LA CHEVAUCHÉE ANONYME


 
Auteur : Mercier Vega Louis
Ouvrage : La chevauchée anonyme Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1941)
Année : 1978

PRÉFACE

« Je suis voyageur et marin, c’est-à-dire un menteur et
un imbécile, aux yeux de cette classe d’écrivains qui, dans
l’ombre de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le
monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la
nature à leurs imaginations. Procédé bien singulier, bien
inconcevable de la part de gens qui, n’ayant rien observé
par eux-mêmes, n’écrivent, ne dogmatisent que d’après
des observations empruntées de ces mêmes voyageurs
auxquels ils refusent la faculté de voir et de penser. »
De Bougainville, Discours préliminaire au Voyage autour
du monde (1771)

1
Il y a quelques années paraissait un petit livre, inattendu et
dérangeant dans l’étalage de produits-à-tout-faire, de copies scolaires et
de vers de mirlitons publiés sur l’anarchisme: L’Increvable Anarchisme,
c’est un livre bouillonnant de vie, d’expérience accumulée, de tendresses
et d’inquiétudes et, s’il déroute l’étranger, les familiers du mouvement
anarchiste y trouvent entre les lignes, au delà des références, un
cheminement et une réflexion qui sont les leurs. Il ne vous fait pas
ronfler de satisfaction nostalgique: il vous emmène dans les usines en
grève ou pas, chez les Indiens guaranis et dans les camps soviétiques, et
puis il vous pose, vous lecteur, dans votre quotidien, les yeux écarquillés
et les oreilles ouvertes … Louis Mercier Vega, l’auteur, n’était certes pas
un inconnu dans le mouvement anarchiste, mais c’est avec ce livre que
ceux de ma génération et les soixante-huitards ont appris à le connaître
et à l’aimer.

Rien de personnel, dans ce livre-là, ne transparaît immédiatement;
tout dit que l’auteur a une connaissance intime de ce dont il parle. Dans
cette préface, je voudrais en dire un peu plus sur lui.
Il racontait sa vie par bribes, avec des silences, sans s’arrêter
toujours aux curiosités de ceux qui l’écoutaient. Il y avait des périodes sur
lesquelles il restait discret, même avec les plus proches. Le récit que nous

publions aujourd’hui, La Chevauchée anonyme, est plus qu’une tranche
de vie: c’est une démarche constante, un engagement entier, des
exigences obstinées s’il en fut, autour d’un moment déterminé et
déterminant de la vie d’un militant. « Pas facile. Trop exigeant. Et parfois
tu ne peux pas être aussi régulier, aussi simple que tu l’exiges ou l’attends
des autres. »
Vrai ? Louis Mercier s’est volontairement donné la mort, le 20
novembre 1977. Il avait fait le bout de chemin qu’il voulait faire. Comme
une traînée lumineuse pour ceux qui ont eu le privilège de son amitié; ses
livres sont là pour continuer d’accompagner et d’interpeller ceux qui
apprécient une pensée libre.
Une liberté qui s’est toujours inscrite dans le mouvement anarchiste,
dans un mouvement de changement social radical : marquée à
l’inquiétude, à la recherche de la connaissance, au questionnement de la
réalité et de l’évolution sociétaire.
Une liberté où les hommes, la vie réelle comptent d’abord, où la lutte
pour une société fraternelle et solidaire passe avant les intérêts
particuliers. Une vie faite de générosité et de critique, de passions et de
rigueurs, et d’une tendresse infinie.

2
Au moment où se déroulent les événements relatés dans la
Chevauchée anonyme, Mercier a vingt-cinq ans, quelques années de
militantisme, déjà deux ou trois pseudonymes. Quand il écrit ce livre, il a
près de soixante ans, trente-cinq ans de militantisme en plus, il a roulé sa
bosse de par le monde et endossé une nouvelle identité. Les souvenirs
sont vifs de cette période clef, de cette période révolue
puisque le personnage qui parle à travers Parrain et à travers Danton
est devenu, peu de mois après que se termine le récit, Louis Mercier
Vega, journaliste chilien.
Aussi ce récit, s’il est construit sur des souvenirs précis et une
période brève, jette-t-il des ponts entre plusieurs temps, plusieurs vies de
l’auteur, intimement liés au mouvement anarchiste.
Pour beaucoup de compagnons, 1939 avait été la fin d’un monde : le
trait à tirer sur la révolution espagnole, le glas des espoirs ouvriers,
l’abandon — une fois de plus — de l’internationalisme au profit de la
débrouille, de la survie. Pour Mercier, jamais les espoirs les plus forts ne
se sont travestis en illusions ni les échecs les plus brutaux en regrets.
Il avait commencé à militer tout jeune, dérogeant bruyamment à ses
obligations militaires et s’installant à Paris sous le nom de Charles Ridel.

Tour à tour manœuvre aux Halles, ouvrier des cuirs, camelot, « vaisselier
à la petite argenterie », correcteur d’épreuves, il fait sienne la coutume
ouvrière dont le syndicat est, faute de mieux, l’expression la plus
adéquate. Dans l’Union anarchiste, où sont réunies toutes les tendances
sous le chapeau œcuménique de la « synthèse » à la Sébastien Faure,
Ridel et ses amis des Jeunesses font partie de la fraction communiste libertaire
qui monte des groupes d’usine, ne se satisfait pas des
déclarations antifascistes, propose un programme économique et
politique en alternative au Front populaire. En mai 1936, il est pour la
première fois en Espagne, au congrès de Saragosse de la CNT où le débat
entre organisation et spontanéité, entre système des collectivités et prise
au tas est violent; il prend contact avec la réalité mouvante du pays et le
grand nombre d’expériences libertaires et collectives en cours. La
révolution ? cette année ou jamais, dit-il à Simone Weil, qui découvre
alors le prix du travail en usine et les contradictions des intellectuels.
Le 19 juillet, le prolétariat espagnol prend les armes pour répondre
au putsch des généraux et réaliser simultanément la révolution sociale.
Ridel n’attend que sa paie de la quinzaine pour partir, avec Carpentier,
son frère d’armes — dix ans de plus que lui, l’expérience de la guerre, du
travail manuel, de l’organisation. Ils fondent le Groupe international de
la Colonne Durruti, cosmopolite et coloré,
où la seule exigence est de savoir manier les armes. « Venus pour se
battre, ils sont impatients, écrit-il dans son journal. Proscrits d’Italie et
exploités de l’impérialisme français sont venus faire le coup de feu, pour
le vieux rêve caressé depuis tant d’années d’une société libertaire. Le
groupe va se grossir peu à peu d’éléments nouveaux. Face à la Légion
marocaine, ce ramassis de tueurs et de voleurs venus en Espagne pour
restaurer l’ordre bourgeois, se dresse la Légion internationale des sans-patrie,
qui sont venus se battre dans la péninsule pour l’ordre ouvrier et
révolutionnaire. » (1) Cantonnés d’abord à Pina del Ebro, ils se battront à
Sietamo, Perdiguera, Farlete, dans l’offensive contre Saragosse, « clef de
l’Aragon et forteresse du fascisme insurgé ».
En septembre déjà, les milices doivent accepter d’être subordonnées
au commandement militaire du gouvernement, où siègent bientôt des
anarchistes. Des ministères anarchistes ? ouiche, le plumeau et la
serpillère, la Santé, la Justice … Le soutien à l’Espagne révolutionnaire et
le renforcement du mouvement anarchiste ne passent ni par
l’approbation aveugle ni par la constitution de fronts antifascistes : la
seule ligne à tenir, c’est la lucidité, la morale, la critique. Tant pis si ces
termes ne plaisent plus aujourd’hui : au temps de l’éphémère, les vertus
sont fugaces.


1 Le Libertaire, 21 août 1936.


L’Espagne révolutionnaire n’en finit pas de mourir, et la foi
anarchiste de se transformer en passion guerrière: plutôt, en ce cas, être
traité de lâche et de déserteur et pouvoir crier la vérité. « Vérité négative,
impuissante, pessimiste, mais vérité nue et cruelle que nous clamerons
face à tous ceux qui vivent de la guerre « antifasciste » : Associer le
sacrifice des révolutionnaires à la défense de Negrin et de la démocratie
bourgeoise serait briser l’espoir de leur résurrection dans les luttes qui
viendront. Nous avons conscience de pouvoir dire au nom de ceux qui
tombèrent en miliciens de la révolution sociale: « ce n’est pas pour cela
qu’ils sont morts », et d’interdire aux clowns de la sociale de détrousser
leurs cadavres », dit en mai 1938 l’éditorial de Révision, une petite revue
au titre provocateur animée par Ridel, Marie-Louise Berneri, Lucien
Feuillade, Jean Rabaut et quelques autres. Quand s’approche la guerre
mondiale, une seule réponse est possible: nous ne partirons
pas. La seule résistance imaginable serait un mouvement anarchiste
fort, implanté, organisé; fausse alternative que celle du « milieu » anar,
qui s’épuise en pétitions, en ligues pacifistes, en actions antifascistes
frontistes.

3

suite…

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