La ponérologie politique – Etude de la genèse du mal, appliqué à des fins politiques


 

Auteur : Andrew M. Lobaczewski
Ouvrage : La ponérologie politique

Traduction Micheline Deschreider (2006)

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR
« Aspire à être comme le Mont Fuji avec une base si large et solide que le plus fort des tremblements de terre ne pourra t’ébranler, et si grand que la plus grande des entreprises des hommes ordinaires te paraîtra insignifiante du plus haut de ta perspective. Si ton esprit peut s’élever aussi haut que le Mont Fuji tu verras toutes choses très clairement. Tu pourras percevoir toutes les forces qui mettent en place les événements, et pas seulement celles qui président à ce qui se passe près de toi. » Miyamoto Musashi
Le livre que avez dans les mains est peut-être l’ouvrage le plus important que vous lirez jamais ; en fait il le sera. Peu importe qui vous êtes, votre situation dans la vie, votre âge, votre sexe, votre nationalité ou votre origine ethnique, à un moment de votre vie il vous arrivera de ressentir la main glacée ou la griffe du Mal. C’est un fait avéré que des choses désagréables arrivent à de bonnes gens.
Qu’est-ce que le mal ? Historiquement parlant, la question du mal a toujours fait partie du domaine de la théologie. Des générations et des générations de théologiens ont écrit des bibliothèques entières de livres pour tenter de convaincre leurs lecteurs de l’existence d’un Dieu bon ayant créé un monde imparfait. Saint Augustin a fait la distinction entre deux formes de mal : le mal « moral », celui qui est commis par choix par des humains qui savent ce qu’ils font ; et le mal « naturel »,

c’est-à-dire les choses déplaisantes qui surviennent, comme les tempêtes, inondations, éruptions volcaniques, maladies mortelles, etc.
Et puis il y a ce que Andrew Łobaczewski appelle « le Mal macrosocial » : le mal sur grande échelle, qui affecte des sociétés et des nations entières, et qui le fait depuis des temps immémoriaux. Vue objectivement, l’histoire de l’humanité est une chose terrible.
La mort et l’anéantissement sont le lot de tous : riches et pauvres, hommes libres et esclaves, jeunes et vieux, bons et méchants, avec un arbitraire et une insouciance qui, on le voit bien, peuvent détruire à jamais la capacité de fonctionnement de toute personne normale.
Sans trêve, l’homme a vu ses champs et ses troupeaux détruits par la sécheresse ou la maladie, ses êtres chers tourmentés et décimés par la maladie ou la cruauté humaine, le travail de toute une vie réduit à néant en un instant par des événements échappant à son contrôle.
L’étude de l’Histoire par le biais de ses diverses disciplines offre une vue de l’humanité qui est quasiment insupportable. Les rapines de tribus affamées envahissant, conquérant et détruisant dans les ténèbres de la préhistoire ; les barbares envahissant le monde civilisé pendant le Moyen-âge, les sanglantes croisades menées par l’Europe catholique contre les « infidèles » du Moyen-Orient, et ensuite contre les « infidèles » qui étaient leurs propres frères : la terreur de l’Inquisition, au cours de laquelle les martyrs ont éteint les bûchers de leur propre sang. Et puis aussi les furieux holocaustes des génocides modernes ; les guerres, les famines, les terribles épidémies parcourant le globe dans leurs bottes

de sept lieues ; et plus terribles aujourd’hui que jamais auparavant.
Toutes ces choses produisent un intolérable sentiment d’impuissance devant ce que Mircéa Eliade nomme la Terreur de l’Histoire.
Certains diront que tout cela, c’est du passé ; que l’humanité est entrée dans une nouvelle phase ; que les sciences et les technologies vont bientôt nous permettre de mettre fin à toutes ces souffrances. Beaucoup croient que l’homme est en train d’évoluer ; que la société évolue ; et qu’à présent nous sommes à même de contrôler le mal arbitraire qui affecte notre environnement, ou du moins que nous le serons quand George Bush et sa bande en auront fini avec leur éternelle guerre contre la Terreur. Tout ce qui ne vient pas à l’appui de cette idée est réinterprété ou ignoré.
Les sciences nous ont offert bien des choses merveilleuses : les programmes spatiaux, le laser, la télévision, la pénicilline, les sulfamides, et tout un tas de choses utiles qui devraient rendre notre vie plus supportable et fructueuse. Mais nous voyons bien que ce n’est pas le cas. On pourrait même dire que jamais l’homme ne s’est trouvé en position aussi précaire, aussi proche de la destruction totale.
Sur le plan personnel, notre vie se détériore sans cesse. L’air que nous respirons, l’eau que nous buvons sont pollués presqu’au delà du supportable. Nos aliments sont bourrés de substances qui contribuent bien peu à nous nourrir et nuisent au contraire à notre santé. Le stress et la tension font à présent partie de notre vie et il est prouvé qu’ils ont tué davantage de gens que les cigarettes fumées justement pour relâcher cette tension. Nous avalons d’innombrables pilules pour nous éveiller,

pour nous endormir, pour pouvoir faire notre travail, pour nous calmer les nerfs, pour nous sentir bien. Les habitants de la planète dépensent davantage d’argent en drogues de confort qu’en logement, habillement, nourriture, éducation ou autres produits et services.
Au niveau social, la haine, l’envie, la convoitise et la discorde se multiplient exponentiellement. Le crime augmente plus vite que la population. Du fait des guerres, insurrections, et purges politiques, des millions et des millions de gens partout sur le globe se retrouvent sans nourriture ni abri.
Et il y a bien sûr les sécheresses, disettes, maladies et désastres naturels qui prélèvent leur part de vies humaines et de souffrances. Tout cela aussi semble augmenter.
L’homme qui regarde l’Histoire telle qu’elle est est bien forcé de réaliser qu’il se trouve pris dans l’étau d’une existence où il ne trouve ni compassion ni souci de ses souffrances. Sans cesse, les mêmes souffrances fondent sur l’humanité, multipliées par des millions et des millions au fil des millénaires. La totalité des souffrances humaines est une chose terrible. Je pourrais écrire jusqu’à la fin des temps en utilisant des océans d’encre et des forêts de papier sans parvenir à traduire cette Terreur. La bête de la calamité arbitraire a toujours été parmi nous. Dès que le coeur de l’homme s’est mis à pomper du sang chaud et à le faire circuler dans son corps fragile, dès qu’il a commencé à briller de la douceur ineffable de la vie et à aspirer à tout ce qui est beau et bon et aimant, la bête ricanante, bavante, épiante, et intrigante, du mal brut s’est mise à se lécher les babines à l’idée de son prochain festin de terreur et de souffrances. Ce mystère de la condition humaine, cette malédiction de

Caïn existe depuis le commencement des temps. Et depuis, ce cri a retenti en tout lieu : « mon châtiment est plus grand que mes forces! ».
La conjecture est que, dans les temps anciens, lorsque l’homme a commencé à prendre conscience des intolérables et incompréhensibles conditions de son existence, il a créé des cosmogonies pour justifier toutes les cruautés, aberrations et tragédies de l’Histoire. Il est vrai qu’en règle générale l’homme est sans défense contre les catastrophes cosmiques ou géologiques, et pendant longtemps il a été dit que l’homme moyen ne peut rien contre les massacres militaires, les injustices sociales, les mauvaises fortunes personnelles et familiales, et les innombrables attaques en tous genres menées contre son existence.
La situation est en train de changer. Le livre que vous tenez entre vos mains va vous donner des réponses à de nombreuses questions sur le Mal dans notre monde. Ce livre ne parle pas seulement du Mal macrosocial ; il parle aussi du Mal quotidien parce que les deux sont littéralement inséparables. L’accumulation à long terme du mal de tous les jours conduit inévitablement au Grand Mal Systémique qui détruit plus d’innocents que n’importe quel autre phénomène sur cette planète.
Ce livre est aussi un manuel de survie. Comme je l’ai écrit plus haut, c’est l’ouvrage le plus important que vous lirez jamais, à moins, naturellement, que vous ne soyez vous-même un psychopathe. Vous me demanderez: « qu’est-ce que la psychopathie a à voir avec le mal individuel ou social ? ».
Je vous répondrai : « absolument tout ». Que vous le sachiez ou non, tous les jours de votre vie sont influencés par les effets de la psychopathie sur notre monde.

Vous allez bientôt apprendre que, même si nous ne pouvons pas faire grand chose pour éviter les catastrophes géologiques et cosmologiques, nous pouvons beaucoup par rapport au mal social et macrosocial, et la première des choses à faire c’est d’apprendre tout ce qu’il est possible à ce sujet. En ce qui concerne la psychopathie et ses effets sur notre monde, ce que vous ne savez pas peut vous nuire et vous nuira en effet.
De nos jours, le mot « psychopathe » évoque généralement le terrible, et cependant étonnamment policé, tueur fou en série, le Dr. Hannibal Lecter du Silence des Agneaux. Je dois admettre que c’est cette image qui m’est venue à l’esprit les premières fois que j’ai entendu prononcer ce mot ; presque à chaque fois, disons. Cependant, je dois avouer que jamais je n’avais pensé qu’un psychopathe pouvait être aussi cultivé ou passer pour « normal ». Mais j’avais tort, et j’allais apprendre cette leçon très péniblement, par l’expérience directe. Les détails ont été donnés ailleurs ; ce qu’il faut retenir c’est que cette expérience a probablement été un des épisodes les plus douloureux et instructifs de ma vie, et elle m’a permis de surmonter un blocage dans ma prise de conscience du monde qui m’entoure et de ceux qui y habitent.
En ce qui concerne les blocages de prise de conscience, je dois dire pour votre information que j’ai passé trente années à étudier la psychologie, l’Histoire, les cultures, les religions, les mythes, et ce qu’on appelle généralement le paranormal [1]. J’ai aussi travaillé pendant de nombreuses années en appliquant l’hypnothérapie, ce qui m’a donné une très bonne

connaissance pratique de la façon dont fonctionne le mental/cerveau humain aux niveaux les plus profonds. Mais même ainsi, je fonctionnais avec certaines convictions fermement ancrées, et qui ont volé en éclats quand j’ai approfondi mes recherches en psychopathie. J’ai réalisé que certaines des idées que je me faisais sur l’humanité étaient sacro-saintes… et fausses. J’ai même écrit à ce sujet :
…mes travaux m’ont montré que la grande majorité des gens veulent bien faire, vivre de belles choses, avoir de belles pensées et prendre des décisions qui auront de bons résultats. Et ils s’y essaient de toutes leurs forces! Mais si la majorité des gens ont en eux ce désir, pourquoi diable cela ne marche-t-il pas ?
J’étais naïve, je l’admets. J’ignorais bien des choses que j’ai apprises depuis que j’ai écrit ces mots. Mais même à cette époque j’avais bien conscience que notre mental peut être manipulé de façon à nous tromper.
Alors, quelles étaient les convictions qui ont fait de moi la victime d’un psychopathe ? Eh bien, la première et la plus évidente est que j’étais convaincue « que tous les gens sont fondamentalement ‘bons’ et qu’ils veulent bien faire, vivre de belles choses, avoir de belles pensées et prendre des décisions qui auront de bons résultats. Et qu’ils s’y essaient de toutes leurs forces… »
Il se fait que ce n’est pas le cas, ainsi que moi-même et tous ceux qui faisaient partie de notre groupe de recherche l’avons appris à nos dépens. Mais nous l’avons aussi appris pour notre édification. Pour pouvoir comprendre un peu quelle sorte d’humains peuvent faire ce qui m’a été fait à moi (et à d’autres qui me sont proches), et ce qui les motive – ou les pousse même à se

comporter de cette manière –, nous avons cherché des pistes dans la littérature concernant la psychologie, car il nous fallait comprendre pour la paix de notre esprit.
S’il existe une théorie psychologique qui peut expliquer un comportement vicieux et blessant, il est très utile à la victime de tels actes de disposer de ces informations, car ainsi elle ne restera pas trop longtemps blessée ou en colère. Il est certain que s’il existe une théorie psychologique qui peut aider une personne à trouver des mots ou accomplir des actions qui peuvent combler le fossé séparant les gens, qui peuvent dissiper les malentendus, cela est aussi louable. C’est dans cette perspective que nous avons entrepris notre long travail de recherche sur le narcissisme, qui a ensuite mené à l’étude des psychopathies.
Bien sûr, nous n’avons pas dès le départ établi un « diagnostic » ou mis une étiquette sur ce que nous observions. Nous avons commencé par des observations et avons cherché dans la littérature existante des indices, des profils, qui pourraient nous aider à comprendre le monde intérieur de l’être humain (en fait un groupe) qui paraissait si dépravé et différent de tout ce que nous avions rencontré auparavant. Nous avons trouvé que cette espèce d’humains est malheureusement très répandue et que, d’après les dernières recherches, ils causent plus de dégâts dans la société humaine que tous les autres « malades mentaux ». Martha Stout, qui a beaucoup travaillé avec les victimes de psychopathes écrit:
Imaginez – si vous le pouvez – que vous n’avez pas de conscience, aucune conscience, aucun sentiment de culpabilité ou de remords, quoi que vous fassiez, aucun souci des autres qui vous restreigne dans ce que vous

faites à des étrangers, des amis ou même des membres de votre famille. Imaginez que vous n’avez jamais de votre vie éprouvé de honte, quelque égoïstes, négligentes, dommageables ou immorales qu’aient été vos actions.
Et faites comme si le concept de responsabilité vous était inconnu, sauf considéré comme une charge que les autres paraissent accepter sans la mettre en question, comme de pauvres imbéciles.
Ajoutez maintenant à cet étrange fantasme la faculté de dissimuler aux autres que votre composition psychologique est radicalement différente de la leur. Puisque tout le monde suppose simplement que la conscience est universelle chez les humains, dissimuler le fait que vous êtes dépourvu de conscience ne demande pratiquement aucun effort.
Vous n’êtes retenu dans aucun de vos désirs par la culpabilité ou par la honte, et vous n’êtes jamais mis en face de votre froideur par personne. L’eau glacée qui coule dans vos veines est tellement bizarre, tellement en-dehors de leur expérience personnelle, qu’ils parviennent même très rarement à soupçonner votre état.
Autrement dit, vous êtes complètement libre de toute contrainte intérieure, et votre liberté totale de faire exactement ce qu’il vous plaît, sans aucun remords, est confortablement invisible pour le monde.
Vous pouvez faire n’importe quoi, et cependant votre étrange avantage sur la majorité des gens ne sera très probablement jamais découvert.
Comment allez-vous vivre votre vie ?
Qu’allez-vous faire de votre énorme avantage secret et de son handicap corollaire : la conscience des autres ?
La réponse dépend en grande partie de ce que vous

désirez voir se produire, car tous les gens ne sont pas pareils. Même ceux qui n’ont aucun scrupule ne sont pas tous pareils. Certains – qu’ils aient ou non une conscience – choisissent l’inertie, tandis que d’autres ont plein de rêves et d’ambitions. Certains humains sont brillants et talentueux, d’autres ont l’esprit médiocre et la plupart, qu’ils aient ou non une conscience, sont entre les deux. Il y a des gens violents et des non-violents, des individus poussés par l’attrait du sang, et d’autres qui n’ont pas ces appétits. […]
Si aucune force ne vous retient, vous pouvez faire n’importe quoi.
Si vous êtes né au bon moment, que vous disposez d’une fortune familiale, si vous avez un certain talent pour faire monter chez les autres la haine et le sentiment de privation, vous parviendrez à faire tuer un grand nombre de gens sans méfiance. Avec assez d’argent vous pouvez accomplir tout cela à distance, vous pouvez rester tranquillement assis dans votre fauteuil et, satisfait, regarder ce qui se passe. […]
Fou et effrayant – et réel chez environ 4% de la population…
Le taux général d’anorexie est estimé à 3,43%, pratiquement épidémique, et cependant ce chiffre est un peu inférieur à celui des personnalités antisociales. Les troubles à profil haut, classés comme schizophrénie, affectent environ 1% seulement de la population – un quart du taux des personnalités antisociales – et les centres de contrôle et prévention des maladies estiment que le taux de cancers du côlon aux USA, considéré comme ‘très préoccupant’ concerne environ 40 personnes sur 100 000 – c’est-à-dire cent fois moins que le taux des personnalités antisociales.

La grande incidence des sociopathies sur la société affecte profondément tous ceux qui doivent vivre aussi sur cette planète, y compris ceux qui n’ont pas été diagnostiqués comme cliniquement traumatisés. Les individus qui constituent ces 4% pèsent sur nos relations, nos comptes bancaires, notre confiance en nous, et notre paix.
Néanmoins, il est surprenant de constater que la plupart des gens ne savent rien de ces troubles, ou bien ils ne les voient que comme des psychopathies violentes dues à des meurtriers, des tueurs en série, des meurtres collectifs ; bref, des gens qui ont indubitablement violé les lois et qui sont emprisonnés quand ils sont appréhendés, ou même condamnés à mort par notre système légal.
Nous ignorons et sommes habituellement incapables d’identifier le grand nombre de sociopathes non violents parmi nous, des gens qui souvent ne contreviennent pas de manière flagrante aux lois en vigueur, et contre lesquels notre système judiciaire offre peu de défense.
La plupart d’entre nous sont incapables d’imaginer une correspondance quelconque entre le fait de concevoir un génocide ethnique et, disons, un mensonge éhonté fait à un patron au sujet d’un collègue. Mais la correspondance psychologique ne s’arrête pas là et elle est effrayante : le lien simple et profond est l’absence d’un mécanisme intérieur qui nous rappelle à l’ordre, émotionnellement parlant, lorsque nous faisons un choix que nous voyons comme immoral, non-éthique, négligent, ou égoïste.
La plupart d’entre nous se sentent légèrement coupables quand ils s’emparent en douce du dernier morceau du gâteau dans la cuisine, sans compter ce que

nous ressentirions si nous entreprenions de blesser intentionnellement et méthodiquement notre prochain.
Ceux qui n’ont pas de conscience du tout forment un groupe en soi qui rassemble tant les tyrans homicides que les simples « marginaux de la société » sans scrupules.
La présence ou l’absence de conscience divise profondément les humains, bien plus que les différences d’intelligence, de race, ou même de sexe.
Ce qui différencie le sociopathe qui vit du travail des autres de celui qui vole à l’occasion dans un supermarché, ou de celui qui est un voleur avéré – ou ce qui fait la différence entre un tourmenteur ordinaire et un meurtrier sociopathe – n’est rien d’autre que le statut social, la motivation, l’intellect, la soif de sang, ou la simple opportunité.
Ce qui distingue tous ces gens des autres est un véritable trou dans la psyché, là où il devrait y avoir les plus évoluées de toutes les fonctions qui font l’humain [2].
Nous ne connaissions pas le livre du Dr. Stout au début de notre projet de recherche. Nous disposions, il est vrai, des ouvrages écrits par Robert Hare, Hervey Cleckley, Guggenbühl-Craig et d’autres encore. Mais ils traitent seulement du grand nombre probable des psychopathes qui vivent parmi nous sans jamais être pris en flagrant délit de contrevenir aux lois, qui n’assassinent pas – ou s’ils sont pris ils ne sont pas inquiétés– et qui nuisent cependant impunément à leur famille, à leurs connaissances et aussi à des personnes qui leur sont étrangères.
La majorité des experts en maladies mentales se sont longtemps basés sur l’hypothèse que les

psychopathes proviennent de milieux défavorisés et ont été maltraités d’une façon ou l’autre dans l’enfance, de sorte qu’il devrait être facile de les repérer, ou du moins qu’ils ne devraient pas faire partie de la société. Cette idée a sérieusement été révisée ces derniers temps. Ainsi que le souligne Łobaczewski dans son ouvrage, il y a une certaine confusion entre psychopathie, personnalité antisociale, et sociopathie. Comme l’a dit Robert Hare, certes, de nombreux psychopathes sont aussi « antisociaux », mais il paraît bien y en avoir infiniment plus qui n’auraient jamais auparavant été considérés comme anti-sociaux ou sociopathes! Autrement dit, ce sont aussi bien des médecins, juristes, juges, policiers, membres du Congrès, ou présidents de sociétés, qui volent les pauvres pour donner aux riches, et même des Présidents.
Dans un récent article il est suggéré que la psychopathie existe sans doute dans la société ordinaire en pourcentage beaucoup plus important qu’on ne l’a pensé jusqu’ici :
Les psychopathies, telles qu’à l’origine conçues par Cleckley (1941), ne sont pas limitées à des actes illégaux, mais elles englobent des caractéristiques de personnalité telles que la manipulation, l’insincérité, l’égocentrisme et l’absence de sentiment de culpabilité – caractéristiques clairement présentes chez les criminels, mais aussi chez des conjoints, des parents, des patrons, des avocats, des politiciens, et des directeurs de sociétés pour n’en énumérer que quelques uns (Bursten, 1973 ; Stewart, 1991). Notre propre étude de la présence de psychopathies au sein d’une population universitaire a montré que sans doute 5% au moins de cet échantillon pouvaient être considérés comme psychopathes, et que la

grande majorité de ces psychopathes est masculine (plus d’un homme sur dix par rapport à environ une femme sur cent).
Vues de cette façon, les psychopathies peuvent être considérées comme …. impliquant une tendance à la domination et à la froideur. Wiggins (1995) dans son résumé des nombreuses découvertes faites jusque là… indique que ces individus sont prompts à la colère et à l’irritation, et ont tendance à exploiter leur entourage. Ils sont arrogants, manipulateurs, cyniques, exhibitionnistes, amateurs de sensations fortes, machiavéliques, revanchards, et en recherche de leur propre profit. En ce qui concerne leurs modèles d’échanges sociaux (Foa & Foa, 1974), ils s’attribuent à eux-mêmes amour et importance, se voient comme très estimables et importants, mais n’accordent ni amour ni importance aux autres, qu’ils voient d’ailleurs comme sans valeur ni importance. Cette caractérisation adhère clairement à l’essence des psychopathies communément décrites.
La présente investigation a cherché à répondre à certaines questions fondamentales concernant la structure des psychopathies dans un cadre non judiciaire … ce faisant, nous sommes revenus à ce qu’a affirmé Cleckley à l’origine (1941), c’est-à-dire que la psychopathie est un style de personnalité, non pas seulement chez les criminels, mais aussi chez des individus qui ont « réussi » au sein de la communauté.
Ce qui apparaît clairement de ce que nous avons découvert est que (a) les mesures de psychopathie ont convergé vers un prototype de psychopathie impliquant une combinaison de traits interpersonnels de domination et de froideur ; (b) La psychopathie apparaît dans la

communauté et dans une mesure plus importante que ce qui était attendu ; et (c) les psychopathies ne semblent pas vraiment se superposer aux troubles de la personnalité autres que les troubles antisociaux. …
Beaucoup de travail reste manifestement à faire dans la reconnaissance des facteurs qui différencient le psychopathe qui se conforme aux lois (mais peut-être pas à la morale) de celui qui ne s’y conforme pas ; une telle recherche devra indubitablement se fonder davantage sur un échantillonnage non judiciaire que ce ne l’a été fait par le passé [3].
Łobaczewski tient compte du fait qu’il existe différents types de psychopathes. Le type le plus dangereux est le psychopathe essentiel. Il ne nous donne pas de « checklist », mais nous dit ce qu’il y a à l’intérieur d’un psychopathe. Sa description épouse totalement les éléments donnés dans l’article précité.
Martha Stout affirme aussi que les psychopathes, comme n’importe qui, naissent avec des goûts et aversions différents, c’est pourquoi certains sont médecins ou présidents, d’autres des petits voleurs ou des violeurs.
« Aimables », « charmants », « intelligents », « éveillés », « impressionnants », « inspirant la confiance, » et « très appréciés des dames ». Voilà comment Hervey Cleckley a décrit la plupart de ses sujets dans The Mask of Sanity [4]. Il semble que, en dépit du fait que leurs actes les dénoncent comme « irresponsables » et « auto-destructeurs », les psychopathes aient en abondance les traits les plus convoités parmi les personnes normales. L’affirmation de soi en douceur agit presque comme un aimant surnaturel sur les gens normaux qui ont lu des livres sur la confiance en soi ou qui consultent afin de

pouvoir interagir sans difficulté avec leurs semblables. Le psychopathe, au contraire, n’a jamais de névroses, pas de doutes existentiels, jamais d’angoisses ; il est ce que les gens « normaux » aspirent à être. Plus fort encore, même quand ils ne sont pas follement séduisants ils attirent comme des aimants.
L’hypothèse fondamentale de Cleckley est que le psychopathe souffre d’un déficit affectif profond et incurable. S’il ressent vraiment quelque chose, ce sont des émotions très superficielles. Il est capable de faire tout ce qu’il veut suivant son caprice du moment parce que des conséquences qui rempliraient de honte, de dégoût de soi, d’embarras, un homme ordinaire n’affectent simplement pas du tout le psychopathe. Ce qui pour d’autres serait horreur ou désastre n’est pour lui qu’inconvénient passager.
Cleckley postule que les psychopathies sont très répandues dans la communauté dans son ensemble. Ses cas incluent des exemples de psychopathes qui fonctionnent en général normalement dans la communauté en tant qu’hommes d’affaires, médecins, ou même psychiatres. De nos jours, certains chercheurs particulièrement astucieux voient la psychopathie criminelle – souvent considérée comme trouble de la personnalité antisociale – comme la forme extrême d’un type particulier de personnalité. Je pense qu’il vaudrait mieux voir les psychopathes criminels comme des « psychopathes ratés ».
Un chercheur, Alan Harrington, va jusqu’à dire que le psychopathe est l’homme nouveau, produit par les pressions évolutives de la vie moderne.
Certes, il y a toujours eu des charlatans et des escrocs, mais par le passé on s’est surtout préoccupé de

localiser les incompétents plutôt que les psychopathes. Malheureusement, les choses ont changé. Il nous faut à présent craindre l’escroc moderne super-sophistiqué qui sait ce qu’il fait… et le fait si bien que personne ne s’en aperçoit. Oui, les psychopathes adorent le monde des affaires.
Détaché des autres, il voyait froidement leurs peurs et leurs désirs, et les manoeuvrait comme il le voulait. Un tel homme ne pouvait pas être voué à une vie de misère et d’errance pour finir ignominieusement en prison. Au lieu de commettre des meurtres il pouvait devenir un pillard et un assassin de sociétés, en licenciant des gens au lieu de les tuer, et en hachant menu leurs fonctions plutôt que leur corps.
[…] les conséquences des crimes « d’affaires » sont écrasantes pour le citoyen moyen. Pour la criminologue Georgette Bennett : « ils sont à l’origine de près de 30% des poursuites judiciaires auprès des tribunaux américains – bien plus que n’importe quelle autre catégorie de crimes. Les vols avec effraction, combinés avec les agressions et autres atteintes à la propriété qui sont le fait de punks dans les rues correspondent à environ quatre milliards de dollars par an. Néanmoins, les citoyens soi-disant intègres membres de nos conseils d’administration et les humbles employés de nos commerces au détail, nous filoutent de 40 à 200 milliards de dollars par an. »
Ce qui est préoccupant ici, c’est que l’habit du nouvel état mental masqué des psychopathes peut aussi bien être le costume trois-pièces qu’une cagoule et un fusil. Comme le dit Harrington : « il y a aussi des psychopathes dans les cercles respectables, et on ne les voit plus comme des perdants ». Il cite William Krasner :

« ils – les tout à fait psychopathes ou partiellement psychopathes – réussissent dans tous les types de ventes sans scrupules, car ils adorent en ‘jeter plein la vue’ et ne se culpabilisent pas de tromper les clients. Notre société devient rapidement plus matérialiste, et la réussite à n’importe quel prix est devenue le credo de nombreux hommes d’affaires. Le psychopathe typique se sent comme un poisson dans l’eau dans un tel environnement et est vu comme un ‘héros’ commercial ». [5]
L’étude des psychopathes « ambulants » (ce que nous appelons la « variété potagère » des psychopathes) en est cependant encore à ses balbutiements. On sait très peu de la psychopathie subcriminelle. Certains chercheurs ont commencé à considérer sérieusement l’idée qu’il est important d’étudier les psychopathies non pas dans le cadre de catégories pathologiques, mais plutôt comme des traits généraux de la personnalité dans l’ensemble de la communauté. Autrement dit, les psychopathies sont en train d’être reconnues comme caractérisant des types humains plus ou moins différents.
Pour Hervey Cleckley, les psychopathes sont des humains à tous égards, sauf qu’il leur manque une âme. Cette absence de « qualité d’âme » fait d’eux des machines très efficaces. Ils peuvent écrire des ouvrages savants, utiliser le discours de l’émotion, mais avec le temps on constate que leurs paroles ne correspondent pas à leurs actes. Ce sont des gens qui peuvent clamer à tout va qu’ils sont anéantis par le chagrin et qui vont se rendre à une soirée mondaine « pour oublier ». Le problème, c’est qu’ils oublient vraiment…..
Étant des machines très efficaces, comme des ordinateurs, ils peuvent accomplir des opérations très complexes destinées à obtenir des autres l’appui qu’ils

souhaitent. C’est ainsi que de nombreux psychopathes arrivent à occuper des postes très élevés. Ce n’est qu’avec le temps que leurs collègues constatent que ceux-là grimpent l’échelle qui mène à la réussite en marchant sur la tête des autres. « Même quand ils sont indifférents aux droits de leurs associés et collègues ils parviennent souvent à inspirer la fidélité et la confiance. »
Le psychopathe ne voit aucune bavure dans sa psyché, aucun besoin de changement.
Andrew Łobaczewski aborde le problème des psychopathes et de leur contribution extrêmement significative aux maux macrosociaux de notre société, ainsi que leur aptitude à se conduire comme des éminences grises à l’arrière-plan de notre société. Il est très important de garder à l’esprit que cette influence provient d’un segment relativement réduit de l’humanité. Quatre-vingt dix pourcent des humains ne sont pas des psychopathes.
Mais ces quatre-vingt dix pourcent de gens normaux savent que quelque chose va de travers! Mais ils ne parviennent pas à l’identifier, à mettre le doigt dessus ; et à cause de cela ils pensent qu’ils ne peuvent rien y faire ou que c’est la volonté de Dieu de punir le genre humain.
Ce qui se passe en fait, c’est que quand quatre-vingt dix pourcent d’humains tombent dans l’état d’esprit décrit par Łobaczewski les psychopathes, semblables à de violents éléments pathogènes dans le corps, frappent aux points faibles et toute la société est plongée dans des conditions qui toujours et inévitablement conduisent à l’horreur et à la tragédie sur très grande échelle.
Le film, The Matrix, a fait vibrer une corde très profonde dans la société parce qu’il mettait le doigt sur le piège mécanique dans lequel sont tombés tant de gens, et

dont ils sont incapables de sortir parce qu’ils croient qu’autour d’eux, tout ceux qui ressemblent à des humains sont vraiment comme eux émotionnellement, spirituellement, etc.
Pour donner un exemple de la manière dont les psychopathes peuvent directement affecter la société dans son ensemble, voyez : ‘l’argument légal’ tel qu’expliqué par Robert Canup dans son livre The Socially Adept Psychopath [6]. L’argument légal semble être à la base de notre société. Nous croyons que l’argument légal est un système avancé de justice. C’est en fait un truc très malin qui a été imposé en douce aux gens normaux par des psychopathes pour avoir le dessus. Voyez plutôt : l’argument légal n’est pas autre chose que de voir qui sera le plus malin à profiter de la structure en place pour convaincre un groupe de gens de quelque chose. Parce que ce système d’argument légal a été mis en place lentement comme un élément de notre culture, quand il envahit notre vie personnelle nous ne le reconnaissons plus immédiatement en général. Mais voici comment cela fonctionne : les humains ont été accoutumés à supposer que les autres humains font le bien et sont bons et justes et honnêtes (ou du moins s’y essaient). C’est ainsi que, très souvent, nous ne prenons pas le temps de nous appliquer à déterminer si une personne apparue dans notre vie est vraiment une «bonne personne». Lorsqu’un conflit survient, nous supposons automatiquement que dans tout conflit une des parties a raison au moins en partie, que l’autre partie a elle aussi raison en partie, et qu’il est possible de reconnaître quelle partie a le plus raison ou le plus tort. Du fait de notre soumission à des facteurs d’’arguments légaux’, quand une dispute s’élève nous pensons automatiquement que la vérité se trouve

quelque part entre les deux extrêmes. Dans ce cas, il est utile d’appliquer un peu de logique mathématique au problème de l’argument légal.
Supposons que lors d’une querelle une des parties est innocente, honnête, et dit la vérité. Il est évident que le mensonge ne profite pas à l’innocent ; quel mensonge peut-il proférer ? S’il est vraiment innocent, le seul mensonge qu’il peut commettre c’est de faire une fausse confession : «c’est moi qui l’ai fait». Mais le mensonge profite bien au menteur. Il peut déclarer : «ce n’est pas moi qui l’ai fait» et accuser quelqu’un d’autre du forfait, pendant que l’innocent continue à affirmer : «ce n’est pas moi qui l’ai fait», ce qui est la vérité.
Quand elle est déformée par des menteurs habiles, la vérité peut toujours mettre un innocent dans une mauvaise position, particulièrement quand l’innocent est honnête et reconnaît ses erreurs.
L’hypothèse que la vérité se trouve entre les témoignages des deux parties fait toujours glisser l’avantage vers la partie qui ment, et non vers celle qui dit la vérité. Dans la plupart des circonstances, ce glissement, ajouté au fait que la vérité sera aussi déformée de manière à porter préjudice à la personne innocente, donne toujours l’avantage aux menteurs : des psychopathes. Même le simple fait de témoigner sous serment est une farce inutile. Si quelqu’un est un menteur, prêter serment ne signifie rien pour une telle personne. Cependant, prêter serment est important pour un témoin sérieux et loyal. Mais une fois encore, l’avantage est du côté des menteurs.
Il a souvent été observé que les psychopathes ont un avantage certain sur les hommes qui ont une conscience et des sentiments, parce que le psychopathe

n’a lui, ni conscience, ni sentiments. Le fait est qu’il semble que conscience et sentiments soient reliés aux concepts abstraits de « futur » et des « autres ». Ils sont spatio-temporels. Nous pouvons éprouver de la crainte, de la sympathie, de l’empathie, de la tristesse, etc. parce nous sommes capables d’imaginer de manière abstraite, l’avenir qui se produit sur base de nos propres expériences du passé, ou seulement de nos « concepts d’expériences » dans des myriades de variantes. Nous pouvons « nous y voir » même si elles sont éloignées, et elles évoquent en nous des sentiments. Nous ne pouvons rien faire qui blesse parce que nous l’imaginons fait à nous-même et comment nous le ressentirions. Autrement dit, non seulement nous pouvons nous identifier « spatialement » à notre prochain, mais nous pouvons aussi le faire « temporellement ».
Les psychopathes ne semblent pas avoir cette faculté.
Ils sont incapables « d’imaginer », dans le sens de parvenir à réellement relier directement des images à un autre soi-même.
Oh, bien sûr! ils peuvent imiter des sentiments, mais les seuls vrais sentiments qu’ils semblent éprouver – ce qui les pousse vraiment et les fait agir différemment selon les effets à produire – c’est une sorte de « faim prédatoriale » pour ce qu’ils convoitent. C’est-à-dire qu’ils « ressentent » le besoin/le désir comme étant de l’amour, et lorsque leur besoin/désir n’est pas comblé, ils décrivent cela comme n’étant « pas aimés ». En outre, cette perspective de « besoin/désir » suppose que seule la « faim » du psychopathe est réelle, et que tout ce qui se trouve en dehors de ce psychopathe n’est pas réel, sauf dans la mesure où cet « en dehors » peut être assimilé au

psychopathe comme une sorte de nourriture. « Est-ce que cela peut être utilisé ou apporter quelque chose » ? Voilà la seule préoccupation du psychopathe. Tout le reste est soumis à cette pulsion.
Pour résumer, le psychopathe est un prédateur. Si nous pensons aux interactions des prédateurs avec leurs proies dans le monde animal, nous pouvons nous faire une idée de ce qu’il y a derrière le « masque de santé mentale » des psychopathes. Tout comme les animaux prédateurs épient leurs proies, les isolent du troupeau, s’en approchent et réduisent leur résistance, ainsi les psychopathes mettent au point toutes sortes de camouflages composés de paroles et d’apparences (mensonges et manipulations) pour pouvoir « assimiler » leurs proies.
Tout cela nous amène à une question très importante : qu’est-ce que les psychopathes obtiennent vraiment de leurs victimes ? Il est facile de mettre le doigt sur le mensonge et la manipulation quand il est question d’argent, de biens matériels ou de pouvoir. Mais dans bien des cas où il est question, par exemple, de relations amoureuses ou de feintes amitiés, il n’est pas commode de discerner les objectifs des psychopathes. Sans nous aventurer trop loin dans la spéculation (un problème devant lequel Cleckley s’est retrouvé lui aussi) nous ne pouvons que constater que les psychopathes jouissent de la souffrance d’autrui. Les êtres humains normaux aiment à voir les autres heureux, eh bien, les psychopathes aiment exactement le contraire.
Quiconque a pu observer un chat qui joue avec une souris avant de la tuer pour la manger se dit que le chat est sans doute amusé par les cabrioles de la souris et est incapable de concevoir la terreur et les souffrances de la

souris. Le chat est donc innocent de toute intention mauvaise. La souris meurt, le chat est nourri, c’est la vie! En général, les psychopathes ne mangent pas leurs victimes.
C’est vrai que dans des cas extrêmes de psychopathie, toute la dynamique du chat et de la souris peut être observée. Le cannibalisme a une longue histoire où il est de tradition que certains pouvoirs des victimes peuvent être assimilés en mangeant certaines parties de celles-ci. Mais dans la vie de tous les jours les psychopathes ne vont pas jusque là. Voilà qui nous fait voir le scénario du chat et de la souris sous un angle nouveau. La question que nous nous posons : est-il trop simpliste de supposer que l’innocent chat est simplement amusé par la souris qui court partout et tente frénétiquement de s’échapper ? Y a-t-il dans cette dynamique davantage qu’il n’y paraît à première vue ? Y a-t-il autre chose qu’un « amusement » causé par les mouvements affolés de la souris qui essaie de s’échapper? En termes d’évolution, pourquoi un tel comportement aurait-il été mis en place dans le chat ? Est-ce que la souris a un goût meilleur à cause des substances chimiques de peur qui circulent dans son petit corps ? Est-ce qu’une souris paralysée par la terreur est un « mets de gourmet » ?
Voilà qui suggère que nous devrions revoir sous un angle différent les idées que nous avons des psychopathes. Nous sommes certains d’une chose : la plupart des personnes qui ont eu à faire à des psychopathes et des narcissiques se plaignent de s’être senties « pompées », désorientées, et voient souvent leur santé se détériorer par la suite. Est-ce que cela signifie qu’une partie de la dynamique, une partie de la réponse à

la question de savoir pourquoi les psychopathes recherchent des « relations amoureuses » et des « amitiés», ce qui manifestement ne peut leur apporter aucun bénéfice matériel, est : parce qu’il y a en fait consommation d’énergie ?
Nous ne connaissons pas la réponse à cette question. Nous observons, supposons, spéculons et envisageons. Mais en fin de compte, seules les victimes elles-mêmes peuvent déterminer ce qu’elles ont perdu dans l’affaire ; et c’est souvent bien plus que des biens matériels. Dans un certain sens, il semble que les psychopathes soient des mangeurs d’âmes : des psychophages.
Depuis quelques années, de plus en plus de psychologues, psychiatres et autres travailleurs du secteur de la santé mentale, commencent à regarder ces choses autrement, en réponse aux questions sur l’état de notre monde et la possibilité de l’existence de différences essentielles entre des individus comme George W. Bush et ses « Néo-conservateurs », et le reste d’entre nous.
Le livre du Dr. Stout explique très longuement pourquoi aucun de ses exemples ne semble concerner des personnes réelles. Dans un des premiers chapitres elle décrit un cas « composite » où le sujet a passé son enfance à faire exploser des grenouilles avec des pétards. Il est de notoriété publique que cela a été un des amusements de George W. Bush, alors on se demande naturellement…
Quoi qu’il en soit, même sans les travaux du Dr. Stout, à l’époque où nous avons étudié cette matière nous avons réalisé que ce que nous étions en train d’apprendre était très important pour tous car, de la manière dont les données étaient assemblées nous voyions que les pistes et

profils révélaient que les problèmes que nous rencontrions se posaient à chacun à une époque de sa vie, et à des degrés divers. Nous avons aussi réalisé que les profils qui émergeaient décrivaient aussi assez précisément de nombreux individus en recherche de positions de pouvoir et d’autorité, particulièrement dans la politique et le commerce. Cela n’est pas tellement surprenant, mais honnêtement, cela ne nous était jamais venu à l’esprit avant de voir les modèles et de les reconnaître dans les comportements de nombreuses figures historiques, et récemment aussi dans ceux de George W. Bush et de certains membres de son administration.
Des statistiques récentes montrent qu’il y a davantage de gens psychologiquement malades que de gens en bonne santé. Si l’on analyse un échantillon d’individus dans un domaine donné, on est pratiquement certain de découvrir qu’un nombre important d’entre eux montrent des symptômes pathologiques. La politique ne fait pas exception ; par sa nature, elle aurait même tendance à attirer davantage de « dominateurs » que d’autres domaines d’activité. Cela est très logique, et nous avons commencé à réaliser que ce n’était pas seulement logique, c’était aussi horriblement exact ; horriblement, parce que ces pathologies chez des gens au pouvoir peuvent avoir des effets dévastateurs sur tous ceux qui sont sous le contrôle de ces malades. C’est pourquoi nous avons décidé d’écrire sur ce sujet et de publier les fruits de notre réflexion sur l’Internet.
À mesure que les textes s’étoffaient, des lettres de lecteurs ont commencé à affluer pour nous remercier de mettre un nom sur ce qui leur arrivait dans leur vie personnelle, et de les aider à comprendre ce qui était en

train de se produire dans un monde apparemment devenu complètement fou. Nous avons alors pensé qu’il pouvait s’agir d’une sorte d’épidémie et, dans un certain sens, nous avions raison. Quand quelqu’un atteint d’une maladie hautement contagieuse a une profession qui le met en contact avec le public il en résulte une épidémie. De la même manière, quand un individu haut placé en politique est un psychopathe, il ou elle peut être à l’origine d’une psychopathologie chez des gens qui ne sont pas essentiellement psychopathes. Nos idées à cet égard devaient recevoir confirmation par l’intermédiaire d’une source inattendue : Andrew Łobaczewski, l’auteur de l’ouvrage que vous vous préparez à lire. J’ai reçu le courriel suivant :
Mesdames et Messieurs,
J’ai pu lire sur mon ordinateur votre projet spécial de recherche sur la psychopathie. Vous faites un travail des plus importants et précieux pour l’avenir des nations.[…]
Je suis un psychologue clinicien très âgé. Il y a quarante ans, j’ai participé à une enquête secrète sur la réelle nature et la psychopathologie du phénomène macrosocial appelé « communisme ». Les autres chercheurs étaient des scientifiques de la génération précédente, maintenant disparus.
L’étude approfondie de la psychopathie qui a joué un rôle capital et exemplaire dans ce phénomène psychopathologique macrosocial, et qui se distingue des autres anomalies mentales, paraît être une étape préalable nécessaire à la compréhension de la nature du phénomène dans son ensemble.
Une grande partie du travail que vous

accomplissez en ce moment a déjà été faite à cette époque. …
Je puis vous procurer un document scientifique très précieux, et qui peut vous être très utile. Il s’agit de mon livre « Ponérologie politique – Une science de la nature du mal servant des objectifs politiques ». Vous pourrez aussi trouver un exemplaire de cet ouvrage à la Bibliothèque du Congrès ainsi que dans certaines bibliothèques universitaires ou publiques aux États-Unis.
Soyez assez aimables de me contacter afin que je puisse vous en envoyer un exemplaire.
Bien à vous!
Andrew M. Łobaczewski

J’ai promptement répondu par l’affirmative : oui j’aimerais beaucoup pouvoir lire ce livre. Quelques semaines plus tard, l’ouvrage arrivait par la poste.
Pendant que je lisais, j’ai réalisé que je tenais entre les mains la chronique précieuse d’une descente aux enfers, d’une transformation, et d’un retour triomphant au monde armé d’une connaissance de cet enfer ; il est évident que de nos jours un enfer semblable a enveloppé toute la planète. Les risques encourus par le groupe des scientifiques qui se sont livrés à ces recherches passent la compréhension de la plupart d’entre nous.
La majorité d’entre eux étaient jeunes, au début de leur carrière, quand les Nazis ont commencé à parcourir l’Europe avec leurs grandes bottes de sept lieues. Ces chercheurs ont survécu à cette période, et quand les Nazis ont quitté la place, ils ont été remplacés par les Communistes et, sous la botte de Staline, ils ont vécu des années de répression dont ceux qui ont choisi aujourd’hui de se dresser contre le Reich Bush ne peuvent avoir

aucune idée. Mais, au vu du syndrome qui détermine le début de la maladie, il semble bien que les États-Unis en particulier, et peut-être même le monde entier, entreront bientôt dans des « temps malheureux » d’une telle horreur et d’un tel désespoir que l’holocauste de la seconde guerre mondiale sera vu comme un simple galop d’essai.
Ainsi donc, puisqu’ils ont été là, qu’ils ont survécu et rapporté de précieuses informations, nous aurons peut-être la vie sauve grâce à ce guide qui nous permettra de traverser l’obscurité qui commence à nous envelopper.
Laura Knight-Jadczyk


Notes

[1]: Je n’ai jamais obtenu de diplôme officiel, de sorte que je ne suis pas une « professionnelle » à cet égard.
[2]: Stout, Martha: The Sociopath Next Door (Le sociopathe d’à côté – NdT) , Broadway. 2005
[3]: Salekin, Trobst, Krioukova : (2001) Construct Validity of Psychopathy in a Community Sample : A Nomological Net Approach in Journal of Personality Disorders, 15(5), 425-441.
[4]: Le masque de la santé mentale (NdT)
[5]: Ken Magid et Carole McKelvey: The Psychopath’s Favourite Playground: Business Relationships. (Le terrain de jeu favori du psychopathe : les relations d’affaires – NdT)
[6]: Le psychopathe adapté à la société (NdT)


PRÉFACE DE L’AUTEUR

Avant de présenter à mes honorés lecteurs ce volume composé en majeure partie aux petites heures du matin avant de me rendre sur le lieu de mon difficile gagne-pain, je voudrais leur demander d’en excuser les défauts résultant de circonstances difficiles, comme par exemple l’absence d’un laboratoire adéquat. J’admets volontiers que ces lacunes devraient être comblées. Cela demanderait un temps considérable; or les faits sur lesquels ce livre est basé ne peuvent plus souffrir de retard dans leur transmission. Sans que l’auteur en soit aucunement responsable, ces éléments sont venus trop tard.
Le lecteur a le droit de connaître la longue histoire et les conditions dans lesquelles cet ouvrage a été compilé, et pas seulement son contenu. Ceci est le troisième manuscrit que j’ai écrit sur ce même sujet. J’ai jeté le premier dans une chaudière, juste après avoir été averti d’une perquisition officielle imminente qui a eu lieu, en effet, dans les minutes suivantes. Le deuxième manuscrit, je l’avais envoyé à un dignitaire de l’Eglise au Vatican, par l’intermédiaire d’un touriste américain. Je ne suis pas parvenu, par la suite, à obtenir le moindre renseignement sur le sort de ce paquet.
Ces longues complications ont rendu le travail sur la troisième version encore plus difficile. Des paragraphes et des phrases utilisés dans les deux premiers manuscrits hantent le cerveau de l’auteur et rendent très laborieuse

la planification du contenu.
Les deux premiers manuscrits ont été écrits dans un langage très compliqué, destiné à des spécialistes dûment formés, particulièrement dans le domaine de la psychopathologie. La deuxième version, irrémédiablement disparue, contenait la grande majorité des données et faits statistiques qui auraient été très précieux et décisifs pour des spécialistes dans ce domaine. Plusieurs analyses de cas individuels ont également été perdues de la sorte.
La présente version ne contient que les données statistiques qui ont été mémorisées grâce à leur utilisation fréquente à l’époque, ou bien qui ont pu être reconstituées avec une précision satisfaisante. J’ai aussi ajouté des éléments, et en particulier de ceux qui sont les plus accessibles dans le domaine de la psychopathologie, que j’ai considérés comme essentiels dans la présentation de ce sujet à des lecteurs ayant bénéficié d’un enseignement général poussé, et spécialement ceux qui se sont tournés vers les sciences sociales et politiques, et les politiciens. Je nourris aussi l’espoir que cet ouvrage sera lu par un public très large, et qu’il permettra de fournir certaines données scientifiques utiles à la compréhension du monde contemporain et de son Histoire. Il permettra peut-être également aux lecteurs de mieux se comprendre eux-mêmes, leur entourage, et d’autres nations.
Qui a apporté les connaissances et accompli le travail résumé dans les pages du présent livre? C’est une entreprise commune, qui ne contient pas seulement le fruit de mes propres efforts, mais aussi de ceux de nombreux chercheurs, dont certains ne sont pas connus de l’auteur. La genèse de ce livre rend virtuellement impossible l’individualisation des travaux, le crédit à

accorder à tel ou telle pour ses efforts.
Pendant de nombreuses années j’ai travaillé en Pologne, loin des centres d’activités politiques et culturelles. C’est pendant cette période que j’ai procédé à une série de tests et d’observations qui devaient par la suite être combinés avec les généralisations en résultant, afin de produire une introduction générale à la compréhension du phénomène macrosocial qui nous entoure. Le nom de la personne qui était supposée procéder à cette synthèse a dû être gardé secret, ce qui était compréhensible et nécessaire étant donné les temps et les circonstances. À l’occasion, très rarement, j’ai reçu en provenance de Pologne et de Hongrie, des résumés anonymes de résultats de tests. Quelques données ont été publiées, qui ne laissaient pas soupçonner qu’elles faisaient partie d’un travail spécial, et ces données sont toujours disponibles actuellement.
La synthèse que l’on aurait pu attendre de cette recherche, n’a pu être faite. Tous mes contacts ont disparu à la suite des arrestations secrètes de chercheurs, opérées au début des années 1960. Les données scientifiques qui sont restées en ma possession étaient très incomplètes mais très précieuses. Il m’a fallu de longues années d’un travail solitaire et ardu pour rassembler ces fragments en un tout cohérent, et combler les lacunes par mes propres expériences et recherches.
La contribution de l’auteur à ce travail est donc cruciale. Mes recherches sur la psychopathie essentielle et son rôle exceptionnel dans le phénomène macrosocial, ont été menées concurremment ou très peu de temps après d’autres. Leurs conclusions me sont parvenues plus tard et ont confirmé les miennes. Le sujet le plus caractéristique de mon travail est le concept général

d’une nouvelle discipline scientifique appelée « ponérologie ». Le lecteur y trouvera aussi des fragments d’informations basées sur mes propres recherches. J’ai aussi fait une synthèse, du mieux que je l’ai pu.
En tant qu’auteur de l’ouvrage final, j’exprime ici mon profond respect pour tous ceux qui ont fait les premières recherches et les ont poursuivies au risque de leur carrière, de leur santé, et de leur vie. Je rends hommage à ceux qui ont payé le prix fort dans les souffrances, parfois jusqu’à la mort. Puisse cet ouvrage constituer un modeste tribut à leurs sacrifices, où qu’ils se trouvent maintenant. Puisse une époque plus propice à la compréhension de ces données se souvenir de leurs noms: les noms de ceux que j’ai connus, les noms de ceux que j’ai oubliés.
New York, N.Y. août 1984.

PRÉFACE À L’ÉDITION DE RED PILL PRESS

Vingt années ont passé depuis la préparation de ce livre. Je suis devenu un très vieil homme. Un jour, mon ordinateur m’a mis en contact avec les scientifiques du Quantum Future Group, qui m’ont convaincu que le temps était venu, de faire de mon livre une oeuvre utile au futur de l’humanité. Ils ont proposé de le publier.
Ces vingt dernières années ont été riches en événements politiques. Notre monde a changé, essentiellement à cause des lois naturelles régissant le phénomène décrit dans le présent livre. Les connaissances se sont spectaculairement élargies grâce aux efforts des personnes de bonne volonté. Néanmoins, le monde n’a pas encore retrouvé sa bonne santé ; les effets de sa grave maladie se font encore sentir. La maladie a repris vigueur sous l’effet d’une autre idéologie. Les lois de la genèse du mal sont à l’oeuvre dans des millions de cas individuels et familiaux. Les phénomènes politiques qui menacent la paix sont confrontés à des forces militaires. Des incidents locaux sont condamnés ou réprimés au nom de la science morale. Il faut constater que les grands efforts du passé, entrepris sans l’appui de connaissances scientifiques objectives sur la vraie nature du mal ont été insuffisants et dangereux. Aucun de ces efforts n’a tenu compte de cette grande maxime de la médecine : Ignota, nulla curatio morbi. [7]
La fin de la domination communiste a coûté très cher, et les nations qui pensent être libres découvriront bientôt qu’elles sont toujours en train de payer.
On doit donc se poser la question de savoir

pourquoi le travail accompli dans ce but par des chercheurs éminents et par l’auteur n’a pas eu de résultats probants ?
C’est une longue histoire.
J’avais été reconnu comme un dépositaire de cette « dangereuse science » en Autriche, par un « amical » médecin, dont j’ai appris par la suite qu’il était un agent des services « rouges ». Toutes les cellules et agents « rouges » de New York avaient été mobilisés pour organiser une contre-action à l’égard des informations contenues dans le présent ouvrage qui se répandait dans le public. Il m’a été terrible de voir que le système ouvertement répressif auquel je venais d’échapper était tout aussi actif, bien que moins visible, aux États-Unis. J’ai été démoralisé de constater comment fonctionnait le système de pions conscients et inconscients ; de voir que des « amis » fréquentés en toute confiance m’avaient poignardé dans le dos avec un zèle patriotique. À cause de ces activités, on m’a refusé toute assistance et pour survivre j’ai dû travailler en tant qu’ouvrier à un âge où j’aurais dû pouvoir prendre ma retraite. Ma santé s’est détériorée, et deux années ont été perdues.
J’ai appris aussi que je n’étais pas le premier émissaire venu en Amérique porteur d’un savoir de ce genre ; j’avais paraît-il été le troisième. Mes prédécesseurs avaient été traités de la même manière.
Malgré ces circonstances, j’ai persévéré, et le livre a finalement été terminé en 1984, et traduit en anglais. Il avait été qualifié de « très intéressant » par ses lecteurs, mais n’avait pas pu être publié. Pour les éditeurs d’ouvrages sur la psychologie il contenait trop de politique, et pour les éditeurs d’ouvrages sur la politique, il contenait trop de psychologie et psychopathologie – ou

bien, « la date limite de soumission à la rédaction était dépassée ».
Peu à peu je me suis rendu compte que ce livre ne passait pas la barrière de l’inspection interne.
La valeur politique de ce livre ne s’est pas amoindrie avec le temps. Son essence scientifique reste toujours d’actualité. Il pourrait être très utile et une source d’inspiration dans les temps à venir, quand il aura été adapté et étoffé. De nouvelles recherches dans ces domaines peuvent déboucher sur une nouvelle compréhension des problèmes humains qui accablent l’humanité depuis des millénaires. La ponérologie pourra remplacer les vieilles sciences morales par une approche moderne naturelle. C’est ainsi que le présent ouvrage pourra peut-être contribuer à une paix universelle. Voilà la raison pour laquelle j’ai pris la peine de redactylographier sur mon ordinateur le manuscrit qui commençait à pâlir après vingt années. Aucune modification importante n’y a été apportée : il est présenté ici tel qu’il a été écrit à New York il y a si longtemps. Puisse-t-il être le témoignage du travail périlleux accompli par d’éminents hommes de science et moi-même, au cours d’une période sombre et tragique, dans des conditions impossibles ; de la bonne ouvrage malgré tout.
L’auteur a souhaité remettre son manuscrit dans les mains de personnes capables de reprendre le flambeau et de poursuivre les recherches théoriques en ponérologie, de les enrichir par de nouveaux éléments afin de remplacer ce qui a été perdu, et de les mettre en pratique pour le bien des individus et des nations.
Je suis très reconnaissant à Madame Laura Knight-Jadczyk et au Professeur Arkadius Jadczyk ainsi

qu’à leurs amis, pour leurs chaleureux encouragements, leur compréhension, et leurs efforts, qui permettront enfin la publication de mon ouvrage.
Andrew M. Lobaczewski
Rzeszów – Pologne – Décembre 2005


Note

[7]: Il n’est pas possible de traiter une maladie que l‘on ne connaît pas – NDT


I
INTRODUCTION
Que le lecteur veuille bien imaginer une très grande salle dans un vieil édifice universitaire de style gothique. Nous avons été nombreux à nous y rassembler pendant nos premières années d’études supérieures pour y écouter les conférences données par des philosophes d’exception. Nous y avions été conviés une nouvelle fois l’année avant celle du diplôme, pour écouter les discours d’endoctrinement qui avaient récemment été mis à la mode. Quelqu’un que personne ne connaissait apparut derrière le pupitre et nous informa que dorénavant ce serait lui notre professeur. Son discours était aisé, mais n’était aucunement scientifique ; il ne faisait aucune distinction entre concepts scientifiques et ceux de la vie ordinaire, et voyait les fruits d’une imagination « borderline » comme des éléments de sagesse qui ne pouvaient être mis en doute. Chaque semaine, pendant 90 minutes il nous gava de pseudo logique naïve et présomptueuse, et d’une vision pathologique de la réalité humaine. Il nous traitait avec mépris et une haine à peine dissimulée. Comme les plaisanteries auraient entraîné de désagréables conséquences, il nous fallait écouter attentivement et avec la plus grande gravité.
La rumeur permit bientôt de savoir d’où venait cet homme. Il venait d’un faubourg de Cracovie et avait fréquenté un collège, mais personne ne savait s’il avait obtenu un diplôme. De toute manière, c’était la première fois qu’il franchissait le seuil d’une université, en tant que

professeur du moins !
« Il est impossible de convaincre quiconque de cette façon ! » murmurions-nous entre nous. « C’est vraiment de la propagande dirigée contre eux-mêmes ». Mais après cette torture mentale, il a fallu beaucoup de temps avant que quelqu’un ose briser le silence. Nous nous étudiions nous-mêmes, sentant que quelque chose d’étrange s’était emparé de notre esprit et que quelque chose de précieux s’en échappait irrémédiablement. Le monde de la réalité psychologique et des valeurs morales semblait suspendu comme dans un brouillard glacé. Nos sentiments humains et la solidarité estudiantine perdirent leur signification, comme le fit notre patriotisme et nos critères de toujours. Et nous nous interrogions mutuellement : « est-ce que toi aussi tu ressens cela » ? Tous nous ressentions à notre manière cette préoccupation par rapport à notre personnalité et notre futur. Certains d’entre nous répondaient à ces questions par le silence. La profondeur de ces expériences fut différente pour chacun.
Nous nous demandions donc comment nous protéger des résultats de cet « endoctrinement ». C’est Teresa D. qui fit la première suggestion : « allons passer un week-end dans la montagne ». Cela fit merveille. L’agréable compagnie, quelques plaisanteries, puis la fatigue suivie d’une nuit de profond sommeil dans un refuge, tout cela nous rendit nos personnalités, bien qu’il restât un arrière-goût. Le temps lui aussi suscita une certaine immunité psychologique, mais pour certains seulement. L’analyse des traits psychopathologiques de la personnalité du « professeur » constitua une autre excellente façon de protéger notre propre hygiène mentale.

Imaginez notre consternation, notre désappointe-ment, notre surprise, quand certains des camarades que nous connaissions bien se mirent à modifier leur vision du monde ; leur façon de penser, et nous les firent comparer aux inepties du « professeur ». Leurs sentiments qui jusqu’à récemment avaient été amicaux, se refroidirent, bien que sans hostilité encore. Les discussions estudiantines favorables ou adverses fusèrent. Ils donnaient l’impression de posséder quelque connaissance secrète ; quant à nous, nous étions seulement leurs anciens camarades qui croyaient encore à ce que nos anciens professeurs nous avaient enseigné. Il nous fallait faire attention à ce que nous leur disions.
Nos anciens camarades rejoignirent bientôt le Parti. Qui étaient-ils, de quels groupes sociaux venaient-ils, quelle sorte d’étudiants, quelles personnes étaient-ils? Pourquoi et comment avaient-ils autant changé en moins d’une année ? Pourquoi ni moi ni la majorité de mes camarades étudiants n’avions-nous pas succombé à ce phénomène et à ce processus ? Bien des questions tournaient dans notre tête à cette époque. Ces temps, ces questions et ces attitudes suggéraient que ce phénomène pouvait être compris objectivement, idée dont l’importante signification se cristallisa avec le temps. Bon nombre d’entre nous participèrent aux observations et réflexions initiales, mais la plupart reculèrent devant des problèmes matériels et académiques. Bien peu restèrent ; ainsi donc, l’auteur du présent livre est peut-être le dernier des Mohicans.
Il a été relativement facile de cerner l’environnement et l’origine des gens qui ont succombé au processus qu’à l’époque j’ai appelé « transpersonnification ». Ils provenaient de tous les groupes sociaux, y

compris de familles aristocratiques et profondément religieuses, et ils ont provoqué une rupture de notre solidarité estudiantine, d’un ordre d’environ 6 %. La majorité de ceux qui restaient souffraient à des degrés divers d’une désintégration de la personnalité qui a donné lieu à des efforts individuels de recherche de valeurs qui nous permettraient de nous retrouver ; les résultats ont été divers et parfois créatifs.
Même alors, nous n’avions aucun doute quant à la nature pathologique de ce processus de « transpersonnification », qui dans tous les cas présentait certains traits semblables mais non identiques. La durée des résultats de ce phénomène était elle aussi variable. Certains de ces gens sont par la suite devenus des fanatiques.
D’autres ont profité plus tard de certaines circonstances pour se retirer et rétablir les liens perdus avec la société des gens normaux. Ils ont été remplacés. La seule valeur constante du nouveau système social a été le chiffre magique de 6 %.
Nous avons tenté d’évaluer le niveau de talent des camarades qui avaient succombé au processus de transformation de la personnalité et sommes arrivés à la conclusion qu’en moyenne il était légèrement plus bas que celui de la moyenne de la population estudiantine. Leur moindre résistance provenait manifestement d’autres caractéristiques bio-psychologiques probable-ment qualitativement hétérogènes.
J’ai dû étudier des matières à la limite de la psychologie et de la psychopathologie pour pouvoir répondre aux questions qui découlaient de nos observations ; la négligence scientifique dans ces domaines s’est révélée un obstacle difficile à surmonter.

Pendant ce temps, quelqu’un qui savait apparemment ce qu’il faisait, a vidé les bibliothèques de tout ce que nous aurions pu trouver sur le sujet.
En analysant ces événements avec du recul, nous pourrions dire à présent que ce « professeur » avait agité un appât au-dessus de nos têtes, inspiré par le savoir psychologique particulier aux psychopathes. Il savait à l’avance qu’il parviendrait à pêcher les individus malléables, mais leur nombre limité le déçut. Le processus de transpersonnification n’a affecté que les individus dont le substrat instinctif était affaibli ou marqué par certaines déficiences. Dans une moindre mesure, il a fonctionné aussi chez des gens présentant d’autres déficits, mais l’état dans lequel ils étaient plongés était en partie impermanent, car il résultait en grande partie d’une induction psychopathologique.
Ce savoir à propos de l’existence d’individus influençables et la manière de les manipuler continuera à être un outil pour la conquête du monde aussi longtemps qu’il restera l’arme secrète de ce genre de « professeurs ». Quand il devient une science adroitement vulgarisée, il peut aider les nations à développer leur immunité, mais aucun d’entre nous ne le savait à l’époque.
Il nous faut néanmoins admettre qu’en dévoilant les rouages de la pathocratie de façon à nous forcer à en faire une expérience approfondie, ce professeur nous a aidés à comprendre la nature du phénomène dans une mesure plus large que n’aurait pu le faire un authentique chercheur scientifique contribuant d’une manière ou d’une autre à ce travail.

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Dans ma jeunesse j’ai lu un livre dont le sujet était l’expédition d’un naturaliste dans les régions sauvages du bassin amazonien. À un moment, un petit animal était tombé d’un arbre dans sa nuque, s’y était agrippé avec ses griffes et s’était mis à sucer son sang. Le biologiste l’avait retiré avec précaution – sans colère puisque c’était la façon naturelle à l’animal de se nourrir – et l’avait étudié avec attention. Cette histoire m’est restée dans la tête pendant tous ces temps difficiles où un vampire nous était tombé dessus, et suçait le sang d’une nation infortunée.
L’attitude du naturaliste s’efforçant de découvrir la nature d’un phénomène macrosocial même dans l’adversité, garantissait une certaine distance intellectuelle et une bonne hygiène psychologique, tout en augmentant dans une certaine mesure le sentiment de sécurité et en ayant le pressentiment que cette méthode pourrait contribuer à trouver une solution créative. Il fallait pour cela contrôler des réflexes naturels, moralisants de répulsion, et d’autres émotions pénibles provoquées par ce phénomène chez toute personne normale privée de sa joie de vivre et de sa sécurité personnelle, voyant ruiné son propre avenir et celui de son pays. La curiosité scientifique devient un allié précieux au cours de telles périodes.
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J’espère que mes lecteurs voudront bien me pardonner de leur raconter ici quelques souvenirs de jeunesse qui vont nous mener directement à notre sujet. Mon oncle, un homme très solitaire, nous rendait visite de temps en temps. Il avait survécu à la Grande

Révolution russe au fin fond de la Russie, où il avait été envoyé par la police tsariste. Pendant plus d’un an il avait erré entre la Sibérie et la Pologne. À chaque fois que sur sa route il rencontrait un groupe armé, il s’efforçait promptement de déterminer l’idéologie qu’il représentait: blanche ou rouge, et dans tous les cas il assurait habilement que c’était celle qu’il professait lui-même. Si sa ruse avait été éventée, sa tête de sympathisant de l’ennemi ne serait pas restée longtemps sur ses épaules. Le plus sûr était de posséder un fusil et appartenir à une bande armée. Il errait donc d’un groupe à l’autre, faisant la guerre à celui dont il n’était pas et ne cherchant qu’une opportunité de déserter pour se rendre à l’Ouest, dans sa Pologne natale, pays qui venait de recouvrer sa liberté.
Quand finalement il eut retrouvé sa patrie très aimée, il parvint à terminer ses études de Droit longtemps interrompues, de devenir un homme « bien » et d’occuper un poste à responsabilité. Malgré tout cela, il n’est jamais parvenu à oublier ses souvenirs de cauchemar. Les femmes étaient effrayées quand elles l’entendaient raconter ses histoires des mauvais jours anciens, et pensaient que cela n’avait pas de sens de commencer une nouvelle vie dont l’avenir était incertain. C’est pourquoi il n’a jamais fondé de foyer. Sans doute aurait-il été incapable de bien s’entendre avec ses proches.
Notre oncle se rappelait le passé en nous racontant ce qu’il avait vu, vécu, et partagé. Nos jeunes imaginations étaient incapables d’en saisir ne fut-ce qu’une partie. La terreur nous faisait frissonner jusqu’aux os. Nous nous posions des questions : pourquoi ces gens avaient-ils perdu toute humanité ? Quelles étaient les raisons de tout cela ? Une sorte d’appréhension

prémonitoire se frayait un chemin dans nos jeunes cerveaux ; elle devait, hélas !, se confirmer par la suite.
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Si tous les livres décrivant les horreurs de la guerre, la cruauté des révolutions, les actes sanglants des chefs politiques et de leurs systèmes, devaient être rassemblés en un seul lieu, bien des lecteurs potentiels fuiraient une telle bibliothèque. D’anciens ouvrages voisineraient avec des livres d’historiens et journalistes contemporains. Les traités documentés sur l’extermination par les Allemands, les camps de concentration, et l’extermination de la nation juive, fournissent des données statistiques approximatives et décrivent le « travail » bien organisé de destruction de la vie humaine, dans un langage dépourvu de violence et fournissent ainsi une base concrète à la reconnaissance de la nature du mal. L’autobiographie de Rudolf Höss, le commandant des camps d’Oswiecim (Auschwitz) et de Brzezinka (Birkenau), est un exemple classique de la manière dont un psychopathe intelligent dépourvu d’émotion humaine, pense et ressent.
Les premiers de ces ouvrages pourraient être des livres écrits par des témoins de la folie criminelle, comme Darkness at Noon [8] d’Arthur Koestler, qui parle de la vie avant la guerre en Union soviétique ; Smoke over Birkenau [9] les souvenirs personnels de Severina Szmaglewska [10] déportée au camp de concentration allemand pour femmes d’Oswiecim ; A World apart [11], souvenirs soviétiques de Gustaw Herling-Grudzinski [12] ; et les ouvrages de Soljénitsine qui débordent de souffrance humaine.

Cette collection comprendrait des ouvrages sur la philosophie de l’Histoire dans les aspects sociaux et moraux de la genèse du mal, mais se reposeraient aussi sur certaines lois historiques mystérieuses pour justifier en partie les solutions sanglantes. Cependant, le lecteur éveillé serait à même de détecter un certain degré d’évolution dans les attitudes adoptées par les auteurs, partant de l’affirmation ancienne de la mise en esclavage et du meurtre des vaincus, pour arriver à l’actuelle condamnation moralisatrice de ces comportements.
On chercherait cependant en vain dans cette bibliothèque un ouvrage offrant une explication satisfaisante des causes et processus à l’origine de ces drames historiques, des raisons pour lesquelles les faiblesses et ambitions humaines dégénèrent en folie meurtrière. En parcourant le présent volume, le lecteur constatera qu’il aurait été impossible d’écrire un tel ouvrage jusqu’à une période récente.
Les vieilles questions resteraient cependant sans réponse : qu’est-ce qui a provoqué cela ? Est-ce que chacun de nous porte en lui les germes du crime, ou bien ne se trouvent-ils que dans certains d’entre nous ? Peu importe la fidélité aux événements, la justesse des observations psychologiques, aucune description littéraire d’événements tels que narrés par les auteurs énumérés plus haut ne peut répondre à ces questions, ni expliquer de manière satisfaisante les origines du mal. Ils sont dès lors incapables de fournir des principes suffisamment efficaces pour contrecarrer le mal. La meilleure description littéraire d’une maladie ne peut faire comprendre l’étiologie essentielle de celle-ci, ni fournir aucun principe de traitement. De la même manière, aucune description de tragédies historiques ne

permet de prendre des mesures efficaces à l’encontre de la genèse, de l’existence, ou de la diffusion du mal.
Le recours à une langue naturelle [13] pour circonscrire des concepts psychologiques, sociaux et moraux qui ne peuvent être convenablement décrits dans la sphère d’utilité de celle-ci, aboutit à une sorte de pseudo-compréhension qui donne un sentiment lancinant d’inutilité. Notre système naturel de concepts et d’imagination n’est pas équipé du contenu factuel nécessaire à la compréhension raisonnée de la qualité des facteurs (en particulier les facteurs psychologiques) présents avant et pendant ces périodes de cruautés inhumaines.
Il nous faut cependant souligner que les auteurs de ces descriptions ont bien senti que leur langage était insuffisant, et ont dès lors tenté d’imprégner leurs mots d’une certaine précision, comme s’ils prévoyaient que quelqu’un pourrait un jour se baser sur leurs travaux pour expliquer ce qui ne pouvait être expliqué, même dans le meilleur langage littéraire. Si ces auteurs n’avaient pas été aussi circonspects dans leur langage, l’auteur du présent ouvrage n’aurait jamais pu recourir à leurs travaux pour servir ses propres objectifs scientifiques.
Les gens sont horrifiés devant ce genre de littérature ; les sociétés hédonistes se réfugient dans l’ignorance ou les doctrines naïves. Certains éprouvent même du mépris envers ceux qui souffrent. L’influence de tels livres peut donc être pernicieuse ; il faudrait pouvoir contrebalancer cette influence en mentionnant ce qui a dû être laissé de côté parce que notre monde conceptuel et imaginatif ne peut l’inclure naturellement.
Le lecteur ne trouvera donc pas ici de descriptions

à glacer le sang : il n’y aura description ni de comportements criminels, ni de souffrances humaines. Il n’est pas dans les attributions de l’auteur de transmettre dans le détail les témoignages de certaines personnes qui ont vu et souffert davantage que lui-même, et dont les talents littéraires sont plus grands. L’introduction de telles descriptions dans le présent ouvrage irait à l’encontre de ses objectifs : non seulement elles focaliseraient l’attention sur certains événements et en excluraient d’autres, mais elles le détourneraient aussi du coeur de notre sujet, qui porte sur les lois qui gouvernent l’apparition du mal.
Pour pouvoir remonter aux mécanismes comportementaux de la genèse du mal, il est nécessaire de garder sous contrôle l’aversion et la crainte, d’avoir une passion pour l’épistémologie, et d’acquérir la sérénité nécessaire à l’étude de l’histoire naturelle. Nonobstant tout cela, il ne faut pas perdre de vue les processus de la ponérogenèse, les extrémités où elle peut mener, et les menaces qu’elle peut représenter.
Le présent ouvrage a dès lors pour but de mener le lecteur par la main dans un monde où n’ont pas cours les concepts et images qui lui sont familiers depuis l’enfance et sur lesquels il se base, d’une façon probablement trop égocentrique, parce que ses parents, son entourage, sa communauté au sein de son pays, se sont basés sur des concepts semblables aux siens. Nous lui montrerons ensuite un choix de concepts factuels qui ont donné naissance à la pensée scientifique actuelle, et qui lui permettront de comprendre ce qui est resté irrationnel dans son propre système naturel de concepts factuels. Il ne s’agit pas, cependant, de se livrer à une expérience douteuse sur le mental du lecteur dans le seul but de lui

indiquer où sont les faiblesses et défauts dans la façon dont il voit naturellement les choses. Il s’agit plutôt d’une nécessité, devant les graves problèmes de notre monde contemporain, de ne plus les ignorer, sous peine des plus grands dangers. Dès que nous aurons réalisé qu’il ne nous est plus possible de faire la distinction entre prendre le chemin de la catastrophe nucléaire et prendre le chemin de l’engagement créatif sans nous abstraire de ce monde d’égocentrisme et de concepts usés, nous réaliserons que ce chemin a été choisi pour nous par des forces très puissantes, auxquelles ne peuvent se mesurer notre frilosité et notre désir de confort personnel. Pour notre propre bien et celui de ceux qui nous sont chers, nous devons nous extraire de ce monde de concepts usés.
Les sciences sociales ont déjà élaboré leur propre langage conventionnel qui oscille entre notre façon naturelle de voir les choses et une façon pleinement objective de voir les choses. Ce langage est utile aux hommes de science, dans le cadre de la communication et de la coopération, mais il ne s’agit pas là d’une structure conceptuelle capable d’englober la biologie, la psychologie, ou la pathologie dont il sera question aux deuxième et quatrième chapitres du présent livre. Les sciences sociales font fi des normes critiques et de l’éthique ; les sciences politiques sous-estiment les facteurs qui sont à l’origine de la situation politique.
Ce langage des sciences sociales a, dès le début, entravé les recherches menées par l’auteur et d’autres scientifiques pour arriver à comprendre objectivement la nature mystérieuse de ce phénomène historique d’inhumanité qui a englouti notre nation. Finalement, il m’a bien fallu recourir à la terminologie utilisée en biologie, psychologie et psychopathologie si je ne voulais

pas me couper de la vraie nature du phénomène ou passer à côté de l’essentiel du sujet.
La nature des phénomènes étudiés ainsi que les besoins des lecteurs, en particulier de ceux qui sont peu familiarisés avec la psychopathologie, m’ont dicté la manière de travailler : en premier lieu seront introduits les données et concepts nécessaires à la compréhension ultérieure des éléments psychologiquement et moralement pathologiques. Nous irons donc graduellement des problèmes concernant la personnalité (intentionnellement formulés de manière à coïncider le mieux possible avec l’expérience d’un psychologue), à un choix de problèmes concernant la psychologie sociétale. Au chapitre traitant de la ponérologie, nous verrons comment le mal naît par rapport à chaque échelon social, et nous mettrons l’accent sur le rôle réel de certains phénomènes psychopathologiques dans le processus de la ponérogenèse. C’est ainsi qu’une transition nécessaire se fera, d’un langage naturel au langage objectif des sciences naturelles, de la psychologie et de la statistique, même si cela est plutôt fastidieux pour le lecteur.
La ponérologie est une nouvelle discipline scientifique issue de la nécessité historique et des plus récentes découvertes de la médecine et de la psychologie. Sous l’angle du langage scientifique objectif, elle étudie les composantes et processus causals de la genèse du mal, en faisant abstraction de la portée sociale de celui-ci. Pourvus de connaissances suffisantes, particulièrement en psychopathologie, nous pouvons tenter d’analyser ces processus ponérogéniques qui ont donné lieu à l’injustice. Mais nous rencontrerons toujours les effets de facteurs pathologiques dont les porteurs sont des personnes affectées à des degrés divers par des déviances ou

déficiences psychologiques.
Le mal moral et le mal psychobiologique ont, en effet, tant de liens causals et d’influences réciproques, qu’il n’est possible de les séparer que dans l’abstrait. Cependant, la faculté de les distinguer qualitativement nous protège d’une interprétation moralisante des facteurs pathologiques, d’une erreur de compréhension du moral et du social dans laquelle nous risquons tous de tomber et qui empoisonne insidieusement le mental.
La ponérogenèse des phénomènes macrosociaux, qui constitue le sujet principal du présent ouvrage, paraît être soumise aux mêmes lois naturelles que celles auxquelles est soumis tout ce qui concerne l’humain au niveau individuel ou de petits groupes. Le rôle de personnes présentant diverses déficiences et anomalies psychologiques de niveau cliniquement peu élevé semble être une caractéristique constante dans ces phénomènes. Dans le phénomène macro-social que nous appellerons par la suite « pathocratie », une certaine anomalie héréditaire : la « psychopathie essentielle » est catalytiquement et causativement essentielle à la genèse et à la survie de ladite pathologie.
La façon dont les humains voient naturellement le monde constitue un obstacle à la compréhension de ces questions. Il est dès lors bon d’être familiarisé avec les phénomènes psychopathologiques rencontrés dans ce domaine pour pouvoir surmonter cet obstacle.
Puissent les lecteurs pardonner à l’auteur les défaillances occasionnelles de celui-ci sur cette voie novatrice, et le suivre en prenant connaissance des données présentées dans les premiers chapitres. Cela nous aidera à accepter la vérité sans réflexe de protestation de la part de notre égotisme naturel.

Les spécialistes familiarisés avec la psychopathologie se trouveront en terrain connu. Ils observeront cependant certaines différences dans l’interprétation de plusieurs phénomènes bien connus, résultant d’une part certes des circonstances difficiles dans lesquelles les recherches ont été menées, mais surtout de l’intense concentration qui a été nécessaire pour atteindre l’objectif originel. Voilà pourquoi cet aspect de notre travail offre certaines valeurs théoriques qui peuvent se révéler utiles en psychopathologie. J’espère que les non-spécialistes feront confiance à la longue expérience de l’auteur dans la distinction des anomalies psychologiques individuelles et celles qui constituent des facteurs du processus de genèse du mal.
L’objectivité scientifique requise pour la compréhension des processus ponérogéniques procurera de considérables avantages moraux, intellectuels et pratiques. Grâce à elle, à long terme l’héritage de l’éthique ne disparaîtra pas ; au contraire, il sera enrichi, puisque les méthodes scientifiques modernes confirment les valeurs fondamentales des enseignements moraux. Cependant, la ponérologie exige que de nombreux détails soient corrigés.
Comprendre la nature des phénomènes pathologiques macrosociaux permet de les voir dans une saine perspective qui protège le mental de l’empoisonnement par leur contenu délétère et l’influence de leur propagation. La contre-propagande incessante répandue par certains pays disposant d’un système normalement humain pourrait être remplacée par des informations scientifiques et de vulgarisation scientifique directes. Nous ne pourrons vaincre cet énorme cancer social qui se propage que si nous comprenons ce qu’il est

en essence et quelles sont ses causes étiologiques. Voilà qui éluderait le mystère de ce phénomène, mystère qui est son premier atout de survie. Ignota, nulla curatio morbi ! [14]
La compréhension de la nature de ces phénomènes conduirait à la conclusion logique que les mesures prises actuellement pour guérir et remettre de l’ordre dans le monde devraient être entièrement différentes de celles utilisées jusqu’à présent pour résoudre des conflits internationaux. Elles devraient fonctionner comme des antibiotiques modernes, ou mieux encore, comme une bonne psychothérapie, et non plus comme des armes obsolètes comme des gourdins, des épées, des tanks ou des missiles nucléaires.
En ce qui concerne les phénomènes de nature ponérogénique, une connaissance adéquate pourrait à elle seule déjà commencer à guérir les individus et restaurer leur harmonie mentale. Vers la fin du livre, nous verrons comment mettre à profit ce savoir afin d’arriver à des décisions politiques correctes, et comment l’appliquer au monde comme une thérapie générale.


Notes
[8]: Le Zéro et l’Infini (NDT)
[9]: Fumées au-dessus de Birkenau (NDT)
[10]: Szmaglewska, Seweryna, 1916-92, écrivain ; 1942-45 prisonnière dans des camps de concentration nazis ; auteur de Dymy nad Birkenau (Fumées au-dessus de Birkenau, 1945) ; témoin au Procès de Nuremberg ; ses récits et romans ont pour thème principal la guerre et l’occupation : Zapowiada sie piekny dzien (Une promesse de beau jour, 1960), Niewinni w Norymberdze (L’Innocent de Nuremberg, 1972) ; des romans pour jeunes ; une anthologie de souvenirs de 1939-45 : Wiezienna krata (Derrière les barreaux, 1964). [Note de l’Éditeur.]
[11]: Un monde à part (NDT)
[12]: Herling-Grudzinski, Gustav : érivain polonais installé à Naples (Italie) après la seconde guerre mondiale. Époux de la fille du philosophe italien bien connu Benedetto Croce. A écrit ses souvenirs du temps passé dans un goulag soviétique : Un monde à part. [Note de l’Éditeur.]
[13]: Des mots ordinaires, du langage quotidien, qui ont diverses significations, généralement inoffensives, souvent sans signification scientifique. [Note de l’Éditeur.]
[14]: Il est impossible de guérir une maladie qu’on ne connaît pas.


II
QUELQUES CONCEPTS INDISPENSABLES

suite…

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