L’Algérie en murmure – Un cahier sur la torture


Auteur : Moussa Aït‐Embarek

Ouvrage : L’Algérie en murmure – Un cahier sur la torture

“La torture est un crime qui déshonore toute la communauté algérienne
si elle ne se dresse pas comme un  seul homme [pour la dénoncer].”
Me Abdennour Ali‐Yahia
Présentation
La torture est réapparue en force en Algérie
ces  quatre  dernières  années.  Plusieurs
rapports,  émanant  de  sources
indépendantes, font état de nombreux
témoignages  accablants,  relatant  des  actes
de torture qui défient l’imagination. Mais en
sus de rendre publics
ces témoignages et de
sensibiliser  l’opinion,  il  est  indispensable
d’analyser le phénomène de la torture, afin
de comprendre les conditions qui le rendent
possible,  de  cerner  les  mécanismes  qui
l’entretiennent.
Comprendre le phénomène de la torture, qui
n’est pas un fait contingent et isolé, n’est pas
possible  sans  une  approche  globale  qui
couvre  les  diverses  manifestations  de  la
torture,  sa  dialectique,  ses  méthodes,  les
moyens techniques employés pour sa mise
en  œuvre,  ainsi  que  ses  liens  avec  l’état
politique, économique et social de la société,
et sa situation dans le contexte historique et
international.
C’est ce cheminement que nous propose le
Dr  Moussa  Aït‐Embarek,  physicien,  et
étudiant en philosophie, qui a empreint ce
travail  d’une  sensibilité  algérienne.  Le
lecteur constatera par ailleurs le soin pris
par  l’auteur  pour  ne  pas  entacher  son
analyse  d’émotivité,  difficile  à  éviter
lorsqu’on aborde un tel sujet.
Cet ouvrage apporte un éclairage utile pour
la  lutte  contre  le  fléau  politique  qu’est  la
torture, aussi bien en Algérie qu’ailleurs, car
les schémas présentés sont, dans une large
mesure, transposables.
Hoggar,
Genève, décembre 1995.
Avertissement
Dans sa préface, qui situe la torture dans
une  représentation  globale  des  violations
des  droits  de  l’homme  ainsi  que  dans  le
contexte  de  l’actualité  et  des  perspectives
politiques en Algérie, Me Ali‐Yahia indique
que la torture n’est “ni un problème
national,  ni  un  problème  politique,  du  fait
qu’elle  n’a  suscité  aucune  réflexion,  et  n’a
provoqué aucun débat dans la presse, qui
est  restée  non  seulement  silencieuse  mais
souvent complaisante
 avec le pouvoir.”
C’est cette constatation, faite il y a près de
trois ans, qui a fondé ce travail. Ce qui a
soutenu cette entreprise, c’est la foi en l’idée
que  les  murmures  des  suppliciés  peuvent
ébrécher cette muraille, que votre parole –
honorable  lecteur  ou  lectrice  –  peut  faire
disjoncter les gégènes.
Ce cahier, composé par intermittence
durant ces trente derniers mois, rassemble
des  témoignages,  une  sélection  de
réflexions,  et  un  recueil  de  documents  et
textes sur la pratique de la torture en cours
en Algérie.
Malgré nos efforts, certaines sections de ce
cahier  pourraient  présenter  quelque
manque  d’homogénéité  de  ton,  dû  à  la
discontinuité  dans  le  travail,  à  telles
contraintes  qu’il  est  inutile  d’évoquer,  et,
pour  parler  franchement,  à  nos  états
d’esprit  fluctuants.  Il  est  impossible  de
traiter  du  phénomène  de  la  torture  sans
traverser  des  phases  d’épuisement
émotionnel,  de  découragement  et  de
confusion. La structure logique organisant la
matière de ce cahier est quant à elle unifiée ;
elle est exposée dans l’introduction.
Un arbitrage éditorial a suggéré que les
témoignages soient
transposés du chapitre I
en  annexe,  pour  éviter  qu’ils  ne  fassent
écran émotionnel à la lecture du cahier. Cet
arbitrage n’a pas été pris en compte, d’abord
pour une raison éthique : le témoignage sur
une douleur humaine qui se continue encore
aujourd’hui ne peut être l’accessoire d’une
élaboration  intellectuelle.  Ensuite,  nous
devons reconnaître que toute analyse de la
torture,  aussi  instructive  soit‐elle,  reste
limitée et réductrice, puisque la douleur des
victimes  est  irréductible  et  transcendante.
Le lecteur ou la lectrice qui ne partagent pas
cet avis peuvent sans inconvénient différer
la lecture de la partie anxiogène.
Cet  ouvrage  est  le  produit  d’un  effort
collectif.  Les  traductions  des  témoignages
ont été faites par plusieurs sœurs et frères
dont la liste des noms leur serait peut‐être
embarrassante.  En  matière  de
documentation  et/ou  de  rédaction,  les
contributions  de  Mme  Michèle  Messaoudi,
du  Dr  Kamal  Bechkoum,  du  Dr  Abdellatif
Charafi et du Pr Mohamed Lazzouni ont été
substantielles.  Les  commentaires  de  Mme
Rabha Attaf et de M. Pierre Guillard sur le
manuscrit  ont  beaucoup  contribué  à
l’amélioration du texte. Leur aide nous a été
précieuse. Le Dr Abbas Aroua doit être
remercié  tout  particulièrement  pour  ses
contributions et ses critiques constructives,
ainsi  que  pour  son  appui  aussi  bien
technique que moral à toutes les étapes de
la production du manuscrit.
Moussa Aït‐Embarek,
Le 12 octobre 1995.
Préface
L’Algérie  n’a  pas  encore  trouvé  son
équilibre  entre  son  passé  et  son  avenir,
entre  son  histoire  et  sa  modernité.  Elle
connaît une crise de société et une crise du
pouvoir,  et  court  –  avec  la  faillite
économique qui est à la mesure de l’échec
politique – deux dangers :
– L’aggravation du pourrissement de la vie
politique  avec  pour  conséquence  un  coût
élevé  en  vies  humaines,  un  coût
économique,  financier  et  social  très
important ;
– Le cheminement vers la guerre civile si la
plate‐forme du Contrat national, qui dégage
une solution globale et pacifique de sortie
de la crise, n’est pas prise en considération
par le pouvoir en place.
Le combat pour la démocratie et celui pour
la promotion des droits de l’homme sont
indissociables. Ils sont liés pour le meilleur
et pour le pire.
Quel est donc le constat ?
Les indépendances des
pays du tiers monde
ont engendré en général des dirigeants qui
ont  confondu  État,  Nation  et  Société,
socialisme et capitalisme d’État, socialisme
national  et  national‐socialisme,  droit  des
peuples  à  disposer  d’eux‐mêmes  et  droits
des États à disposer de leurs peuples.
De nombreux régimes politiques des pays
du  pourtour  de  la  Méditerranée  et  du
Maghreb  ont  anesthésié  la  volonté
populaire,  étouffé  toute  vie  politique,
supprimé les libertés, confisqué le pouvoir,
mis  entre  parenthèses  la  démocratie  et
bafoué les droits de l’homme au nom des
impératifs  économiques.  Les  constats
dressés  dans  de  nombreux  pays,
particulièrement  en  Amérique  latine,  en
Europe de l’Est et en Afrique, où plusieurs
dictatures se sont effondrées et ont ouvert
la  voie  à  un  processus  démocratique,
prouvent  que  toute  politique  économique
imposée  par  le  sommet,  et  privée  de
l’adhésion populaire, conduit à la récession
économique,  à  l’inflation  galopante,  à  la
corruption,  à  un  endettement  extérieur
massif, et mène les pays à la faillite et à
l’explosion  sociale.  Une  des  principales
raisons de ces échecs est due au fait que ces
pays  ont  oublié  que  la  démocratie  et  les
droits  de  l’homme  sont  les  meilleurs
facteurs du développement, que l’homme a
été et demeure le problème fondamental et
le  moteur  central  de  toute  activité
économique.
Des  questions  passionnantes  se  posent  à
propos  de  la  démocratie.  Le  sous‐
développement  est‐il  compatible  avec  la
liberté  ou  bien  sécrète
‐t‐il  nécessairement
l’autoritarisme et le totalitarisme ?
Existe‐t‐il un lien entre bien‐être
et démocratie ?
Est‐il  inévitable  qu’un  pays  en  voie  de
développement dégénère en État policier ?
La démocratie est‐elle donc un luxe que les
pays sous‐développés ne peuvent se payer ?
La  Trilatérale  n’a‐t‐elle  pas  déclaré  que  la
démocratie  est  un  idéal  au‐dessus  des
possibilités des pays
 du tiers monde ?
L’Algérie  placée  à  la  croisée  des  chemins
pouvait  donner  au  monde  et
particulièrement aux pays du tiers monde,
notamment  du  monde  arabe,  deux
exemples, grâce aux élections législatives du
26 décembre 1991 :
– Celui  de  la  réussite  du  processus
démocratique,  basé  sur  le  libre  choix  du
peuple et sur l’alternance, qui apporterait la
preuve que la démocratie n’est pas un luxe
que les pays du tiers monde ne peuvent se
payer ;
– Celui de la cohabitation entre la légitimité,
que le suffrage universel peut seul donner,
et la légalité constitutionnelle garantie par
le Président de la République.
Pour  paraphraser  un  homme  politique
célèbre : tous voyaient venir la démocratie
en Algérie, mais tous ne la jugeaient pas de
la même manière. Certains la considéraient
comme arrivée au point de non‐retour, alors
que d’autres la jugeaient comme un accident
de l’histoire, donc susceptible d’être bloquée.
La  première  violence  en  Algérie  a  été
l’annulation du processus électoral, le coup
d’État du 11 janvier 1992, qui ont fait d’une
pierre  deux  coups  :  tenter  d’éliminer  le
Front Islamique du Salut (FIS) et mettre fin
au processus démocratique qui devait
aboutir  à  la  remise  en  cause  du  système
politique en place qui détenait le pouvoir.
Lorsqu’un peuple peut s’exprimer librement
et  décider  par  son  vote  de  son  destin,  il
n’utilise pas la violence. Un pouvoir qui ne
respecte pas la volonté populaire exprimée
par la voie des urnes, et l’alternance, qui est
la base de la démocratie, affronte toujours
de  graves  désordres  politiques  car  il  ne
laisse comme alternative aux citoyens que
l’opposition politique et l’opposition armée.
Un pouvoir qui n’est ni légal, ni légitime, ni
démocrate,  croit  sauver  chaque  matin
l’Algérie d’elle‐même, parce qu’elle a fait de
la liberté de vote “un mauvais usage”. Nous
revenons à la formule de Brecht : “Le
pouvoir n’a plus confiance en le peuple, il
faut changer le peuple”. De son côté le
peuple qui n’est  immature, ni arriéré, ni
irrationnel – mais un phare qui a montré la
voie de la libération à de nombreux pays du
tiers monde, à présent réduit par le pouvoir
à  une  lampe  qui  ne  peut  plus  éclairer  sa
propre  maison  –  ne  ratifie  jamais  la
confiscation du pouvoir. Il n’a plus confiance
en  ce  régime  politique,  et  veut  un
changement  de  régime  et  non  un
changement  dans  le  régime.  Prendre  les
Algériens pour des mineurs qui ne savent
pas  voter  et  ont  besoin  de  tuteurs,  alors
qu’ils sont adultes et responsables, est une
grave erreur d’appréciation.
L’Algérie, après avoir vécu en octobre 1988
et en juin 1991 deux états de siège, connaît
depuis le 9 février 1992 un état d’urgence
qui  ne  fait  pas  au  pays  l’économie  de
violentes convulsions politiques et sociales,
et favorise les violations  graves, répétées et
systématiques  des  droits  de  l’homme,  y
compris le droit à la vie.
L’état d’urgence du 9 février 1992 a autorisé
la mise en place d’une politique répressive,
permettant  au  pouvoir  de  fabriquer  par
milliers  des  lettres  de  cachet  pour  délits
d’opinion, pour interner dans les camps de
concentration du Sahara – où à l’ombre la
température  avoisine  les  50 °C  –  des
Algériens dont des intellectuels diplômés de
plusieurs  universités  de  l’Occident,  qui  ne
sont  poursuivis  ni  pour  délits,  ni  pour
crimes, non pas par voie de justice mais par
simples arrêtés administratifs, alors que le
droit national et international édictent que
personne ne peut être privé de sa liberté, si
ce n’est par voie de justice.
L’actualité politique rappelle que le pouvoir
tolère et cautionne l’usage de la torture, et
ne prend aucune mesure pour l’enrayer et
condamner les tortionnaires. La torture est
une  pratique  administrative  courante,
employée  de  manière  systématique.  Ceux
qui la justifient au nom de la raison d’État,
ou d’une morale de l’efficacité, savent que
l’approbation  de  cette  pratique  peut  aller
jusqu’aux  conséquences  les  plus  extrêmes,
la mort.
La torture est devenue partie intégrante des
interrogatoires  qu’elle  remplace  ou
accompagne.  Elle  est  utilisée  pour  obtenir
des renseignements, mais aussi en guise de
châtiment ou par mesure d’intimidation. Les
procès devant les Cours Spéciales de justice
sont constellés de déclarations des accusés,
parfois rapportées par la presse, soutenant
que les “aveux” leur avaient été arrachés par
des  tortures.  Les  magistrats  n’ordonnent
pas  d’expertises  médicales,  même  si  les
prisonniers  sont  encore  couverts
d’ecchymoses,  et  même  si  les  marques
d’électrodes  sont  encore  visibles  sur  leurs
corps.
Les accusations, qui reposent sur les “aveux”
faits sous la torture et rétractés devant les
Cours  de  justice,  auraient  dû  en  droit
entraîner la nullité de
la procédure, surtout
quand les preuves ont été apportées sur les
conditions  dans  lesquelles  ils  avaient  été
arrachés. Les Cours Spéciales de justice ont
donné  la  force  probante  à  des  aveux
rétractés  devant  elles,  et  n’ont  pas  retenu
dans  les  procès‐verbaux  d’audience  les
tortures subies.
La torture n’est en Algérie ni un problème
national,  ni  un  problème  politique,  du  fait
qu’elle  n’a  suscité  aucune  réflexion,  et  n’a
provoqué aucun débat dans la presse, qui
est restée non seulement silencieuse, mais
souvent  complaisante  avec  le  pouvoir.  Les
atteintes graves aux droits de l’homme
doivent  être  rendues  publiques,  et
bénéficier d’un maximum de publicité, car la
répression se nourrit de silence.
Quand la peine de mort est un instrument
de répression contre la violence politique,
elle représente un acte cruel et barbare qui
ravale l’État au rang de l’individu, qui ayant
subi un dommage cherche à se venger. Elle
doit être abolie.
La politique du “tout sécuritaire”, à laquelle
le pouvoir a consacré depuis  trois ans tous
ses  efforts  et  d’énormes  crédits,  a  été  un
échec, et aucun indice sérieux ne permet de
croire qu’elle va s’améliorer dans un proche
ou lointain avenir. On assiste à un système
d’encadrement,  de  quadrillage  et  de
contrôle  de  la  population,  avec  ratissages,
arrestations et enlèvements très nombreux
de jeunes, suivis de nombreuses exécutions
extrajudiciaires.  Après  des  embuscades
meurtrières et des attentats commis contre
des  militaires,  des  policiers,  des  civils  par
des groupes armés islamistes, qui  légers et
mobiles se fondent dans la nature, l’armée
et les services de sécurité ratissent les lieux
qui  ont  servi  de  théâtre  aux  opérations
militaires, se font justice eux‐mêmes, et
exercent des représailles sur la population
accusée  de  servir  de  sanctuaire  à
l’opposition  armée.  Dans  ce  conflit,  la
population est à la fois enjeu et moyen de
lutte.  D’un  côté  les  groupes  armés  qui  se
sont dotés de moyens matériels et surtout
psychologiques tentent de faire adhérer la
population  à  leur  cause,  de  l’autre  côté  le
pouvoir  tente  lui  aussi  de  la  gagner  à  ses
thèses. La comptabilité sinistre et macabre
des  exécutions  sommaires,  impossible  à
établir dans sa totalité, mais en progression
géométrique  depuis  la  rupture  unilatérale
des  pourparlers  par  le  pouvoir,  fait
néanmoins ressortir plus de quarante mille
morts depuis trois ans.
Des  milices  organisées  et  des  pouvoirs
parallèles  se  substituent  à  l’autorité  de
l’Etat, et agissent en toute impunité. La
mafia  politico‐financière  issue  du  système
politique  agit  dans  le  secret  et  l’impunité.
Elle est soutenue par des forces importantes
dans les rouages de l’État et  a les moyens
d’éliminer  physiquement  ses  ennemis.  Les
cas du Président Mohamed Boudiaf et de
Kasdi  Merbah,  ex‐chef  du  gouvernement,
sont, à ce sujet, très éloquents.
Un carnage, un massacre, un bain de sang, a
eu  lieu  le  22  février  1995  à  la  prison  de
Serkadji  à  Alger.  Le  chiffre  officiel  avancé
par le ministre de la Justice serait de cent
morts. Une Commission de Sauvegarde des
droits  de  l’homme,  composée  de
personnalités indépendantes, doit se rendre
à la prison de Serkadji pour voir et entendre
les  détenus  témoins  de
s  faits,  et  rendre
publique la substance de ce qu’elle aura vu
et entendu.
Des  voix  doivent  s’élever  partout  dans  le
monde pour condamner en Algérie, au nom
de  la  conscience  humaine  et  des  valeurs
universelles dont les droits de l’homme sont
porteurs, les atteintes graves aux droits de
l’homme. Il y a trop de malheurs en Algérie,
trop de morts, trop de sang versé, trop de
larmes, trop de veuves et d’orphelins, trop
de destructions, trop de misère.
Il faut y mettre fin par le dialogue.
Après le discours du Président de l’Etat en
date du 31 octobre 1994, qui a fermé la voie
à  toute  solution  politique  de  la  crise,  des
responsables  algériens,  issus  de  tous  les
horizons politiques et sociaux du pays, ont
décidé de se réunir à Rome, sans exclusion,
pour chercher une issue à une situation qui
semblait sans issue, une
 solution globale et
pacifique à la crise. Rome a été une tribune
exceptionnelle  pour  informer  le  monde
entier,  présent  grâce  à  une  centaine  de
chaînes  de  télévision,  de  radio,  et  de
nombreux journalistes,  sur la réalité de la
crise algérienne.
L’analyse  française  de  la  crise  algérienne
était en général adoptée par les Etats de
l’Union européenne, avec quelques réserves
de la part de l’Espagne et de l’Italie qui ont
des intérêts importants dans notre pays. Il
fallait convaincre l’opinion occidentale, pour
que  la  décision  de  chaque  pays  européen

soit  autonome,  et  prise  en  fonction  de  la
situation réelle que vit le pays.
Les  gouvernements  européens  et
l’Amérique,  entre  autres,  sont  persuadés
que le pouvoir n’arrivera pas à éradiquer la
violence  politique.  Ils  ne  peuvent  pas
engager des investissements tant que la paix
civile n’est pas revenue. Ils ont remarqué
que les divers prêts et l’argent dégagé par le
rééchelonnement  ne  profitent  pas  au
développement économique. C’est pourquoi
ils  soutiennent  la  plate‐forme  du  Contrat
national,  favorable  à  une  solution  globale,
politique, pacifique et négociée de la crise
algérienne.
La  plate‐forme  du  Contrat  national  a
réhabilité politiquement le Front Islamique
du Salut, l’a réintégré dans la vie politique
normale,  et  l’a  intégré  dans  le  pluralisme
politique. Par sa densité et sa richesse, elle
est l’alternative à la solution sécuritaire, le
passage  obligé  de  toute  négociation  en
mesure de peser sur les événements et de
les faire évoluer vers la paix civile. Elle crée
une  nouvelle  dynamique  pour  relancer  en
Algérie le dialogue qui était dans l’impasse
et apporte la preuve qu’il y a une politique
de rechange à la politique du tout
sécuritaire qui n’a fait
 qu’aggraver la crise.
Les  trois  questions  principales  qui
ressortent  de  la  plate‐forme  du  Contrat
national  sont  la  fin  progressive  de  la
violence par le retour à la paix civile,
l’organisation de la période de transition, et
le  retour  à  la  souveraineté  populaire
exprimée par la voie des urnes. Elle définit
clairement  les  droits  et  les  devoirs  de
chacun et de tous, sur la base du
multipartisme,  de  l’alternance  au  pouvoir,
du respect de la Constitution et des droits de
l’homme,  du  gouvernement  de  la  majorité
dans le respect des minorités politiques, du
rejet de la violence pour prendre ou garder
le pouvoir.
La violence se déchaîne, la fracture est
profonde entre le pouvoir et les Algériens, la
déchirure  est  large  entre  les  Algériens,  et
l’Algérie ne peut être bien gouvernée dans
un  contexte  de  blocage  politique,  de
récession  économique  et  de  tensions
sociales. Le combat entre le pouvoir et les
groupes  armés,  la  violence  qui  entraîne
toujours la contre‐violence, avec des excès
qui génèrent en contrepartie d’autres excès,
ont atteint le paroxysme. Depuis février
1994,  les  exécutions  sommaires  se
comptent chaque jour par dizaines.
La plate‐forme du Contrat national ouvre la
voie à la diminution puis à la fin de la
violence en trois temps; dès la reprise du
dialogue : d’abord mettre fin à l’assassinat
de  femmes,  d’intellectuels,  de  journalistes,
et à la destruction du  patrimoine  national
par  les  groupes  armés.  Le  pouvoir  de  son
côté doit mettre fin aux représailles contre
la population, aux exécutions sommaires, à
la  torture  et  aux  arrestations  arbitraires.
 Dans un deuxième temps cesser les
meurtres de policiers, de jeunes du service
national,  de  militaires  qui  ne  sont  pas
engagés  dans  le  combat,  d’un  côté  et  de
l’autre,  lever  l’état  d’urgence,  libérer  les
prisonniers politiques, fermer les camps de
concentration. Le combat doit se limiter, en
attendant la trêve, aux deux protagonistes,
l’armée et les services de sécurité d’un côté,
les groupes armés de l’autre.
Le pouvoir recherche “la paix des braves” en
tentant  d’isoler  la  direction  du  FIS  de  sa
base,  de  diviser  ses  branches  politique  et
militaire, de les opposer pour les réduire les
unes après les autres. Avant de lancer un
appel  à  la  trêve,  le  FIS  doit  réunir  ses
instances  dirigeantes,  ses  cadres  qui  se
trouvent en liberté, dans la clandestinité ou
en exil, en prison ou dans les camps de
concentration, pour se prononcer en toute
liberté  sur  les  conditions  d’un  retour  à  la
paix civile.
La désignation d’une Commission Nationale
composée  de  personnalités  indépendantes
est nécessaire pour enquêter et dévoiler les
auteurs  et  les  commanditaires  de  crimes
commis contre les civils.
Tant  que  le  dialogue  global  ne  sera  pas
ouvert,  l’Algérie  sera  en  proie  à  des
événements sanglants.
La période de transition doit être
démocratique, conduite conjointement, sur
un même pied d’égalité, par le pouvoir et les
partis représentatifs. Les décisions
importantes, qui engagent le présent et
l’avenir du pays, doivent être prises par le
Président de l’Etat et les leaders des  partis
représentatifs.  Cette  structure  désignerait,
pour  une  très  courte  durée,  un
gouvernement et un organe législatif qui
prépareraient  dans  le  cadre  de  la
Constitution  le  retour  à  la  souveraineté
populaire.
Le  fondement  légitime  de  l’accession  au
pouvoir  réside  dans  la  souveraineté
populaire, qui permet l’alternance, base de
la  démocratie.  Le  FIS  a  participé  aux
élections législatives du 26 décembre 1991
et a prouvé sa volonté d’accéder au pouvoir
légalement  et  pacifiquement,  par  des
moyens  démocratiques  et  constitutionnels.
Qui a tout subordonné à la conservation du
pouvoir ? Lorsque la crise politique remet
en cause la légitimité des gouvernants, car il
faut  toujours  craindre  les  hommes  qui
n’exercent pas leur pouvoir par délégation
du  peuple  et  ne  se  soumettent  pas  à  sa
sanction, la solution ne peut venir que du
retour à la souveraineté populaire, sans
exclusion, car tout ce qui méprise, humilie
ou  exclut  une  partie  du  peuple  algérien,
humilie le peuple tout entier.
Combien  d’erreurs,  de  fausses  routes,  de
vaines  impasses,  on  aurait  épargné  à
l’Algérie  en  consultant  le  peuple,  en
respectant son verdict, et en lui laissant le
soin  de  trancher  les  graves  questions  à
résoudre  desquelles  dépend  son  avenir.  Il
est nécessaire de donner des garanties aux
citoyens,  aux  partis,  à  l’armée,  pour
préparer  dans  les  meilleures  conditions  le
retour à la souveraineté populaire. Il faut
cesser  de  marginaliser  dans  la  scène
politique les partis, et particulièrement ceux
qui  ont  été  consacrés  importants  par  le
suffrage  universel.  Des  garanties  doivent
leur être données par l’ouverture du champ
médiatique et politique.
Les  signataires  du  Contrat  national  ont
frappé patiemment à la porte du pouvoir,
qui  est  fermée  et  même  barricadée,  pour
ouvrir  le  dialogue  avec  lui.  Le  pouvoir  a
commis une erreur politique en ne donnant
pas une suite favorable à la plate‐forme du
Contrat national  qui dégage des solutions
constructives,  qui  méritent  une  étude
sérieuse et non un rejet systématique. Cette
plate‐forme n’ouvre la voie ni à l’ingérence
dans les affaires intérieures du pays, ni à la
violation  de  l’indépendance  et  la
souveraineté nationales.
Toutes les critiques du pouvoir relatives à la
plate‐forme  du  Contrat  national  n’ont  ni
fondement, ni justification, et ne sont qu’un
pur et simple procès d’intention. Le pouvoir
accuse selon une terminologie en usage
dans les partis uniques ou staliniens, qui ont
tendance à considérer comme traîtres à la
patrie tous ceux qui sont en désaccord avec
leur politique.
On assimile l’opposition à la trahison, ce qui
est le principe de toute dictature.
Il y a volonté de diaboliser la plate‐forme du
Contrat  national,  sans  lésiner  sur  les
moyens à employer, par une campagne de
dénigrement décidée pa
r le pouvoir, exercée
par la télévision et la radio et popularisée
par la presse au moyen de calomnies et
d’injures qui sont la maladie infantile de la
presse, et la tare du métier de journaliste,
que la déontologie et les règles de l’éthique
de la profession réprouvent et condamnent.
Tout ce qui est excessif est insignifiant.
C’est le pouvoir qui n’a pas préservé la
souveraineté  de  décision  politique  et
économique du pays. Il y a un principe
fondamental :  “Un  pays  peut  être  libre  à
l’extérieur sans l’être à l’intérieur, mais un
pays ne peut jamais être libre à l’intérieur
s’il ne l’est pas à l’extérieur”.
Le principe de l’élection présidentielle n’est
pas en cause, mais appelle une grande
prudence  dans  son  analyse  car  elle  ne
constitue  qu’un  élément  de  la  solution
globale. Elle est prématurée, et comme toute
naissance prématurée, il faut la mettre sous
une  couveuse,  et  résoudre  les  préalables
sécuritaires et politiques qui lui donneront
pleine vie et santé. Si la question sécuritaire
n’a pas trouvé de solution, à quoi bon faire
des  prévisions  sur  l’avenir  ?  Peut‐on
envisager l’avenir quand le présent dont il
dépend n’a pas trouvé de solution ?
L’élection  présidentielle  n’emporte  pas  les
suffrages  des  partis  représentatifs,  mais
seulement ceux de certains partis décoratifs
qui serviront de courte échelle au candidat
officiel du pouvoir. L’élection présidentielle,
dans une situation politiquement grave, est
un  facteur  de  radicalisation  qui  bloque  la
recherche d’une solution globale, du fait que
le pouvoir est habitué à l’exercice sans
contrepouvoir du pouvoir. Les problèmes à
affronter sont en effet complexes et l’assise
politique du pouvoir est très faible. Il y a une
contradiction entre la politique menée par
le pouvoir et le discours qui la justifie, qui
présente  comme  démocratie  ce  qui  dans
tous les cas est une dictature.
Le pouvoir qui depuis trois ans s’est rendu
compte que la force ne peut pas fonder la
légalité,  encore  moins  la  légitimité,  veut
organiser  seul  comme  acteur  politique
l’élection présidentielle, quelque soit le taux
de participation des électeurs, pour sortir de
son complexe à l’égard de la légitimité. Cette
élection ne sortira pas le pays de la crise,
elle sera une autre transition, et consacrera
le succès sans surprise et sans gloire du
candidat officiel, au profit de qui seront
mobilisés les médias lourds et la presse, et
les grands moyens de l’administration. Elle
ne sera qu’un plébiscite. La question de la
sincérité électorale est importante dans une
élection.  Une  mascarade  électorale  ne
permettrait pas au pays de sortir de la crise,
mais l’aggraverait.
Le pouvoir ne fera que se succéder à lui‐
même, et ne changera ni dans sa nature, ni
dans sa fonction, ni dans son rôle, alors que
les Algériens qui n’ont jamais eu le droit de
créer le pouvoir, encore moins celui de le
contrôler,  veulent  la  rupture,  par  un
changement de régime politique et non pas
un changement dans le régime.
Quand l’histoire est en marche, le pouvoir
peut retarder ou détourner son cours, mais
il ne peut ramer longtemps à contre‐courant
des  changements  qui  se  produisent  en
Algérie et dans le monde.
Abdennour Ali‐Yahia 
Président‐fondateur de la Ligue algérienne
pour la défense des droits de l’homme.
10 octobre 1995.
Introduction
suite…