J’AI SERVI PÉTAIN – Le dernier témoin


 

Arnaud Benedetti | CNRS Photothèque
© Jean-Francois Dars
Auteurs : Racine Paul – Benedetti Arnaud
Ouvrage : J’ai servi Pétain Le dernier témoin Entretiens avec Arnaud Benedetti
Année : 2014

En mémoire du capitaine Claustre et du tirailleur Zirouki,
morts au combat en mai 1940.

Introduction
Paul Racine n’a pas 26 ans quand il fait le choix de se mettre au service du maréchal
Pétain. Quasiment laissé pour mort au printemps 1940 sur les champs de bataille où les
armées françaises ont combattu plus héroïquement que ne le suggèrent les images de la
débâcle, il est un jeune homme révolté et humilié. Sa révolte, il la retourne contre une classe
politique qu’il juge responsable d’une défaite que l’on disait improbable mais que l’état
d’impréparation à la guerre a rendu inévitable. Son humiliation est le fruit amer de son
impuissance de jeune sous-lieutenant à avoir vu ses hommes opposer leur poitrine à la
mitraille des blindés dans les sombres forêts des Ardennes. Mais ses colères et ses blessures
n’en font pas pour autant un homme désespéré car, comme des millions de ses compatriotes
de l’époque, il perçoit, ainsi qu’il le dit lui-même, dans « La haute figure du Maréchal1 », qui
vient de confondre son destin avec celui d’une France à terre, des raisons de croire.
C’est cette adhésion que j’ai souhaité interroger. Pour quelles raisons et par quels cheminements
un homme élégant, cultivé, empreint d’humanité a arrimé l’énergie de ses jeunes années à un régime
aujourd’hui maudit dans notre mémoire. Écrite par les vainqueurs dont on sait depuis les Anciens
qu’ils sont peu enclins à l’indulgence, l’histoire n’a pas pardonné. À l’aune de ses échecs moraux et
politiques, comment pouvait-il en être autrement pour un État qui s’était tout à la fois compromis avec
l’occupant, allant jusqu’à anticiper parfois des demandes inexistantes, fourvoyé avec les pires
soutiens d’un nouvel ordre européen, aveuglé sur ses propres marges de manoeuvre et avait prêté la
main à la persécution des Juifs ?
Le verdict ressortirait d’autant plus implacable qu’il évitait de se poser trop de questions sur le
climat de cette France désormais si lointaine, sur les matrices d’un désastre, sur les moteurs des
engagements des uns et des autres, sur l’attentisme de la plupart.
Il ne faut pas s’y tromper. Ces conversations avec Paul Racine n’ont rien d’un exercice
idéologique qui, chemin faisant, par petites touches subreptices, viserait à restaurer une vision plus
aimable du moment vichyste. Cette histoire-là reste violente, tragique, abyssale, balayée par un vent
terrible où ne résista aucune des catégories morales qui fondent aujourd’hui notre présence au monde,
notre relation à la société, notre conception de l’individu. Pour autant, le caractère rétrospectif du
jugement contemporain a quelque chose d’inachevé. Pénétré de notre seule sensibilité toute de
compassion, de respect des droits de l’homme et d’attachement à la personne, nous oublions ce que
ces années eurent inévitablement à concéder dans le fracas et la force des événements aux passions
de l’instant, aux représentations antagoniques, aux doutes et aux incertitudes sur l’évolution du

conflit. Du haut de notre présent, forts des connaissances et des informations accumulées, nous
projetons nos convictions au fin fond d’un passé dont nous méconnaissons la profonde altérité.
Sans doute afin d’appréhender de manière plus équilibrée la courbe de ces bouleversements faut-il
alors accéder à ce « parti pris des choses » dont parle Francis Ponge dans son recueil éponyme de
poésies : accepter entre autres que, si les hommes sont comptables des préjugés de leur époque, ils
en furent aussi le produit ; relever la familiarité de ces générations avec le sacrifice, la mort et la
tragédie de l’histoire, divinités presque naturelles pour des enfants nourris dans le souvenir de la
Grande Guerre ; se résoudre à ce que des intentions si ce n’est toujours louables mais pensées comme
rationnelles puissent accoucher de la catastrophe et pour finir se poser cette question sans y apporter,
par humilité, de réponse : à leur place, qu’aurions-nous fait ?
Les longues heures d’entretien avec Paul Racine, la relation si vivante de ses souvenirs, la
franchise jamais biaisée de son propos ramènent à cette interrogation récurrente. Mais, au-delà, c’est
tout un arrière-monde qui se dévoile, celui d’une France faite d’intrigues incessantes, de forces
souterraines et contradictoires, de combinaisons et complots où s’entremêlent les audaces, les
opportunismes, les non-dits, les suspicions, les jeux obscurs et dans tous les cas dangereux. C’est une
France à l’air raréfié dont il est ici question, non pas parce qu’on y côtoierait les cimes mais parce
qu’on s’y enfonce toujours plus souvent dans les profondeurs d’un pays qui se cherche, en vain, des
raisons d’espérer. Les mots qui s’échappent sont le plus souvent « Devoir », « Abnégation » et, aussi
surprenant que cela semble à un esprit de notre temps, « Résistance »…
Paul Racine se présente indéniablement en homme de bonne foi. Sa mémoire est intacte et ses
convictions le sont également. Maréchaliste il fut, maréchaliste il demeure, bien qu’avec le temps les
arêtes les plus tranchantes des certitudes d’hier se soient quelque peu émoussées. C’est justement tout
l’intérêt de son témoignage qu’il ne cherche ni à se justifier ni à se repentir. Lui, pendant que d’autres
au même âge rejoignaient Londres ou les maquis, a décidé de consacrer ses jeunes années à la maison
Pétain. Même fougue sans doute, même foi, une cristallisation patriotique souvent identique mais des
engagements qui pour obéir à des ressorts proches n’en prirent pas moins des voies opposées. Quand
les ombres de la clandestinité laissèrent la place aux lumières de la Libération, ceux qui avaient fait
du vieux soldat le soleil de leur jeunesse tombèrent dans l’obscurité.
La destinée de Racine n’est pas étrangère à celle d’un de ses contemporains, plus jeune de
quelques années celui-ci, mais dont la figure au soir de sa vie se confond avec le marbre dans lequel
on fige les héros. Ancien secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, comme Paul Racine, appartient
à un milieu bourgeois, de droite, d’une droite patriote et souvent indignée par l’impuissance et la
corruption de la IIIe République finissante. Il éprouvera au lendemain de la défaite de juin 1940 le
même sentiment empreint de colère et d’humiliation, mais il en tirera un enseignement diamétralement
inverse, rejetant avec force un armistice qui révulse alors sa conscience encore adolescente. Là où
Paul verra dans le Maréchal, comme tant d’autres, le sauveur, Daniel n’y trouvera que
compromission, abandon facile et appel à la révolte. Une seule forge, deux destins : à l’épreuve de
l’histoire, les hommes se distinguent, se différencient et s’affrontent. La tragédie n’est jamais loin
pour ceux qui s’engagent.

Bien qu’il ne fût pas un acteur de premier plan du cabinet de Pétain, Paul Racine en fut un soutien
qui, aux premières loges, découvrit au jour le jour les évolutions souvent contrastées d’un régime

courant à sa perte. Le récit qu’il en livre fait parfois de Vichy une principauté fantomatique où, autour
de la personnalité du Maréchal, s’agitent et s’entrecroisent des silhouettes qui cherchent à
s’accrocher à une parcelle de réalité.
L’État français a peut-être liquidé la République mais il n’est parvenu à un soupçon de légitimité
que par le recours au charisme d’un vieillard, investi d’une aura quasi monarchique. En même temps
qu’il est engagé dans une bataille désespérée pour sa reconnaissance vis-à-vis des Allemands qui en
font un sous-traitant, des Anglais qui se méfient de lui, des Américains qui y accréditent un
ambassadeur jusqu’à leur entrée en guerre, le régime déploie une administration, une volonté de
réforme, une idéologie. Vichy est un État hyperproductiviste : de lois, de statuts, de réglementations,
de réorganisations, de chartes. Toute une technostructure s’attelle à la tâche de remodelage d’un pays
dont elle semble avoir oublié un élément, et non des moindres : son occupation.
Étonnante schizophrénie de ces élites qui d’un côté s’efforcent de nourrir dans le détail un nouvel
ordre social et de l’autre voient leur espace de souveraineté se réduire comme une peau de chagrin.
Cette porte étroite ne résistera pas à la logique du conflit mais les hommes qui peuplent alors
cabinets et antichambres à Vichy, notamment lors des deux premières années (1940-1941, voire
même 1942), ne peuvent alors l’imaginer.
Paul Racine fait partie de ces hommes mais il est tout aussi éloigné des idéologues que des
technocrates, lesquels au demeurant peuvent parfois se confondre. Son adhésion va plus à la
personnalité de Pétain qu’aux objectifs de la révolution nationale qu’il ne partage pas forcément.
C’est en ce sens qu’il est maréchaliste et non pas pétainiste. Il ne se distingue pas en cela de celui qui
le recrute au printemps 1941, le docteur Ménétrel, tout à la fois chef du secrétariat particulier et
médecin personnel du Maréchal.
D e Ménétrel, l’historiographie a dressé un portrait contrasté, ambigu, rarement complaisant et
souvent méprisant. Le docteur traîne derrière lui une réputation de comploteur, de manipulateur, de
personnage trouble dont, tour à tour, on surestime ou sous-estime l’influence. Il est à coup sûr, encore
aujourd’hui, un protagoniste qui suscite des interrogations tant il condense les contradictions de
l’entourage de Pétain, et au-delà celles d’un régime et d’une époque. Est-il quelque part le symbole
d’un certain ventre mou de la collaboration ? Faut-il l’ériger au pire comme une âme damnée, au
mieux en père Joseph du chef de l’État français ? À moins qu’il ne reflète le paradoxe le plus
incandescent d’une politique impuissante qui combine germanophobie et détestation d’une
République rendue responsable du désastre de juin 1940 ?
Les jeux de Ménétrel sont aléatoires, ambivalents, plus soumis in fine à la domination incertaine
et intraitable des événements qu’à une volonté subtilement autonome et triomphante des incertitudes
de la guerre. Sa biographe, Bénédicte Vergez-Chaignon2, y voit surtout un homme obsédé par la
destinée de son mentor, dépassé d’une certaine façon par le rôle que lui attribue un temps auquel son
caractère ne l’avait sans doute pas préparé. C’est auprès de ce médecin, proche parmi les proches du
Maréchal, que Paul Racine va oeuvrer du printemps 1941 à l’été 1944. Chargé de mission au sein du
secrétariat particulier du chef de l’État, ce « dernier des Mohicans », comme il se qualifie lui-même,
est un guide alerte parmi les vestiges d’un passé qui ne cesse de flotter, brume épaisse, à la surface
de notre présent. À sa suite, nous entrons sur une scène où rarement peut-être l’horizon imprévisible
d’une situation n’a autant pesé dans les choix personnels d’acteurs emportés par des événements
d’exception.
Nous y découvrons un jeune homme meurtri par le sort réservé à son pays, décidé néanmoins à le

servir avec une énergie nourrie de l’admiration sans bornes, qu’il voue à Pétain. À sa manière, dans
ces heures sombres, Paul Racine n’a pas renoncé. Dira-t-on alors que, dans son cas, l’histoire de
Vichy ne serait peut-être pas tant l’histoire d’une abdication que d’une volonté fourvoyée et empêtrée
dans ses contradictions ? Les hommes sont juchés sur les épaules d’un passé qui ne leur rend pas plus
visible leur avenir. Tout au plus peuvent-ils hypothétiquement le pressentir, tout concentrés qu’ils
demeurent dans la compréhension de leur présent et le combat avec leur quotidien.
Ses doutes et ses incertitudes, son appréciation au jour le jour des événements, Paul Racine les
exhume dans un effort qui épouse souvent de longs silences. Il reconnaît que le temps altère forcément
les souvenirs mais n’hésite pas, nonobstant le verdict de l’histoire, à ressusciter des pans intacts de
ses emportements, de ses indignations, voire de ses enthousiasmes d’alors. Témoignant sans feinte et
sans regret de ses adhésions du moment, il fournit un tableau assez saisissant de la petite scène
vichyssoise avec ses portes dérobées, ses stratégies aux allures de complots, ses illusions et bien
évidemment ses ambiguïtés. Ainsi, la remémoration de Paul Racine, bien qu’éminemment subjective,
réintroduit non seulement l’impondérable qui irrigue l’histoire en train de se faire mais également les
croyances et les convictions qui animent alors ceux qui pensent représenter la France. Or la parole de
cette autre France qu’incarne pour eux le Maréchal ressort comme disharmonique, décrit un univers
qui loin de se complaire dans l’unisson est traversé de dissonances et déchiré par d’incessants
rapports de force. Paul Racine rappelle ainsi le mot du général Weygand selon lequel « il n’y eut pas
de gouvernement plus divisé que celui de Vichy et ce dès le début ».
Tous les Français, à Paris, Londres ou Alger vivent au même moment au rythme des sécessions,
des retournements et des contradictions. Le grand effondrement renverse les tables, non seulement
celles des lois et des valeurs, mais aussi celles des jeux partisans antérieurs hérités d’une
République dont on rumine qu’elle n’a ni préparé la guerre, ou si peu, ni armé les consciences et
qu’elle a fini par consentir à son propre sabordage. Des politiciens de gauche deviennent les chantres
de la collaboration là où d’anciens activistes de la Cagoule ou de l’Action française entrent en
résistance et où des fonctionnaires sauvent des Juifs tout en restant en poste. Il y a des résistants qui
se désintéressent du sort des populations pourchassées et des maréchalistes qui aident ces dernières.
Jusqu’au sein du cabinet de Pétain, certains choisissent de résister, ou croient résister, sous l’oeil
d’un environnement qui, en dépit de son hostilité à de Gaulle, laisse faire par germanophobie. Allez
comprendre. Entre les héros de la Grande Guerre ou de la campagne de 1940 tournant aux saints ou
aux salauds, les valeureux non dépourvus d’ambivalences, les combattants sensibles aux calculs
tactiques, les suiveurs aux hésitations habiles, tous pris dans le tourbillon des fidélités affectives aux
deux grandes figures qui croisent le fer sur la scène tragique d’un dénouement imprévisible, il serait
vain de chercher une rationalité, si ce n’est d’admettre avec James Joyce que « l’histoire est un
cauchemar dont j’essaie de me réveiller ».
Paul Racine, lui, a traversé son temps sans qu’il donne le sentiment de l’avoir « cauchemardé ».
C’est avec aisance et humour qu’il déroule le récit de sa vie où affleurent seulement les
intermittences d’une pointe de tristesse ou de nostalgie. Le rappel de son enfance et de son
adolescence nous transporte dans un pays dont de vieilles photographies en noir et blanc indiquent
qu’il fut peut-être un paradis perdu pour une génération qui allait connaître la monstruosité du
XXe siècle. Son émotion demeure intacte lorsqu’il s’agit d’évoquer ses camarades de combat. Sa
colère est entière quand lui revient ce qu’il considère être le grave manquement des politiques
d’avant-guerre à la nation. Sa malice parsème d’éclats les souvenirs d’une existence où légèreté et

gravité alternent, enveloppées par le halo d’un esprit typiquement français. La peinture de son après guerre
a le parfum capiteux et chanceux d’une atmosphère où l’on redécouvre l’insouciance d’une
jeunesse dérobée. Son regard s’assombrit seulement quand il s’agit de se souvenir des conditions de
la Libération et des foudres de l’épuration à laquelle il échappa en raison des services qu’il rendit
à de nombreux résistants, notamment dans les milieux prisonniers. Paul Racine a la silhouette
élégante de ces héros qu’affectionne particulièrement Roger Nimier dans ses romans.
Marqué par l’histoire, il se faufile par-dessus les écueils que d’autres ne surent éviter. C’est un
personnage aérien, non dépourvu d’abîmes, mais dont les souffrances paraissent se résorber dans un
amour raisonné de la vie. À près de 100 ans, il est resté un jeune homme dont on mesure que, tout à
ses frasques audacieuses du passé, il n’a jamais rien craint, à l’exception de… Dieu ! Il appartient à
cette catégorie de nos compatriotes que l’on ne fait plus – ou presque : pétrie d’un christianisme sans
bigoterie, déployant une politesse exquise mais jamais confite, traversée par l’histoire enchantée d’un
peuple qui mélange l’esprit frondeur, l’indiscipline, le goût de l’homme providentiel. Son expression
est verte et châtiée, pleine de ces contradictions qui font la richesse d’une éducation où pour manier
l’imparfait du subjonctif l’on n’hésite point entre deux litotes à émailler son propos de formules
définitives de corps de garde. Précisions et fulgurances, parfois à l’emporte-pièce, d’une langue libre
qui ne se censure pas parce qu’elle jaillit tout droit de cette « intranquillité » propre au mouvement
du monde qui n’est autre que le ressort, souvent tragique, de l’histoire.
Paul Racine est ainsi d’une génération qui nous parle de très loin. Sa voix n’est toutefois pas
caverneuse, encore moins revancharde. Elle nous saisit parce que son ton est naturel, nonobstant un
phrasé qui n’hésite pas à recourir, comme pour mieux appuyer un souvenir, à des nuances toutes
littéraires. Elle nous entraîne à sa suite, tout en traçant assez d’hypothèses pour laisser une liberté
entière à notre jugement. Elle tend surtout à nous expliquer par l’effort constant de mémoire comment
un individu intériorise des événements qui débordent le cours de son existence.
L’histoire ne prend jamais corps dans les individus en leur conférant une nette conscience de ce
qui se joue au moment précis où elle se noue. Au-delà du principe d’incertitude qui régit l’action, le
témoignage de Paul Racine permet de saisir ce qu’un engagement doit à l’éducation et au climat d’une
époque. Ses années d’apprentissage aident à cerner les motivations qui ont pu le conduire à la
révolution nationale. Quand il évoque son milieu, Paul Racine illustre un fait que nous avons du mal à
appréhender aujourd’hui : en ce temps-là, la République n’est pas une donnée naturelle et des
familles entières de la France conservatrice n’ont pas fait leur deuil de la monarchie. Les velléités de
restauration du comte de Chambord n’ont pas un siècle, quand cet adolescent s’éveille, durant
l’entre-deux-guerres, à la vie politique. D’autres de sa génération qui connaîtront par la suite des
destins authentiquement républicains ne seront pas insensibles dans leurs jeunes années à la tentation
royaliste, sans compter ceux qui verront dans les modèles fascistes un dépassement prométhéen des
impuissances démocratiques.
Cette France-là, dès lors, peut à tout moment, si les circonstances l’y précipitent, s’offrir à
d’autres aventures, sans que certains de ces aventuriers aient été par eux-mêmes de farouches
ennemis du régime. Le conservateur peut être républicain, mais si le désordre règne, il se rangera
sans complexe du côté de la forme institutionnelle qui garantira au mieux l’autorité. À plusieurs
reprises, Paul Racine se fait l’écho de cette réalité. Les années 1930 par leur émollience civique ont
indéniablement forgé les armes d’une réaction qu’une plus grande lucidité dans les affaires
internationales et une volonté de réforme plus franche sur le plan intérieur eussent pu éviter. Si Vichy

équivaut aujourd’hui au renoncement, cette même idée du renoncement hantait déjà les mentalités qui
se nourrissaient des aveuglements successifs et sédimentés de gouvernements dont l’infertilité le
disputait à l’imprévoyance, quand ce n’était pas à la prévarication. En bref, il n’existait plus d’élan,
plus d’appel à l’effort pour régénérer le pays qui s’enfonçait dans des contorsions politiciennes
faisant le lit de la radicalisation des idéologues extrêmes de droite comme de gauche. Cette oeuvre
tout à la fois de décomposition et de dislocation donna juin 1940, le désastre et in fine le 10 juillet
qui vit l’ancien vainqueur de Verdun ramasser dans la poussière de la défaite le sceptre d’un État
vaincu.
Les fautes de Vichy doivent-elles occulter les terribles défaillances de la IIIe République ? Paul
Racine renvoie avec énergie les élites dirigeantes de l’époque à leur écheveau de responsabilités.
Comme d’autres qui combattirent vaillamment et qui choisirent par la suite les chemins tortueux de la
collaboration, il n’était pas programmé – ce qu’il ne fit pas au demeurant et ce n’est pas là le moindre
de ses paradoxes – pour prôner l’entente avec l’occupant. On pouvait être ainsi germanophobe et
servir Vichy de même qu’avoir été violemment germanophobe et se résoudre à collaborer, ou se
croire encore germanophobe et se vouloir pro-nazi. Faut-il y voir nécessairement la trace d’un
dévoiement commandé par l’opportunisme ? Les mobiles d’un engagement sont rarement univoques.
Ils n’obéissent pas nécessairement à une rationalisation bien comptée. Ils peuvent certes relever du
calcul, mais impliquer des facteurs bien plus psychologiques et affectifs.
Cet ordre du sentiment, qui peut mener aux pires désordres, est celui dans lequel s’inscrit Paul
Racine. Avec passion, ce dernier a servi le maréchal Pétain. Avec une piété presque filiale, il défend
la mémoire d’un homme qu’il a indéniablement sublimé. C’est une forme d’admiration sans limites,
voire d’amour qui lui fait dire dans les derniers instants de nos rencontres que ce service fut là sans
aucun doute « l’honneur de sa vie ». Non seulement à l’instar d’un soldat perdu ne regrette-t-il rien
mais avance-t-il, un brin provocateur, le mot de Cambronne à ceux qui viendraient lui reprocher cette
fidélité. « La garde meurt mais ne se rend pas » : au crépuscule de sa vie, Paul Racine n’entend pas
abjurer cette part de lui-même qui l’attache à l’ombre de Philippe Pétain.

Vichy n’a pas fini de livrer ses mystères et sans doute faudra-t-il des générations d’historiens
pour explorer cette période qui hante notre imaginaire politique. Par petites touches qui éclairent
soudain l’obscurité de ces années, Paul Racine portraitise ceux qu’il a eu l’opportunité de côtoyer.
Les acteurs de premier plan y apparaissent, découvrant des personnalités que le témoignage vivant
ramène ainsi à une étrange proximité. On sonde le temps au point d’en effacer un instant cette patine
qui tient à distance le passé mais qu’un mot, une phrase, une réminiscence, une anecdote viennent
fugitivement restaurer. Des figures comme momifiées retrouvent une couleur, un halo. C’est l’oeil noir
et l’énergie ténébreuse d’un Laval qui se manifestent lors d’un déjeuner ; c’est la rencontre
impromptue dans un train avec le milicien Bassompierre en partance pour le front de l’Est ; c’est
Ménétrel et son entregent légendaire facilitant un entretien entre un certain Mitterrand et le Maréchal ;
c’est du Moulin de Labarthète, directeur du cabinet civil de Pétain, apostrophant le jeune Racine le
jour de son limogeage dans les couloirs de l’Hôtel du parc ; ce sont des amiraux, des généraux et
autres ministres qui font antichambre dans une atmosphère de complots permanents.
Les scènes se succèdent, restituant des situations, parfois en accéléré, d’autres fois au ralenti,
mais toutes s’achèvent sans que nous puissions en généraliser la portée. Pas de leçons définitives, ni

d’enseignements catégoriques mais des intuitions, des hypothèses, des intimes convictions le cas
échéant ; une caméra subjective à coup sûr qui vient saisir des plans pour nous éclairer dans la nuit
de nos doutes ou pour nous protéger de l’éblouissement de nos certitudes. Une voix personnelle dans
tous les cas. Après que s’est ranimée, l’espace d’un souvenir, l’une des figures ensevelies sous les
cendres du temps, c’est cette même voix qui, à l’instar du choeur des tragédies antiques, reconduit à la
terrible réalité des sépulcres les ombres brièvement échappées des enfers.
Il ne s’agit pas, ici, de faire oeuvre d’historien, mais de passeur. Ce qui fonde le témoignage, c’est
tout autant le souvenir avec ses aléas que l’état d’esprit d’un homme qui nous parle de ce qu’il fut à
25 ans, à 30 ans, à 50 ans et de ce qu’il est devenu aujourd’hui. Force est de constater que ce qu’il est
à la fin de sa vie résulte d’une transformation que seule autorise une existence longue de cent années.
Cette voix, toujours elle, nous parle du fond d’un siècle qui n’est plus, d’un siècle où les hommes
partaient encore à la guerre, pouvaient y mourir ou en revenir vaincus ou héros et, parfois même,
vaincus et héros. Cette voix rappelle aussi la part maudite qui tourmente l’humanité dans sa marche
chaotique. Nous voici transportés sur une scène où se joue le drame suprême des hommes aux prises
avec leur destin.
Ainsi, précédant la seconde, la première guerre n’est jamais loin. Elle est la vague lancinante qui
vient battre sur les roches où se dressent déjà les futurs combats titanesques et le spectre de la
barbarie. À lire Ernst von Salomon et ses Réprouvés, on pressent ce que l’Allemagne laissa
d’humiliation, de rancoeurs et de remords dans une défaite qu’elle ne médita que pour mieux tarauder
ses rêves de domination. À écouter Paul Racine, on comprend ce que la France cimenta de matériaux
contraires entre l’exaltation des combattants et l’horreur de la tuerie pour se résigner à sa destinée
sans s’y préparer, comme si l’on consentait encore au sacrifice mais sans l’énergie virile de l’été
1914.
L’épure chronologique n’exclut pas une trame plus kaléidoscopique : le vécu, une fois restitué,
charrie un paysage où les opinions s’entremêlent, se superposent, voire s’entrecroisent, celles
d’aujourd’hui ne reflétant pas toujours les convictions d’hier, les contredisant même parfois. Aussi
paradoxal que cela puisse être, et encore ce paradoxe ne le sera que pour ceux qui oublient que
l’homme est une somme complexe sans vérité définitive, Paul Racine ne fut pas un adepte de la
collaboration, encore moins un thuriféraire de celle-ci. Sa trajectoire s’inscrit dans une mouvance
qui, sans être dominante, existe dans l’entourage de Pétain. Vichy n’est sans doute pas un nouveau
royaume de Bourges, mais d’aucuns prétendent en faire le point de départ d’une reconquête
progressive de la souveraineté nationale. Pour ces derniers, dont Racine se fait l’ultime interprète,
l’enjeu consiste à saborder de l’intérieur la politique de collaboration, tout en demeurant fidèles à
celui qui l’incarne, malgré lui selon eux, au plus haut niveau. L’autorité du Maréchal est ainsi érigée
comme un emblème par tous, un rempart contre l’occupant par les uns, un fer de lance de l’entente
avec l’Allemagne dans le but affiché de construire une nouvelle Europe par les autres. On comprend
dès lors, sauf à considérer que lui-même oscille machiavéliquement, et au gré des circonstances,
entre ces deux pôles, que l’instrumentalisation incessante dont il est l’objet durant toutes ces années
constitue un enjeu majeur des rapports de force endogènes à Vichy.
Autour du vieil homme, de son aura passée et de cette popularité qui l’accompagne presque de
bout en bout du conflit, nonobstant l’Occupation et la Résistance, les jeux d’influence ne cessent
jamais de se manifester. Ce n’est pas la moindre des énigmes qui caractérise ces temps : il y a un
mystère Pétain qui exerce sur nombre de nos compatriotes un charme magnétique. Sa garde la plus

rapprochée dont fait partie d’une certaine manière Racine veille scrupuleusement sur ce capital tout à
la fois par patriotisme et par fidélité viscérale à la personnalité du Maréchal, ou plutôt par
patriotisme d’abord, par adhésion quasi filiale ensuite.
Pétain fonctionne comme la boîte noire de cette France occupée sans que l’on parvienne à en
délier le fil rouge. Il en condense toutes les ambivalences, toutes les contradictions et tous les non-dits.
Il est celui dont la présence cautionne la collaboration mais, par bien des aspects, son premier
cercle, se sentant ou se croyant encouragé par sa bienveillance muette, en freine l’application.
Il participe à la soumission du pays mais il en incarne la survie, le maintien, la continuité en évitant
une administration directe par les armées d’occupation. Il veut rebâtir la nation à partir des principes
les plus réactionnaires mais il semble dépourvu d’illusions sur le rôle que lui attribuera une histoire
immédiate. Il déteste les politiques mais sait se montrer habile et parfois ingrat comme un politicien
chevronné. Les événements s’accumulent, se précipitent. Pétain a l’immobilité du sphinx dans la
tourmente. Lui conseille-t-on d’abandonner le pouvoir pour se constituer prisonnier ? Il reste.
Le presse-t-on en novembre 1942 de rejoindre Alger ? Il demeure.
De cet homme auquel il voue une admiration indéfectible, par-delà même cette époque dont on
imagine sans peine qu’elle traça dans sa mémoire des sillons profonds, Paul Racine parle cependant
avec une grande liberté d’esprit et de ton. Il n’hésite pas, quitte à certainement choquer, à corriger ses
jugements d’alors sur les hommes et sur les faits, revenant sur la difficulté de l’époque. Pour autant,
il reconnaît sans ambiguïté les erreurs politiques mais également les fautes morales de Vichy, tout en
imputant ces dernières aux circonstances exceptionnelles de la guerre et en laissant entière cette
interrogation : l’exception, quand bien même contribuerait-elle à expliquer, vaut-elle excuse ? À la
pointe extrême de cette interrogation, c’est toutefois sans appel et sans retour qu’il condamne
l’antisémitisme qui n’a jamais été sien, la politique de Vichy envers les Juifs, qui lui reste
incompréhensible, et qu’il qualifie la Shoah d’événement « terrifiant ».

Après trois années consacrées à l’étude de la trajectoire de mon oncle Jean Benedetti, préfet et
résistant3, dont j’ai tiré un livre, il m’a été donné de me pencher sur le parcours de Paul Racine.
Sortant de l’investigation d’un passé dont je comprenais qu’il n’obéissait à aucun manichéisme bien
qu’il excipât tous les titres de l’honneur et du courage, c’est vers une nouvelle complexité, de celles
que seules les périodes hors normes peuvent soulever, que j’ai souhaité me tourner, mais en me
confrontant cette fois au témoignage direct d’un acteur.
Paul Racine m’est apparu de prime abord comme révélant avec force toutes les ambivalences
fulgurantes de ce drame français qu’a constitué l’Occupation. N’est-il pas le frère de Pierre Racine,
le fondateur de l’École nationale d’administration (ENA), l’un des principaux bras droits de Michel
Debré, le directeur de cabinet du tout « premier » Premier ministre du général de Gaulle sous la
Ve République ?
N’a-t-il pas finalement refusé, malgré son engagement au service de Pétain, de se compromettre
définitivement avec les Allemands et avec les collaborateurs ? N’a-t-il pas été au coeur, avec
l’affaire de la Francisque de François Mitterrand, de l’un de ces épisodes qui ont permis aux
Français de redécouvrir, au milieu des années 1990, les zones grises de notre vie politique ?
Lorsque la morale civique à bon droit simplifie, l’histoire vient brouiller le confort de nos
certitudes. Nous rêvons de chemins rectilignes, de héros ou de salauds transparents, mais les

événements pétrissent, pourtant, une pâte humaine travaillée bien plus souvent par les chemins de
traverse du doute et de la complexité. Retraçant la vie du préfet Benedetti sous l’Occupation, j’ai
saisi ce qu’une conduite, aussi valeureuse soit-elle, doit aussi aux circonstances et au poids des
conjonctures, à ces facteurs que les classiques avaient rangés du côté de la Providence et que nous
préférons abriter sous le vocable en apparence plus rationnel de « contexte ». Nous cherchons des
blocs mais les existences sont essentiellement fractales et seule l’oraison, qui est un artifice, ramène
à une linéarité qui ne tient pas compte des accidents, des aspérités, des atermoiements, des aléas.
J’ai voulu contribuer ici à rendre compte de cette histoire non pas en m’installant dans le fauteuil
des juges, mais en prenant place sur le banc des prévenus pour tâcher d’entendre ce qu’ils avaient à
dire. Je n’ai eu d’autre objectif que de susciter, afin de les reproduire, les souvenirs du dernier
membre encore vivant du cabinet du maréchal Pétain. Certains propos tenus par Paul Racine ne
manqueront pas de provoquer le débat, voire la polémique. C’était sa liberté de les formuler et mon
devoir de les transcrire. Jamais il ne s’est agi de les faire miens, mais toujours de les recueillir
comme un matériau pour l’histoire.

La question de la mémoire est au coeur de ce livre. Entre les souvenirs, la reconstruction possible
de certains d’entre eux, les sentiments d’aujourd’hui qui peuvent se substituer à ceux d’hier et ceux
d’hier dont la densité peut se révéler incertaine, il fallait trouver la manière de garder son
authenticité à un témoignage personnel qu’on ne saurait confondre avec la vérité historique à laquelle
d’ailleurs Paul Racine lui-même ne prétend pas.
C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de conserver, à quelques rares exceptions, le caractère
oral de ces entretiens. Les hésitations, les interrogations, les formules parlées et pour certaines
d’entre elles argotiques, tout au moins à la verdeur assumée, n’ont d’autre objet que de ne rien trahir
des élans, des emportements, des doutes d’un homme qui se livre soixante-dix ans après les faits.
Au demeurant, tout mon souci a été de permettre à Paul Racine de développer sa pensée, me
limitant à des questions essentiellement factuelles, quitte à laisser libre cours à des fugues
digressives qui loin de brouiller le propos lui confèrent son caractère propre. Notre témoin n’entend
pas nous imposer sa version mais juste nous la restituer dans l’épaisseur de ce que fut son existence.
C’est donc un matériau brut que nous avons choisi de présenter dans ces pages, un matériau libre
avec ses approximations parfois, ses hésitations, ses convictions toutes frappées du sceau des
engagements passés et de ses tâtonnements, sa courbe où rien de la mémoire ne nous parvient dans
une expression que l’on pourrait imaginer cristalline.
L’oralité a ceci de précieux qu’elle est moins sujette aux arrangements suscités par l’écrit.
Le propos peut ainsi trancher par une forme de spontanéité que seule une longue conversation
parvient à engendrer. Tour à tour ému et clinique, éruptif et nostalgique, Paul Racine nous entraîne
dans les entrelacs d’un passé dont on comprend qu’il n’est pas exempt d’ambiguïtés dans la mesure
où se confondent parfois les faits et les commentaires, le récit vécu de l’intérieur et la chronologie
retenue par l’historiographie, l’affect et l’analyse.
Mais les mots, les formules, les silences aussi, de même que le rythme propre à une discussion
attestent de la sincérité de notre interlocuteur. Celui-ci ne joue pas, ne feint pas non plus. Il vient avec
ses a priori, ne cherche pas à les dissimuler. Il retrace les faits en butant parfois sur une incertitude,
en admettant un oubli. Il concède sa fragilité, reconnaît que le temps peut reformater un témoignage.

Témoin, Paul Racine est aussi un commentateur. Ce qu’il dit vaut pour ce qu’il a vu, vécu et perçu
durant l’Occupation mais également pour ce qu’il a ressenti avant guerre puis après guerre. Sa parole
pourra paraître abrupte, voire scandaleuse. Mais il n’est pas inutile, avant de la discuter, de l’écouter
– et libre ensuite à chacun d’en tirer tous les enseignements nécessaires.
Arnaud BENEDETTI

Avec l’aide
de Jean-Gabriel Parly
Jean-Gabriel Parly est le filleul de Paul Racine. Dans le beau texte reproduit en liminaire,
il explique avec émotion et admiration les liens filiaux qui depuis maintenant quarante ans
l’unissent à son parrain. C’est par son intermédiaire que j’ai rencontré, alors que je retraçais
le parcours résistant du préfet Benedetti durant la Seconde Guerre mondiale, Paul Racine.
Jean-Gabriel m’a accompagné durant certains de nos entretiens. Il a aidé à plusieurs reprises
Paul Racine à faire resurgir des souvenirs parfois estompés, forcément lointains, dans son
travail de mémoire. Qu’il en soit ici sincèrement remercié. Sa contribution affective à ce
travail fut précieuse et souvent décisive pour préciser des faits que le temps avait
nécessairement ensevelis.
A. B.

Une amitié
d’un autre siècle

suite…

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