LA CRÉTINISATION PAR LA CULTURE


 
Auteur : Paucard Alain
Ouvrage : La crétinisation par la culture
Année : 2004

Ire PARTIE
LA MACHINE À CRÉTINISER

I
LES PERLES AUX POURCEAUX
Ce qu’il y a de beau, de prometteur et de rassurant, dans le
mot culture, c’est qu’il évoque immanquablement la terre, la
bonne terre nourricière du vieux pays. « J’aime bien Bourvil »,
confiait De Gaulle [1], « il est l’image d’un bon paysan français
qui aime sa terre et son pays ».
Ce qu’il est convenu d’appeler la Culture, aujourd’hui, n’a
strictement plus rien à voir avec ces attaches. Je trouve même
le terme de culture impropre. Pour le moins, nous sommes
passés d’une culture saine et naturelle à une agriculture de
grand rendement, efficace à ses débuts, mais qui, aggravée par
l’obstination du rendement, brûle la terre et la rend
improductive pour longtemps.
Avec le « fait culturel » et la culture « populaire »,
« démocratique », « pour tous », nous sommes dans le registre
de la basse-cour. Le cochon de payant, c’est de la volaille. La
volaille, on la plume, on lui prend son pognon, mais, c’est vrai,
contrepartie apparemment honnête, on la gave.
Quand il rend son bilan annuel, le directeur d’un musée est
surtout fier de ses entrées. À aucun moment, il ne glisse dans
son rapport : « Le 8 janvier, à dix heures trente, à l’heure où la
lumière est la plus belle, la plus favorable aux découvertes, j’ai
vu, dans le regard d’une personne qui contemplait un
Fragonard, l’éclair de joie intense, de lumineuse et
bienheureuse béatitude qui caractérise le passage à un état

spirituel supérieur. » Ce serait, bien sûr, faire preuve d’un
esprit élitiste digne des pires moments de l’Ancien Régime.
Non, le brave fonctionnaire inscrit sa comptabilité, sans doute
en tirant la langue et, fièrement, il dépose de la quantité dans
ses registres : « L’exposition de Jules Dugenou a “attiré”
(c’était donc un piège !) 2500 personnes, plus que l’exposition
de Félicie Tapautour. »
Le principal n’est pas la qualité intrinsèque de l’artiste
exposé, mais le rendement à l’hectare. Que les pigeons locaux
et ceux venus de plus loin, y compris en charters, défilent
devant des toiles de Manet ou une exposition d’art conceptuel
avec son triste et lamentable cortège de tas de sable, rails
rouillés et fils de fer tordus n’est pas l’essentiel. L’essentiel,
c’est de gaver l’oie jusqu’à implosion du foie, que chacun, à son
poste de responsabilité, puisse s’écrier : « La culture progresse
parmi les masses, elle n’est plus l’apanage d’une élite. »
Le Centre Pompidou est très fier du grand nombre de ses
visiteurs. Tout observateur honnête se rend pourtant compte
que la majeure partie des « visiteurs » est constituée de
touristes lambda, profitant de la gratuité de l’entrée au Centre
et à la bibliothèque pour grimper jusqu’à la terrasse et y
admirer le panorama. Je ne critique pas le fait. Le panorama
de ma bonne ville, quoique souillé par des constructions
infâmes, est effectivement une bonne préface à une visite, à
moins que cela n’en constitue l’épilogue. Ce que je veux dire,
c’est que la plupart des touristes se contrefichent du musée
d’art moderne, de la cinémathèque et de tout ce qui est
payant, si faible soit le prix. Il n’y a pas lieu de s’en offusquer,
c’est chose normale. On ne peut obliger qui que ce soit à aimer

ce qui est bon ou supposé tel. C’est dramatique de préférer le
coca-cola au vin de Bordeaux, c’est même plus qu’une faute de
goût, c’est un crime, mais le coupable doit être laissé en liberté,
sinon la vie ne serait plus qu’une guerre civile permanente.
La culture est un catalogue de préférences, personnel,
intime, un petit caillou que chaque individu polit pour son
plaisir (notion antagoniste de la culture moderne), qui l’aide à
vivre. Une déprime ? Un coup de cafard ? L’individu prend un
livre, écoute un disque, tombe en arrêt devant le tableau, voire
la reproduction, qui l’a si souvent captivé et d’un seul coup, ça
va mieux. Oh, le monde n’est pas meilleur pour autant, mais il
redevient supportable. C’est reparti, l’individu n’est plus seul.
Ce catalogue géant a la forme d’un gâteau, plutôt d’un
clafoutis car il faut bien recracher les noyaux. Que ce gâteau
soit divisé en deux parts, en deux mille, en deux millions ou
plus, le gâteau garde la même dimension. Il n’est pas
extensible. Si l’on tient à distribuer prioritairement les perles
aux pourceaux et la confiture aux cochons, non seulement les
cochons manqueront de sucre, mais les rares personnes
cultivées mourront de faim.
Répondant à ceux qui professaient qu’avec les loisirs, la
« classe ouvrière » parviendrait à la « grande culture », le cher
Léautaud, qui nous a légué un trésor, répliquait : « Faut-il être
bête, pour exprimer une pareille chose, et encore plus (y
croire), et quelque peu coquin pour venir dire cela à de
pauvres types qui : 1) ignorent ce que c’est que la culture et
encore plus la grande, et 2) s’en fichent pas mal. C’est toujours
la bourde de l’égalité de tous les hommes. » [2]
Contradiction apparente : la Culture nous gave jusqu’à la

gueule mais le brouet qu’elle nous fait ingurgiter, quitte à nous
étouffer, n’a pas de goût.

II
CULTURE ET CIVILISATION

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