LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ET L’EUROPE.


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Auteur : Gellion-Danglar Eugène
Ouvrage : La république française et l’Europe
Année : 1875

I
L’EMPIRE.
Lorsque nous vîmes, il y a vingt-trois ans, la République,
idéal de toutes nos méditations, objet de notre
culte perpétuel, but de nos efforts persévérants, étranglée,
pour la seconde fois, parle lacet d’un Bonaparte ;
lorsque nous assistâmes au honteux et navrant spectacle
d’un despote tragi-burlesque implantant, par le mélange
de la perfidie et de la force brutale, son ignoble tyrannie
clans notre pays libre et glorieux, faisant, par ses prétoriens
gorgés d’or, enivrés de vin, massacrer les citoyens,
mitrailler les passants, assassiner les femmes .et les enfants,
et, par ses sbires et ses tribunaux improvisés,

saisissant et transportant au delà des mers ceux des intrépides
et malheureux défenseurs de la loi, du droit et
de la vérité, dont le fer et le feu n’avaient pu le débarrasser,
nous ne perdîmes ni le courage ni la foi, et la
République devint la source de nos plus amers regrets,
sans cesser d’être celle de nos plus chères et de nos plus
fermes espérances.
Il n’y a point d’effet sans cause ; un événement heureux
ou funeste se rattache toujours à des événements
précédents, et le second empire a eu, comme toute époque
de l’histoire, une généalogie de faits dont il était le produit,
une chaîne de prémisses dont il était la conséquence,
une somme de raisons d’être qui expliquaient son
passé et son présent, et qui ont concouru en même temps
à rendre sa chute inévitable.
On a souvent énuméré les raisons d’être multiples qui
amenèrent et maintinrent l’empire à l’intérieur du pays.
Rappelons-les sommairement : pour la bourgeoisie,
l’essor promis et donné aux intérêts matériels ; pour le
clergé, l’influence concédée à ses prétentions, l’appui
prêté à la papauté ; pour le peuple, l’affectation d’un
socialisme malsain et de mauvais aloi.
En ce qui concerne l’extérieur, l’hégémonie des napoléonides
établie à deux reprises, au commencement et
à la fin du XIXe siècle, sur l’Europe, a surtout frappé les
imaginations. Aux deux époques, elle a tenu à des causes
extrinsèques très-complexes, dont on ne saurait, à aucun
point de vue, faire un mérite propre à l’oncle ni au neveu.
Ne parlons que du second empire. La révolution de
Février avait ébranlé tous les trônes. Les rois, encore
tout effarés, la regardèrent avec joie donner tête baissée
dans la présidence d’un Bonaparte, et ils se sentirent
tout à fait rassurés quand ils virent le premier magistrat

d’une Constitution démocratique commencer à faire la
police de l’Europe en abattant la République romaine,
et continuer cette honorable besogne par la destruction
de la République française. Les gouvernements monarchiques
éprouvèrent donc pour celui du Deux Décembre
et lui manifestèrent une variété particulière et distinguée
du respect qu’inspire la gendarmerie aux bourgeois soucieux
de leur tranquillité. La peur, et, par conséquent,
la haine, amalgamées d’une certaine dose de dédain,
composaient ce respect tout factice. Les rois et les peuples
se souvenaient des courses et des rapines du premier
empire ; ils savaient que la France, quand elle déborde,
est terrible, soit qu’elle ait conscience d’elle-même, soit
qu’elle suive aveuglément ses chefs. Aussi, l’absolutisme
européen ne permit-il pas à celui qu’il voulait bien
reconnaître comme son sauveur et son’ gardien de menacer
d’une autre façon sa sécurité. C’est pour cela que
la guerre de Crimée fut localisée, celle d’Italie arrêtée
court. Mais, avant ce temps, la légère dose de dédain que
nous venons de signaler avait produit son effet lorsque le
jeune empire chercha à conclure une alliance matrimoniale.
Il ne put faire, comme l’ancien, la conquête d’une
archiduchesse : l’Autriche serra obstinément toutes les
siennes. On eut beau parcourir jusqu’aux plus petites
principautés allemandes, on ne put mettre la main sur
la moins grande-duchesse. L’Espagne n’avait point d’infante
disponible. En un mot, les vieilles cours donnèrent
à entendre au Deux Décembre qu’il s’oubliait. Plus tard,
il est vrai, la maison de Savoie sauta le pas ; mais il le
fallait : si, pour le Vert-Galant, Paris valait une messe,
la couronne d’Italie valait bien autre chose pour le galantuomo …,
pour l’excommunié, qui communia plus
tard d’une manière si édifiante dans les affres de la mort.

Après la campagne de 1859, le prestige du gouvernement
impérial dans le monde, réel jusque-là selon un certain
nombre de personnes, purement artificiel à toute époque
selon nous, déclina, on ne peut le nier, avec une rapidité
sans cesse croissante. On vit d’abord le traité de Zurich
rester une lettre morte dès sa naissance ; puis, la circulaire
Gortschakoff .écarter insolemment des importunités
diplomatiques à propos de la Pologne ; l’aventure insensée
et coupable du Mexique se bâter lentement et sûrement
vers sa catastrophe, et glisser de la fange des billets
Jecker dans le sang de Queretaro ; une puérile réclamation,
après le coup de foudre de Sadowa, aboutir à une fin
de non-recevoir opposée par le traité de Londres ; et,
pour toute compensation à ces désastres de la politique
personnelle, les merveilleux lauriers de Mentana tomber
de tout leur poids sur le front des soldats français.
Tandis que nous assistions à ce décours de l’étoile
napoléonienne dans le zodiaque diplomatique et militaire,
il se produisait, au sein de l’opinion publique, en France,
un mouvement latent d’abord, mais qui devait enfin
éclater au grand jour. Après le coup de Décembre, une
vigoureuse compression avait refoulé toutes les résistances
et partout établi un silence profond. Excepté Paris et
Lyon, qui ne dorment jamais que d’un oeil, la France
s’abandonna à une douce et funeste indifférence politique :
on prenait la peine de faire ses affaires ; elle voulut se
donner la fantaisie de voir ce qui allait advenir, et goûta
longuement les fruits empoisonnés de la paresse. Enfin,
vers 1868 et 1869, elle sentit que le lit où elle s’était
laissé coucher était trop court, trop étroit et trop dur,
et que même, s’il y avait quelques roses, ce dont on peut
douter, ces roses faisaient des plis insupportables. Elle
se frotta le visage, soupira, étendit ses bras, se dressa

à demi : la voilà réveillée, et, quoi qu’on dise ou qu’on
tente, elle ne se rendormira plus.
Ici se place une question :
Si le crime commis, il y a vingt-trois ans, n’eût trouvé
personne pour le subir, il ne se fût assurément pas
accompli, et la passivité de la nation, à cette époque
funeste, équivaut, dans une certaine mesure, à une
complicité morale et tacite.
Pourquoi, lorsque la République fut violemment détruite,
lorsque toutes les libertés furent confisquées,
lorsque les citoyens furent massacrés, emprisonnés, déportés
, pourquoi la France ne se souleva-t-elle pas tout
entière, unanime d’indignation, de pudeur et de fierté ?
Pourquoi, dominée par une folle terreur, fascinée par
un mauvais oeil, plongée dans une catalepsie étrange et
subite, s’abandonna-t-elle comme un cadavre à la voracité
des oiseaux de proie ? Pourquoi se trouva-t-il des fonctionnaires
pour prêter serment à l’homme qui venait de
violer le sien, des contribuables pour lui payer l’impôt,
une armée pour soutenir par la force toutes ses usurpations ?
Sans doute, on l’a dit et redit à satiété, il y eut de
nombreuses et puissantes raisons qui expliquent le succès
du mal, le triomphe du despotisme, l’éclipsé de la
liberté. Mais ce qui est expliqué n’est pas justifié. Il
faut bien se mettre dans l’esprit que les peuples sont
faillibles comme les individus. Le peuple français, en
permettant l’accomplissement du coup d’État, en tolérant
une.heure, une minute le régime inauguré le
Deux Décembre, a commis une faute dont la gravité pèse
depuis lors d’un poids bien lourd sur les destinées nationales
et les a compromises.pour longtemps; il a sa
grande part de responsabilité dans le méfait, dont la

réussite, qu’il n’a pas empêchée, et la durée, qu’il a supportée,
constituent en même temps pour lui une longue
et cruelle expiation.
La thèse que nous soutenons en ce moment n’ôte rien,
qu’on en soit bien persuadé, au respect que nous avons
toujours professé pour la souveraineté du peuple s’exerçant
par le moyen du suffrage universel. Mais il faudrait
être dépourvu de sens pour prétendre que le suffrage
universel est au-dessus de tout, que tout dépend
de lui, qu’il peut tout décréter, jusqu’à sa propre abdication
et à son propre suicide, et que sa fantaisie doit
être la règle variable de l’invariable droit, la base éphémère
de l’éternelle justice. Le suffrage universel est incompétent
dans les questions de science, d’art, de morale
: il ne peut prononcer que sur les questions de fait.
Il est, moins que toute autre chose, un tribunal de pénitence,
et, sans parler de la pression qu’on a pu exercer
sur lui et des circonstances ambiantes au milieu desquelles
on l’a fait se prononcer, c’était évidemment abuser
de lui que de lui demander l’absolution d’un crime ;
c’était empiéter sur les attributions du jury, qui, lui, ne
décide pas des principes de la justice, mais condamne ou
absout en vertu de ces principes qu’il n’a pas à discuter ;
c’était enfin consommer le renversement de toute morale,
troubler les consciences et fausser les positions.
Ce qui prouve bien la vérité de ce que nous avançons,
c’est l’explosion de honte, de repentir et de colère qu’a
amené le réveil, si tardif, de la conscience nationale.
Dès que le mal dont on souffrait depuis si longtemps se
fut manifesté dans toute son horreur aux yeux dessillés,
on aurait voulu en être délivré tout de suite et complètement.
Naïve illusion ! Quand on a été si profondément
souillé par le contact de la fange, il faut du temps et des

efforts pour se purifier. Quand, d’une façon ou d’une
autre, on est solidaire de la faute, il faut se résigner,à
en accepter l’expiation jusqu’à la fin.
L’expiation a été plus terrible que personne n’aurait
pu jamais l’imaginer.
Pauvre France ! Les égrillards fourbus de tous les
vieux régimes, les mamelouks et les bachi-bouzouks de
l’empire l’avaient terrassée, enfermée, violentée, grisée
de liqueurs malsaines, et ils croyaient l’avoir habituée à
tout voir, à tout entendre, à tout souffrir. Ces étranges
magnétiseurs avaient endormi le sujet, et ils le frappaient,
le piquaient, le tailladaient impunément, et
Shyloek, parfois, venait lui arracher un lambeau de
chair. Ils avaient compté sur un sommeil éternel ; mais
il n’est pas de nuit si longue qui ne passe ; il n’est pas
de rêve si pénible dont le cauchemar ne se dissipe à
l’approche du matin. Les premiers signes du réveil suffirent
pour détruire l’illusion des endormeurs, qui se
partagèrent entre la stupeur et la colère en voyant leur
victime, honteuse de l’ivresse où elle s’était laissé plonger,
fuir leur contact impur, chercher à réparer son désordre
et se boucher, en rougissant, les yeux et les
oreilles. Alors, les eunuques et les derviches levèrent
les bras au ciel en invoquant Allah et son prophète, et
les mamelouks et les bachi-bouzouks retroussèrent leurs
moustaches et brandirent leurs grands sabres. Mais la
France, dédaigneuse et souriante, détourna la tête et
marcha d’un pas ferme et sûr dans la voie droite, large
et bien aérée, au bout de laquelle elle apercevait la liberté.
A cela, l’empire ne trouvait pas son-compte. Que pouvait-
il faire ? Jeter à la mer, en prévision de la tempête,
un peu de la lourde cargaison du despotisme. On s’y

 résigna lentement, à contre-coeur ; et après ! La mer est
insatiable, on devrait le savoir, faudrait-il donc lui jeter
tout, et soi-même à la fin ? Nul n’a de ces héroïsmes.
Entre deux périls, on eût « bien voulu affronter celui qui
paraissait le moindre, essayer de repaître encore une
fois de gloire le monstre affamé de liberté. Malheureusement,
il aime assez cette viande creuse ; souvent même,
il a pris le change, et ne s’est aperçu de cette fatale erreur
qu’à une digestion trop laborieuse, où il a failli perdre
la vie. Mais,- cette fois, il était trop tard pour appliquer
à l’empire agonisant le remède funeste d’une diversion
sanglante à l’extérieur. Au dehors, il ne pouvait
plus trouver ni un allié ni un ennemi ; au dedans, l’appui
moral de la complicité publique lui faisait défaut et
refusait absolument de le suivre dans cette voie.
Qu’importe ? On passera outre. On trompera le pays,
et on se trompera soi-même. La politique du ministère
Ollivier sera une politique de Gribouille, qui se jette dans
l’eau pour ne pas se mouiller. Après tout, les plus fins
ont peut-être bien vu l’abîme, béant et proche, dans lequel
il faut tomber, et ils tiennent à être gris pour ne
pas se sentir au moment de la chute. Donc, l’empire se
grise pour s’aveugler davantage. Il grise et aveugle la
France… Mais c’est bien de cela qu’il s’agit ! Le rideau
se lève sur la comédie du plébiscite et retombe sur le
drame de Sedan.

II
LA GUERRE.

suite…

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