L’UNIQUE ET SA PROPRIÉTÉ


 
Auteur : Stirner Max
Ouvrage : L’unique et sa propriété
Année : 1845

traduction de l’allemand par Robert L. Reclaire.

Préface du Traducteur

« Moi, Johann Caspar Schmidt, de la confession évangélique, je suis né à
Bayreuth, ville appartenant alors à la Prusse et rattachée aujourd’hui à la Bavière, le
25e jour du mois d’octobre de l’an 1806, d’un père fabricant de flûtes qui mourut peu
de jours après ma naissance. Ma mère épousa trois ans plus tard l’apothicaire
Ballerstedt et, s’étant, après des chances diverses, transportée à Kulm, ville située sur
la Vistule dans la Prusse occidentale, elle m’appela bientôt auprès d’elle en l’an 1810.
« C’est là que je fus instruit dans les premiers rudiments des lettres; j’en revins à l’âge
de douze ans à Bayreuth pour y fréquenter le très florissant gymnase de cette ville. J’y
fus pendant près de sept ans sous la discipline de maîtres très doctes, parmi lesquels je
cite avec un souvenir pieux et reconnaissant Pausch, Kieffer, Neubig, Kloeter, Held et
Gabler, qui méritent toute ma gratitude par leur science des humanités et par la
bienveillance qu’ils me témoignèrent.
« Préparé par leurs préceptes, j’étudiai pendant les années 1826-1828 la philologie
et la théologie à l’académie de Berlin, où je suivis les leçons de Boeckh, Hegel,
Marheinecke, C. Ritter, H. Ritter et Schleiermacher. Je fréquentai ensuite pendant un
semestre les cours de Rapp et de Winer à Erlangen, puis j’abandonnai l’université
pour faire en Allemagne un voyage auquel je consacrai près d’une année. Des affaires
domestiques m’obligèrent alors à passer une année à Kulm, une autre à Koenigsberg;
mais, s’il me fut impossible pendant ce temps de poursuivre mes études dans une
académie, je ne négligeai cependant pas l’étude des lettres et je m’adonnai d’un esprit
studieux aux sciences philosophiques et philologiques.

« L’an 1833, au mois d’octobre, j’étais retourné à Berlin pour y reprendre le cours
de mes études, lorsque je fus atteint d’une maladie qui me tint pendant un semestre
éloigné des leçons. Après ma guérison, je suivis les cours de Boeckh, de Lachmann et
de Michelet. Mon triennium étant ainsi achevé, je me propose de subir, Dieu aidant,
l’examen pro facultate docendi. »
Quelques noms, quelques dates, une maladie, un voyage, nous ne connaissons rien de
plus des premières années de celui qui devait un jour s’appeler Max Stirner. Ce curriculum
vitæ, qu’il rédigea en 1834 lorsqu’il s’apprêtait à terminer ses longues et
pénibles études universitaires, résume à peu près tout ce que nous savons de sa
jeunesse, de ses études et de la formation de son esprit. Le reste de sa vie est plongé
dans la même obscurité. Il publie en 1844 L’Unique et sa Propriété, puis il disparaît.
Le court et violent scandale qu’avaient soulevé son intraitable franchise et l’audace de
sa critique est étouffé par la rumeur grandissante des événements de 48 qui approchent;
et lorsqu’il meurt, en 1856, les rares contemporains qui se rappellent encore le
titre de son oeuvre apprennent avec quelque surprise que l’auteur vient seulement de
s’éteindre dans la misère et dans l’oubli.
Pendant cinquante ans, l’ombre s’amasse sur son nom et sur son oeuvre; seuls,
quelques curieux que leurs études forcent à fouiller les coins poudreux des bibliothèques
ont feuilleté d’un doigt soupçonneux ce livre réprouvé; s’ils en parlent parfois, en
passant, c’est comme d’un paradoxe impudent ou d’une gageure douteuse. — Les
idées marchent, et un jour vient où l’on s’avise que ce solitaire inconnu a été un des
penseurs les plus vigoureux de son époque; on s’aperçoit qu’il a prononcé les paroles
décisives dont nous cherchions hier encore la formule, et cet isolé retrouve chez nous
une famille. Il sort de l’oubli, et des mains pieuses cherchent à retrouver sous la
poussière d’un demi-siècle les traces de ce passant hautain en, qui palpitaient déjà nos
haines et nos amours d’aujourd’hui.
Le poète J. H. Mackay, l’auteur du, roman Anarchistes, a pendant dix ans recueilli
avec un soin. jaloux tous les documents, tous les renseignements, tous les indices
capables de jeter quelque clarté sur la vie de Max Stirner; mais la consciencieuse
enquête à laquelle il s’est livré, les fouilles laborieuses qu’il a pratiquées dans les
registres des facultés, les publications de l’époque et les souvenirs de ceux qui avaient
croisé son héros dans la vie — nous osons à peine dire de ceux qui l’avaient connu —
n’ont malheureusement point réussi à faire sortir Stirner de « l’ombre de son esprit ».
L’ouvrage, fruit de ses patientes recherches 1, nous donne une description exacte
jusqu’à la minutie du milieu dans lequel dut évoluer l’auteur de L’Unique, ses tableaux
abondants et sympathiques font revivre les hommes qu’il dut fréquenter, les êtres et
les choses parmi lesquels il vécut; mais cette esquisse, encore pleine de lacunes, de la
vie extérieure de J. Caspar Schmidt, Max Stirner ne la traverse que comme un
étranger. C’est un cadre, mais le portrait manque et manquera vraisemblablement
toujours.
Ce cadre, c’est l’Allemagne des « années quarante », grosse de rêves et d’espoirs
démesurés, pleine du juvénile sentiment qu’il suffisait de volonté et d’enthousiasme
pour faire éclore le monde nouveau qu’elle sentait tressaillir dans ses flancs. La jeune
Allemagne, nourrie des doctrines de Hegel mais que ne satisfaisait plus la scolastique
pétrifiée du maître, s’était jetée dans la mêlée philosophique et sociale qui devait


1 J. H. MACKAY, Max Stirner, sein Leben und sein Werk (Berlin, Schuster et Loeffler, 1898).


aboutir aux orages de 1848-1849 et se pressait sous les drapeaux du radicalisme et du
socialisme, ou combattait autour de Bruno Bauer, de Feuerbach et des Nachhegelianer,
avec, pour centres de ralliement, les Annales de Halle de Ruge et la Gazette du
Rhin du jeune docteur Karl Marx.
C’est sur ce fond tumultueux et lourd de menaces, où chaque livre est une arme,
où toute parole est un acte, où l’un sort de prison quand l’autre part pour l’exil, que
nous voyons passer la silhouette effacée, l’ombre fugitive du grand penseur oublié.
Cet homme silencieux et discret, sans passions vives ni attaches profondes dans la
vie, qui contemple d’un oeil serein les événements politiques se dérouler devant lui,
avec parfois un mince sourire derrière ses lunettes d’acier, c’est J. C. Schmidt.
Ceux qui le coudoient au milieu des promptes et chaudes camaraderies du champ
de bataille le connaissent peu. Ils savent que la vie lui est dure, que dès sa jeunesse la
chance lui fut hostile, que des « affaires de famille » pénibles troublèrent ses études,
et qu’un mariage conclu en 1837 le laissa après six mois veuf et seul, sans autres
relations que sa mère « dont l’esprit est dérangé ». Ils savent que, son examen pro
facultate docendi passé, il a fait un an de stage pédagogique à Berlin, puis que, renonçant
à acquérir le grade de docteur et à entrer dans l’enseignement officiel, il a accepté,
en 1839, une place de professeur dans un établissement privé d’instruction pour
jeunes filles. Mais nul n’a pénétré dans l’intimité de sa vie et de sa pensée, et il n’est
pas de ceux à qui l’on peut dire : pourquoi ?
De 1840 à 1844, « les meilleures années de sa vie », on le voit fréquenter assidûment,
plutôt en spectateur qu’en acteur, les cercles radicaux où trône Bruno Bauer ; il
publie, en 1842 et 1843, quelques articles de philosophie sociale sous le pseudonyme
de Max Stirner, mais n’occupe qu’une place effacée dans les réunions turbulentes de
la jeunesse de Berlin. En 1843, il se remarie et la vie semble un instant vouloir sourire
au pauvre « professeur privé ».
En 1844 paraît chez l’éditeur Otto Wigand, de Leipzig, L’Unique et sa Propriété.
Stupeur de ceux qui, voyant sans cesse l’auteur au milieu d’eux, le croyaient des leurs,
et scandale violent dans le public lettré dont il renverse les idoles avec une verve
d’iconoclaste. Le livre, répandu en cachette chez les libraires, est interdit par la censure
qui, quelques jours après, revient sur sa condamnation, jugeant l’ouvrage « trop
absurde pour pouvoir être dangereux ». Les anciens compagnons s’écartent, le livre
est oublié et la solitude se fait.
Dès ce moment commence la longue agonie du penseur. L’année même de la
publication de son oeuvre, « cette oeuvre laborieuse des plus belles années de sa
jeunesse », l’établissement où il professait lui ferme ses portes, et la gêne s’installe à
son foyer; l’éditeur Wigand, qui resta un ami fidèle du proscrit moral, lui confie, pour
l’aider, quelques traductions, et il publie en allemand, de 1846 à 1847, le Dictionnaire
d’économie politique de J.-B. Say et les Recherches sur la richesse des nations de
Smith. Mais les embarras d’argent vont croissant; une tentative commerciale malheureuse
achève de fondre en peu de mois les quelques milliers de francs qui avaient
formé la dot de sa femme, et celle-ci se sépare de lui en 1846. Dès lors, c’est la misère
de plus en plus profonde. Ceux qui l’avaient connu le perdent complètement de vue,
Wigand lui-même ignore où il cache son orgueilleuse détresse; les événements de 48
se déroulent sans qu’on voie Stirner y prendre aucune part.

En 1852 paraît encore une Histoire de la réaction en deux volumes, entreprise de
librairie sans intérêt ou la part de collaboration de Stirner est d’ailleurs mal définie. —
Et puis, plus rien, à peine quelques lueurs : en 1852, il est commissionnaire, et son
biographe a retrouvé les traces de deux séjours de J. C. Schmidt dans la prison pour
dettes en 1852 et 1853. ………….. Il achève de mourir le 25 juin 1856, âgé de
Quarante-neuf ans et huit mois.

On peut voir aujourd’hui sur sa tombe, grâce aux soins pieux de J. H. Mackay, une
dalle de granit portant ces seuls mots : MAX STIRNER. Et sur la façade de la maison
où il mourut, Philippstrasse, 19, à Berlin, on lit cette inscription :

C’EST DANS CETTE MAISON
QUE VÉCUT SES DERNIERS JOURS
MAX STIRNER
(Dr Caspar Schmidt, 1806-1856)
L’AUTEUR DU LIVRE IMMORTEL
L’UNIQUE ET SA PROPRIÉTÉ
1845

***

« De ceux que nous jugeons grands comme de ceux que nous aimons, avait dit
Stirner, tout nous intéresse, même ce qui n’a aucune importance; celui qui vient nous
parler d’eux est toujours le bienvenu. » Cela suffirait, son mérite mis à part, pour
expliquer l’intérêt du livre de Mackay et pour en faire regretter vivement les lacunes.
Mais il a probablement tout dit, et personne n’achèvera de soulever le voile que
cinquante ans d’oubli ont épaissi sur la vie et la personnalité de l’auteur de L’Unique.
C’est vers son oeuvre que nous devons nous tourner, et lui demander comment il
se fait que, si vite oubliée lorsqu’elle parut, elle se relève aujourd’hui si vivante et si
actuelle.
Les oeuvres originales de Stirner (nous laissons de côté les traductions de Say et
de Smith et son Histoire de la réaction) sont peu nombreuses. Outre L’Unique et sa
Propriété, son oeuvre capitale, et deux articles polémiques Recensenten Stirners, 1845
— Die philosophischen Reactionäre, 1847), en réponse aux critiques que l’apparition
de son livre avait provoquées de la part d’écrivains de différents partis, il n’existe de
lui que quelques essais publiés de 1842 à 1844 dans la Reinische Zeitung de Marx et
dans la Berliner Monatschrifft de Bahl.

Ces articles 1, esquisses de son grand ouvrage, sont : 1o Le faux principe de notre
éducation, ou Humanisme et Réalisme (Das unwahre Prinzip unserer Erziehung oder
der Humanismus und Realismus, avril 1842); 2o L’Art et la Religion (Kunst und
Religion, juin 181842, 3o De l’Amour dans l’État (Einiges Vorläufige von Liebesstaat,
l844), ce dernier, simple esquisse d’un travail plus considérable que la censure
supprima. Ajoutons-y deux études philosophiques sur des oeuvres littéraires alors
célèbres : les Esquisses koenigsbergiennes de Rosenkranz (1842), et Les Mystères de
Paris d’E. Sue (1844).
Il serait à désirer que ces études préliminaires fussent mises à la porte du lecteur
français; elles sont une introduction naturelle à la lecture du chef-d’oeuvre de Stirner,
comme ses réponses aux objections, qui achèvent de préciser sa pensée, en sont le
complément précieux.
Nous leur demanderons de nous aider à comprendre ce que Stirner a voulu, ce
qu’il a fait et ce qu’il est aujourd’hui pour nous. Que signifiait L’Unique et sa Propriété
lorsqu’il parut, et quelle est sa signification actuelle ?
Et d’abord — car appeler ce livre unique n’est qu’un jeu de mots très vain —
quelles sont ses racines dans la pensée allemande contemporaine? Tout l’effort de la
philosophie pratique du XIXe siècle a eu, pour but de séculariser les bases de la vie
sociale et d’arracher à la théologie les notions de droit, de morale et de justice. En
Allemagne, c’est cette lutte contre la transcendance qui fait le caractère fondamental
des travaux philosophiques des penseurs qui suivirent Hegel. La critique historique
des sources religieuses y aboutit bientôt à la critique philosophique du sentiment
religieux, et les travaux d’exégèse chrétienne préludèrent à l’élude de la morale du
Christianisme.
Strauss avait ouvert la voie par sa Vie de Jésus en s’attaquant au caractère révélé
des Évangiles; Bruno Bauer, dans sa Critique des Évangiles, se donna pour tâche de
détruire le fond de religiosité et de mysticisme que la mythique de Strauss laissait
subsister dans la légende chrétienne, et s’attaqua à l’esprit théologique en général.
C’est à Bruno Bauer que. succède logiquement Feuerbach, dont l’Essence du
Christianisme eut un retentissement considérable. Comme Feuerbach te dit lui-même,
« il étudie le Christianisme en général et, comme conséquence, la philosophie chrétienne
ou la théologie ». Sans plus s’attaquer en historien au mythe chrétien comme
Strauss ou à l’esprit évangélique comme Bauer, il étudie le Christianisme tel qu’il s’est
transmis jusqu’à nous et se borne à en rechercher l’essence en le débarrassant « des
innombrables mailles du réseau de mensonges, de contradictions et de mauvaise foi
dont la théologie l’avait, enveloppé ». Il en vint à conclure que « l’être infini ou divin
est l’être spirituel de l’homme, projeté par l’homme en dehors de lui-même et contemplé
comme un être indépendant… L’Homme est le Dieu du Christianisme, l’anthropologie
est le secret de la religion chrétienne. L’histoire du Christianisme n’a pas eu
d’autre tendance ni d’autre tâche que de dévoiler ce mystère, d’humaniser Dieu et de
résoudre la théologie en anthropologie. » C’est en ramenant Dieu à n’être plus que la
partie la plus haute de l’être humain, séparée de lui et élevée au rang d’être particulier,
que la philosophie spéculative parvient à rendre à l’homme tous les prédicats divins


1 Réunis en un volume pour la première fois en 1898 par J. H. Mackay, avec les Réponses aux
objections, sous le titre : Max Stirner’s kleinere Schriften (Berlin, Schuster et Loeffler).


dont il avait été arbitrairement dépouillé au profit d’un être imaginaire. Homo homini
deus est la conclusion de la philosophie de Feuerbach 1.
On sait l’enthousiasme que souleva chez la jeunesse allemande en rébellion contre
la théologie hégélienne le pieux athéisme de l’auteur de l’Essence du Christianisme.
— « Tu es qui restitues mihi haereditatem meam! » lui disaient volontiers les jeunes
hégéliens chez lesquels cette religion de l’Humanité trouvait de fervents adeptes.
Quoique formellement opposé à Feuerbach et à Bruno Bauer, contre lesquels est
dirigée presque toute la partie polémique de L’Unique, Stirner est en réalité leur
continuateur immédiat.
Stirner est essentiellement antichrétien. Son individualisme même est une conséquence
de ce premier caractère. Tout son livre est une critique des bases religieuses,
de la vie humaine. Esprit infiniment plus rigoureux que ses prédécesseurs, la conception,
au fond très religieuse, de l’Homme, ne peut le satisfaire, et sa critique impitoyable
ne s’arrête que lorsqu’il a dressé sur les ruines du monde religieux et
« hiérarchique » l’individu autonome, sans autre règle que son égoïsme.
D’après Feuerbach, les attributs de l’homme jugés à à tort ou à raison les plus
élevés lui avaient été arrachés pour en doter un être imaginaire « supérieur » ou « suprême
». nommé Dieu. Mais qu’est-ce que l’Homme de Feuerbach, reprend Stirner,
sinon un nouvel être imaginaire formé en séparant de l’individu certains de ses
attributs, et qu’est-ce que l’Homme, sinon un nouvel « être suprême »? L’Homme n’a
aucune réalité, tout ce qu’on lui attribue est un vol fait à l’individu. Peu importe que
vous fondiez ma moralité et mon droit et que vous régliez mes relations avec le
monde des choses et des hommes sur une volonté divine révélée ou sur l’essence de
l’homme; toujours vous me courbez sous le joug étranger d’une puissance supérieure,
vous humiliez ma volonté aux pieds d’une sainteté quelconque, vous me proposez
comme un devoir, une vocation, un idéal sacrés cet esprit, cette raison et cette vérité
qui ne sont en réalité que mes instruments. « L’au-delà extérieur est balayé, mais l’audelà
intérieur reste et nous appelle à de nouveaux combats. » La prétendue « immanence
» n’est qu’une forme déguisée de l’ancienne « transcendance ». Le libéralisme
politique qui me soumet à l’État, le socialisme qui me subordonne à la Société, et
l’humanisme de Bruno Bauer, de Feuerbach et de Ruge qui me réduit à n’être plus
qu’un rouage de l’humanité ne sont que les dernières incarnations du vieux sentiment
chrétien qui toujours soumet l’individu à une généralité abstraite; ce sont les dernières
formes de la domination de l’esprit, de la Hiérarchie. « Les plus récentes révoltes
contre Dieu ne sont que des insurrections théologiques. »
En face de ce rationalisme chrétien, dont il a exposé la genèse et l’épanouissement
dans la première partie de son livre, Stirner, dans la seconde, dresse l’individu, le moi
corporel et unique de qui tout ce dont on avait fait l’apanage de Dieu et de l’Homme
redevient la propriété.
Le Dieu, avait dit Feuerbach, n’est autre chose que l’Homme. — Mais l’Homme
lui-même, répond Stirner, est un fantôme qui n’a de réalité qu’en Moi et par Moi;
l’humain n’est qu’un des éléments constitutifs de mon individualité et est le mien, de
même que l’Esprit est mon esprit et que la chair est ma chair. Je suis le centre du


1 Essence du Christianisme, trad. fr., pp. 5, 310, 323, 376


monde, et le monde (monde des choses, des hommes et des idées) n’est que ma
propriété, dont mon égoïsme souverain use selon, son bon plaisir et selon ses forces.
Ma propriété est ce qui est en mon pouvoir; mon droit, s’il n’est pas une permission
que m’accorde un être extérieur et « supérieur » à moi, n’a d’autre limite que ma
force et n’est que ma force. Mes relations avec les hommes, que nulle, puissance
religieuse, c’est-à-dire extérieure, ne peut régler, sont celles d’égoïste à égoïste : je les
emploie et ils m’emploient, nous sommes l’un pour l’autre un instrument ou un
ennemi.
Ainsi se clôt par une négation radicale la lutte de la gauche hégélienne contre
l’esprit théologique; et, du même coup, sont convaincus de devoir tourner sans fin
dans un cercle vicieux ceux qui attaquent l’Église ou l’État au nom de la morale ou de
la justice : tous en appelant à une autorité extérieure à la volonté égoïste de l’individu
en appellent en dernière analyse à la volonté d’un « dieu » : « Nos athées sont de
pieuses gens 1. »
Si Feuerbach s’était rallié théoriquement à la « morale de l’égoïsme », ce n’avait
été de sa part qu’une inadvertance, résultant de sa polémique antireligieuse, car sa
doctrine de l’amour devait l’en tenir éloigné. Stirner ne tombe pas dans de pareilles
inconséquences, et il tire avec une logique impitoyable toutes les conclusions renfermées
dans les prémisses posées par ses prédécesseurs. Une fois renversé le monde de
l’esprit, du sacré et de l’amour, en un mot le monde chrétien, l’intraitable droiture de
sa pensée devait le conduire à ne plus voir dans les rapports entre les hommes que le
choc des individualités égoïstes et la lutte de tous contre tous. Son individualisme
antichrétien et anti-idéaliste peut légitimement taxer de faux individualisme toutes les
doctrines auxquelles on attribue généralement ce caractère; en effet, si elles affranchissent
l’individu des dogmes et secouent en apparence toute autorité, elles ne le
laissent pas moins serviteur de l’esprit, de la vérité et de l’objet : pour l’Unique, l’esprit
n’est que mon arme, la vérité est ma créature, et l’objet n’est que mon objet. Libéraux,
socialistes, humanitaires, tous ces amants de la liberté n’ont jamais compris le mot «
ni dieu ni maître » : « Possesseurs d’esclaves aux rires méprisants, ils sont eux-mêmes
— des esclaves 2. »


1 Remarquons en passant (que Stirner, qui ne connut — et assez superficiellement — que les
premiers travaux de Proudhon, répond par avance à la pensée fondamentale de sa Justice dans la
Révolution et dans l’Église et repousse toute opposition entre la justice purement humaine de la
Révolution et la radicale incapacité de justice de l’Église. La dignité humaine, source de justice de
Proudhon, vaut la dignité, source de moralité de Mill; à moins d’être un retour à la révélation, elles
sont l’une et l’autre également incapables de justifier toute idée de sanction et d’obligation; la
justice de l’une comme la morale de l’autre sont religieuses ou ne sont ni morale ni justice. Comme
le dit excellemment Guyau, la morale des utilitaires (et la justice de Proudhon est dans le même
cas) n’a jamais pu expliquer que le faire moral (la possibilité d’être amené à poser des actes
conformes à la moralité), et non le vouloir moral (la moralité); la physique des moeurs ne peut
devenir une morale que si elle en appelle inconsciemment à une « table des valeurs » religieuse. Il
n’est d’autre réfutation de la morale théologique que la suppression de la théologie —et de la
morale.
2 Das unwahre Prinzip unserer Eiziehung, Kl. Schriften, édit. Mackay, p. 24.


*
**

Il est superflu de nous étendre longuement sur les détails de la pensée de Stirner;
une simple lecture de son livre les fera connaître mieux qu’aucune analyse. Mais toute
lecture est une traduction en une langue qui va s’écartant de plus en plus de celle de
l’auteur; les oeuvres philosophiques les plus solidement pensées, si elles n’ont pas à en
craindre d’autre, ne peuvent échapper à cette « réfutation ». L’induction scientifique,
impuissante contre le réseau serré des déductions, en ronge chaque maille tour à tour,
les points de vue se modifient, les termes reçoivent des définitions nouvelles, et,
finalement, l’ossature logique de l’oeuvre demeure, mais la chair et le sang en ont
changé et elle vit d’une vie toute nouvelle. Tel est le sort habituel de tous les travaux
purement dialectiques, et Stirner y est soumis. Si l’oeuvre du moraliste reste inattaquable,
il faut aujourd’hui, pour juger les conclusions de son livre, faire subir une
espèce de remise au point à son principe, l’individu.
Il importerait donc de dégager la véritable signification de l’Unique et de son
égoïsme, et de nous demander ce qu’est à proprement parler, c’est-à-dire dans le
domaine de l’action et de la vie et non plus de la théorie et du livre, l’individualisme
de Stirner. Nous comprendrons ainsi ce qu’il peut devenir en nous, à quelle tendance
il répond et quel rôle il peut remplir dans le mouvement actuel des esprits. Nous
savons ce qu’il a détruit; mais quel sol a-t-il mis à nu sous les ruines du monde moral?
Pouvons-nous espérer y voir lever encore une moisson, ou bien son « égoïsme » a-t-il
creusé sous la vie sociale un gouffre impossible à combler à moins de nouveaux
mensonges et de nouvelles illusions? Que faut-il entendre, en un mot, par le « nihilisme
» de Stirner?
Et d’abord, qu’est-ce que l’Unique? La polémique qui suivit l’apparition de l’oeuvre
de Stirner est précieuse, en ce qu’elle achève de fixer le sens exact qu’y attachait son
auteur.
L’Unique est-il une conception nouvelle du Moi, le principe nouveau d’une
doctrine nouvelle (un complément, par exemple, de la philosophie de Fichte 1 )? C’est
ainsi que le comprirent les critiques. Feuerbach, Szeliga et Hess en 1845, Kuno
Fischer en 1847, attaquèrent Stirner en se plaçant à ce point de vue, et parlèrent à
l’envi d’un « moi principe », d’un « égoïsme absolu », d’une « dogmatique de l’égoïsme
», d’un, « égoïsme en système », etc., tous virent dans l’individu une idée, un
principe ou un idéal qui s’opposait à l’Homme.


1 Stirner avait nettement répudié toute parenté entre son moi corporel et passager et le Moi absolu
de Fichte, ce qui n’empêche pas Ed. von Hartmann de voir « dans son absolutisation du Moi la
véritable conséquence pratique du monisme subjectif de Fichte ». C’est une des plus lourdes
méprises dont notre penseur ait été victime. Je ne cite que pour mémoire l’opinion du critique
auquel Stirner et l’Unique rappellent Machiavel et le Prince, et le critique français dont je ne
retrouve pas le nom et dont tous ceux qui s’occupent de Stirner répètent la phrase sur « ce livre
qu’on quitte monarque ». Voyez aussi, à titre de curiosité, un discours de H. von Bülow où Stirner
est comparé à Bismarck.


Stirner leur répond : Le moi que tu penses n’est qu’un agrégat de prédicats, aussi
peux-tu le concevoir, c’est-à-dire le définir et le distinguer d’autres concepts voisins.
Mais toi tu n’es pas définissable, toi tu n’es pas un concept, car tu n’as aucun contenu
logique; et c’est de toi, l’indisable et l’impensable, que je parle; l’Unique ne fait que le
désigner, comme te désigne le nom qu’on t’a donné en te baptisant, sans dire ce que tu
es; dire que tu es unique revient à dire que tu es toi; l’unique n’est pas un concept, une
notion, car il n’a aucun contenu logique : tu es son contenu, toi, le « qui » et le « il »
de la phrase. Dans la réalité, l’unique, c’est toi, toi contre qui vient se briser le royaume
des pensées; dans ce royaume des pensées, l’unique n’est qu’une phrase — et une
phrase vide, c’est-à-dire pas même une phrase; mais « cette phrase est la pierre sous
laquelle sera scellée la tombe de notre monde des phrases, de ce monde au commencement
duquel était le mot ». Et l’individu n’étant pas une idée que j’oppose à l’Homme,
l’unique n’étant que toi, ton « égoïsme » n’est nullement un impératif, un devoir
ou une vocation; c’est, comme l’unique, une — phrase, « mais c’est la dernière des
phrases possible, et destinée à mettre fin au règne des phrases ».
L’Unique est donc pour Stirner le moi gedankenlos, qui n’offre aucune prise à la
pensée et s’épanouit en deçà ou au-delà de la pensée logique; c’est le néant logique
d’où sortent comme d’une source féconde mes pensées et mes volontés. — Traduisons,
et poursuivant l’idée de Stirner un peu plus loin qu’il ne le fit, nous ajouterons :
c’est ce moi profond et non rationnel dont un penseur magnifique et inconsistant a dit
par la suite : « Ô mon frère, derrière tes sentiments et tes pensées se cache un maître
puissant, un sage inconnu; il se nomme toi-même (Selbst). il habite ton corps, il est
ton corps 1. »
Telle est la source vive que Stirner a fait jaillir de la « dure roche » de l’individualité,
et tel est, je pense, le fond positif et fécond de sa pensée. Mais ce fond, le
logicien, ancien disciple de Hegel, ne fit que l’entrevoir et l’affirmer; il soupçonne « la
signification d’un cri de joie sans pensée, signification formidable qui ne put être
reconnue tant que dura la longue nuit de la pensée et de la foi »; mais si, matelot
aventureux errant sur l’océan de la pensée, il a senti passer la grande voix venue de la
terre qui clame que les dieux sont morts, s’il a entendu les flots se briser contre la côte
prochaine, son oeil n’a pas aperçu la terre à travers les brumes de l’aube; un autre y
posera son pied de rêveur dionysien, mais c’est à nous, Anarchistes, à aborder au port.
C’est ainsi, semble-t-il, qu’il faut comprendre le « nihilisme » de Stirner : à la conception
chrétienne du monde, à la philosophie « qui inscrit sur son bouclier la négation
de la vie », à cette « pratique du nihilisme 2 », il répond en inscrivant sur le sien
la négation de l’esprit et aboutit à un nihilisme purement théorique.


1 Friedrich NIETZSCHE : Also sprach Zarathustra, p. 47. Nous laissons de côté tout parallèle entre
Nietzsche et Stirner; il y a de telles affinités entre L’Unique et sa Propriété et la partie critique de
l’oeuvre du chantre de Zarathustra qu’il est difficile de se convaincre, quoique le fait soit à peu près
prouvé, que ce dernier ne connut point Stirner. Sa destruction de la « table des valeurs »
actuellement admises est d’un Stirner qui, au lieu de Hegel aurait eu Schopenhauer pour éducateur.
Remarquons en passant que ce que Lange appelle volonté, « volonté à laquelle, dit-il (Hist. du
Mat., tr. fr., II, p. 98), Stirner donne une valeur telle qu’elle nous apparaît comme la force
fondamentale de l’être humain », semble correspondre exactement à la Wille zur Macht de
Nietzsche.
2 Friedrich NIETZSCHE : Der Antichrist, VII.


Mais « est-ce à dire, demande-t-il, que par son égoïsme Stirner prétende nier toute
généralité et faire table rase, par une simple dénégation, de toutes les propriétés organiques
dont pas un individu ne peut s’affranchir? Est-ce à dire qu’il veuille rompre
tout commerce avec les hommes et se suicider en se mettant pour ainsi dire en chrysalide
en lui-même? » Et il répond : « Il y a dans le livre de Stirner un « par conséquent
» capital, une conclusion importante qu’il est en vérité possible de lire entre les lignes,
mais qui a échappé aux yeux des philosophes, parce que les dits philosophes ne
connaissent pas l’homme réel et ne se connaissent pas comme hommes réels, mais
qu’ils ne s’occupent que de l’Homme, de l’Esprit en soi, a priori, des noms et jamais
des choses et des personnes. C’est ce que Stirner exprime négativement dans sa
critique acérée et irréfutable, lorsqu’il analyse les illusions de l’idéalisme et démasque
les mensonges du dévouement et de l’abnégation 1… »
Je souligne ces mots expression négative, et je demande : Quelle serait donc la
traduction positive de son oeuvre? Quel « par conséquent » peut-on logiquement en
déduire, et de quelle suite positive est-elle susceptible?
Telle est la question que s’est posée entre outres Lange, qui regrette que Stirner
n’ait pas complété son livre par une seconde partie et suppose que « pour sortir de
mon moi limité, je puis, à mon tour, créer une espèce quelconque d’idéalisme comme
l’expression de ma volonté et de mon idée ». M. Lichtenberger, de son côté, dans une
courte notice consacrée à Stirner 2 se demande quelle forme sociale pourrait résulter
de la mise en pratique de ses idées.
Ce sont là, je crois — et j’aborde ici le point le plus délicat de cette étude — des
questions que l’on ne peut pas se poser; je pense que du livre de Stirner aucun
système social ne peut logiquement sortir (en entendant par logiquement ce que lui-même
aurait pu en tirer et non ce que nous bâtissons sur le terrain par lui déblayé);
comme Samson, il s’est enseveli lui-même sous les ruines du monde religieux
renversé. Pourquoi? C’est ce qu’il me reste à montrer.
« Amis, dit-il quelque part 3 notre temps n’est pas malade, mais il est vieux et sa
dernière heure a sonné; ne le tourmentez donc point de vos remèdes, mais soulagez
son agonie en l’abrégeant et laissez-le — mourir. » Cette société lasse qui meurt de
ses mensonges et dont il compte les pulsations qui s’éteignent, que viendra-t-il à sa
suite, il l’ignore. Il a pu détruire les anciennes valeurs, mais il ne peut en créer de
nouvelles; du temple du dieu qu’il a renversé, c’est à d’autres à reconnaître les
matériaux épars dont il ne connut que l’ordonnance, et à rebâtir avec les décombres la
maison des hommes.
Cette impuissance, un dernier exemple va nous la faire toucher du doigt et nous en
livrer le secret. Dans un chapitre auquel il attachait la plus grande importance, Stirner
nous trace les grandes lignes de 1’association des égoïstes, telle qu’il la conçoit
résultant du libre choc des individus, opposée à la société actuelle religieuse et hiérarchique.
Or, il a surabondamment démontré auparavant que l’amour, le désintéressement,
le loyalisme, etc., ne sont que des travestissements de l’égoïsme, que la piété du
croyant, le souci de légalité du bourgeois et la tendresse de l’amant ne sont que des
procédés, à vrai dire souvent méconnus, par lesquels l’un exploite son dieu, l’autre


1 Die philosophischen Reactionaere, Kl. Schriften, édit. Mackay, p. 182, 183.
2 Nouvelle Revue, 15 juillet 1894.
3 Die Mysterien von Paris-, KI. Schriften, édit. Mackay, p. 101.


l’État ou sa maîtresse; de sorte que la société actuelle réalise en somme l’état de lutte
de tous contre tous auquel son analyse le conduit. Elle ne diffère de l’association des
égoïstes que par le caractère des armes employées : l’égoïsme de ses uniques s’est
simplement débarrassé de son vieil appareil de guerre; ses combattants, comme les
soldats des armées modernes, ne marchent plus à l’ennemi en brandissant des boucliers
ornés de figures terribles destinées à effrayer l’ennemi quand elles ne les
épouvantent pas eux-mêmes; aucun dieu, aucune déesse ne descend plus du ciel pour
combattre à leurs côtés sous les traits augustes de la Morale, de la Justice ou de
l’Amour. L’égoïsme de Stirner est, pour tout dire en un mot, un égoïsme — rationnel.
Le destructeur du rationalisme est lui-même, par la forme logique de son esprit,
un rationaliste, et l’adversaire passionné du libéralisme reste un libéral. Stirner rationaliste
poursuit jusque dans ses derniers retranchements l’idée de Dieu et en démasque
les dernières métamorphoses, mais il n’aboutit fatalement qu’à une négation :
l’individu et l’égoïsme. Stirner libéral sape au nom de l’individu les fondements de
l’État, mais, ce dernier détruit, il n’aboutit qu’à une nouvelle négation : anarchie ne
pouvant signifier pour lui que désordre, si l’État, régulateur de la concurrence, vient à
disparaître, à celle-ci ne peut succéder que la guerre de tous contre tous.
Cette conception toute formelle de l’individu nous explique le caractère purement
négatif de ce qu’on pourrait appeler la « doctrine » de Stirner, c’est-à-dire de la partie
logiquement critique de son oeuvre; c’est ce rationalisme et ce libéralisme conséquents,
c’est-à-dire radicalement destructeurs, qui me permettaient tantôt de nier la
possibilité de donner à l’Unique le « complément positif » dont Lange regrette l’absence.
Mais ce serait, je crois, mutiler la pensée de son auteur et méconnaître l’importance
de L’Unique et sa Propriété de n’y voir que l’oeuvre du logicien nihiliste.
« Stirner, dit-il lui-même 1, ne présente son livre que comme l’expression souvent
maladroite et incomplète de ce qu’il voulut; ce livre est l’oeuvre laborieuse des
meilleures années de sa vie et il convient cependant que ce n’est qu’un à-peu-près.
Tant il eut à lutter contre une langue que les philosophes ont corrompue, que tous les
dévots de l’État, de l’Église, etc., ont faussée, et qui est devenue susceptible de
confusions d’idées sans fin. »
D’autres ont mis en lumière l’importance formidable qu’ont prise dans l’État les
facteurs régulateurs sociaux aux dépens des facteurs actifs et producteurs. En
démontant la « machine de l’État » rouage par rouage et en montrant dans cette police
sociale qui s’étend du roi jusqu’au garde champêtre et au juge de village un instrument
de guerre au service des vainqueurs contre les vaincus, sans autre rôle que de défendre
l’état de choses existant, c’est-à-dire de perpétuer l’écrasement du faible actuel par
le fort actuel, ils ont mis en évidence son caractère essentiellement inhibiteur et
stérilisant. Loin de pouvoir être un ressort pour l’activité individuelle, l’État ne peut
que comprimer, paralyser et annihiler les efforts de l’individu.
Stirner, de son coté, met en lumière l’étouffement des forces vives de l’individu
par la végétation parasite et stérile des facteurs régulateurs moraux. Il dénonce dans la
justice, la moralité et tout l’appareil des sentiments « chrétiens » une nouvelle police,
une police morale, ayant même origine et même but que la police de l’État : prohiber,
refréner et immobiliser. Les veto de la conscience s’ajoutent aux veto de la loi; grâce à


1 Die philosophischen Reactionaere, Kl. Schriften, édit. Mackay, p. 183.


elle, la force d’autrui est sanctifiée et s’appelle le droit, la crainte devient respect et
vénération, et le chien apprend à lécher le fouet de son maître.
Les premiers disaient : que l’individu puisse se réaliser librement sans qu’aucune
contrainte extérieure s’oppose à la mise en oeuvre de ses facultés : l’activité libre seule
est féconde. Stirner répond : que l’individu puisse vouloir librement et ne cherche
qu’en lui seul sa règle, sans qu’aucune contrainte intérieure s’oppose à l’épanouissement
de sa personnalité : seule l’individuelle volonté est créatrice.
Mais l’individualisme ainsi compris n’a encore que la valeur négative d’une révolte
et n’est que la réponse de ma force à une force ennemie. L’individu n’est que le
bélier logique à l’aide duquel on renverse les bastilles de l’autorité : il n’a aucune
réalité et n’est qu’un dernier fantôme rationnel, le fantôme de l’Unique.
Cet Unique où Stirner aborda sans reconnaître le sol nouveau sur lequel il posait
le pied, croyant toucher le dernier terme de la critique et l’écueil où doit sombrer toute
pensée, nous avons aujourd’hui appris à le connaître : Dans le moi non rationnel fait
d’antiques expériences accumulées, gros d’instincts héréditaires et de passions, et
siège de notre « grande volonté » opposée à la « petite volonté » de l’individu égoïste,
dans cet « Unique » du logicien, la science nous fait entrevoir le fond commun à tous
sur lequel doivent se lever, par-delà les mensonges de la fraternité et de l’amour
chrétiens, une solidarité nouvelle, et par-delà les mensonges de l’autorité et du droit,
un ordre nouveau.
C’est sur cette terre féconde, que Stirner met à nu, que le grand négateur tend pardessus
cinquante ans la main aux anarchistes d’aujourd’hui.
R.-L. Reclaire.
Décembre 1899.

Je n’ai basé ma cause
sur rien

suite…

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