Le bourgeois


 
Auteur : Sombart Werner
Ouvrage : Le bourgeois Contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne
Année : 1913

WERNER SOMBART
Ancien professeur à l’Université de Berlin, Werner SOMBART fut l’un
des plus illustres représentants de la science économique en Allemagne. Ses
travaux sont demeurés des classiques auxquels les spécialistes d’aujourd’hui
continuent à se référer, comme à ceux de Max Weber.
Rompant avec les traditions de l’école classique, Sombart met à la base de
l’étude de la vie économique et sociale ce qu’il appelle la “psychologie historique
” – tout en accordant au milieu social, aux conditions historiques, une
place au moins aussi importante que celle qu’il assigne aux mobiles psychologiques.
On voit quel peut être l’intérêt de cette méthode, que Sombart applique,
dans Le bourgeois, à l’examen de la genèse de l’esprit capitaliste et bourgeois.
C’est une véritable analyse spectrale de l’homme économique moderne, resitué
dans son devenir historique, social et psychologique.
(Payot)

Préface de l’auteur
1913

J’essaie, dans ce livre, d’exposer l’esprit de notre temps, dans son devenir et dans
sa forme actuelle, en décrivant le genèse du représentant le plus typique de cet esprit :
le bourgeois. Pour que les idées que ce livre est susceptible de suggérer au lecteur ne
s’égarent pas dans le royaume des ombres et des abstractions, pour qu’elles restent
constamment en contact avec la vie réelle, j’ai fait de l’homme vivant et agissant le
centre de mes recherches, et c’est ce qui explique le titre même du livre. Quant au
sous-titre, il est destiné à faire ressortir que le bourgeois nous intéresse, non en tant
que type social, mais en tant que variété humaine, douée d’un certain ensemble de
facultés morales et intellectuelles.
En cours de route, cette « histoire morale et intellectuelle de l’homme économique
moderne » s’est transformée entre mes mains en une véritable analyse critique de
l’esprit de notre temps. Nous possédons déjà un grand nombre de ces analyses critiques,
dont quelques-unes sont certainement plus « ingénieuses » que le livre que
j’offre aujourd’hui au public. Mais ne serait-ce pas à cause de leur « ingéniosité »
même qu’elles ne satisfont personne et sont incapables d’exercer une influence plus
ou moins notable sur l’orientation de nos idées ?
Ce qui, à mon avis, manque aux tentatives faites jusqu’à ce jour de caractériser
l’état moral et intellectuel de notre temps, c’est une base concrète : on a négligé
d’étayer l’analyse psychique d’une infrastructure formée par des matériaux historiques.
C’est cette lacune que se propose de combler mon livre, dans lequel les faits, les
éléments concrets, occupent une place peut-être plus grande que celle que je n’avais
moi-même l’intention de leur accorder au début. Nous devons cependant prendre

l’habitude, lorsque nous voulons examiner des problèmes qui, comme celui de la
structure psychique des hommes de notre temps, ont des racines très profondes, de
suivre de près la marche réelle des faits et événements et d’en faire dépendre dans une
étroite mesure nos jugements et nos conclusions. Des aperçus ingénieux ne nous
permettent jamais d’entrevoir l’essence même, la nature profonde des enchaînements
historiques qui seuls, cependant, sont susceptibles de nous révéler l’« esprit d’une
époque » ou, tout au moins, de nous en faciliter la compréhension.
Malgré cette abondance de faits, nous ne renonçons nullement à une interprétation
rationnelle des événements historiques; loin de nous contenter d’une simple accumulation
de matériaux, nous entendons offrir aux lecteurs une guirlande d’idées tirées de
leur analyse et de leur interprétation.
Aux lecteurs de juger si ce livre a réussi à éviter les deux écueils qui le guettaient
: l’érudition à outrance et le raisonnement à vide.
WERNER SOMBART.

Introduction
I.
Les facteurs spirituels
de la vie économique

L’intervention de facteurs spirituels ou psychiques dans la vie économique est tellement
évidente que la nier équivaudrait à refuser un substratum psychique aux aspirations
humaines en général. L’activité économique, comme toutes les autres activités
humaines, ne se manifeste que pour autant que l’esprit humain se met en contact avec
le monde extérieur et agit sur lui. Toute production, tout moyen de transport supposent
une modification de la nature, et derrière tout travail, du plus significatif au plus
insignifiant, nous retrouvons l’âme humaine. Si l’on veut avoir recours à une image,
on peut se représenter la vie économique comme composée d’un corps et d’une âme.
Les formes dans lesquelles se déroule la vie économique, formes de la production, de
la distribution, organisations de toutes sortes, à l’intérieur desquelles et à l’aide desquelles
l’homme satisfait à ses besoins économiques, constitueraient le corps économique,
dont feraient partie également les conditions du milieu extérieur. A ce corps
s’oppose précisément l’esprit économique, lequel comprend l’ensemble des facultés et
activités psychiques qui interviennent dans la vie économique : manifestations de l’intelligence,
traits de caractère, fins et tendances, jugements de valeur, principes déterminant
et réglant la conduite de l’homme économique.
J’entends donc ce terme dans son sens le plus large, au lieu de limiter son application,
ainsi que cela se fait souvent, au domaine dit de l’éthique économique, c’est-à-dire
au lieu de m’en servir pour désigner l’ensemble des normes morales qui prévalent

dans la vie économique. Ces normes morales ne sont qu’une partie de ce que j’appelle
les facteurs spirituels de la vie économique.
Les facteurs spirituels sont de deux ordres. Il s’agit, d’une part, de faculté psychiques
ou de maximes générales qui assument une importance particulière dans les limites
d’une certaine branche d’activité: la prudence ou l’énergie, l’honnêteté ou
l’amour de la vérité. Il s’agit, d’une part, de manifestations psychiques qui n’apparaissent
qu’à l’occasion de démarches économiques (ce qui n’exclut d’ailleurs pas la possibilité
de les ramener à des facultés générales ou à des principes généraux) : aptitude
spécifique au calcul, application d’une certaine méthode de comptabilité, etc.
Toutes ces constatations nous mettent en présence d’une question qui nous intéresse
d’une façon toute particulière; et c’est dans les essais entrepris en vue de sa
solution que se sont manifestées les divergences de vues provoquées par ma manière
de poser le problème. La question est la suivante: Est-ce toujours le même esprit qui
anime la vie économique ou, plutôt, l’homme se livrant à l’activité économique? Ou
bien l’esprit varie-t-il avec les individus, les professions, les pays, les époques, etc.?
Chose singulière: ce sont avant tout les historiens de profession qui défendent
avec passion la manière de voir d’après laquelle ce serait le même esprit qui aurait
toujours et de tout temps animé l’homme dans ses démarches économiques. Je dis que
c’est là un fait singulier, parce que ce sont précisément les historiens qui répugnent le
plus (et avec raison!) aux généralisations historiques, à l’établissement de « lois générales
de l’évolution »; ils pensent, en effet, avec Windelband qu’en abstrayant du
cours de l’histoire des propositions générales, on se trouverait en présence d’un petit
nombre de formules d’une banalité extrême. Or, ce sont ces mêmes historiens qui
s’opposent de toutes leurs forces à ma thèse d’après laquelle l’esprit qui anime la vie
économique peut varier et a effectivement toujours varié à l’infini. Il est évident que
ceux qui ne s’occupent qu’occasionnellement des problèmes de la vie économique
sont encore hantés par la vieille représentation (depuis longtemps dénoncée comme
fausse par les économistes) d’une « nature économique » de l’homme, par celle de
l’economical man dans lequel les classiques voient l’homme économique en général,
mais qui s’est révélé depuis longtemps comme étant seulement l’homme de l’économie
capitaliste. Non, si l’on veut se faire une notion exacte des processus économiques,
il est absolument indispensable de se pénétrer de cette idée que l’esprit de la vie
économique (au sens de facteurs spirituels ou psychiques) peut varier à l’infini; autrement
dit, que les qualités psychiques que requiert l’accomplissement d’actes économiques
peuvent varier d’un cas à l’autre dans la même mesure que les idées directrices et
les principes généraux qui Président à l’ensemble de l’activité économique. Je prétends
que l’esprit qui animait l’artisan de jadis diffère totalement de celui qui anime
un entrepreneur américain moderne et que, de nos jours, il existe des différences
considérables, au point de vue de leur attitude à l’égard de la vie économique, entre
un petit boutiquier, un gros industriel et un financier.
Le lecteur impartial pourrait m’objecter qu’il est enfantin de ma part d’« affirmer »
aussi solennellement des choses aussi banales. Mais ceux qui sont au courant de tout
ce qui a été écrit au sujet de ma théorie des « facteurs spirituels de la vie économique
» savent que cette théorie est loin d’être reconnue de tout le monde et que la plupart
de nos critiques n’ont pas hésité à la qualifier d’« erronée ». Pour comprendre les raisons
de cette attitude à l’égard de la théorie en question, il faut connaître les objections
qui lui ont été opposées. Étant donnée l’importance capitale que présente ce
point, je citerai ici brièvement les principales de ces objections et énumérerai rapidement

les raisons pour lesquelles elles me paraissent inconsistantes, et j’espère, soit dit
en passant, que les lecteurs ne m’en voudront pas de ne pas citer les noms des critiques.
Les uns, les plus radicaux, prétendent qu’un seul et même esprit a toujours animé
la vie économique; que tous les hommes qui se sont livrés à l’activité économique,
n’ont toujours poursuivi qu’un but : le gain, l’intérêt, et qu’il en sera de même à l’avenir.
C’est tout au plus si ces critiques conviennent qu’il existe des « différences de
degré » entre un paysan « calculateur » du moyen âge et un banquier moderne, entre
la poursuite du gain par un artisan et la manière dont s’acquitte de la même tâche un
magnat de trust américain.
A cela je réponds (et les preuves de ce que j’avance n’apparaîtront qu’au fur et à
mesure que se déroulera mon exposé) :
1º Qu’il est loin de s’agir toujours et uniquement de« différence de degré »;
2º Qu’entre une activité économique foncièrement empirique, par exemple, et une
activité économique foncièrement rationaliste il n’existe pas uniquement une « différence
de degré »; et il est de même impossible de réduire à une simple différence de
degré celle qui existe entre un sujet s’inspirant dans ses démarches économiques de
considérations purement sentimentales et un sujet qui ne se laisse guider que par la
froide raison;
3º En admettant même que toutes les différences existant entre les sujets économiques
se laissent réduire à des « différences de degré», il n’en reste pas moins que
ces dernières peuvent, dans certains cas, être accusées et prononcées au point de se
transformer en « différences de nature ». Devons-nous rappeler ici les éléments de la
logique et de la psychologie? Un géant ne diffère certes que « de degré » d’un nain; et
il en est de même de la différence existant entre la chaleur et le froid, entre la vieillesse
et l’enfance, entre une population dense et une population raréfiée, entre une capitale
et une ville de province, le forte et le piano, etc.; mais qui ne voit que ces soi-disant
« différences de degré » sont au fond des « différences de nature »?
D’autres critiques admettent bien que l’esprit qui anime l’activité économique peut
varier d’un individu à l’autre, d’une profession à l’autre, d’une époque à l’autre, etc.;
mais ils tiennent à faire ressortir que, malgré tout, la nature humaine reste « toujours
la même » et que seules ses manifestations varient selon les circonstances. Que toute
l’histoire de l’humanité ne se compose que des manifestations « d’une et même »
nature humaine, c’est là un fait que personne ne songe à contester, une vérité qui est à
la base de toute historiographie et sans laquelle il nous serait impossible de concevoir
une succession historique quelconque. Il va sans dire que les événements capitaux de
la vie humaine, naissance et mort, amour et haine, fidélité et trahison, mensonge et
vérité, faim et soif, pauvreté et richesse, sont toujours les mêmes. La nécessité de se
livrer à l’activité économique est, elle aussi, toujours la même, et on peut en dire
autant de l’aboutissement du processus économique. Il est sans doute très tentant de
dégager et de décrire le fond immobile et invariable de l’histoire humaine; mais telle
n’est pas la tâche de l’historien, car écrire l’histoire, c’est, qu’on le veuille ou non,
présenter des faits qui varient, faire ressortir des différences. Or, les recherches de ces
dernières années ont montré, avec une évidence incontestable, que la vie économique
pullule, pour ainsi dire, de « différences », que cela est aussi vrai de ses facteurs

spirituels que de ses facteurs matériels et que ces différences sont assez importantes
et assez profondes pour qu’il vaille la peine de les envisager et de les examiner comme
telles. On peut bien prétendre, si l’on veut, qu’il ne s’agit en somme que de différentes
manifestations d’une seule et même « nature humaine »: mais alors il s’agit
d’examiner et de décrire ces « manifestations » différentes.
Mais là ne s’arrêtent pas les divergences qui existent entre les historiens et moi. la
principale objection de ceux-là, celle qui a pour base toute la masse de leur érudition,
est celle-ci : s’il est vrai que l’esprit économique varie d’un sujet à l’autre et d’une
époque à l’autre, comment peut-on parler de l’esprit d’une certaine époque déterminée
et délimiter différentes époques historiques d’après l’esprit économique qui les anime?
N’existe-t-il pas à chaque époque des sujets économiques ayant des mentalités différentes
et séparés les uns des autres par des différences d’orientation?
Il est donc nécessaire que je m’explique. Les différences que j’établis entre les
époques économiques sont fondées sur la simple prédominance de certains facteurs
spirituels. Il est vrai que cette prédominance de certains facteurs spirituels ne suffit
pas à caractériser pleinement une époque économique, car pour obtenir cette caractéristique,
il faut encore tenir compte de la structure extérieure de la vie économique
propre à cette époque. Il existe certes un rapport, une correspondance entre la forme
d’une économie et l’esprit qui l’inspire, mais, ainsi que l’a montré Max Weber à
propos de Benjamin Franklin, ce rapport et cette correspondance n’ont rien de rigoureux
et n’autorisent pas à conclure que telle forme appelle nécessairement tel esprit, et
vice versa. « Benjamin Franklin, écrivait notamment M. Weber, était animé de l’esprit
capitaliste à une époque où son imprimerie ne se distinguait en rien, au point de vue
de la forme, d’un atelier d’artisan quelconque. » Dans ma terminologie, ce fait recevrait
l’expression suivante : ce qui caractérise une époque économique, c’est le système
économique qui y prédomine. Si nous voulons nous faire une idée exacte des
possibilités que cette proposition implique, nous devons examiner de près le sens de
l’expression « un certain esprit » et celui du mot « prédominer ».
Nous distinguons la manière de voir théorique et la manière de voir empirique.
Grâce à la première, nous pouvons :

1º Analyser certains traits que nous observons chez des personnes se livrant à
l’activité économique et les formuler dans toute leur pureté conceptuelle : idée de la
nourriture, amour du gain, rationalisme économique, traditionalisme, etc. ;

2º Réunir tous ces traits en un tout harmonieux, qui représente alors le type d’un
esprit économique tel que nous nous le représentons dans l’idée que nous en avons;

3º Rapporter quelques-uns ou l’ensemble de ces traits à un sujet économique que
nous considérons alors comme un type déterminé auquel nous prêtons les propriétés
psychiques en rapport avec les traits que nous avons observés précédemment.
Pour autant que nous distinguons certains traits isolés ou certains ensembles de
traits ou des contenus de la conscience formés par ces traits, nous pouvons parler d’un
« certain esprit de la vie économique », sans la moindre précision quant à la forme
empirique dans laquelle cet esprit s’incarne. Mais dès que nous affirmons que tel
esprit a « dominé » ou « prédominé », nous établissons une relation entre lui et l’homme

vivant; nous formulons un jugement quant à l’ « extension » de cet esprit dans la
réalité ou, plutôt, quant à son expansion en surface et en profondeur ou encore, et
plus exactement, quant à son développement extensif et intensif.
Ce développement dépend, d’une part, du degré auquel, chez l’individu, tels ou
tels traits de l’esprit économique se rapprochent de leur perfection idéale, d’autre part
de la fréquence plus ou moins grande avec laquelle s’observent tels ou tels traits
faisant partie d’un esprit d’ensemble. Autrement dit : le rationalisme économique, par
exemple, peut être plus ou moins accusé chez un sujet économique donné; il peut ou
non être associé à un amour du gain très prononcé, ou encore à une conception rigoureuse
ou lâche de ce qu’on appelle la « loyauté » commerciale, et ainsi de suite.
Le développement extensif d’un esprit économique donné se mesure par le nombre
de sujets qui s’inspirent de cet esprit : un esprit économique peut avoir atteint
chez certains sujets économiques une grande intensité, sans être très répandu, comme
d’autre part il peut arriver qu’un très grand nombre d’individus présentent soit beaucoup
de traits d’un esprit donné, mais à l’état atténué, soit quelques-uns seulement de
ces traits, mais à un degré très prononcé.
Un esprit économique donné « domine » à une époque, lorsqu’il est très répandu
d’une façon générale, et il « prédomine », lorsqu’il inspire les démarches économiques
de la plupart des sujets économiques. A cette conception d’un esprit « dominant » ou
« prédominant » seuls les amateurs de paradoxes ou les intelligences obtuses pourront
opposer le fait qu’il a existé à la même époque des individus différemment orientés,
animés d’un autre esprit économique.
Ces précisions étaient nécessaires pour permettre aux lecteurs quelque peu
sceptiques de suivre notre exposé qui vise à décrire les variations de l’esprit économique
au cours de l’époque historique représentée par la civilisation de l’Europe Occidentale
et de l’Amérique, et surtout à montrer la naissance de l’esprit qui règne d’une
façon presque exclusive de nos jours, c’est-à-dire de l’esprit capitaliste.
La thèse que nous soutenons est que depuis l’entrée dans l’histoire des peuples
germano-slavo-celtiques, la mentalité économique a subi une transformation radicale,
l’esprit que nous appellerons provisoirement pré-capitaliste ayant cédé la place à
l’esprit capitaliste. Cet esprit capitaliste moderne, dont les débuts remontent aux premiers
siècles du moyen âge, constitue pour notre monde européen un phénomène tout
à fait nouveau, ce qui ne veut pas dire qu’un esprit analogue n’ait pas pu exister dans
les civilisations de l’ancien monde et contribuer, dans une mesure quelconque, à la
naissance de l’esprit capitaliste moderne. Nous aurons à nous occuper plus tard de ces
influences possibles, mais nous n’en pensons pas moins qu’il convient d’envisager et
de décrire l’évolution de la mentalité économique au sein de la civilisation européenne,
comme un phénomène indépendant et autonome, sans tenir compte de ces
influences. Et j’espère pouvoir montrer, d’autre part, que, pour comprendre l’esprit
capitaliste moderne, il convient de remonter jusqu’au moyen âge.
On m’a souvent posé la question de savoir si c’est l’esprit économique qui engendre
la vie économique ou si c’est, au contraire, celle-ci qui donne naissance à un esprit
en rapport avec elle. A cette question j’espère pouvoir répondre quand je serai au terme
de mon exposé génétique qui, étant donné le but que je me propose dans ce livre,
ne se rapporte qu’à l’esprit capitaliste. Je commencerai par décrire l’esprit pré

capitaliste (sans m’occuper de ses origines) comme un fait donné, ayant fourni le
point de départ au développement de l’esprit capitaliste. C’est à cette description que
sera consacré le chapitre suivant.

Introduction
II.
La mentalité économique
pré-capitaliste

L’homme pré-capitaliste, c’est l’homme naturel, l’homme tel que le bon Dieu l’a
créé, l’homme à la tête solide et aux jambes robustes, l’homme qui ne court pas comme
un affolé à travers le monde, ainsi que nous le faisons de nos jours, mais se
déplace posément, sans précipitation ni hâte. Aussi sa mentalité économique n’est-elle
pas difficile à dégager; elle« dégage même toute seule de la nature humaine.
Il va sans dire que c’est l’homme vivant, en chair et en es, qui forme le centre de
tous les efforts, de toutes les préoccupations. C’est lui qui est la « mesure de toutes
choses » :mensura omnium rerum homo. De là découle aussi l’attitude de l’homme à
l’égard de l’économie 1 qui, comme toute oeuvre humaine, doit satisfaire aux fins
humaines. Il résulte de cette conception que c’est le besoin de l’homme, son besoin
naturel en biens, qui constitue le point de départ de toute activité économique. Autant
de biens on consomme, autant on doit en produire; autant on dépense, autant on doit
recevoir. La quantité de ce qu’on doit recevoir se règle d’après la quantité de ce qu’on
dépense. J’appelle cette organisation économique économie de dépense. Toute
économie pré-capitaliste et pré-bourgeoise est une économie de dépense.


1 Cf. S. Thomas, Somme, IIa, IIae, qu. 50 art. 3.


Le besoin lui-même ne dépend pas de l’arbitraire de l’individu il a acquis avec le
temps, au sein des divers groupes sociaux, une certaine forme et une certaine étendue
qui ont fini par être considérées comme fixes et immuables. C’est I’idée de l’entretien
conforme à la position sociale, idée qui avait dominé toute l’économie pré-capitaliste.
Ce que la vie a produit à la suite et à la faveur d’une longue et lente évolution, reçoit
des autorités qui président au droit et à la morale la consécration d’une recommandation
et d’une prescription officielles. L’entretien conforme à la position sociale constitue
une des bases de l’édifice philosophique du thomisme : il faut que les rapports
entre l’homme et le monde extérieur soient soumis à une limitation, subordonnés à un
critère. Cette mesure n’est autre que l’entretien conforme à la position sociale 1.
L’entretien doit être conforme à la condition sociale, c’est-à-dire varier d’une catégorie
sociale à l’autre. C’est ainsi qu’on voit, pour ainsi dire, se cristalliser deux
couches dont les genres de vie caractérisent l’époque pré-capitaliste : les maîtres et la
masse du peuple, les riches et les pauvres, les seigneurs et les paysans, les artisans et
les boutiquiers, les gens qui mènent une vie libre et indépendante et ne se livrent à
aucun travail économique et les gens qui gagnent leur pain à la sueur de leur front :
les hommes économiques.
Mener une existence seigneuriale, c’est vivre pleinement et largement et faire
vivre beaucoup d’autres autour de soi; c’est passer ses jours à la guerre ou à la chasse
et ses nuits dans le cercle joyeux de gais compagnons, en jouant aux dés, ou dans les
bras de jolies femmes; c’est bâtir châteaux et églises, déployer une grande magnificence
et beaucoup d’éclat dans les tournois et autres circonstances analogues, étaler
un grand luxe, dans la mesure, souvent même au delà, des moyens dont on dispose.
Dans cette existence les dépenses dépassent toujours les recettes; aussi faut-il veiller
à ce que celles-ci augmentent constamment : l’intendant doit augmenter les redevances
des paysans, le régisseur doit élever le prix des fermages, ou bien on cherche
(ainsi que nous aurons l’occasion de le voir) en dehors des sources normales de ses
revenus les moyens de combler le déficit. Le seigneur méprise l’argent. Il est malpropre,
comme sont malpropres toutes les activités à l’aide desquelles on le gagne.
L’argent n’existe que pour être dépensé (saint Thomas) 2.
Ainsi vivaient les seigneurs laïques et aussi, pendant longtemps, les seigneurs
ecclésiastiques. L. B. Alberti nous donne un excellent tableau de la vie seigneuriale
des ecclésiastiques à Florence pendant le quattrocento, tableau qui s’applique également
à la vie des riches en général pendant toute l’époque pré-capitaliste : « les prêtres,
dit-il, veulent dépasser tous les autres par l’éclat et la magnificence qu’ils étalent;
ils veulent avoir beaucoup de chevaux bien soignés et richement équipés; ils veulent
se présenter en publie avec une grande suite et deviennent tous les jours plus oisifs,
plus insolemment vicieux. Bien que le sort mette à leur disposition beaucoup de
moyens, Us sont toujours mécontents et ne songent ni à l’épargne ni à l’activité utile,
mais uniquement au moyen de satisfaire leurs convoitises surexcitées. Les revenus
sont toujours insuffisants, n’arrivent jamais à couvrir les dépenses exagérées : aussi
doivent-ils chercher à se procurer par un moyen quelconque la différence », etc. 3.


1 Ibidem, qu. 118, art. 1.
2 Cf. mon livre Luxus und Kapitalismus, pp. 102 et suiv., ce genre de vie seigneurial.
3 Albeti, Della famiglia, 265.


Une vie pareille ne pouvait aboutir finalement qu’à une décadence économique, et
l’histoire nous apprend que beaucoup de familles de vieille noblesse ont disparu dans
tous les pays par suite de cette vie large, imprévoyante et dissipée à l’excès.
La grande masse du peuple était obligée, à l’époque pré-capitaliste, en raison des
moyens forts limités dont on disposait alors, de maintenir une proportion stricte et
permanente entre la dépense et les recettes, entre les besoins et la production de
biens. Sans doute, Ici encore la première place revenait aux besoins dont le niveau
avait été établi par la tradition et qu’il s’agissait de satisfaire. C’est de là qu’est née
l’idée de la subsistance qui a imprimé son cachet à toute la conformation de l’économie
pré-capitaliste.
L’idée de la subsistance est née dans les forêts de l’Europe, au sein des tribus des
jeunes peuples en train de devenir sédentaires. D’après cette idée, toute famille
paysanne avait droit à une part de terres, de pâturages et de forêts en rapport avec ses
besoins. Cet ensemble d’occasions et de moyens de production formait ce qu’on appelait
en vieil allemand la « charrue », laquelle avait trouvé sa plus parfaite expression
dans le Gewanndorf germanique, mais dont on retrouve les traits essentiels dans
toutes les régions habitées par de des peuples slaves et celtiques. C’est ainsi que la
forme et l’étendue de chaque économie individuelle étaient déterminées par la forme
et l’étendue des besoins individuels officiellement admis et consacrés. L’économie
n’avait qu’un but : la satisfaction de ces besoins. Elle était subordonnée, ainsi que je
l’ai dit, au principe de la satisfaction des besoins.
Du cercle de la vie paysanne, l’idée de la subsistance s’était étendue à la production
manufacturière, au négoce et aux échanges, et elle avait régné aussi longtemps
que toutes ces branches de l’économie étaient restées organisées selon le principe de
l’artisanat.
Si l’on veut retrouver l’idée fondamentale qui détermine la pensée et le vouloir de
cette époque, il faut se représenter le système de la production artisanale comme une
extension aux conditions du commerce et de l’industrie du mode d’organisation rurale
que nous venons de décrire. L’analogie entre une communauté rurale ayant pour base
la « charrue » et une corporation d’artisans organisée en un corps de métier se laisse
poursuivre jusque dans les plus infimes détails. L’une et l’autre ont pour point de
départ un niveau déterminé de besoins à satisfaire et une quantité déterminée de
travail à exécuter en vue de cette satisfaction; l’une et l’autre sont subordonnées au
principe de la subsistance. L’idée qui anime et inspire tout vrai artisan et tout ami de
l’artisanat est celle-ci : il faut que le métier « nourrisse » son homme. L’artisan ne
veut travailler que pour autant que c’est nécessaire pour gagner sa subsistance; comme
cet artisan d’Iéna dont nous parle Goethe, « qui est le plus souvent assez raisonnable
pour ne pas travailler au-delà de ce qu’il faut pour lui assurer une vie joyeuse. »
La fameuse Réformation de Sigismund exprime sous une forme classique l’idée fondamentale
de toute organisation de métier : « Écoutez bien ces belles paroles de nos
aïeux qui n’étaient certes pas des imbéciles : le métier existe, afin que chacun puisse
gagner son pain en l’exerçant et que personne ne puisse empiéter sur le métier d’un
autre. C’est grâce à lui que chacun peut satisfaire à ses besoins et se nourrir 1. »
Étant donnée la différence de personnes et de sources de gain, la conception de la
« subsistance » ne pouvait pas être la même chez le paysan et chez l’artisan. Le


1 Willy Boehm, Friedrich Reisers Reformation des K. Sigismund, p. 218. Cf. pp. 45 et suiv.


paysan est maître de son lopin de terre et en tire sa subsistance, sans avoir à se préoccuper
des autres. L’artisan, au contraire, vit de la vente de ses produits et son sort
dépend de la manière dont ses services sont appréciés par les autres : il fait partie
d’une organisation d’échange, en même temps que de production. Ce que l’étendue de
son domaine est pour le paysan, le volume de ses échanges l’est pour l’artisan. Ce qui
importe au paysan, c’est l’étendue de son domaine; ce qui importe à l’artisan, c’est le
volume de ses ventes, mais dans les deux cas l’idée fondamentale reste la même.

Ayant été amené dans une occasion antérieure à exposer les mêmes idées, je me
suis vu opposer l’objection d’après laquelle ce serait commettre une profonde erreur
que de supposer que les hommes aient pu, à une époque quelconque, se contenter de
travailler uniquement pour leur subsistance, en ne cherchant qu’à gagner leur nourriture,
qu’à satisfaire leurs besoins traditionnels, élémentaires. Rien ne nous empêcherait
d’admettre que la « nature de l’homme » est ainsi faite qu’il a toujours cherché
à gagner le plus possible, à s’enrichir le plus possible. Contre cette dernière affirmation
je m’élève avec autant d’énergie que jadis et j’affirme plus résolument que jamais
qu’à l’époque pré-capitaliste la vie économique était subordonnée au principe de la
satisfaction des besoins, que paysans et artisans cherchaient, par leur activité économiquement
normale, à s’assurer leur subsistance, et rien de plus. Les objections qu’on
a opposées à ma manière de voir se réduisent essentiellement à deux, l’une aussi
inconsistante que l’autre :

1º Il s’est toujours trouvé des artisans qui ne se sont pas contentés de la« subsistance
», qui ont agrandi leurs affaires et intensifié leur activité économique, afin
d’augmenter leurs gains. Rien de plus exact. Mais cela prouve seulement qu’il y a
toujours des exceptions à une règle, exceptions qui d’ailleurs confirment la règle. Que
le lecteur se rappelle seulement ce que j’ai dit au sujet de la « prédominance » d’un
certain esprit. Jamais aucun esprit n’a régné d’une façon exclusive.

2º L’histoire du moyen âge européen nous apprend qu’il y a eu toujours et à toutes
les époques, parmi ceux qui prenaient à la vie économique une part active, des
personnes animées de la passion de l’argent. C’est là encore un fait que je ne songe
pas à contester, et j’aurai moi-même l’occasion de m’occuper dans la suite de la
passion croissante pour l’argent. Mais je prétends que ces personnes n’ont pas réussi à
ébranler, dans ce qu’il avait d’essentiel, l’esprit de la vie économique pré-capitaliste.
Ce qui prouve précisément à quel point la recherche du gain pur et simple était étrangère
à l’économie pré-capitaliste, c’est le fait que toute passion du gain, toute rapacité
cherche à se satisfaire en dehors des limites de la production, du transport et même,
en grande partie, du commerce de biens. On court vers les mines, on fouille dans
l’espoir de trouver des trésors, on pratique l’alchimie et d’autres arts magiques, et cela
précisément parce qu’on ne peut gagner autant d’argent qu’on en voudrait dans le
cadre de l’économie de tous les jours. Aristote, qui avait saisi mieux que personne la
nature de l’économie pré-capitaliste, considère que l’acquisition de capitaux dépassant
les besoins naturels est incompatible avec l’activité économique. La richesse en argent,
loin de servir à des fins économiques (c’est l’ « orkos » qui veille à ce que la
subsistance nécessaire soit assurée), ne se prête qu’à des usages extra-économiques «
immoraux ». Toute économie connaît limites et mesure; l’acquisition de richesses se
soustrait aux unes et à l’autre (Politique, Livre 1).

Veut-on savoir exactement, sur la foi de ces propositions, dans quel esprit se
manifeste l’activité économique des paysans et des artisans? On n’a qu’à examiner
d’un peu près la qualité des sujets économiques qui s’acquittent, seuls ou aidés de
quelques compagnons, de tout travail qui se présente: travail de direction, d’organisation,
de répartition, d’exécution. Ce sont des hommes moyens aux fortes impulsions,
des hommes dont la vie sentimentale et affective est très développée, mais dont
les forces intellectuelles laissent énormément à désirer. Intelligence défectueuse,
manque d’énergie et de discipline spirituelles : voilà ce qui caractérise les hommes de
cette époque, et cela non seulement dans les campagnes, mais aussi dans les villes qui
ne restent, pendant des siècles, que de grands villages ayant subi une croissance
organique.
La médiocre intelligence de ces hommes se manifeste également dans d’autres
domaines. C’est ainsi qu’en ce qui concerne la formation du droit au moyen âge,
Kentgen remarque avec beaucoup de finesse : « Il s’agit uniquement d’un manque
d’énergie spirituelle qui se laisse facilement reconnaître dans nos plus anciennes
formules juridiques, lesquelles ont été rédigées par des hommes n’ayant pas l’habitude
du travail intellectuel… Je rappellerai seulement la frappante insuffisance de nos
anciens codes municipaux, si pleins de lacunes et d’omissions portant parfois sur les
côtés les plus importants de la vie juridique 1. »
Dans la sphère économique, cette insuffisance intellectuelle se manifeste par une
aptitude peu développée pour le calcul, pour la mesure exacte de grandeurs, pour le
maniement adéquat de chiffres. On retrouve cette infériorité jusque chez le marchand.
Au fond, on ne tenait pas du tout à être « exact ». C’est une idée spécifiquement moderne
que les comptes doivent nécessairement être exacts. Étant donné la nouveauté
de l’estimation numérique des choses, et celle du mode d’expression numérique, les
hommes de l’époque précapitaliste se contentaient, dans leur description des rapports
de grandeurs, de données tout à fait approximatives. Tous ceux qui ont eu à consulter
des comptes datant du moyen âge ont pu s’assurer que la vérification des sommes
donne des nombres différant totalement de ceux inscrits par les auteurs de ces
comptes. Ceux-ci pullulent en effet d’erreurs de calcul dues pour la plupart à des
fautes d’attention. On peut presque dire que l’interversion des chiffres dans les différents
articles d’un mémoire ou d’un devis constitue la règle. Il est certain que les
hommes d’alors devaient, tout comme les enfants, éprouver de très grandes difficultés
à retenir dans leur tête des chiffres plus ou moins compliqués, même pendant un
temps relativement court.
Mais nulle part cette indifférence et cette inaptitude pour le calcul exact n’apparaissent
avec autant de relief et d’évidence que dans la comptabilité du moyen âge. En
parcourant les annotations d’un Tölner, d’un Viko von Geldersen, d’un Wittenborg,
d’un Ott Ruhland, on a peine à croire que tous ces hommes aient été des marchands
de premier ordre. Toute leur comptabilité se compose, en effet, de notes consignées
sans ordre et donnant uniquement les montants de leurs achats et de leurs ventes. De
nos jours, un boutiquier de province tient une comptabilité plus ordonnée et plus
intelligente. Il s’agit de « journaux », de « livres de mémoire » au vrai sens du mot, de
carnets de notes destinées à remplacer les noeuds que le paysan se rendant au marché
de la ville fait à son mouchoir. Ces notes pullulent d’ailleurs d’inexactitudes, et les
sommes dues ou à réclamer sont indiquées avec un à peu près qui touche à l’indifférence.


1 Kentgen, Aemter und Zünfte, p. 84.


A cette aptitude insuffisante pour le calcul correspond, d’autre part, la nature
purement qualitative des rapports qui existaient entre le sujet économique et le monde
des biens. A l’époque dont nous parlons on ne produit pas encore (pour nous servir de
la terminologie moderne) de valeurs d’échange, mais uniquement des biens de
consommation, c’est-à-dire des objets séparés les uns des autres par des différences
qualitatives.
Le travail du vrai paysan, comme celui du véritable artisan, consiste dans la création
solitaire de biens; dans leur tranquille retraite, l’un et l’autre ne vivent que pour
leur travail. Comme l’artiste, le paysan et l’artisan voient dans leur oeuvre une partie
d’eux-mêmes, se confondent avec elle et seraient heureux, s’ils pouvaient ne pas s’en
séparer. La paysanne verse de chaudes larmes en voyant sa vache préférée quitter
l’étable pour être conduite à l’abattoir; et le vieux Bourras défend sa tête de pipe que
le marchand voudrait lui acheter. Mais si l’objet doit être vendu (et généralement il
doit l’être, du moins dans une économie fondée sur l’échange), qu’il soit au moins
digne de son créateur. Le paysan et l’artisan se tiennent derrière leur produit; ils mettent
un point d’honneur à montrer qu’il est de bonne qualité. On peut dire que l’artisan
et le paysan éprouvaient une répugnance instinctive pour la falsification, pour le
succédané, pour le travail de camelote.
Si l’homme économique du précapitalisme souffrait du manque d’énergie spirituelle,
il souffrait également du manque de volonté. D’où l’extrême lenteur du rythme
de son activité économique. Avant tout, on cherche, autant que possible, à se procurer
des aises. Toutes les fois qu’on pouvait « fêter », on le faisait. On ne mettait pas plus
d’empressement à s’adonner au travail que l’enfant n’en met à fréquenter l’école : on
travaillait lorsqu’on ne pouvait pas faire autrement, lorsqu’il était vraiment impossible
de se soustraire à la besogne. On ne trouve pas trace de véritable amour pour le
travail économique comme tel. Nous avons une preuve de cette attitude et de cette
mentalité dans le nombre vraiment excessif de jours de fête à l’époque pré-capitaliste.
M.Poetz 1 nous a donné une liste intéressante des nombreux jours fériés qui étaient
encore observés par les mineurs bavarois au XVIe siècle. C’est ainsi que nous
trouvons, selon les cas :
Sur 203 jours ……………….. 123 journées de travail
“ 161 jours ……………….. 99 journées de travail
“ 287 jours ……………….. 193 journées de travail
“ 366 jours ……………….. 260 journées de travail
“ 366 jours ……………….. 263 journées de travail
Et alors même qu’on travaille, on le fait sans hâte. Il n’y a pas de raison qui
commande de produire le plus possible dans le plus bref délai possible ou dans un
délai déterminé. La durée de la période de production est conditionnée par deux facteurs
: par le temps qu’il faut pour produire un objet aussi bon et aussi solide que
possible et par les besoins naturels du travailleur lui-même. La production de biens
est le fait d’hommes vivants qui s’incarnent pour ainsi dire dans leurs oeuvres; aussi
suit-elle les lois mêmes qui régissent la vie de ces personnes en chair et en os, de


1 H. Poetz, Volkswissenschaftliche Studien, pp. 186 et suiv.


même que la croissance d’un arbre ou l’acte de reproduction d’un animal obéissent,
quant à leur direction, à leur but et à leur mesure, aux nécessités internes de ces êtres
vivants.
Ce qui est vrai du rythme du travail, l’est également de la coordination de plusieurs
spécialités formant métier : là encore, c’est la nature humaine, avec ses exigences,
qui exerce une influence décisive : une fois de plus, mensura omnium rerum
homo.
L’empirisme ou, pour nous servir d’un terme plus moderne, le traditionalisme,
voilà ce qui caractérise cette attitude économique éminemment personnelle. Économie
empirique, traditionaliste, cela veut dire : on ne se sert que de ce qu’on a reçu, on
fait ce qu’on a appris, ce à quoi on est habitué. Lorsqu’on se trouve en présence d’un
projet, d’une règle, on ne regarde pas tout d’abord en avant, on ne commence pas par
se demander quel est son but, quelle est son utilité : on regarde en arrière, on
recherche des prototypes, des modèles, des expériences.
Cette attitude traditionaliste est caractéristique de tous les hommes naturels; on la
retrouve, aux époques antérieures à la nôtre, dans tous les domaines, dans toutes les
branches d’activité, dans toutes les manifestations de l’existence humaine, et cela pour
des raisons inhérentes à la nature humaine elle-même et qui se ramènent en dernière
analyse à la forte tendance à l’inertie qui est propre à l’âme humaine.
Dès le jour de notre naissance, avant même peut-être, notre ambiance, notre entourage
qui se dresse devant nous avec une autorité incontestable et incontestée,
oriente notre vouloir et notre pouvoir dans une direction déterminée: nous commençons
par accepter sans réserves, sans objections et sans critiques les paroles, les
enseignements, les actes, les sentiments, les manières de voir de nos parents et de nos
maîtres. « Moins l’homme est développé, plus il est sujet à subir cette force du
modèle, de la tradition, de l’autorité et de la suggestion 1. »
A cette influence de la tradition s’en ajoute, au cours de la vie ultérieure de l’homme,
une autre, non moins forte : c’est l’influence de l’habitude, qui pousse l’homme à
préférer ce qu’il a déjà fait, ce qu’il sait déjà et ce qui le maintient dans la voie sur
laquelle il se trouve engagé.
Tönnies 2 définit assez finement l’habitude, en disant qu’elle est la volonté ou le
plaisir né de l’expérience. Des idées qui, au début, étaient indifférentes ou désagréables,
deviennent, par leur association ou leur combinaison avec des idées primitivement
agréables, agréables à leur tour et finissent par pénétrer dans la circulation de la
vie, autant dire dans le sang. Qui dit expérience dit exercice, et ici l’exercice n’est
autre chose qu’activité créatrice. L’exercice, pénible d’abord, devient facile à force de
répétition, donne de l’assurance aux mouvements qui étaient incertains, produit des
organes spéciaux et crée des réserves de forces. Mais tout cela a pour effet d’inciter
l’homme actif à répéter ce qui lui est devenu facile, c’est-à-dire à s’en tenir à ce qu’il a
appris, à opposer de l’indifférence, et même de l’hostilité à toute nouveauté, bref à
devenir traditionaliste.


1 A. Vierkandt, Die Stetigkeit im Kulturwandel, pp. 103 et suiv. Ibid., pp. 120 et suiv.
2 F. Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft. 2e ed., 1922, pp. 112 et suiv.


A cela s’ajoute encore un fait sur lequel Vierkandt insiste avec raison, à savoir que
l’individu, en tant que membre d’un groupe, cherche à se rendre digne de celui-ci, en
cultivant plus particulièrement, sinon exclusivement, les activités spirituelles et autres
par lequel ce groupe se distingue des autres. Il en résulte qu’au lieu de rechercher la
nouveauté, l’individu n’aspire qu’à donner une forme de plus en plus parfaite à ce qui
existe.
C’est ainsi que l’homme se trouve placé dès sa naissance, et malgré lui, dans le
cadre d’une civilisation donnée qui imprime à son développement psychique une
orientation déterminée. « La spontanéité, l’esprit d’initiative et d’indépendance, dont
le niveau laissait déjà à désirer, se trouvent encore affaiblis en vertu de la loi d’après
laquelle les facultés se développent dans la mesure où elles ont l’occasion de
s’exercer, et s’éteignent faute d’emploi 1. »
Tous ces traits caractéristiques de la vie économique et de la civilisation précapitalistes
se trouvent synthétisés dans ce qui constitue alors la conception fondamentale
de la société, qui est celle d’une simple juxtaposition, d’une réunion purement
spatiale d’individus ou, plutôt, d’âmes individuelles, dont chacune aspire à réaliser sa
perfection, en ne puisant que dans son propre fonds. C’est la conception de saint
Thomas, telle qu’elle se dégage de son système dans sa forme achevée. Toutes les
exigences de la vie, toutes les formes qu’elle peut revêtir sont subordonnées à cet
idéal. C’est en vertu de cet idéal que les hommes se divisent en classes sociales et en
corporations qui sont toutes considérées comme ayant une valeur égale par rapport à
l’ensemble et qui offrent aux individus des cadres fixes à l’intérieur desquels chacun
trouve la possibilité de développer son être, de réaliser sa perfection. Et c’est encore
au même idéal que correspondent les idées directrices de la vie économique : le
principe de la satisfaction des besoins et celui du traditionalisme, l’un et l’autre étant
des expressions d’un principe plus général qui est celui de l’inertie. Le trait fondamental
de la vie précapitaliste est le même que celui de la vie organique en général :
le repos dans la certitude. Il nous reste à montrer comment ce repos se transforme en
agitation inquiète, comment la société, restée si longtemps foncièrement statique,
devient tout d’un coup foncièrement dynamique.
C’est l’esprit capitaliste (ainsi que nous l’appelons d’après le système économique
qu’il caractérise) qui a opéré cette transformation et brisé en morceaux l’ancien
monde. C’est l’esprit de nos jours, l’esprit qui anime aussi bien l’homme aux dollars
que le marchand ambulant, l’esprit qui préside à toutes nos pensées et à tous nos actes
et exerce une influence irrésistible sur les destinées du monde. Nous nous proposons
dans cet ouvrage de suivre l’évolution de l’esprit capitaliste, depuis ses origines jusqu’au
temps présent, et même au-delà, et cela en nous plaçant à un double point de
vue. Dans la première partie du livre nous rechercherons les origines de l’esprit
capitaliste, en nous appuyant sur les données historiques. Ce faisant, nous tâcherons
de dégager les divers éléments dont la fusion a produit l’esprit capitaliste, en nous
arrêtant plus particulièrement à deux d’entre eux dont nous suivrons la formation et
l’évolution. Ce sont : l’esprit d’entreprise et l’esprit bourgeois, sans la réunion desquels
l’esprit capitaliste ne serait jamais né. Mais les deux éléments sont encore de nature
trop complexe : c’est ainsi que l’esprit d’entreprise est une synthèse constituée par la
passion de l’argent, par l’amour des aventures, par l’esprit d’invention, etc., tandis que
l’esprit bourgeois se compose, à son tour, de qualités telles que la prudence réfléchie,


1 Vierkandt, op. cit., p. 105.


la circonspection qui calcule, la pondération raisonnable, l’esprit d’ordre et d’économie.
(Dans le tissu multicolore de l’esprit capitaliste, l’esprit bourgeois forme le fil de
laine mobile, tandis que l’esprit d’entreprise en est la chaîne de soie).
Dans la deuxième partie du livre, nous nous attacherons à établir d’une manière
systématique les causes et les conditions auxquelles l’esprit capitaliste doit sa
naissance et son développement.
En d’autres termes, tandis que le premier livre essaiera de montrer comment les
choses sont nées, le deuxième tâchera d’expliquer pourquoi elles sont nées et se
présentent telles que nous les connaissons, et non autrement.
C’est à dessein que je m’abstiens de donner, dès le début de mon livre, une définition
exacte et une analyse de ce qu’on doit entendre par « esprit capitaliste » et par «
Bourgeois », celui-ci étant l’incarnation et le porteur de celui-là : ce travail nous
condamnerait, en effet, à des répétitions aussi nombreuses que fastidieuses. Je préfère,
m’en tenant provisoirement à une représentation tout à fait vague, à celle de tout
le monde, suivre à l’aide de l’analyse historique la genèse des différents éléments
constitutifs de l’ « esprit capitaliste », pour réunir ensuite ces éléments dans un
tableau ensemble qui sera présenté dans la quatrième section où la définition complète
et exacte de il « esprit capitaliste » et du « Bourgeois » se dégagera enfin toute
seule. J’espère que cette méthode un peu osée se révélera plus féconde et efficace
qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

Livre premier :

Développement
de l’esprit capitaliste

suite…

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