JUSTIFIER LA GUERRE ? De l’humanitaire au contre-terrorisme


 

Auteur : Gilles Andréani et Pierre Hassner

Ouvrage : Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme

 

Introduction
Gilles ANDRÉANI & Pierre HASSNER

Cet ouvrage est le fruit d’un séminaire sur le thème de l’éthique et des relations
internationales, animé depuis 2003 par Pierre Hassner au Centre d’études et de
recherches internationales (CERI). L’idée de ce séminaire, conçue avec le Centre
d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères, et le German Marshall
Fund, était de confronter les visions de philosophes, d’intellectuels, d’hommes
d’Église, à celle de praticiens, sur les dilemmes moraux posés par les nouvelles
dimensions des relations internationales.
Le rôle des armes nucléaires avait fait l’objet d’interrogations dans des cercles
comparables au temps de la guerre froide. Notre séminaire a cherché à identifier et à
traiter les sujets qui ont succédé à la dissuasion au centre des dilemmes moraux de
l’action internationale : les interventions humanitaires, le recours à la force, les
sanctions et la justice internationales, la lutte contre le terrorisme, l’ordre
international. Il s’est efforcé d’introduire une dimension comparatiste à ses travaux,
en s’interrogeant sur ce qui, sur ces sujets, pouvait séparer ou rapprocher le Nord et le
Sud, les États-Unis et l’Europe. Cette dernière dimension a été privilégiée, dans un
contexte où la guerre d’Irak faisait subir à la relation transatlantique des tensions sans
précédent. Le colloque organisé au CERI les 15 et 16 janvier 2004 sur les dilemmes
moraux de l’intervention (on en trouvera le programme en annexe) visait notamment à
approfondir sur ce thème un débat transatlantique, où les arguments moraux avaient
abondé de part et d’autre, mais aussi les arrière-pensées et la polémique.
La plupart des textes réunis dans ce volume ont fait l’objet d’une première
communication dans ce colloque. En vue de leur publication, ils ont été largement
remaniés et actualisés.

Le retour de l’intervention
Depuis la fin de la guerre froide, les interventions internationales se sont multipliées.
Elles ont aussi profondément évolué.
Au début des années 1990, deux interventions se succèdent qui semblent avoir valeur
d’exemple : en 1991, la guerre du Golfe, mise en oeuvre du principe de légitime

défense collective, mais qui emprunte les formes d’une action de sécurité collective,
par son caractère concerté et multilatéral, la part qu’y prennent les Nations Unies, le
concert de soutiens qui l’entoure sur le plan régional et mondial ; en 1992, la mission
humanitaire américaine en Somalie, bientôt relayée par les Nations unies. Deux
registres distincts, le sécuritaire et l’humanitaire ; mais dans les deux cas, une
combinaison de leadership américain, et de déférence au cadre onusien et au concert
des nations, qui permet de parler de « nouvel ordre mondial ».
Pendant dix ans, jusqu’au 11 septembre 2001, c’est l’intervention humanitaire qui
domine, et ses fortunes vont suivre une courbe hésitante. Pas moins de huit opérations
majeures affichent un objectif humanitaire (outre la Somalie, déjà mentionnée, Haïti,
la Bosnie-Herzégovine, le Rwanda, la Sierra Leone, le Kosovo, le Timor Oriental, la
République démocratique du Congo). Ces opérations font apparaître, au fur et à
mesure de leur déroulement, des problèmes qui divergent de ceux des opérations de
maintien de la paix classiques : la protection de forces intervenant dans un conflit en
cours, le décalage entre leur mandat et leurs moyens, leur difficile neutralité en cas de
violation majeure du droit humanitaire, leur propension à se retrouver
progressivement confrontées à une partie au conflit, la prise en charge, dans l’après conflit,
de tâches de consolidation de la paix civile, de réhabilitation économique et de
(re) construction étatique (qui feront parler de « protectorat » international à propos de
la Bosnie, du Kosovo ou du Timor Oriental, ou du besoin de définir un nouveau
régime de « tutelle » internationale).
D’une distinction bien marquée entre l’humanitaire et le sécuritaire, on passe au
Kosovo à un recours à la force ouverte, autrefois réservé au sécuritaire, mais pour des
motifs humanitaires ; Le secours aux victimes a obligé, comme en Bosnie, à prendre
parti et à choisir son camp ; choix progressif et contraint en Bosnie, délibéré au
Kosovo. Le dilemme du recours à la force s’amplifie et en fait émerger de nouveaux :
celui de savoir si la force doit servir en priorité à la protection des victimes ou à la
coercition de l’agresseur ; celui de l’équilibre entre la sécurité des forces intervenantes
et le risque de dommages collatéraux ; celui du degré d’autonomie souhaitable du
militaire par rapport au politique dans ce type d’opérations.
À la problématique du droit, ou plutôt, comme dans le cas du Rwanda et de la Bosnie,
du devoir d’intervention face au génocide et au massacre, devoir auquel la
communauté internationale a failli, presque entièrement dans le premier cas,
partiellement dans le second, s’ajoute la responsabilité des intervenants dans l’après conflit.
L’intervention tend à chercher sa justification non seulement dans le rapport
entre son coût humain et les souffrances auxquelles elle met fin sur le moment, mais
aussi dans son bilan final en termes de réhabilitation économique et institutionnelle,
de capacité des communautés qui se sont opposées à (ré) inventer une vie commune.

Bilan complexe, dont on ne sait quand peut venir le moment, et où la victime d’hier
risque de faire figure d’oppresseur demain.
En dépit de ces évolutions vers un durcissement des interventions et un élargissement
de leurs ambitions, en dépit de leur bilan mitigé, et des divisions que ces évolutions
suscitent sur le plan des principes entre le Nord et le Sud, entre les États-Unis et leurs
alliés, la distinction reste encore assez claire entre la guerre, que l’on décide pour la
défense de soi-même ou de ses intérêts, et l’intervention, normalement désintéressée
dans ses intentions, et mandatée par une organisation internationale.
Le 11 septembre allait tout changer et provoquer le retour, comme au temps de la
guerre froide, d’interventions conduites par les États-Unis pour des motifs de sécurité
nationale, cette fois dans le cadre de la guerre globale contre le terrorisme. Certes,
l’intervention en Afghanistan qui visait un régime complice des terroristes, et qui était
entourée d’un fort consensus régional et international, diffère sur ce plan de la guerre
d’Irak de 2003, objet d’une division en forme de crise ouverte, et dont l’impact sur le
terrorisme international reste aussi incertain que controversé. Mais Irak ou
Afghanistan, la justification était sécuritaire.
Cependant, l’humanitaire devait faire son apparition dans les critiques, mais aussi, de
façon plus inattendue, dans les justifications, dont ces opérations ont fait l’objet. La
chute du régime taliban comme de la dictature baasiste, l’amélioration qu’elles ont
représentée pour les populations, voire l’espoir d’autres changements qui pourraient
se produire à leur exemple dans le Moyen-Orient élargi, suffisaient pour beaucoup à
justifier ces interventions. Ces arguments se sont, dans le cas de l’Irak, largement
substitués aux considérations de sécurité nationale et internationale par lesquelles les
États-Unis avaient initialement cherché à justifier leur intervention. Il y avait là un
effet de vases communicants, résultat de la faillite des justifications sécuritaires, en
particulier de l’absence d’armes de destruction massive, ainsi qu’une part
d’idéologie : l’Afghanistan et l’Irak étaient ainsi replacés dans la vision d’une lutte
séculaire des États-Unis contre les tyrannies, qui va de la victoire contre l’Allemagne
et le Japon, aux élections récemment arrachées à la fraude en Géorgie et en Ukraine.
À travers ce mélange d’humanitaire et de sécuritaire, qui caractérise, au moins dans
leurs justifications, les interventions menées dans le cadre de la guerre contre le
terrorisme, on revient à une inspiration constante de la politique extérieure
américaine, le wilsonisme et ses visages contradictoires : le Wilson impérialiste qui
intervient au Mexique en 1914, l’idéaliste qui identifie la démocratie à la paix dans les
« quatorze points » en 1918. On glisse de l’expérience des protectorats internationaux
provisoires des années 1990, à un certain retour de l’idée impériale, atténuée,
débarrassée de ses instincts de grandeur ou de hiérarchie entre races, qui correspond à

l’idée « bénigne » que les Américains se font de leur hégémonie.
Mais il y a aussi l’instinct naturel des démocraties, et en particulier des États-Unis, de
promouvoir leur modèle, la révulsion sincère qu’inspiraient aux opinions le régime
absurde des Talibans ou la tyrannie de Saddam Hussein, et une problématique réelle :
pourquoi la « responsabilité de protéger » s’arrêterait-elle aux crises humanitaires
ouvertes, et ne jouerait-elle pas, quand les circonstances s’y prêtent, pour aider à
l’élimination de régimes cruels dont les exactions, sur le long terme, n’ont pas
provoqué moins de souffrances que les crises humanitaires ou les guerres ? Qui peut
regretter la chute de Bokassa, de Pol Pot, d’Idi Amin Dada, toutes provoquées par des
interventions dont la légalité n’était pas évidente ?
Humanitaire, sécuritaire, promotion de la démocratie, où s’arrêteront les figures de
l’intervention ? Peut-être avec le risque de désordre international, que de trop larges
brèches dans l’interdiction du recours à la force ne manqueraient pas de provoquer ;
peut-être, et plus sûrement, dans les limites pratiques de l’intervention, dans la
résistance des faits et des hommes aux solutions simples importées d’ailleurs, dans le
coût politique et économique d’entreprises difficiles à justifier, mais plus encore à
mener à bien.
L’élargissement doctrinal de la faculté d’intervenir coïncide-t-il avec la fin d’un cycle
d’interventions ouvert à la fin des années 1980 par le dégel Est/Ouest ? Les catégories
brouillées pendant cette période – maintien de la paix et recours à la force, opérations
de sécurité collective et de sécurité nationale – vont-elles à nouveau s’imposer, au
besoin dans des limites redéfinies ? Ou bien au contraire, l’ubiquité des menaces et la
convergence des types de guerre continueront-elles de rendre l’intervention nécessaire
et cette clarification impossible ?

Le retour de la morale
La morale et la politique internationale n’ont jamais fait bon ménage. Dans la sphère
internationale, l’État, « le plus froid des monstres froids », ne semble connaître que
ses intérêts et la raison d’État. Dans une vision réaliste extrême, l’idée de morale
internationale est contradictoire dans les termes. Elle suppose que la communauté des
États partage des valeurs et des croyances communes, illusion qui n’a pas survécu à
l’idéal de la civitas christiana.
Ce n’est pas que la morale soit absente du débat international : l’URSS et ses amis
dénonçaient l’immoralité des armes nucléaires ; Ronald Reagan reprendra l’argument

à son compte pour soutenir la cause des défenses antimissiles. Dans le contexte
idéologique de la guerre froide, on critique l’immoralité ou le cynisme de l’adversaire,
on appelle l’Union soviétique « l’empire du mal », la bombe à neutrons américaine
« l’arme cannibale ». Tandis que le réalisme des comportements l’emporte sur
l’intransigeance morale et parfois sur l’anathème des discours : on traite avec l’Union
soviétique, la compétition n’exclut pas la combinaison des intérêts et la recherche du
compromis. À l’ère nucléaire, le jugement moral n’est pas suspendu, mais la première
vertu reste la prudence.
Depuis la fin de la guerre froide, la morale occupe une tout autre place dans la vie
internationale. On la mesure à de multiples signes : montée de la justice
internationale, attention accrue portée à l’observation des lois de la guerre dans la
conduite des interventions internationales, actes de repentance entre États pour les
fautes du passé, invocation systématique de la morale, non plus dans la polémique
contre l’adversaire, mais en tant qu’étalon de ses propres politiques et de celles de ses
alliés : Clinton qualifie d’immoral le plan Vance-Owen sur la Bosnie-Herzégovine,
Bush place son combat contre le terrorisme sous le signe de la clarté morale, les
opposants à la guerre d’Irak invoquent pour eux le droit et la morale. Les États ne s’en
conduisent pas beaucoup mieux, mais on peut en dire ce que Montesquieu dit des
hommes, « fripons dans le détail, ils sont en gros de très honnêtes gens : ils aiment la
morale ».
À quoi attribuer cet amour soudain, cette combinaison inattendue de la morale et de la
politique internationale ? La situation de l’après-guerre froide présente des caractères
qui peuvent fournir des pistes d’explication.
La première est une plus grande continuité entre les attitudes politiques intérieures et
internationales. La dualité, entre des domaines politiques internes placés sous le signe
de la limitation et du contrôle du pouvoir, et la nécessité d’appliquer à l’action
internationale des valeurs opposées, au pire l’exaltation de la puissance, au mieux la
soumission aux contraintes de la Realpolitik, a toujours été difficile à assumer en
démocratie. Cette dualité a pu se justifier par les exigences de survie dans un monde
sans règles. Mais dans le monde de l’après-guerre froide, où les valeurs de la
démocratie se répandent, et où les enjeux de sécurité internationale sont beaucoup
moins élevés, en tout cas pour les démocraties prospères et en paix du Nord, cette
dualité est beaucoup moins acceptable et d’ailleurs moins nécessaire. On peut dès lors
s’offrir le luxe de la morale en diplomatie. Ou bien encore, dans une interprétation
plus optimiste, considérer que la raison d’État n’oppose plus les mêmes barrières à
l’influence de revendications de transparence, de justice et d’égalité, dans le domaine
de l’action internationale des États. D’autant que ces revendications semblent
converger dans l’ensemble du monde développé, tant sur le plan interne qu’au niveau

international : demande d’éthique, montée des autorités régulatrices, influence des
ONG.
La seconde piste tient peut-être au décalage de l’ordre international face aux nouvelles
formes de violence : alors que celles-ci tiennent principalement aux
dysfonctionnements et à la décomposition des États, l’ordre international a été conçu
pour prévenir la guerre interétatique ; il recourt, à cette fin, à des principes tels que la
souveraineté, la non-ingérence et l’interdiction du recours à la force, qui forment un
tout cohérent. Remettre frontalement en cause ces principes serait aussi hasardeux
juridiquement qu’imprudent pour l’ordre international interétatique. D’où le recours à
des stratégies de contournement, où la morale joue un grand rôle. L’intervention au
Kosovo, « illégale mais légitime » selon Koffi Annan, le regain d’intérêt pour la
tradition de la guerre juste ou encore la formule fameuse de François Mitterrand
« l’obligation de non-ingérence s’arrête à l’endroit précis où naît le risque de non-assistance
» participent de cette démarche.
Cependant, cette voie est précaire, et non sans danger. Opposer la morale au droit,
assumer la supériorité d’un droit « moral » immanent sur le droit positif, n’est-ce pas
revenir à des doctrines du droit naturel d’un autre âge ? Entre l’intervention armée
« moralement justifiée » et la guerre sainte, où est la frontière ? S’il doit y avoir
prévalence de la morale sur le droit, peut-elle être autre chose qu’une réponse
exceptionnelle à une situation d’urgence, qu’une dérogation à la loi qui doit, aussitôt
que possible, cesser pour restituer à celle-ci son autorité ? « La vertu même a besoin
de limites », dit encore Montesquieu.

L’intervention face aux nouvelles menaces
C’est à la croisée de ces deux tendances de l’après-guerre froide, le retour de
l’intervention et le retour de la morale, que se situent les interrogations qui font l’objet
de ce livre. Mais il faut en ajouter une troisième qui est la transformation de la
menace. Le terrorisme de masse et la prolifération, et surtout leur conjonction
possible, sont venus ajouter une dimension nouvelle aux dilemmes de l’intervention.
La nature du terrorisme apocalyptique qui s’est manifesté le 11 septembre 2001,
comme la réponse à lui apporter restent incertaines. Le terrorisme s’est révélé, ce jourlà,
capable d’infliger à une société développée des dommages de masse dont les États
avaient jusqu’ici le monopole. Cet événement ouvre-t-il une ère d’escalade dans le
terrorisme, marquée par une violence sans relation avec des fins politiques
identifiables, et sans proportion avec l’audience politique des organisations qui

l’utilisent ? Cette perspective, Clausewitz l’avait pressentie, en imaginant une guerre
où une violence extrême, déconnectée de toute rationalité politique, serait devenue à
elle-même sa propre fin. Du temps de la guerre froide, l’apocalypse nucléaire pouvait
incarner cette vision, voici qu’elle pourrait aujourd’hui s’identifier à un Al-Qaida
nucléaire.
Ce scénario est-il inscrit dans une convergence déjà à l’oeuvre entre prolifération des
armes de destruction massive et terrorisme ? Même s’il n’était que probable, il
changerait radicalement notre vision des rapports entre l’État, les groupes privés et la
guerre. Il inverserait sans doute la charge de la preuve en termes de prévention et de
recours à la force, et ferait du coût de l’inaction un facteur déterminant de
l’intervention.
Nous n’en sommes pas là, et ce qui est aujourd’hui en débat, c’est une doctrine
américaine de la préemption qui justifie d’utiliser la force contre des États proliférants
avant qu’ils ne possèdent de telles armes, c’est-à-dire avant même qu’un tel scénario
ne soit devenu possible. C’est aussi la mise en avant de cette doctrine par les États-
Unis comme l’une des justifications possibles de la guerre d’Irak. C’est, enfin, une
conception de la lutte contre le terrorisme, qui, sous l’appellation de « guerre contre la
terreur », anticipe sur une privatisation de la violence de masse qui n’est sans doute
pas inéluctable, au risque d’exagérer la signification stratégique du terrorisme
jihadiste global et, involontairement, d’accroître son audience politique.
Mais le débat ne saurait s’arrêter là : nous devons regarder la menace qui s’est
manifestée le 11 septembre avec à l’esprit les leçons des luttes passées, plus souvent
gagnées qu’on ne le croit, contre le terrorisme, mais sans écarter la possibilité qu’elle
soit devenue qualitativement nouvelle, qu’ait été déclenchée ce jour-là une guerre au
sens plein du terme, dont l’issue et non la réalité est à présent en cause. Au moins
devons-nous admettre la possibilité que nous nous trouvions dans un entre-deux
conceptuel, et que ni les concepts et les moyens de la guerre, ni ceux de la répression
pénale traditionnelle ne soient suffisants ou adaptés au nouveau type de lutte qui s’est
engagé le 11 septembre. Face à un péril nouveau, l’inaction, le refus de s’adapter, sont
souvent davantage blâmables que les erreurs qui sont le lot de la réactivité et de
l’apprentissage de réponses nouvelles.

Kosovo et Irak
Le Kosovo et l’Irak sont aujourd’hui les deux pôles du débat sur l’intervention, dont
on pourrait dire qu’il consiste pour une bonne part à opposer l’un à l’autre : d’un côté,

celui du Kosovo, consensus (au moins sur le plan régional), relative clarté des
intentions, réponse à une crise humanitaire imminente, emploi contrôlé et
proportionnel de la violence, chute pacifique de Milosevic, stabilisation du Kosovo,
absence d’instabilité régionale. De l’autre, l’Irak, une communauté internationale
divisée, des motifs d’intervenir discutables et en partie erronés, absence d’urgence,
interrogations légitimes sur la proportionnalité de la réponse militaire et des
infractions opposées à l’Irak, un pays en proie à l’insécurité et à l’avenir incertain.
Pourtant, les deux cas ont posé au droit et à la morale des problèmes plus communs
qu’on ne veut l’admettre : absence d’autorisation explicite du Conseil de sécurité,
relation hasardeuse entre l’emploi de la force et les buts allégués de l’opération. Les
opérations militaires n’ont pas protégé directement les Albanais du Kosovo et la force
n’était pas nécessaire à l’élimination de la menace irakienne. D’autre part, les
objectifs de l’après-conflit risquent de s’avérer irréalistes dans les deux cas – le
Kosovo multi-ethnique, et un Irak unifié et démocratique.
La légitimité internationale du recours à la force s’avère plus exigeante et plus
compliquée à apprécier qu’une simple vérification instantanée de la légalité de la
décision d’intervenir. Trois séries de questions se posent normalement dans cette
appréciation, qui correspondent aux temps classiques du jus ad bellum, du jus in bello
et du retour à la paix. Or elles ne forment plus une suite séquentielle de problèmes
distincts, mais tendent à interagir étroitement dès le départ. La modération et
l’existence d’options militaires limitées susceptibles de minimiser les pertes civiles
ont un impact sur la légitimité de recourir à la force. Au même titre, l’après-conflit
doit s’envisager dès ce stade : même pourvu d’un motif légitime et d’options
militaires mesurées, peut-on intervenir sans avoir prévu l’après-guerre, la prise en
charge et la sécurité des populations, l’existence de solutions politiques aux désordres
que même la plus légitime des guerres provoque inévitablement sur le terrain ?
La légalité même de l’opération ne peut s’apprécier hic et nunc, elle s’inscrit dans un
contexte politique qui peut amener à envisager des problèmes voisins (l’absence
d’autorisation du Conseil de sécurité) sous des jours très différents : l’intervention de
l’OTAN visait à obtenir des forces serbes qu’elles arrêtent la répression aveugle des
Albanais du Kosovo, arrêt que venait d’enjoindre le Conseil de sécurité.
L’intervention de la coalition en Irak reposait juridiquement sur la réactivation d’une
autorisation donnée en 1991 d’agir contre ce pays, sur la portée de laquelle le Conseil
s’était depuis constamment divisé.
En d’autres termes, c’est de plus en plus une sorte de bilan global des coûts comparés
de l’intervention et de la non-intervention qui permet de se prononcer sur son bienfondé.
Ce bilan ne peut se faire dans le temps, mais au moment clé de la décision

d’intervenir. L’anticipation des conséquences de celle-ci autant que la démonstration
des alternatives essayées de bonne foi dans le passé pour éviter cette extrémité, sont
essentielles à sa légitimation.

Légitimité et institutions
Reste la question ultime de la politique et du droit : quis judicabit ? Qui décide de la
légitimité de l’intervention ou de celle des méthodes de la lutte antiterroriste ? Que
l’on se réfère à la notion d’autorité légitime, condition de la guerre juste pour la
doctrine du même nom, ou à la définition de la souveraineté par Carl Schmitt : « Est
souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », la question de l’arbitre ou
du détenteur de la légitimité dans les conflits entre États, ou entre ceux-ci et d’autres
acteurs internationaux, se pose nécessairement, à partir du moment où l’on sort du
primat de l’équilibre bipolaire.
Comme après toutes les grandes guerres du XXe siècle, la fin de la guerre froide a vu
renaître l’espoir de la sécurité collective et celui d’un rôle enfin central pour
l’organisation internationale. L’idée du « nouvel ordre mondial » prônée au début des
années 1990 par George H. Bush et par François Mitterrand, impliquait celle d’une
renaissance de l’ONU et, en particulier des prescriptions de sa charte en matière de
sécurité et d’emploi de la force. Les expériences de Somalie et de Yougoslavie eurent
tôt fait de montrer la fragilité de cet espoir. Pendant toute la période, l’ONU, tout en
multipliant ses missions, s’est trouvée en proie à une contestation permanente et quasi
structurelle, à la fois interne et externe. États et bureaucratie internationale se
renvoient la responsabilité de l’écart entre tâches assignées et exécution, les États-
Unis du haut de leur « hyperpuissance » supportent mal que l’ONU entrave leur
liberté d’action tandis que les États du Sud résistent aux tentatives pour élargir ses
compétences aux atteintes aux droits de l’homme, aux dépens de la souveraineté des
États.
Ceux-ci se regroupent en « coalitions de volontaires » ou en institutions ad hoc – du
G8 au Quartet auteur de la « feuille de route » destinée à résoudre le conflit israélopalestinien,
ou au Groupe de contact sur la Bosnie et le Kosovo – plus souvent qu’ils
ne se soumettent aux procédures du Conseil de sécurité. Il faut remarquer que les pays
du Sud n’ont pas tort de voir dans ces « Conseils » et ces « Concerts » l’expression
d’une coalition de puissances du Nord décidées à gérer la planète et à intervenir,
directement ou indirectement, dans les affaires des pays plus pauvres ou moins
puissants. Encore faut-il remarquer aussi que cette nouvelle bipolarité entre le Nord et
le Sud ou entre le centre et la périphérie paraît encore plus complexe, lorsque l’on

considère le rôle unique des États-Unis, shérif tantôt réticent tantôt activiste, et d’autre
part la position ambiguë de puissances comme la Russie, la Chine ou l’Inde. Toutes
aspirent à se joindre au centre ou au Concert des Grands mais refusent, à l’instar des
petits et en un sens du « Super-Grand » américain, de sacrifier en quoi que ce soit leur
souveraineté sur l’autel du multilatéralisme et encore moins sur celui des droits de
l’homme.
Des commissions successives s’efforcent de dépasser ces oppositions et produisent
des plans de réforme qui, au-delà de l’Organisation elle-même, essayent de définir les
tâches de la communauté internationale comme « la responsabilité de protéger » et
d’intégrer, en les limitant et les réglementant, des notions mises à l’honneur (sous les
projecteurs) par les nouveaux conflits, comme les rapports de la préemption et de la
prévention.
Les désaccords sur la légitimité et sur l’avenir du système international n’en
subsistent pas moins. Derrière les débats entre monde bipolaire et multipolaire, entre
action unilatérale et multilatérale, entre égalité des États et responsabilité des grandes
puissances, entre intérêts nationaux et destin commun de la planète, on retrouve les
conceptions classiques de la paix par l’empire ou par la loi, par l’équilibre ou par la
coopération. La nécessité de les dépasser ou de les combiner est de plus en plus
urgente, mais sa difficulté n’a guère diminué, malgré quelques innovations
institutionnelles limitées mais prometteuses, notamment dans le domaine de la justice
internationale.
Les textes qui vont suivre font le point sur cette situation et tentent d’en dégager des
pistes de recherche et d’action. Après l’avant-propos de Stanley Hoffmann, qui met en
relief la question première de cette recherche : celle des rapports nécessairement
ambigus et risqués entre intervention et droits de l’homme, la première partie est
consacrée à la moralité du recours à la force. Elle se demande dans quelle mesure la
doctrine classique de la guerre juste peut être adaptée et appliquée à l’intervention, en
l’élargissant, notamment, à un droit de l’après-intervention et de la paix. Adam
Roberts introduit cette problématique dans toute son ampleur théorique et pratique.
Christian Mellon rappelle la doctrine de l’Église et son évolution, Michael Quinlan
soumet les conflits récents et actuels à un examen rigoureux à la lumière de la
doctrine classique, Ariel Colonomos conteste la pertinence de celle-ci au nom
d’approches philosophiques modernes comme le pragmatisme. Enfin Éric Chevallier
revient à l’expérience du terrain pour tirer les leçons pratiques des expériences
récentes de l’après-intervention et de sa gestion.
La deuxième partie est centrée sur les rapports de la lutte antiterroriste et de la guerre.
Là encore Adam Roberts replace le problème dans sa perspective historique, Gilles

Andreani souligne les dangers d’une assimilation trop hâtive et excessive entre les
deux notions, Christoph Bertram en défend la validité partielle, Michael Glennon
présente un point de vue américain selon lequel ni l’approche judiciaire ni l’approche
militaire ne sont satisfaisantes ; une troisième approche, plus valable, ne se dégagera
qu’avec le temps, par essais et erreurs.
Enfin, dans la dernière partie, se pose le problème de l’autorité et de la légitimité.
Mats Berdal et Antoine Garapon font le point sur l’évolution des institutions, celle de
l’ONU pour l’un, de la justice pénale internationale pour l’autre, et insistent sur les
rapports complexes et changeants du multilatéralisme et de l’unilatéralisme dans le
premier cas, du juridique et du politique dans le second.
Michael Glennon se livre à une critique radicale de l’ordre juridique institué par la
Charte de l’ONU pour l’emploi de la force, constatant que si tous les États lui rendent
hommage en paroles, aucun ne l’applique en réalité. Il propose donc de le déclarer en
état de « désuétude ». Pierre Bühler replace cette thèse dans l’ensemble des
discussions sur la légitimité internationale et indique sa préférence pour des positions
moins révolutionnaires.
Enfin Ward Thomas, reprenant ce problème dans toute son ampleur à partir de la
notion de norme, montre combien il s’agit d’un ordre évolutif, où les considérations
morales et juridiques, les intérêts nationaux et les rapports de puissance
s’interpénètrent et s’influencent réciproquement. Pierre Hassner, dans le chapitre de
conclusion, obéit à une inspiration analogue. Il retrace le chemin de l’ouvrage, des
dilemmes de l’action, à travers les contradictions des institutions jusqu’aux
ambiguïtés de l’ordre international. Il suggère de s’inspirer de la notion cartésienne de
« morale provisoire » et de la notion pascalienne de « bon usage des maladies » dans
un monde où les impératifs éthiques indiscutables et les rapports de force
incontournables coexistent avec des évolutions contradictoires aussi difficiles (et
pourtant aussi indispensables) à appréhender par la pensée qu’à orienter par l’action.
Il nous reste la tâche agréable des remerciements. Ils vont au ministère des Affaires
étrangères, à la direction du CERI, et au German Marshall Fund, qui nous ont
constamment soutenus, à Joël Hubrecht, cheville ouvrière pour l’organisation du
groupe, de ses réunions, de son colloque, et du présent ouvrage, mais qui a également
pris une part essentielle à leur élaboration, enfin à tous ceux qui, par leur participation
aux discussions du groupe, ont nourri cet ouvrage de leur expérience et de leur
réflexion.

Avant-propos:

INTERVENTION ET DROITS DE L’HOMME
Stanley HOFFMANN

suite…

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