l’Afrique en slip


  Photo de Hervé Ryssen
Auteurs : Ryssen Hervé – Poussin Alexandre – Poussin Sonia
Ouvrage : L’Afrique en slip Images de l’Afrique post-coloniale -Africa Trek- Recopie de certains passages éloquents de ce livre (les titres de chapitres sont de nous), afin que chacun puisse se faire une idée de ce que peut être l’Afrique.
Année : 2013

Mercredi, 2 juin 2010 — Notre ami Robert Laffont, a réalisé son « grand saut » vers l’inconnu la semaine dernière. En 1995 Il nous avait reçus Sylvain et moi dans son petit bureau de la rue des canettes, avec son plafond peint en bleu ciel, et s’était enthousiasmé aux récits rocambolesques de notre tour du monde à bicyclette. Il sortait de son expérience aux frontières de la mort et venait de lancer sa collection « aider la vie ». Il prit son téléphone et demanda au directeur de l’époque Bernard Fixot de nous donner notre chance. C’est ainsi que naquit ma vocation d’écrivain-voyageur. Depuis nous passions tous les étés quelques jours de vacances ensemble à partager des preuves de la magie de la vie. Le jour de sa mort nous étions dans le Sinaï, et ce soir là, sans savoir qu`il s`était éteint deux heures plus tôt, alors que nous étions tous rassemblés autour du feu, mon intention de prière alla vers lui, afin qu’il soit accueilli dans la lumière. Alors que nous entonnions l’antienne collective qui alterne les intentions personnelles : « Viens esprit de sainteté, vient esprit de lumière, viens esprit de feu, viens nous embraser ! », les braises qui étaient dormantes, s’enflammèrent soudain sur ce dernier mot, et tous furent saisis et amusés par cette coïncidence magique.
Merci Robert d’avoir allumé la flamme de ma vocation. Merci de continuer longtemps à souffler doucement sur les braises. Toutes nos pensées vont bien sur vers sa femme Hélène.

Le 1er janvier 2001, Alexandre Poussin et son épouse Sonia commencèrent
leur long périple à travers l’Afrique. Ils avaient en
effet décidé de traverser – à pied – tout le continent, du Sud au Nord, en
partant du Cap de Bonne-Espérance, en Afrique du Sud. Pendant trois
ans, sur plus de 14 000 kilomètres, seuls, sans sponsor ni logistique, ils
ont traversé tous les pays de l’Afrique de l’Est, jusqu’en Égypte – “ dans
les pas de l’Homme ” – avant de terminer leur voyage au lac de Tibériade,
là où, selon les géographes, se termine la grande fracture du Rift africain.
Le récit de leurs aventures a été publié sous le titre Africa Trek, en deux
volumes, et a connu un important succès de librairie, avec plus de 130 000
exemplaires vendus.
Alexandre et Sonia Poussin ont été accueillis, nourris et hébergés
quasi quotidiennement par de bonnes âmes, de toutes races, de toutes
cultures, de toutes religions. Ils en sont sortis amoureux de l’Afrique.
Mais leur livre, Africa Trek, montre aussi crûment certaines réalités que
l’on ne voit jamais dans les documentaires qui passent à la télévision et
qui ne sont jamais évoquées par les militants “ tiers-mondistes ”, toujours
prompts à accuser les autres des malheurs du continent.
Nous avons donc décidé de recopier certains passages éloquents de
ce livre (les titres de chapitres sont de nous), afin que chacun puisse se
faire une idée de ce que peut être l’Afrique, observée de près ; loin, donc,
très loin du discours venimeux des intellectuels cosmopolites.
Hervé Ryssen

La nouvelle Afrique du Sud antiraciste
Afrique du Sud, au 63ème jour de marche. Alexandre et Sonia
sont prévenus par un fermier : “ Vous entrez dans des régions où il n’y a
ni justice, ni police. Tout peut arriver. Il y a quelques années, trois types
ont tué mon cousin d’une balle dans la tête sous mes yeux. On venait de
les surprendre en train de violer sa fiancée… Beaucoup de fermes isolées
se font attaquer : nous sommes des proies faciles. Depuis, j’ai toujours sur
moi un petit Beretta. ”
Ce fermier n’a pourtant rien d’un militant radical : “ Nous avons été
les premiers à crier de joie quand Vervoed a été assassiné au Parlement
par un Grec (1)… Vous imaginiez en Europe que nous étions tous racistes
? Même si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu l’être. Quand
nous étions injustes et que nous nous comportions mal avec nos gens,
nous nous réveillions avec la moitié de notre cheptel décapité… Pendant
l’apartheid, nous nous occupions de nos employés, nous leur procurions
des habits, nous les emmenions chez le médecin, nous nous occupions de
leurs écoles, nous les logions, chaque année, nous les emmenions au bord
de la mer. C’était très paternaliste, mais tout le monde était content. Pas
de criminalité ou de problème de violence et de racisme, tout le monde
vivait heureux sur la ferme. Aujourd’hui, ils n’ont plus rien… Est-ce que
vous voudriez aller vous entasser dans ces horribles cases alignées hors
des villes, ces nouveaux ghettos que le gouvernement leur construit sans
leur donner le moindre espoir de travail ?… Quant à moi, je ne peux pas
quitter cette ferme. Dès que je m’en vais, il y a un drame : on est cambriolé
par les ouvriers des voisins, ils s’entretuent. La semaine dernière, nous
sommes partis un vendredi soir pour un mariage à Grahamstown, et au
retour, une de mes ouvrières avait défoncé le crâne de son mari avec une
brique. C’est pas de l’idéologie, ça, c’est du réel ! Et qui a fait cinq heures
de route pour le conduire à l’hôpital de Port Elizabeth ? Qui a payé l’opération
? Qu’est-ce que je vais raconter à mon assureur ? Qu’il est tombé
du tracteur ? Si je ne fais pas ça, ils vont tous témoigner et dire que c’est


1 — L’idéologue et inspirateur de l’apartheid, le régime de séparation des
Noirs et des Blancs qui a eu cours jusqu’en 1992.


moi qui ai donné le coup de brique. Qui va-t-on croire ? Depuis, mon
gars est en arrêt de travail, mais sa femme est quand même venue chercher
son salaire. Je vous le dis, nous marchons sur des oeufs ici, et qu’on ne
vienne pas nous dire que nous sommes racistes, ce sont des grands mots
des gens de la ville. Moi, j’ai été élevé avec ces gens, nourri au sein de ma
nounou, j’ai appris le xhosa avant l’anglais, je fais davantage partie de leur
famille que de celle des donneurs de leçons qui se gargarise d’antiracisme
mais qui sont verts quand leur fille épouse un Noir. ”

Une bonne récolte
Dans la ferme suivante, vingt kilomètres plus loin, Alexandre et Sonia
entendent ce discours, de la part d’un fermier lui aussi anti-apartheid :
“ Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée l’année dernière :
depuis la fin de l’apartheid, nous avons eu le droit d’aller à nouveau dans
les bantoustans, notamment dans le Transkei, même si c’est extrêmement
dangereux. C’est une terre agricole très riche, qui était très prospère avant
d’avoir été attribuée aux Xhosas. Et pourtant, rien n’en sort aujourd’hui.
Il y a deux ans, notre syndicat de fermiers y est retourné bénévolement
afin de proposer des conseils et des techniques aux fermiers locaux. Nous
avons été reçus comme des sauveurs, ils n’avaient jamais vu le moindre
représentant du ministère de l’Agriculture ! Nous avons mis ensemble
un projet au point : nous leur avons donné gratuitement de l’engrais pour
un an ; nous avons ensemencé en leur apprenant comment procéder et
on s’est entendus sur le fait qu’en cas de bons résultats, l’année suivante,
ils nous achèteraient de l’engrais avec une petite partie du fruit de leur
récolte. Tout s’est bien passé ; est arrivé le temps des moissons, la récolte
a été mirifique. Nous avons fêté ça comme ils savent si bien le faire ! Je
vous montrerai des photos. L’année d’après, nous avons attendu, attendu :
la commande d’engrais ne venait pas… Inquiets, nous sommes allés les
voir. ( Je vous rappelle qu’il n’y a pas de téléphones là-bas, chaque fois il
fallait six heures de voiture en convoi !) Et nous leur avons demandé ce
qui n’allait pas, s’ils n’étaient pas contents. Savez-vous ce qu’ils nous ont
répondu ? “ Oh si ! très contents ! Mais la récolte était si importante qu’on

n’a pas tout écoulé, il nous en reste pour cette année, pas besoin de planter
! ” Vous voyez que ça va prendre du temps ! Cela nous a coûté cher,
cette petite histoire, mais bon, nous ne regrettons rien. ”

Des barreaux aux fenêtres, c’est mieux
Le 25 mars 2001, après le 1 405ème kilomètre. “ En arrivant à
Flaukraal, un carrefour perdu au-delà de Jamestown, un policier armé
nous arrête : “ Quel diable vous amène dans les parages, Vous ne savez pas
que des commandos mènent une battue dans toute la région ? Un jeune
couple de fermiers vient d’être massacré après les pires tortures. Accrochés
aux toilettes, les yeux arrachés à la petite cuiller, du sang jusqu’au
plafond, et je vous épargne les détails. Vous êtes passés devant chez eux
à Olivierskloof ! ”
Je me souviens du panneau. Nous avions failli aller demander de
l’eau car la maison était visible de la piste ?… Voyant qu’il nous a secoués,
Wilhelm Waagenaar, presque désolé, nous invite chez lui… “ Regardez
mes statistiques : avant 1994, une moyenne de soixante crimes par an sur
mon seul district, depuis, regardez la courbe ! De quatre-vingt-dix à cent
quarante-sept. ” En rentrant, il embrasse sa femme et son nouveau-né, et
va aussitôt tirer les rideaux. Comme toutes les maisons du pays, ils ont dû
récemment équiper les fenêtres de barreaux. Tout en verrouillant les issues,
il explique : “ Je ne peux même pas quitter mon arme de service. On
se cache derrière les rideaux car ils nous tirent la nuit comme des lapins
à travers les vitres. C’est encore arrivé la semaine dernière près de Jamestown …!
à une vieille femme isolée. Regardez comme on est obligé de se barricader
Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais depuis 1991, notre
pays a connu mille cinq cents attaques de fermes qui se sont soldées par
mille huit cents morts, et ça s’intensifie ! Depuis 1998, neuf cent vingt-sept
fermiers [blancs] ont été massacrés : et ils ne font pas de quartier,
tout le monde y passe, les femmes, les enfants, les ouvriers agricoles… Ça
vous en bouche un coin, hein ? On ne vous raconte pas ça dans les journaux,
en Europe. Ça ferait désordre dans cette nouvelle Afrique du Sud
où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !… L’image de la

Rainbow Nation en pâtirait ! Et que neuf cent vingt-sept victimes, c’est
toujours beaucoup moins que les crimes des Noirs entre eux. ”

Discrimination anti-Blancs
108ème jour de marche. Un autre fermier blanc, Wynne, les accueille
: “ Beaucoup de jeunes diplômés ne trouvent plus aussi facilement
de travail car les places sont attribuées d’office à des Noirs qui n’ont pas eu
la chance de faire autant d’études, ou bien certains cadres supérieurs ont
du mal à vivre le fait d’être rétrogradés et remplacés par un bénéficiaire
de l’Affirmative Action moins compétent. Dans d’autres cas, les sociétés
doivent avoir des quotas de Noirs et de Coloreds, ce qui conduit à des
licenciements… Pour ne pas perturber leurs organigrammes ou sécuriser
des postes, beaucoup de boîtes préfèrent payer le salaire du Noir en
question, mais lui demandent de partir en vacances permanentes. ” En
tout cas, “ je n’ai jamais vu un investisseur noir racheter une terre pour y
mettre des fermiers noirs dessus. Il y a plein de beaux messieurs maintenant
dans les villes, avec de belles maisons et des voitures qu’on ne pourra
jamais s’offrir, mais pas un pour acheter une ferme ”, alors “ qu’il y a trente-cinq
fermes à vendre dans le district. ”

Attaché tout nu à un radiateur
4 juin 2001, 155e jour de marche, 2 472ème kilomètre. Le sport
national, apprend-on, est le vol de voiture à main armé. Plus d’une centaine
de morts par jour.
“ Parfois, l’hospitalité des fermiers est très éprouvante. Et l’on songe
qu’on préférerait planter la tente tranquillement dans la forêt, loin des
carnages et des réalités… Sa maison perdue en plein bois est claquemurées
derrière de hauts grillages. Dans le jardin, deux boerebulls, sorte de
mâtins de Naples mâtinés de mastiffs, sont à cran.
– Je ne me fais pas d’illusions sur leur utilité. Ils sont juste-là pour se
faire tuer avant nous, le temps qu’on sorte les fusils du coffre.
Sur le palier, un petit homme tremblant, les doigts jaunis de nico

tine, nous accueille.
– C’est mon beau-frère, Gerd Klaasen. Ne lui en veuillez-pas, il a
perdu un peu la tête. Il y a six mois, il est resté deux jours attaché tout nu
à un radiateur avec un pistolet sur la tempe !
– Welcome ! Welcome !…
Gerd coupe court à mes divagations.
– Ce n’était pas une vengeance : c’était de la pure barbarie. J’ai payé
pour un crime que je n’ai pas commis. Pendant l’apartheid, je tenais la
seule boucherie de Volksrust dans laquelle il n’y avait qu’une seule caisse
et une seule file d’attente (une loi stipulait que les Blancs et les Noirs
ne pouvaient pas être servis au même comptoir). Je perdais beaucoup
de clients blancs à cause de ça. Mais moi, c’était mes principes : sous la
peau, la viande est rouge chez tout le monde. Là, ils ne voulaient pas
simplement me voler, ils savaient que j’avais ma caisse. Ils m’ont torturé
gratuitement. Introduit des choses là où je pense, battu, uriné dessus. En
partant, le type m’a dit : “ Je ne te tue pas pour que tu vives avec ce souvenir.
” Quand j’ai entendu ma voiture s’en aller, c’était la plus belle musique
de ma vie ! Depuis, j’ai ces pneus qui crissent en permanence dans ma
tête. Le pire, c’est que je lui ai pardonné. Je le plains de vivre avec autant
de haine. ”
Koos Oosthuizen explique à son tour : “ C’est comme ce qui est arrivé
au vieux Scheepert… En 1999, ce vieil ami s’est fait massacrer avec sa
femme dans sa ferme. Le contremaître a dit les avoir entendus crier toute
la nuit comme des cochons. Il était tellement pétrifié qu’il n’a pas bougé !
Le lendemain, il a découvert le carnage. Les vieux étaient écorchés vifs,
Petra violée par les cinq ordures, les ongles arrachés, et j’en passe… Une
vieille dame de soixante-dix ans ! C’est pas monstrueux ?… Elle est belle,
la nouvelle Afrique du Sud ! ”

Hauts barbelés électrifiés
11 juin : “ Nous profitons de notre présence à Johannesbourg pour
nous aventurer dans les ghettos noirs qui entourent la ville. L’ancien
coeur financier tout hérissé de gratte-ciel a été totalement déserté par les

Blancs. L’espace semble avoir été investi par tous les déshérités d’Afrique.
Une forte immigration nigériane et mozambicaine en a fait, la nuit, une
zone de non-droit qui contribue à la mauvaise réputation du pays. Toute
la richesse, les sièges d’entreprises, les bourgeois, les centre commerciaux
et de loisirs, l’économie, tout s’est déplacé vers le nord à Sandton. Là, tout
est flambant neuf, aseptisé, et tout le monde se protège derrière de hauts
barbelés électrifiés… La frustration des Noirs est à la hauteur de leur
désillusion. En conquérant le centre d’affaires, ils ne s’appropriaient pas
les richesses, ils les faisaient fuir… La nuit, le coeur de Joburg résonne de
coups de feu, symphonie de crissements de pneus et de bris de vitrine. ”

Joies africaines
18 juillet 2001, parc national Kruger : “ Nous rencontrons
Bruce Lawson, trapu, dégarni, le sourire d’acier du petit filou sympathique.
” Il a lui aussi traversé l’Afrique, en 1997, “ en partant avec deux
amis du Cap de Bonne-Espérance pour rejoindre le Caire, à pied, sans
assistance. ” Il nous montre son diaporama. “ Trop chargés, affaiblis par
huit crises de malaria, à court de ressources, aux prises avec un refus des
autorités éthiopiennes de les laisser sortir du pays, ils renoncèrent à la
frontière soudanaise, après avoir marché près de dix mille kilomètres. Sur
leur liste noire : une cheville fracturée au Zimbabwe, un nez cassé par un
coup de poing au Mozambique, des marches forcées de nuit au Malawi

pour échapper au harcèlement de la population et à la chaleur, un mois
d’inondation à patauger en Tanzanie, une course poursuite à la mitraillette
dans un désert kenyan au cours de laquelle ils perdirent l’intégralité
de leur matériel, de constants jets de pierres de la part des gamins éthiopiens,
et le coup de crosse fatal d’un militaire qui déchira l’oreille de Bruce
et mit un terme à l’expédition… Au fil des diapos se dessine une Afrique
pauvre et pouilleuse, plate et chaude, dangereuse et hostile, insalubre et
ennuyeuse. ”

La gabegie arc-en-ciel

suite page 10

https://mega.co.nz/#!GB9S0ZKA!RsRP2Ja5V_pd3krhGVXoGNFL2865VizME9PU27WhGCY