Guinée, Liberia, Burkina Faso), ne doit pas nous

faire oublier les autres conflits du continent. Les guerres,
civiles et/ ou transfrontalières, du « bloc » Kongo1,
qui ne se sont pas résolues, dépassent le cadre de la
République démocratique du Congo (ROC).
Le génocide dans la zone des grands lacs
(Ouganda, Burundi, Rwanda) n’a pas mis un terme
aux affrontements dans cette région. La Corne de
l’Afrique (Sud-Soudan, Éthiopie, Érythrée, Djibouti et
Somalie) a été laissée à elle-même après le désastre de
l’opération américaine Restore hope, même en direct sur
CNN. Le couronnement d’un nouveau roi au Maroc n’a
pas résolu le très profond différend avec l’Algérie sur
la question du Sahara occidental, et même l’ancienne
tension hispano-marocaine au sujet de Ceuta et Melilla
s’est ravivée.
Si les crises africaines sont multiples, présentant
notamment des différences régionales importantes,
elles apparaissent souvent comme des tragédies
humanitaires et alimentaires qui découlent d’une
démographie déséquilibrée, pour ne pas dire suicidaire,
avec pour conséquence l’ irréversible
destruction du milieu, pourtant principal générateur
de nourriture.
Un exemple? Huit Africains sur dix mangent
une cuisine faite au feu de bois ou de charbon de
bois, et 85% du bois coupé sur le continent n’est destiné
qu’à la cuisson des aliments. Moins de 10 % des
coupes concernent cette importante source de devises
qu’est l’exploitation forestière destinée à l’exportation.


1. Les noms de clans, ethnies, tribus font l’objet d’une indexation en fin de
volume.


Le reste est utilisé à la construction locale. La grande
nouveauté qu’est la surpopulation n’est donc absolument
pas intégrée aux schémas comportementaux qui
fonctionnent encore selon les critères des sociétés traditionnelles,
antérieures à la colonisation, dans
lesquelles les Africains prélevaient sur un milieu aux
ressources inépuisables. Ce n’est plus le cas ! Sur le terrain,
d’une année sur l’autre, la désertification sud saharienne
et l’appauvrissement des forêts équatoriales
sont visibles à l’oeil nu, sans avoir à recourir à un
quelconque instrument de mesure …
Aujourd’hui, résultat heureux des révolutions
introduites par la médecine « coloniale» puis
«impérialiste», la population africaine augmente
d’environ 3 % par an en moyenne, alors que dans le
même temps les ressources agricoles ne progressent
que de 1% seulement. Encore fa ut-il saisir que ce taux
de 3 % entraîne … un doublement de la population
tous les vingt ans ! Dans ces conditions, impossible
pour les États d’assurer le minimum vital à ces masses
humaines. Que l’on y songe: en 1970, deux cents
millions d’ Africains n’avaient pas accès à l’électricité;
en 2002, ils étaient cinq cents millions. Et pourtant, en
trente ans, des dizaines de milliers de kilomètres de
lignes ont été tirées et reliées à des centrales électrogènes.
En somme, les naissances vont plus vite que les
infrastructures.
Ce fa it indéniable est dramatiquement illustré
par la question des ressources alimentaires. Entre
1960 et aujourd’hui, les productions agricoles
africaines ont progressé de 45 %. Un résultat remarquable,
même s’ il a été davantage obtenu par la mise

en culture de terres nouvelles que par l’amélioration
des techniques. Mais, au même moment, la population
augmentait de plus de … 110 % ! La situation alimentaire
est donc sans issue.
En 1960, l’Afrique était autosuffisante et exportait
des aliments. En 1980, elle en importait 11 millions de
tonnes. En 1995, c’est de 45 millions de tonnes dont
elle avait besoin. Et en 2002, trente pays africains connaissaient
une crise alimentaire permanente. Une
dizaine d’entre eux, en Afrique australe et orientale
notamment, étaient au bord de la famine. Au total,
bon an mal an, entre cent cinquante et deux cents millions
d’Africains sont sous-alimentés et plusieurs
dizaines de millions ne survivent que grâce à l’aide
alimentaire internationale.
Le continent a-t-il au moins un rôle économique ?
La réponse est, hélas! clairement négative. La situation
changerait peut-être si d’importantes réformes étaient
entreprises, mais dans l’immédiat, il est vain de parier
sur un démarrage économique au sud du Sahara.
La grande nouveauté de la décennie 1990 fut la
fin de la rivalité entre les blocs Est et Ouest qui marque,
selon l’ historien anglais Eric Hobsbawm 1, la fin
du « court xx~ siècle». Une fin qui a encore davantage
enfoncé le continent dans le néant. Comme la route
du Cap- celui de Bonne-Espérance, à la pointe sud
du continent – n’est plus menacée par les sous-marins
soviétiques et que le contrôle des gisements
minéraux de l’Afrique centrale et australe n’est plus


1. E. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes, Londres 1995. Complexe 1999 pour
l’édition française.


nécessaire aux économies occidentales, l’Afrique a
cessé d’être un enjeu stratégique et économique, et
ceux qui la courtisaient hier s’en détournent aujourd’hui.
Le Produit national brut (PNB) de tout le continent
africain, Afrique du Nord incluse et République sud Africaine
exclue 1, est équivalent à celui de l’Espagne :
ce qui représente à peine 1 % du PNB mondial. Quant
à la France, avec ses soixante millions d’habitants, son
PNB est trois fois supérieur à celui de l’Afrique et de
ses sept cents millions d’habitants.
En 2001, la moitié de toutes les exportations
africaines étaient constituées par le pétrole produit
par onze des pays de la zone. Autant dire que les
quarante autres n’ont pour ainsi dire pas d’existence
économique. Et de fait, 75% du Produit intérieur brut
(PIB) du continent est réalisé par neuf pays qui sont,
par ordre alphabétique: l’Algérie, le Cameroun, la
Côte-d’ Ivoire, l’Égypte, la Libye, le Maroc, le Nigeria,
la République sud-Africaine et la Tunisie.
La part africaine dans les échanges mondiaux ne
cesse de baisser: 5,9 % en 1980, 2,3 % en 1996 et 2 %
en 2002. De plus, ces chiffres se rapportent à l’ensemble
du continent, et 58% des échanges concernent
l’Afrique septentrionale (l’Égypte, le Maroc, l’Algérie
et la Tunisie) et australe (la République sud Africaine).
Les quarante-huit autres pays africains,
en comprenant l’île Maurice et les pays producteurs
de pétrole du golfe de Guinée, pèsent donc moins de
1 % de tout le commerce mondial !


1. Son économie n’est en rien comparable au reste du continent.


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