Être et temps


 
Auteur : Heidegger Martin
Ouvrage : Être et temps
Année : 1927

traduction par
Emmanuel Martineau

ÉDITION NUMÉRIQUE HORS-COMMERCE

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

« Les Français arrivent à tout
les derniers, mais enfin ils arrivent. »
VOLTAIRE.

Cette édition hors commerce d’Être et Temps a été réalisée « au compte du traducteur »,
qui a souhaité en offrir le nombre réduit d’exemplaires à ses amis. Entreprise en juillet 1984,
la traduction a été achevée le 3 février 1985, et éditée au cours des mois suivants.
Elle est intégrale, et, faut-il le préciser, totalement nouvelle, ne devant rien, par
conséquent, aux deux tentatives partielles déjà existantes : la traduction des §§ 46-53 et 72-76
par Henry Corbin, parue en 1937 dans son anthologie heideggérienne intitulée Qu’est-ce que
la Métaphysique ? et celle, par Rudolf Boehm et Alphonse de Waelhens, (BW), des §§ 1-44
(introduction et section 1), également publiée par les Éditions Gallimard, en 1964, sous le titre
l’Être et le Temps. De ces deux précédents, qu’il soit permis de ne dire ici que l’essentiel : 1/
Si l’éloge du philosophe Henry Corbin n’est plus à faire, l’auteur de ces lignes a eu naguère
l’occasion d’exprimer, par parole et par action la vive admiration qu’il éprouve pour Rudolf
Boehm en « défendant et illustrant » sa pensée propre. 2/ Il n’a cependant jamais rencontré, en
toute sa vie, un seul lecteur qui fût parvenu, sur la seule base des traductions partielles en
question, à « comprendre » et encore moins à étudier Être et Temps1.
Paru en février 1927, comme tome VIII du Jahrbuch de Husserl, et, simultanément, en
volume séparé (que nous possédons et avons souvent consulté). Sein und Zeit a connu du
vivant de son auteur, treize éditions chez Max Niemeyer, à Tübingen (N1-N13) ; puis, juste
après la mort du penseur, il en a paru une nouvelle (KA) chez Klostermann, à Francfort,
comme tome II de la Gesamtausgabe (l’Édition Complète de dernière main entreprise en
1975), bientôt suivie, en 1977 d’une 14ème édition Niemeyer (N14) soi-disant identique à elle.
De ces diverses éditions, dont on trouvera maintenant une description détaillée et un relevé de
variantes dans le Handbuch de R. A. Bast et H.P. Delfosse2, laquelle devions-nous choisir
comme base de notre travail de traduction ? À cette délicate question, il nous a semblé que le
bon sens — fortifié par les informations que lui apportaient les deux savants cités — ne
pouvait que répondre : la meilleure des éditions publiées par l’auteur lui-même. Or, soit dit
sans adresser la moindre critique aux éditeurs de la G.A., KA ne satisfaisait point à un tel
« critère » — un peu vague, on l’avoue —, si du moins Bast et Delfosse ont raison d’écrire à
son propos :
« KA et N14 sont les premières éditions, dans l’histoire littéraire de S.u.Z., dont le
texte ait été établi par un éditeur ; par suite, la question reste ouverte de savoir
dans quelle mesure les modifications qu’on y constate (presque 300 par rapport à
N13) sont le fait de Heidegger lui-même, et il est sûr à tout le moins que ce n’est
pas lui qui les y a introduites une à une. Bref ces changements, en tout état de
cause — et même si on se réfère aux indications de l’éditeur Fr.-W. von Hermann.


1 On fait des sondages sur tous les sujets, il est dommage qu’on n’en fasse pas sur celui-la.
2 R. A. BAST et H. P. DELFOSSE, Handbuch zum Textstudium von M. Heideggers « Sein und Zeit », t.1, Éd.
Frommann-Holzboog, Stuttgart, 1979. Nous n’avons pas pu utiliser le t. II, promis pour 1985 par le catalogue de
l’éditeur, mais non encore paru, que nous sachions, au moment où nous terminons notre travail.


G.A., t. II p. 579 —, n’ont été que passivement autorisés (passiv autorisiert). […]
De plus, KA et N14 n’en divergent pas moins entre elles de façon notable dans
bien des cas »3.
Restait donc N1-N13, ce qui faisait encore beaucoup. Heureusement, l’embarras du
choix n’était plus alors si grand qu’il y paraissait. En effet — toujours d’après les indications
du Handbuch —, ce groupe de treize éditions se divise en deux « blocs » assez hétérogènes
N1-6, d’une part, N 7-13, d’autre part. Et, de l’un à l’autre, voici ce qui a changé :
« N7 contient une “note liminaire”, disant que “le texte de la présente
réimpression n’a subi aucun changement”, mais que “les citations et la
ponctuation ont fait l’objet d’une révision”. Néanmoins. N7 contient maintes
interventions dans le texte. Globalement, le texte de N7 s’écarte de celui de N6
dans plus de 480 cas (!). […] Ces modifications du texte sont de nature très
diverse : elles vont de corrections de coquilles, via des suppressions de fautes
d’orthographe, à des changements qui ne laissent pas intact le sens du texte. Parmi
elles, se trouvent également des déplacements syntaxiques, beaucoup de
soulignements nouveaux (de noms propres, notamment), d’ajouts de tirets, et, en
5, resp. 3 cas, des suppressions des particules d’accentuation « doch » et « ja ».
Des changements divers concernent certains usages linguistiques propres à
Heidegger. En quelques endroits, le texte a été actualisé, certains renvois aux
parties inédites de S.u.Z. ayant même été éliminés (tandis que d’autres, au
contraire, étaient maintenus) »4.
Bien que le nombre « 480 » ne doive point nous émouvoir à l’excès — il inclut des
variantes absolument infimes, orthographiques ou même purement graphiques —, nul ne
saurait sous-estimer le prix de ces renseignements, ainsi que des relevés qui les
accompagnent, ni méconnaître la double « moralité » qui s’en dégage aussitôt :

1/ D’abord, il
convient d’y insister, quiconque se proposerait à l’avenir d’argumenter avec précision au sujet
de S.u.Z., c’est-à-dire d’étayer une interprétation philosophique sur des exégèses tant soit peu
littérales, ne pourra plus se dispenser d’indiquer sa source, voire d’en produire et d’en
comparer plusieurs.

2/ Ensuite, et en ce qui concerne notre problème du choix de l’original à
traduire, on voit qu’il prenait, grâce au Handbuch, la forme du clair dilemme suivant : les
« blocs » N1-N6 d’un côté, N7-N13, de l’autre, étant donc supposés bien distincts, et chacun
sans faille notable (bien qu’ils en contiennent quelques-unes), fallait-il traduire l’édition
originale, ou bien une édition certes postérieure de vingt-six ans (N7 date de 1953), mais
manifestement améliorée, et cela par Martin Heidegger lui-même ?

C’est à la deuxième partie
de l’alternative que nous nous sommes rallié, pour deux raisons :

1/ par égard pour la volonté
de Heidegger ;

2/ pour avoir constaté, en examinant attentivement le relevé III, 1 de Bast et
Delfosse5, que — abstraction faite des coquilles au sens strict du terme — les modifications
introduites par l’auteur à partir de N7 n’obéissaient point tant à la logique d’une
« réinterprétation » tardive, voire « abusive », qu’elles ne procédaient que du désir d’obtenir,
tout simplement, un texte moins fautif. Comme une démonstration détaillée de ce point
alourdirait inutilement cet avant-propos, mais qu’il convient tout de même d’en donner un
commencement de preuve, nous illustrerons le phénomène en indiquant simplement quelques
leçons de N6, et la transformation opérée par N7 (le lecteur peut et doit sinon se faire une
opinion personnelle sur ces problèmes, en se référant directement au Handbuch) :


3 Id., p. 390. Les auteurs renvoient sinon à leur article « Philologisches zu den beiden Neuausgaben von S.u.Z. »,
dans Philosophisches Jahrbuch, 1979. p. 184-192. On sait enfin que c’est dans KA qu’ont également été publiés
pour la première fois les marginalia de l’exemplaire de Totnauberg. Mais quelle qu’eût été l’édition retenue,
nous ne les eussions point traduits ici, pensant qu’ils ne font de toute façon pas partie du texte.
4 Id., p. 388-389.
5 Id., p. 413-420.


Bien sûr, quoique nous considérions ces changements comme des corrections, nous ne
nions pas que quelques autres (ainsi 04201, 32502) « sentent » leur réinterprétation. Mais le
moins qu’on puisse dire est que celle-ci n’a rien de draconien ; elle ne va jamais, en tout état
de cause, jusqu’à importer dans S.u.Z. un concept étranger à sa langue originelle.
Aussi, c’est de la dixième édition de S.u.Z. (N10,1963) que nous proposons ici la
traduction au lecteur français. Que ce choix ne fût point mauvais, nous pouvons d’ailleurs en
apporter une confirmation supplémentaire, « subjective » sans doute, mais non négligeable : à
aucun moment, l’usager exigeant qu’était son traducteur n’a été amené à la suspecter ; si
difficile ou lourde que soit souvent — notamment dans la section 2 — la syntaxe de
Heidegger, jamais il n’a éprouvé la tentation de rapporter ces phénomènes à un texte incertain
ou erroné.

*

Pour ce qui touche maintenant à la présentation de ce volume, le nécessaire sera vite dit,
et pour cause :

1/ Sein und Zeit est le chef-d’oeuvre de ce siècle, et, comme tel, un objet, terme par
lequel nous entendons quelque chose de résolument autonome. Or comme un objet, cela
requiert d’être primairement dévoilé, et que nous n’avions pas ici d’autre but, nous nous
sommes uniquement attaché à en assurer la « lisibilité » — ce qui ne veut pas dire, chose
impossible et absurde : en « faciliter » la lecture —, soit, négativement, à ne lui point ajouter
de surcharge, commentaire, note ou « référence » d’aucune sorte. Voilà pourquoi on ne
trouvera ici — en particulier — ni mots allemands entre parenthèses, ni notes du traducteur à
caractère exégétique, ni préface doctrinale, ni, surtout, de renvois aux volumes
chronologiquement voisins de l’Édition Complète, pour ne rien dire des ouvrages postérieurs
de Heidegger, auxquels il arrive souvent, et cela jusqu’à Temps et Être et aux ultimes
séminaires, de se « référer » à Sein und Zeit. Le livre de 1927, en effet, étant la source
jaillissante et primordiale à laquelle se doive de puiser toute approche de la pensée
heideggérienne, ce n’était décidément pas le moment de l’« éclairer » par des cours qui,
quelle qu’en soit parfois la splendeur, n’en demeurent pas moins subordonnés à ce lieu majeur
où, pour la première fois, est proposée et tentée une élaboration temporalo-existentiale d’une
possible problématique de l’être. Par voie de conséquence, le fait contingent — que nous ne
sachions, hic et nunc, encore à peu près rien de la « genèse » du livre nous a paru tout à fait
positif6 : puisse la « documentation » la concernant ne nous être livrée que le plus tard


6 Et nous nous félicitons, en particulier, que le t. XX de la G.A. publié en 1979 sous le titre Prolégomènes à
l’histoire du concept de temps, offre plutôt une première rédaction de la section 1 qu’il ne révèle un stade de
pensée antérieur, donc distinct. Quand on songe, par ailleurs, que ce cours à été professé durant l’été 1925, on ne
peut être que stupéfait par la précocité du philosophe : si genèse il y a forcément eu , il y a eu aussi et surtout une
éclosion, une naissance dont la vigueur, si Hegel n’eût existé, serait sans exemple dans l’histoire de la pensée
occidentale. — Une « différence », cependant, entre ce volume et S.u.Z. mérite d’être notée : ce qui s’appellera
en 1927 Erschlossenheit, « ouverture », s’appelle encore en 1925 Entdecktheit, « découverte », « être

découvert » (v. t. XX, § 28, ainsi que la postface de Petra Jaeger, p. 444) et vice versa. Voilà qui marque non une
variation de Heidegger, mais la « sensibilité » dans tous les sens du terme de la langue allemande. Lorsque l’on a
pour tâche, en traduisant, de restituer une nuance séparant deux termes philosophiques allemands, il convient
parfois de commencer par se rendre compte de sa délicatesse dans la langue d’origine plutôt que de se hâter d’en
faire, dans la langue d’arrivée une opposition à la hache.


possible — et veuillent bien ceux qui, dans un avenir peut-être assez proche (puisqu’une IVème
section de la G.A. est d’ores et déjà programmée), disposeront d’elle en totalité, ne jamais
oublier qu’une chose est de se représenter objectivement la « formation » d’une pensée, une
autre chose de discerner ce que Heidegger, dès la première page de ce livre, appelle presque
« intraduisiblement » son caractère vorläufig, provisoire au sens de pré-curseur ou pré-cursif.
Saurions-nous tout sur les rapports du jeune Heidegger avec Paul, Augustin, Luther,
Kierkegaard, Nietzsche, Rilke, Dostoïevski, Aristote, Kant, Husserl et cent autres, que nous
ne serions pour autant en rien « prédisposés » à penser avec lui, pour la claire et excellente
raison qu’aucun savoir, comme tel, n’ouvre de disposition.

2/ Comme le présent volume, on l’a dit, ne correspond point — à la différence de ceux
de la série OEuvres de Martin Heidegger en cours de publication aux Éditions Gallimard — à
un volume de la G.A., la pagination originale que l’on trouvera reproduite dans ses marges est
celle des éditions N (à peu près identique dans toutes)7. Il arrive souvent, comme chacun sait,
que des oeuvres majeures de la littérature philosophique soient conventionnellement citées
d’après leur édition originale : cet usage semblant devoir s’imposer pour Être et Temps aussi
bien que, par exemple, pour la Critique de la raison pure de Kant, nous espérons ainsi
contribuer à sa consolidation, et nous invitons le lecteur, même s’il voulait bien utiliser notre
traduction, à rester lui aussi fidèle à cette pagination N (la mention supplémentaire du
paragraphe ne pouvant qu’ajouter à la précision des références).

3/ Un index « complet » (dans les limites que définit sa note liminaire), en fin de
volume, rassemble nos transpositions du vocabulaire technique de Heidegger et en justifie
brièvement quelques unes. Le lecteur qui le consultera (ou qui, par son intermédiaire, recourra
éventuellement aussi au Handbuch ou à l’Index de Hildegard Feick8) pourra constater que
nous nous sommes astreint non seulement à restituer (sauf exception sans portée
philosophique) un même mot allemand par un même mot français, mais encore — ou tout
d’abord — à construire un système de transpositions souvent neuf, le plus approprié que
possible aux requêtes spécifiques de S.u.Z., et enfin cohérent. Toute traduction est
interprétation, et celle-ci pas moins qu’une autre. Si elle revendique ce titre, cependant, ce
n’est ni au nom de telle ou telle innovation, trouvaille ou autre astuce qu’elle se vanterait de
mettre en circulation. ni même en vertu de son esprit général : c’est, et c’est uniquement dans
la mesure où elle a cherché à satisfaire à cette exigence de cohérence, qui, pour autant, n’était
pas elle-même dictée par la conviction d’une « systématicité » de la pensée heideggérienne,
mais bien plutôt par la seule certitude de sa nature phénoménologique. Bref, tel est notre
principal « apport » — telle est l’aune à laquelle nous souhaiterions être d’abord jugé.

*

Si notre refus de traduire Dasein autrement que par lui-même n’appelle point
d’explication ou d’« excuse » particulière — « tout comme le grec logos ou le chinois tao,
disait un jour Heidegger lui-même à J. Beaufret, Dasein est intrinsèquement intraduisible »9
—, il semble malheureusement qu’il doive en aller autrement pour nos traductions nouvelles


7 Sur la pagination, v. le Handbuch, p. XXIII, dont les listes suivent plus précisément celle de N14 : « Mais une
table de concordance serait superflue, puisque les précédentes éditions de S.u.Z. ne diffèrent que d’une manière
infime de N14 sur ce point, et que KA reproduit également dans ses marges la pagination de N7-13. »
8 H. FEICK, Index zu Heideggers “S.u.Z.”, 2e éd., Tübingen, 1968 : précieux glossaire conceptuel et thématique.
Voir notre index C.

9 Tout en garantissant l’authenticité de ce logion — et j’en profite aussi pour dire tout ce que notre « système »
de transpositions doit à seize années d’échange amical avec Jean Beaufret — je rappelle que la moins mauvaise
traduction déjà utilisée : « être-le-Là » (G. Kahn), si elle l’emporte évidemment sur « réalité-humaine » (H.
Corbin) ou sur « être-là » (BW) reste loin de compte. Pourquoi ? Simplement parce ce que ce qui est en cause est
la manière d’être ce Là, ou, inversement, le fait que le Là n’est pas quelque chose d’« existant » (au sens
ordinaire), mais, si l’on ose dire, d’ « existé ». Or cela, le mot allemand Dasein, s’il ne le disait assurément pas
avant Heidegger, peut, par une espèce de magie propre, le dire : « le Dasein est l’être du Là » (p. [132], et « le
Da-sein (du monde) est l’être-à », p. [143]). En dire plus exigerait d’entrer, ni plus ni moins, dans une
interprétation philosophique de la totalité de S.u.Z..


des mots vorhanden et zuhanden (348, resp. 318 emplois) ou Vorhandenheit et Zuhandenheit10
par (être-)sous-la-main et (être-)à-portée-de-la-main. En effet, bien que nous nous soyons
expliqué naguère assez clairement sur ces choix (que nous devons, redisons-le, à François
Fédier), et n’ayons trouvé, au cours d’un long usage, qu’à nous en féliciter, une récente
polémique de J.-F. Courtine nous contraint à revenir sur un problème que nous croyions non
certes avoir résolu, mais, tout à l’inverse, réussi à laisser suffisamment ouvert pour qu’on
hésitât à le re-fermer de manière aussi naive que notre contradicteur. Mais écoutons celui-ci
tout au long :

« Il nous a paru impossible de nous régler sur la transposition adoptée par E.
Martineau dans sa traduction du t. XXV de la G.A. Il peut en effet être souhaitable
comme le demande le traducteur, de “maintenir le mot main” dans la traduction de
Vorhandenheit (d’où “être-sous-la-main”) ; cela s’impose même nécessairement
quand, comme ici (Grundprobleme der Phänomenologie, p. [143], [147], [153]),
Heidegger entend le Vorhandenes au sens de ce qui est “en main” ou “maniable”
(handlich), de ce qui vient “devant” ou “sous la main” (vor die Hand), de ce qui
implique toujours en dernière instance une référence à l’agir ou au manier
(Handeln). Mais cette traduction-explicitation qui vaut de telle analyse précise
dans un contexte déterminé (quand il s’agit en particulier de reconduire les
concepts fondamentaux de l’ontologie grecque à l’horizon ultime de la
production), ne permet plus, semble-t-il, d’établir l’opposition stricte et
élémentaire entre la Vorhandenheit, d’une part, quand elle explicite par exemple
le concept kantien de Dasein ou l’existentia chez Suarez, quand elle détermine le
mode d’être de l’étant projacent (Vorliegendes), et la Zuhandenheit, d’autre part,
pour autant qu’elle caractérise en propre le mode d’être de l’outil, sa disponibilité.
La distinction n’est plus alors celle (bien improbable) du “sous-la-main” et du “àportée-
de-la-main”, mais, comme le suggérait J. Beaufret, celle de ce qui est
simplement présent “sous les yeux” et de ce qui est “à-portée-de-la-main”
(Dialogue avec Heidegger, t. III, 1974, p. 136). Avouons enfin que le
“balancement entre l’étant sous-la-main (vorhanden) et l’étant à-portée-de-la-main
(zuhanden)” vanté par le traducteur nous est presque (?) entièrement
imperceptible, tout comme la possible nuance entre ces deux expressions. (Note :
Il ne suffit pas de décréter péremptoirement une telle nuance pour la faire
apparaître ou la fonder. Son caractère flottant ressort a contrario de la référence
allusive que fait E. M. à la traduction de F. Fédier qui, dans Temps et Être,
restituait précisément, et à l’inverse, Vorhandenheit par “être à portée de la main”
et Zuhandenheit par “être en main”.) Pour toutes ces raisons, il nous a donc
semblé préférable de maintenir d’abord la clarté de la distinction et de partir du
lexique établi par les premiers traducteurs d’Être et Temps. »11.


10 60, resp. 46 occurrences, auxquelles il faut ajouter 34 Vorhandensein et 5 Zuhandensein. On voit par ces
statistiques l’importance — matérielle — du problème : aussi, je ne crains pas d’être un peu long sur ce sujet.
11 J.-F. COURTINE, avertissement à sa trad. fr. de M. Heidegger, Les Problèmes fondamentaux de la
phénoménologie (= G.A., t. XXIV), 1985, p. 12-13, évoquant notre propre avertissement à la trad. fr. de M.
Heidegger. Interprétation phénoménologique de la Critique de la raison pure de Kant (= G.A., t. XXV), 1982, p. 11-13. On note l’absence de toute référence à S.u.Z.


Trompé par les dehors « modérés » de ce développement, un lecteur inexpérimenté
pourrait être tenté d’y voir un modèle de pondération et de tranquille recherche de la vérité.
Soit à montrer au contraire que ce n’est rien d’autre qui se donne ici libre cours que le
dogmatisme du sens commun, lequel, lorsqu’il s’agit plus précisément de philologie, ne
manque jamais de militer pour la solution la plus réactionnaire. Ce que nous ferons en
alignant trois séries de courtes remarques, les unes 1/ déontologiques, les autres 2/ littérales,
les dernières 3/ plus fondamentales :

1/ a) Que l’on me cherche querelle pour mieux se singulariser, c’est la « bonne
coutume », et, quoique ce ne soit nullement la mienne, je suis le dernier à l’ignorer.
Simplement, le jour où il s’en avisera à son tour, J.-F. Courtine, du même coup, prendra
conscience qu’en sacrifiant à de tels rites, il a surtout sacrifié sans aucun motif sérieux
(comme on verra dans un instant) l’unité de la « troisième génération » des traductions
françaises de Heidegger.

b) Il n’y a aucun argument à tirer contre moi de la traduction par F. Fédier de Temps et
Être, et voici pourquoi : cette traduction, parue dans les Mélanges J. Beaufret, remonte à
196812, et c’est bien après cette date que Fédier s’est rallié à la solution que je lui dois. Ainsi,
loin que la nuance qui nous occupe soit elle-même « flottante », c’est Fédier lui-même qui,
avant d’y arriver, a « flotté », ce qui est tout à son honneur. Comme c’est par exemple tout à
l’honneur de Heidegger que d’avoir flotté un long moment ainsi que je le disais plus haut,
entre les mots Entdecktheit et Erschlossenheit.

c) N’est-il pas saisissant de voir J.-F. Courtine, au terme de toutes ses argumentations,
en revenir si régulièrement au système français de BW : car non content de « restaurer » le
binôme « subsistant-disponible », nous voyons par d’autres parties de sa traduction, ou de son
apparat, qu’il maintient des transpositions aussi caduques que « déchéance » voire « chute »
pour Verfallen ou « finalité » pour Bewandtnis. Je pose la question de principe : qui professe
un tel archaïsme philologique, pourtant clairement réfuté par la notoire illisibilité de la demi traduction
de 1964, est-il vraiment en position de donner, vingt ans après, des leçons ?

2/ a) J.-F. Courtine, donc, traduit vorhanden par « présent13, présent-subsistant » et
zuhanden par « sous-la-main, à-portée-de-la-main, disponible ». Mais, avant d’évoquer le
fond du problème, me permettra-t-on de rappeler que ces termes français correspondent de la
façon la plus directe à de tout autres mots allemands que ceux qui nous divisent : présent, par
exemple, c’est anwesend ou gegenwärtig, subsistant, c’est bestehend, et disponible, c’est
verfügbar, etc. Ne suffit-il pas d’évoquer ces correspondances — requises par certains
contextes chez Heidegger lui-même — pour révoquer en doute la « clarté » du système qu’on
nous oppose ?

b) Mais il y a plus, il y a la « francité » des termes cités. Car que veut dire, par exemple,
disponible en français ? J.-F. Courtine nous affirme que la « disponibilité » serait « le mode
d’être de l’outil ». Mais il n’en est rien ! — ou plutôt il n’en est vraiment plus rien dans le
langage de notre temps, qui, que nous le voulions ou non, porte l’empreinte de la technique
moderne. Parlant, par exemple, d’un téléphone « disponible » (ou même d’une femme
« disponible »), est-ce vraiment à son « ustensilité » que ce langage fait référence ?
Nullement ! Ce qui est disponible, aujourd’hui, ce n’est point le marteau du menuisier, la clé
du plombier, le lit de l’homme fatigué, c’est tout étant dans la mesure où il est
(essentiellement) à la disposition généralisée de l’homme : ainsi par exemple du pétrole sous
la terre, et même sous la mer, des masses humaines mobilisables, d’une « tranche horaire »
dans un programme médiatique… En un mot, et malheureusement pour le dogmatisme


12 Cf. L’Endurance de la pensée, Pour saluer J. Beaufret, 1968, p. 29.
13 A ce mot « présent », je n’ai évidemment rien à objecter, sinon que, 1/ en tant que traduction de Vorhanden, il
ne peut prétendre restituer que le sens allemand ordinaire — donc absolument confus — de ce terme, et que, 2/
en lui-même, il est trop plurivoque pour être éclairant.


courtinien, le disponible, faussant compagnie à l’outil, s’est résorbé lui-même dans… le
subsistant dont il est fondamentalement synonyme. D’où je conclus qu’il est parfaitement
ridicule de chercher à exprimer une « opposition par des termes qui ont dès longtemps cessé
de s’opposer, captés qu’ils sont désormais par l’unique horizon de ce que Heidegger appelle
la Beständlichkeit, la disponibilité subsistante ou la subsistance disponible d’un stock, d’une
« réserve »14.

c) D’autant que cette opposition, ou plus précisément l’opposition allemande qu’elle
entend refléter, J.-F. Courtine a le front de la qualifier de « stricte et élémentaire » ou de
« claire », tandis que serait seulement « possible », « improbable » ou « imperceptible » celle
que je proposais. Or là réside, je le crains, le prôton pseudos. Car outre le fait que la nuance
que j’établis entre « sous-la-main » et « à-portée-de-la-main » se veut justement
« imperceptible », mais au sens de « délicate », il s’en faut que celle, originale, entre
vorhanden ou zuhanden soit aussi perceptible qu’on le prétend ici, bien au contraire !
L’opposition qui est « stricte », « élémentaire », « claire », c’est, et c’est seulement celle —
J.-F. Courtine, subrepticement, ne parle que d’elle — de la pratique et de la théorie. Elle est
même si « métaphysiquement claire »15 que Heidegger n’a pas consacré moins de soixante ans
à en mettre en question la clarté — et cela d’abord et avant tout en la rapportant à une autre
opposition, pas du tout claire quant à elle, celle de la Zuhandenheit et de la Vorhandenheit…
Voilà ce que je nommais du sens commun : la croyance que la philosophie en général et
Heidegger en particulier est « clair ». Quand le sens commun déclare les philosophes
« incompréhensibles » il est comique, quand il les prétend « clairs », il est ennuyeux — mais,
dans un cas comme dans l’autre, il est lui-même, et c’est pourquoi il dit tantôt ceci, tantôt
cela, voulant dire ici et là la même chose, à savoir qu’elle est autre chose que lui.
Assurément !

3/ Mais il est temps d’en venir à nos trois remarques plus fondamentales. La première
sera de méthode, la deuxième abordera — enfin — la chose même, la troisième amènera notre
conclusion.

a) Vorhandenheit, écrit J. -F. Courtine, « explicite (je souligne) par exemple le concept
kantien de Dasein ou l’existentia chez Suarez ». Or dans ce verbe « expliciter » il faut
chercher, me semble-t-il, le deuteron pseudos, ou, en d’autres termes, la version méthodique
de l’erreur de principe qui vient d’être dénoncée. En effet, prenons par exemple les mots
existentia et Vorhandenheit. Il est licite, je crois, d’appeler l’un l’interpretandum, l’autre
l’interpretans : ce qui revient à dire, en bonne logique, qu’il doit exister de l’un à l’autre un
« passage », un « transport », une interprétation au sens étymologique du terme. Une
interprétation et non pas, insistons-y, une simple « explicitation » ! Heidegger, ici, ne se borne
nullement à « expliciter », c’est-à-dire à transposer « philologiquement » un mot latin (ou un
mot allemand pré-phénoménologique) dans sa langue allemande à lui : il n’est pas un
traducteur. S’il « transpose », c’est en trans-posant, s’il « explicite », c’est en expliquant bref,
s’il « interprète », c’est en interprétant, c’est-à-dire en déplaçant… Faute de se livrer à cette
réflexion élémentaire, on s’expose à traiter Heidegger, lorsqu’il éclaircit la « langue » de la
tradition ontologique, comme un vulgaire glossateur, simplement plus aigu que les autres. On
voit donc quelle est ici notre réserve : tandis qu’il retraduit (car c’est ici, selon son propre
témoignage, d’une simple rétro-version qu’il s’agit) Vorhandenheit par « subsistance », J.-F.


14 V. Par exemple une page lumineuse de Questions IV, 1976, p. 303-304 = Vier Seminare, Francfort, 1977, pp.
105-106, où H., en substance, explique comment l’être-sous-la-main des objets laisse la place à l’âge du stock, à
une Beständlichkeit qui n’est plus tant Beständigkeit que Bestellbarkeit. — Du reste, J.-Fr. Courtine est bien
embarrassé lorsque, à la p. [153] du Gr.d.Ph., H. parle d’un « vorhandenes Verfügbares », qu’il traduit par
« sous-la-main, disponible » : mais je croyais, au vu de l’index à la traduction (p. 410). que « disponible » avait
été réservé pour traduire zuhanden, ainsi d’ailleurs que « sous-la-main » lui-même ! Décidément, mes
traductions « improbables » sont parfois assez plausibles !
15 Je pense à Descartes, qualifiant quelque part la vérité de « transcendantalement claire ».


Courtine, loin de traduire Vorhandenheit en français, manifeste en réalité un refus caractérisé
de traduire16 ; il cultive et répand l’illusion que Heidegger, avec ses propres « explicitations »
allemandes, ne se soucierait que de refléter les notions qu’il « commente ».
Soit, pour prendre un exemple encore plus classique et plus clair, l’eidos platonicien. Et
supposons que je le traduise — l’« explicite » — par le français « visage » ou l’allemand
Gesicht. Aurai-je alors vraiment interprété ce concept ? Non : m’appuyant (certes à bon droit)
sur le sens courant, préphilosophique, du grec eidos, j’aurai simplement rendu un écho,
produit une image photographique de ce mot. Aussi bien, nous voyons que Heidegger,
lorsqu’il élucide la pensée de Platon, ne s’en tient jamais à un décalque « correct » comme
Gesicht. Durch das Richtige hindurch, in das Wahre : « à travers la simple rectitude, vers la
vérité », telle est bien plutôt sa devise. Ce que fait Heidegger, c’est moins expliciter que
traduire pensivement, interprétativement l’eidos platonicien, ce qui lui inspire des transpositions
comme Aussehen ou Aussicht.
Et ce qui vaut d’eidos ne vaut pas moins de tous les concepts métaphysiques dont il
traite, y compris ceux qui, comme existantia ou Dasein au sens métaphysique, se sont presque
« intégrés » aux langues « naturelles » modernes. Heidegger n’est pas un historiographe, un
reporter de l’histoire de la philosophie, il est un penseur en débat avec d’autres penseurs qui,
de surcroît, sait plus clairement qu’un autre que repenser la pensée de ces « auteurs » ne
consiste pas, ne peut consister à dire, fût-ce explicitativement la même chose qu’eux. Ainsi,
c’est l’interprétation — et la pratique — heideggérienne de la notion même d’interprétation
qui frappe d’interdit les rétroversions que l’on objecte à notre effort de… traduire, et, de deux
choses l’une : ou bien Heidegger « interprète » l’existentia comme « subsistance », et alors il
n’interprète pas vraiment, ou bien il interprète vraiment l’existentia lorsqu’il parle de
Vorhandenheit, et alors ce n’est point en reparlant germanistiquement de « subsistance »17,
mais en déterminant celle-ci même, en son provenir, comme (par exemple) être-sous-la-main.
« Être-sous-la-main » : une traduction qui, précisons-le, est également sous notre plume tout
autre chose que — disait J.-F. Courtine — une « traduction-explicitation », à savoir, derechef,
une interprétation « consciente et organisée ».

b) Sur cet être-sous-la-main, et notamment sur la différence « imperceptiblement »
perceptible qui le sépare de l’être-à-portée-de-la-main, il semble donc qu’il faille une fois de
plus revenir. J’y reviens. Non pas cependant en analysant des « idées » complexes, mais, à
nouveau, en prenant un exemple niais :
Supposons que j’aie « toujours », en cas de besoin, un parapluie sur la banquette arrière
de ma voiture, et demandons-nous, en nous rendant attentif au « naturel » (imperceptible) de
notre langue, comment il conviendrait, selon son mode d’être, de nommer cet étant. Pour cela,
on commencera évidemment par préciser descriptivement l’hypothèse : d’abord, comme
beaucoup d’hommes d’aujourd’hui, je me sers plus souvent de ma voiture que de mes
jambes : ce parapluie, cet outil est en tant que tel assez archaïque, il est presque un


16 D’ailleurs le plus souvent, il ne traduit même pas ! Cf. Problèmes fondamentaux, trad. des p. [36-37],[43-45],
etc., où le mot allemand est obstinément reproduit, et flanqué de « (subsistance) » entre parenthèses. Le lecteur
« innocent » lui dira mieux que moi ce qu’il en pense.
17 Ce qui est aussi bien confirmé par les quelques passages de S.u.Z. — pour le citer enfin ! — où Vorhandenheit
se trouve au voisinage d’un vocabulaire « substantiel » : ainsi, p.[153] : le Bestand est (seulement) un « mode
d’être de l’être-sous-la-main » ; p. [318] : la substance est l’être-sous-la-main, mais dans l’horizon de la
catégorie ; p. [96] et [98], à propos de Descartes : la substance est l’être-sous-la-main constant ; d’après la
p.[183], ce serait plus précisément la « réalité » qui constituerait le nom traditionnel le plus « proche » — mais
en même temps le plus voilant — de l’être-sous-la-main ; enfin la p.[7] aligne d’emblée cette série de termes
non équivalents : « Dass-und Sosein, Realität, Vorhandenheit, Bestand, Geltung. Dasein (au sens métaphysique)
es gibt ». Bref, pas moyen de le nier : « être-sous-la-main » (Vorhandenheit) est une notion non pas
« signalétique », mais irréductible, qu’il faut donc traduire non moins irréductiblement. Je le disais du reste déjà
dans deux notes à l’Interprétation phénoménologique (p. 40 et 43), que J.-F. Courtine signale bien (l.c., n.3),
mais sans en tenir compte.


« souvenir » du temps où l’on « se promenait » de manière familiale, hygiénique ou
« rêveuse », en un mot vraiment quotidienne ; ensuite, sous nos latitudes, il pleut assez
rarement, et pas longtemps : nouvelle cause de « raréfaction » de l’outil en question, qui,
pourtant, ne laisse pas de demeurer familier (certains commerces, « en crise », le vendent, et
même ne vendent que lui) ; enfin, cet outil résiduel a en même temps ceci de propre — et doit
sa survie au fait — qu’il s’inscrit dans un « complexe » dont font également partie le ciel et la
terre : du coup, sa « mondialité » (Weltmässigkeit) est privilégiée, et ceci à tel point que,
marquant le « temps » (la saison) il contribue indirectement à la constitution de
l’intratemporalité, etc., etc.
On pourrait disserter longuement sur un parapluie. Tel n’est pas notre propos, mais,
encore une fois, d’en nommer le mode d’être : Vorhandenheit ou Zuhandenheit ? Ou, pour
préciser la question : à qui me presserait de « choisir », et de lui dire si ce parapluie d’usage
intermittent m’est « sous la main » ou « à portée de la main », que répondrai-je en « bon
français » ?
Eh bien, je lui dirai que je l’ai « toujours » sous la main, plutôt qu’à portée de la main.
C’est ainsi, et pas autrement, que j’exprimerai comme il faut l’être d’un « outil » qui, le plus
souvent, n’a pas son sens propre d’outil, mais « traîne » derrière moi à la façon d’un « objet »
(au sens courant) ou d’un « ustensile ». Mais, parlant ainsi, je ne le réduirai pas pour autant à
l’inertie absolue de la pierre du chemin, ou de la « chose » telle qu’objectivée par la science
physique ; non — je me bornerai à le distinguer adéquatement de cette outilité pleine dont il
est par ailleurs « en puissance » pour peu que tombe une seule goutte d’eau ; car que je doive
sortir de la voiture et que cette goutte d’eau me chatouille le nez, et voici soudain qu’il
« devient », de sous-la-main qu’il était, un étant à portée de ma main. Oui, à portée de la main
comme est, par exemple, la truelle à portée de la main du maçon au travail. Du maçon qui, si
on lui posait à propos de cette truelle notre « question-test », ne répondrait pas, je crois, quant
à lui, qu’il a « toujours sa truelle sous la main », mais bel et bien qu’il l’a « toujours à portée
de la main »… Car cette truelle, il n’en « dispose » pas « en cas de besoin », mais il en use au
sein de ce que Heidegger appelle un Umgang, un « commerce » avec l’outil. Est-ce « clair » ?
J’ai la faiblesse de le croire, sans pour autant avoir jamais affirmé que ce discernement allait
de soi, qu’il était aveuglant ou indispensable — sans jamais avoir été « péremptoire » ni
m’être mêlé de légiférer. J’avais cru bien faire en faisant profiter la traduction de Heidegger
des efforts fructueux de François Fédier, un point, c’est tout.
Cela dit, cet humble début d’« analyse » ne prétend pas non plus « commenter »
Heidegger, ni régler un problème qui, je le répète, doit aujourd’hui comme hier être tenu
ouvert. Pour ce qui est du sens proprement phénoménologique et historial de la
Vorhandenheit et de la Zuhandenheit, qu’on lise Sein und Zeit, et, à l’occasion, qu’on le cite
davantage que ne fait J.-F. Courtine. Mais nos traductions — de cela, nous sommes sûr et
certain — n’empêcheront pas une telle lecture, et c’est ce qui nous tenait à coeur. Pas plus
qu’elles n’empêcheront, au contraire, le lecteur de se demander par exemple pourquoi et
comment l’être-sous-la-main demeure en effet profondément « référé » à l’usage ; de peser la
différence qui le sépare de la thématisation et de l’objectivation scientifico-théoriques
proprement dites ; de méditer le mot de virage (Umschlag) qu’a choisi Heidegger avec le plus
grand soin pour désigner la métamorphose de l’être-à-portée-de-la-main en être-sous-la-main
; de s’émerveiller de la « nuance » et de la contiguïté — en un mot de l’affinité des deux
notions ; et enfin, pourquoi pas, d’essayer d’aller « plus loin » que Heidegger, en
s’interrogeant, par exemple, sur cet étrange « avisement » qui se produit lorsque, surprenant
pour ainsi dire le sous-la-main « entre » outilité et choséité pure, je le « considère »…

c) Après ces diverses remarques, on ne s’étonnera pas que la dernière que nous avons à
faire soit pour conjecturer que l’origine de toutes ces complications, chicanes et timidités se
trouve dans une inexpérience d’Être et Temps dont notre protagoniste, assurément, n’a point

le monopole. Pas plus que je ne m’arroge moi-même, dois-je le dire, une expérience
privilégiée de cette oeuvre. Simplement, j’ai tenté depuis des années d’y trouver accès, j’ai
ouvert un chemin vers elle parmi d’autres possibles, j’ai dit dans quelques textes18 quel était ce
chemin, j’ai essayé d’« assumer » mon interprétation — et j’ai traduit voilà tout. Pour le reste,
la polémique, quelle qu’elle soit, ne me tente plus ; j’attends le polémos.
Quelle est maintenant la signification historique, au-delà du cas peu intéressant de son
« auteur », de ce travail de traduction ? Le lecteur, au seul vu du retard extravagant avec
lequel arrive Être et Temps sur sa table de travail, se doute qu’il y aurait « beaucoup à dire »
sur ce que nous avions appelé il y a quelques années un « mystère d’incurie ». Nous n’en
dirons rien cependant, parce que ce « beaucoup », lui aussi, ne présente que peu d’intérêt, et
même aucun. Universelle, la philosophie a été confisquée ; livre du siècle, Être et Temps est
resté sous le boisseau. Pourquoi ? Comment ? Quoique nous le sachions un peu, nous ne
voulons plus le savoir. Que la porte claque, qu’une page soit tournée, voilà ce qui seulement
est important. Important ? Que dis-je ! C’est, disait Heidegger, il y a presque exactement un
demi-siècle, à son premier traducteur Henry Corbin, une « bénédiction ». Comme est en soi
une bénédiction ce témoignage de l’auteur lui-même qui, mieux que nous ne saurions faire,
conclura, et cet avant-propos, et, je l’espère, toute une « préhistoire » de la véritable
confrontation de la France avec son présent, avec elle-même :
« Par la traduction, le travail de la pensée se trouve transposé dans l’esprit d’une
autre langue, et subit ainsi une transformation inévitable. Mais cette
transformation peut devenir féconde, car elle fait apparaître en une lumière
nouvelle la position fondamentale de la question ; elle fournit ainsi l’occasion de
devenir soi-même plus clairvoyant et d’en discerner plus nettement les limites.
C’est pourquoi une traduction ne consiste pas simplement à faciliter la
communication avec le monde d’une autre langue, mais elle est en soi un
défrichement de la question posée en commun. Elle sert à la compréhension
réciproque en un sens supérieur. Et chaque pas dans cette voie est une bénédiction
pour les peuples »19.
E. M.
Richelieu, le 10 février 1985


18 Cf. notre Provenance des Espèces, 1982, notamment, les études I et IV.
19 « Prologue à Qu’est-ce que la Métaphysique ?, trad. citée, p. 8.


INTRODUCTION
L’EXPOSITION DE LA QUESTION
DU SENS DE L’ÊTRE

suite…

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