Le Prince


 

Auteur : Nicolas MACHIAVEL

Ouvrage : Le Prince

Année : 1515

Machiavel naît et meurt à Florence (1469 – 1527).
Si on lit le Prince avec attention, ou verra que Machiavel, en se fondant site des
considérations d’intérêt, de sécurité, et surtout de puissance militaire, incite le Prince à
créer les conditions de la république où il faut lutter contre les puissants, protéger les
humbles, armer le peuple et non s’armer contre lui.
On pourra découvrir dans le Prince les fruits d’une réflexion sur les conditions
réelles de la liberté.

CHAPITRE I
Combien il y a de sortes de
principautés, et par quels moyens on
peut les acquérir.

Tous les États, toutes les dominations qui ont tenu et tiennent encore les hommes
sous leur empire, ont été et sont ou des républiques ou des principautés.
Les principautés sont ou héréditaires ou nouvelles.
Les héréditaires sont celles qui ont été longtemps possédées par la famille de leur
prince.
Les nouvelles, ou le sont tout à fait, comme Milan le fut pour Francesco Sforza,
ou elles sont comme des membres ajoutés aux États héréditaires du prince qui les a
acquises ; et tel a été le royaume de Naples à l’égard du roi d’Espagne.
D’ailleurs, les États acquis de cette manière étaient accoutumés ou à vivre sous un
prince ou à être libres : l’acquisition en a été faite avec les armes d’autrui, ou par
celles de l’acquéreur lui-même, ou par la faveur de la fortune, ou par l’ascendant de la
vertu.

CHAPITRE II
Des principautés héréditaires.

Je ne traiterai point ici des républiques, car j’en ai parlé amplement ailleurs : je ne
m’occuperai que des principautés ; et, reprenant le fil des distinctions que je viens
d’établir, j’examinerai comment, dans ces diverses hypothèses, les princes peuvent se
conduire et se maintenir.
Je dis donc que, pour les États héréditaires et façonnés à l’obéissance envers la
famille du prince, il y a bien moins de difficultés à les maintenir que les États nouveaux
: il suffit au prince de ne point outrepasser les bornes posées par ses ancêtres, et
de temporiser avec les événements. Aussi, ne fût-il doué que d’une capacité ordinaire,
il saura se maintenir sur le trône, à moins qu’une force irrésistible et hors de toute
prévoyance ne l’en renverse ; mais alors même qu’il l’aura perdu, le moindre revers
éprouvé par l’usurpateur le lui fera aisément recouvrer. L’Italie nous en offre un
exemple dans le duc de Ferrare ; s’il a résisté, en 1484, aux attaques des Vénitiens, et,
en 1510, à celles du pape Jules II, c’est uniquement parce que sa famille était établie
depuis longtemps dans son duché.
En effet, un prince héréditaire a bien moins de motifs et se trouve bien moins
dans la nécessité de déplaire à ses sujets : il en est par cela même bien plus aimé ; et,
à moins que des vices extraordinaires ne le fassent haïr, ils doivent naturellement lui
être affectionnés. D’ailleurs dans l’ancienneté et dans la longue continuation d’une
puissance, la mémoire des précédentes innovations s’efface ; les causes qui les avaient
produites s’évanouissent : il n’y a donc plus de ces sortes de pierres d’attente qu’une
révolution laisse toujours pour en appuyer une seconde.

CHAPITRE III
Des principautés mixtes

C’est dans une principauté nouvelle que toutes les difficultés se rencontrent.
D’abord, si elle n’est pas entièrement nouvelle, mais ajoutée comme un membre à
une autre, en sorte qu’elles forment ensemble un corps qu’on peut appeler mixte, il y a
une première source de changement dans une difficulté naturelle inhérente à toutes les
principautés nouvelles : c’est que les hommes aiment à changer de maître dans l’espoir
d’améliorer leur sort ; que cette espérance leur met les armes à la main contre le
gouvernement actuel ; mais qu’ensuite l’expérience leur fait voir qu’ils se sont trompés
et qu’ils n’ont fait qu’empirer leur situation : conséquence inévitable d’une autre
nécessité naturelle où se trouve ordinairement le nouveau prince d’accabler ses sujets,
et par l’entretien de ses armées, et par une infinité d’autres charges qu’entraînent à leur
suite les nouvelles conquêtes.
La position de ce prince est telle que, d’une part, il a pour ennemis tous ceux dont
il a blessé les intérêts en s’emparant de cette principauté ; et que, de l’autre, il ne peut
conserver l’amitié et la fidélité de ceux qui lui en ont facilité l’entrée, soit par
l’impuissance où il se trouve de les satisfaire autant qu’ils se l’étaient promis, soit
parce qu’il ne lui convient pas d’employer contre eux ces remèdes héroïques dont la
reconnaissance le force de s’abstenir ; car, quelque puissance qu’un prince ait par ses
armées, il a toujours besoin, pour entrer dans un pays, d’être aidé par la faveur des
habitants.
Voilà pourquoi Louis XII, roi de France, se rendit maître en un instant du
Milanais, qu’il perdit de même, et que d’abord les seules forces de Lodovico Sforza
suffirent pour le lui arracher. En effet, les habitants qui lui avaient ouvert les portes,
se voyant trompés dans leur espoir, et frustrés des avantages qu’ils avaient attendus,
ne purent supporter les dégoûts d’une nouvelle domination.

Il est bien vrai que lorsqu’on reconquiert des pays qui se sont ainsi rebellés, on les
perd plus difficilement : le conquérant, se prévalant de cette rébellion, procède avec
moins de mesure dans les moyens d’assurer sa conquête, soit en punissant les
coupables, soit en recherchant les suspects, soit en fortifiant toutes les parties faibles
de ses États.
Voilà pourquoi aussi il suffit, pour enlever une première fois Milan à la France,
d’un duc Lodovico excitant quelques rumeurs sur les confins de cette province. Il
fallut, pour la lui faire perdre une seconde, que tout le monde se réunit contre elle,
que ses armées fussent entièrement dispersées, et qu’on les chassât de l’Italie ; ce qui
ne put avoir lieu que par les causes que j’ai développées précédemment : néanmoins,
il perdit cette province et la première et la seconde fois.
Du reste, c’est assez pour la première expulsion d’en avoir indiqué les causes
générales ; mais, quant à la seconde, il est bon de s’y arrêter un peu plus, et d’examiner
les moyens que Louis XII pouvait employer, et dont tout autre prince pourrait se
servir en pareille circonstance, pour se maintenir un peu mieux dans ses nouvelles
conquêtes que ne fit le roi de France.
Je dis donc que les États conquis pour être réunis à ceux qui appartiennent depuis
longtemps au conquérant, sont ou ne sont pas dans la même contrée que ces derniers,
et qu’ils ont ou n’ont pas la même langue.
Dans le premier cas, il est facile de les conserver, surtout lorsqu’ils ne sont point
accoutumés à vivre libres : pour les posséder en sûreté, il suffit d’avoir éteint la race
du prince qui était le maître ; et si, dans tout le reste, on leur laisse leur ancienne
manière d’être, comme les moeurs y sont les mêmes, les sujets vivent bientôt tranquillement.
C’est ainsi que la Bretagne, la Bourgogne, la Gascogne et la Normandie, sont
restées unies à la France depuis tant d’années ; et quand même il y aurait quelques
différences dans le langage, comme les habitudes et les moeurs se ressemblent, ces
États réunis pourront aisément s’accorder. Il faut seulement que celui qui s’en rend
possesseur soit attentif à deux choses, s’il veut les conserver : l’une est, comme je
viens de le dire, d’éteindre la race de l’ancien prince ; l’autre, de n’altérer ni les lois ni
le mode des impositions : de cette manière, l’ancienne principauté et la nouvelle ne
seront, en bien peu de temps, qu’un seul corps.
Mais, dans le second cas, c’est-à-dire quand les États acquis sont dans une autre
contrée que celui auquel on les réunit, quand ils n’ont ni la même langue, ni les
mêmes moeurs, ni les mêmes institutions, alors les difficultés sont excessives, et il
faut un grand bonheur et une grande habileté pour les conserver. Un des moyens les
meilleurs et les plus efficaces serait que le vainqueur vint y fixer sa demeure
personnelle : rien n’en rendrait la possession plus sûre et plus durable. C’est aussi le
parti qu’a pris le Turc à l’égard de la Grèce, que certainement, malgré toutes ses autres
mesures, il n’aurait jamais pu conserver s’il ne s’était détermine à venir. l’habiter.
Quand il habite le pays, le nouveau prince voit les désordres à leur naissance, et
peut les réprimer sur-le-champ. S’il en est éloigné, il ne les connaît que lorsqu’ils sont
déjà grands, et qu’il ne lui est plus possible d’y remédier.
D’ailleurs, sa présence empêche ses officiers de dévorer la province ; et, en tout
cas, c’est une satisfaction pour les habitants d’avoir pour ainsi dire sous la main leur
recours au prince lui-même. Ils ont aussi plus de raisons, soit de l’aimer, s’ils veulent

être de bons et fidèles sujets, soit de le craindre, s’ils veulent être mauvais. Enfin,
l’étranger qui voudrait assaillir cet État s’y hasarde bien moins aisément; d’autant que
le prince y résidant, il est très difficile de le lui enlever.
Le meilleur moyen qui se présente ensuite est d’établir des colonies dans un ou
deux endroits qui soient comme les clefs du pays : sans cela, on est obligé d’y
entretenir un grand nombre de gens d’armes et d’infanterie. L’établissement des
colonies est peu dispendieux pour le prince ; il peut, sans frais ou du moins presque
sans dépense, les envoyer et les entretenir; il ne blesse que ceux auxquels il enlève
leurs champs et leurs maisons pour les donner aux nouveaux habitants. Or les
hommes ainsi offensés n’étant qu’une très faible partie de la population, et demeurant
dispersés et pauvres, ne peuvent jamais devenir nuisibles ; tandis que tous ceux que sa
rigueur n’a pas atteints demeurent tranquilles par cette seule raison ; ils n’osent
d’ailleurs se mal conduire, dans la crainte qu’il ne leur arrive aussi d’être dépouillés.
En un mot, ces colonies, si peu coûteuses, sont plus fidèles et moins à charge aux
sujets ; et, comme je l’ai dit précédemment, ceux qui en souffrent étant pauvres et
dispersés, sont incapables de nuire. Sur quoi il faut remarquer que les hommes
doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le
peuvent quand elles sont très grandes ; d’où il suit que, quand il s’agit d’offenser un
homme, il faut le faire de telle-manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance.
Mais si, au lieu d’envoyer des colonies, on se détermine à entretenir des troupes,
la dépense qui en résulte s’accroît sans bornes, et tous les revenus de l’État sont
consommés pour le garder. Aussi l’acquisition devient une véritable perte, qui blesse
d’autant plus que les habitants se trouvent plus lésés ; car ils ont tous à souffrir, ainsi
que l’État, et des logements et des déplacements des troupes. Or, chacun se trouvant
exposé à cette charge, tous deviennent ennemis du prince, et ennemis capables de
nuire, puisqu’ils demeurent injuriés dans leurs foyers. Une telle garde est donc de
toute manière aussi inutile que celle des colonies serait profitable.
Mais ce n’est pas tout. Quand l’État conquis se trouve dans une autre contrée que
l’État héréditaire du conquérant, il est beaucoup d’autres soins que celui-ci ne saurait
négliger : il doit se faire chef et protecteur des princes voisins les moins puissants de
la contrée, travailler à affaiblir ceux d’entre eux qui sont les Plus forts, et empêcher
que, sous un prétexte quelconque, un étranger aussi puissant que lui ne s’y introduise ;
introduction qui sera certainement favorisée ; car cet étranger ne peut manquer d’être
appelé par tous ceux que l’ambition ou la crainte rend mécontents. C’est ainsi, en
effet, que les Romains furent introduits dans la Grèce par les Étoliens, et que l’entrée
de tous les autres pays où ils pénétrèrent leur fut ouverte par les habitants.
A cet égard, voici quelle est la marche des choses : aussitôt qu’un étranger
puissant est entré dans une contrée, tous les princes moins puissants qui s’y trouvent
s’attachent à lui et favorisent son entreprise, excités par l’envie qu’ils nourrissent
contre ceux dont la puissance était supérieure à la leur. Il n’a donc point de peine à
gagner ces princes moins puissants, qui tous se hâtent de ne faire qu’une seule masse
avec l’État qu’il vient de conquérir. Il doit seulement veiller à ce qu’ils ne prennent
trop de force ou trop d’autorité : avec leur aide et ses propres moyens, il viendra sans
peine à bout d’abaisser les plus puissants, et de se rendre seul arbitre de la contrée. S’il
néglige, en ces circonstances, de se bien conduire, il perdra bientôt le fruit de sa
conquête; et tant qu’il le gardera, il y éprouvera toute espèce de difficultés et de
dégoûts.

Les Romains, dans les pays dont ils se rendirent les maîtres, ne négligèrent jamais
rien de ce qu’il y avait à faire. Ils y envoyaient des colonies, ils y protégeaient les plus
faibles, sans toutefois accroître leur puissance ; ils y abaissaient les grands ; ils ne
souffraient pas que des étrangers puissants y acquissent le moindre crédit. Je n’en
veux pour preuve qu’un seul exemple. Qu’on voie ce qu’ils firent dans la Grèce : ils y
soutinrent les Achéens et les Étoliens ; ils y abaissèrent le royaume de Macédoine, ils
en chassèrent Antiochus ; mais quelques services qu’ils eussent reçus des Achéens et
des Étoliens, ils ne permirent pas que ces deux peuples accrussent leurs États ; toutes
les sollicitations de Philippe ne purent obtenir d’eux qu’ils fussent ses amis, sans qu’il
y perdît quelque chose, et toute la puissance d’Antiochus ne put jamais les faire
consentir à ce qu’il possédât le moindre État dans ces contrées.
Les Romains, en ces circonstances, agirent comme doivent le faire des princes
sages, dont le devoir est de penser non seulement aux désordres présents, mais encore
à ceux qui peuvent survenir, afin d’y remédier par tous les moyens que peut leur
indiquer la prudence. C’est, en effet, en les prévoyant de loin, qu’il est bien plus facile
d’y porter remède; au lieu que si on les a laissés s’élever, il n’en est plus temps, et le
mal devient incurable. Il en est alors comme de l’étisie, dont les médecins disent que,
dans le principe, c’est une maladie facile à guérir, mais difficile à connaître, et qui,
lorsqu’elle a fait des progrès, devient facile à connaître, mais difficile à guérir. C’est
ce qui arrive dans toutes les affaires d’État : lorsqu’on prévoit le mal -de loin, ce qui
n’est donné qu’aux hommes doués d’une grande sagacité, on le guérit bientôt, ; mais
lorsque, par défaut de lumière, on n’a su le voir que lorsqu’il frappe toits les yeux, la
cure se trouve impossible. Aussi les Romains, qui savaient prévoir de loin tous les
inconvénients, y remédièrent toujours à temps, et ne les laissèrent jamais suivre leur
cours pour éviter une guerre : ils savaient bien qu’on ne l’évite jamais, et que, si on la
diffère, c’est à l’avantage de l’ennemi. C’est ainsi que, quoiqu’ils pussent alors s’en
abstenir, ils voulurent la faire à Philippe et à Antiochus, au sein de la Grèce même,
pour ne pas avoir à la soutenir contre eux en Italie. Ils ne goûtèrent jamais ces paroles
que l’on entend sans cesse sortir de la bouche des sages de nos jours : Jouis du
bénéfice du temps; ils préférèrent celui de la valeur et de la prudence ; car le temps
chasse également toute chose devant lui, et il apporte à sa suite le bien comme le mal,
le mal comme le bien.
Mais revenons à la France, et examinons si elle a fait aucune des choses que je
viens d’exposer. Je parlerai seulement du roi Louis XII, et non de Charles VIII, parce
que le premier ayant plus longtemps gardé ses conquêtes en Italie, on a pu mieux
connaître ses manières de procéder. Or on a dû voir qu’il fit tout le contraire de ce
qu’il faut pour conserver un État tout différent de celui auquel on a dessein de
l’ajouter.
Le roi Louis XII fut introduit en Italie par l’ambition des Vénitiens, qui voulaient,
par sa venue, acquérir la moitié du duché de Lombardie. Je ne prétends point blâmer
le parti qu’embrassa le roi : puisqu’il voulait commencer à mettre un pied en Italie, où
il ne possédait aucun ami, et dont la conduite de Charles VIII lui avait même fermé
toutes les portes, il était forcé d’embrasser les premières amitiés qu’il put trouver; et le
parti qu’il prit pouvait même être heureux, si d’ailleurs, dans le surplus de ses
expéditions, il n’eût commis aucune autre erreur. Ainsi, après avoir conquis la
Lombardie, il regagna bientôt la réputation que Charles lui avait fait perdre : Gènes se
soumit; les Florentins devinrent ses alliés; le marquis de Mantoue, le duc de Ferrare,

les Bentivogli, la dame de Forli, les seigneurs de Faenza, de Pesaro, de Rimini, de
Camerino, de Piombino, les Lucquois, les Pisans, les Siennois, tous coururent au devant
de son amitié. Aussi les Vénitiens durent-ils reconnaître quelle avait -été leur
imprudence lorsque, pour acquérir deux villes dans la Lombardie, ils avaient rendu le
roi de France souverain des deux tiers de l’Italie.
Dans de telles circonstances, il eût été sans doute facile à Louis XII de conserver
dans cette contrée tout son ascendant, s’il eût su mettre en pratique les règles de
conduite exposées ci-dessus ; s’il avait protégé et défendu ces nombreux amis, qui,
faibles et tremblant les uns devant l’Église, les autres devant les Vénitiens, étaient
obligés de lui rester fidèles, et au moyen desquels il pouvait aisément s’assurer de tous
ceux auxquels il restait encore quelque puissance.
Mais il était à peine arrivé dans Milan, qu’il fit tout le contraire, en aidant le pape
Alexandre VI à s’emparer de la Romagne. Il ne comprit pas qu’il s’affaiblissait lui-même,
en se privant des amis qui s’étaient jetés dans ses bras, et qu’il agrandissait
l’Église, en ajoutant au pouvoir spirituel, qui lui donne déjà tant d’autorité, un pouvoir
temporel aussi considérable.
Cette première erreur en entraîna tant d’autres qu’il fallut que le roi vînt lui-même
en Italie pour mettre une borne à l’ambition d’Alexandre, et l’empêcher de se rendre
maître de la Toscane.
Ce ne fut pas tout. Non content d’avoir ainsi agrandi l’Église, et de s’être privé de
ses amis, Louis, brûlant de posséder le royaume de Naples, se détermine à le partager
avec le roi d’Espagne : de sorte que, tandis qu’il était seul arbitre de l’Italie, il y
introduisit lui-même un rival auquel purent recourir tous les ambitieux et tous les
mécontents; et lorsqu’il pouvait laisser sur le trône un roi qui s’estimait heureux d’être
son tributaire, il l’en renversa pour y placer un prince qui était en état de l’en chasser
lui-même.
Le désir d’acquérir est sans doute une chose ordinaire et naturelle ; et quiconque
s’y livre, quand il en a les moyens, en est plutôt loué que blâmé : mais en former le
dessein sans pouvoir l’exécuter, c’est encourir le blâme et commettre une erreur. Si
donc la France avait des forces suffisantes pour attaquer le royaume de Naples, elle
devait le faire ; si elle ne les avait pas, elle ne devait point le partager.
Si le partage de la Lombardie avec les Vénitiens pouvait être excusé, c’est parce
qu’il donna à la France le moyen de mettre le pied en Italie ; mais celui du royaume
de Naples, n’ayant pas été pareillement déterminé par la nécessite, demeure sans
excuse. Ainsi Louis XII avait fait cinq fautes en Italie : il y avait ruiné les faibles, il y
avait augmenté la puissance d’un puissant, il y avait introduit un prince étranger très puissant,
il n’était point venu y demeurer, et n’y avait pas envoyé des colonies.
Cependant, tant qu’il vécut, ces cinq fautes auraient pu ne pas lui devenir funestes,
s’il n’en eût commis une sixième, celle de vouloir dépouiller les Vénitiens de leurs
États. En effet, il eût été bon et nécessaire de les affaiblir, si d’ailleurs il n’avait pas
agrandi l’Église et appelé l’Espagne en Italie; mais ayant fait l’un et l’autre, il ne devait
jamais consentir à leur ruine, parce que, tant qu’ils seraient restés puissants, ils
auraient empêché les ennemis du roi d’attaquer la Lombardie. En effet, d’une part, ils
n’y auraient consenti qu’à condition de devenir les maîtres de ce pays ; de l’autre,

personne n’aurait voulu l’enlever à la France pour le leur donner; et enfin il eût paru
trop dangereux d’attaquer les Français et les Vénitiens réunis.
Si l’on me disait que Louis n’avait abandonné la Romagne au pape Alexandre, et
partagé le royaume de Naples avec l’Espagne, que pour éviter la guerre, je répondrais
ce que j’ai déjà dit, qu’il ne faut jamais, pour un pareil motif, laisser subsister un
désordre ; car on n’évite point la guerre, on ne fait que la retarder à son propre
désavantage.
Si l’on alléguait encore la promesse que le roi avait faite au pape de conquérir
cette province pour lui, afin d’en obtenir la dissolution de son mariage et le chapeau
de cardinal pour l’archevêque de Rouen (appelé ensuite le cardinal d’Amboise), je
répondrais par ce qui sera dit dans la suite, touchant les promesses des princes, et la
manière dont ils doivent les garder.
Louis XII a donc perdu la Lombardie pour ne s’être conformé à aucune des règles
que suivent tous ceux qui, ayant acquis un État, veulent le conserver. Il n’y a là aucun
miracle ; c’est une chose toute simple et toute naturelle,
Je nie trouvais à Nantes à l’époque où le Valentinois (c’est ainsi qu’on appelait
alors César Borgia, fils du pape Alexandre VI) se rendait maître de la Romagne ; le
cardinal d’Amboise, avec lequel je m’entretenais de cet événement, m’ayant dit que les
Italiens ne comprenaient rien aux affaires de guerre, je lui répondis que les Français
n’entendaient rien aux affaires d’État, parce que, s’ils y avaient compris quelque chose,
ils n’auraient pas laissé l’Église s’agrandir à ce point. L’expérience, en effet, a fait voir
que la grandeur de l’Église et celle de l’Espagne cri Italie ont été l’ouvrage de la
France, et ensuite la cause de sa ruine dans cette contrée. De là aussi on peut tirer
cette règle générale qui trompe rarement, si même elle trompe jamais : c’est que le
prince qui en rend un autre puissant travaille à sa propre ruine ; car cette puissance est
produite ou par l’adresse ou par la force : or l’une et l’autre de ces deux causes rendent
quiconque les emploie suspect à celui pour qui elles sont employées.

CHAPITRE IV
Pourquoi les États de Darius, conquis
par Alexandre, ne se révoltèrent point
contre les successeurs du conquérant
après sa mort.

suite…

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