BRUT – La ruée vers l’or noir


  Huston Nancy
Auteurs : Dufresne David – Huston Nancy – Klein Naomi – Laboucan-Massimo Melina – Wiebe Rudy
Ouvrage : Brut La ruée vers l’or noir
Année : 2015

MOT DE L’ÉDITEUR

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange
qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé.
[…] Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite
d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse
d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien
s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis
souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut
plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il
tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines.
Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.
Walter BENJAMIN, «Thèses sur la philosophie de l’histoire»

LES ÉTENDUES DE L’ATHABASCA, dans le Nord-Est de l’Alberta, au
Canada: 90 000 kilomètres carrés de terre écorchée et d’eaux
contaminées par l’extraction des sables bitumineux, mélange lourd et
visqueux d’argile, de sable et de bitume, qui constitue le carburant fossile
le plus sale qui soit (n’en déplaise à ceux qui prétendent qu’il est plus
respectueux des droits humains que le brut exporté par les Émirats
arabes).
On mesure généralement l’ampleur de cette dévastation en comptant
les hectares de terre arrachée, les mètres cubes d’eau contaminée, les
tonnes de déchets toxiques produits, le nombre d’animaux tués, les
milliards de dollars empochés, mais ces chiffres vertigineux ménagent

notre entendement en le dépassant. Ils ne dévoilent pas l’essentiel: que ce
désert toxique qui s’étend au nord du monde est une dévastation de la
culture humaine.
Les sables bitumineux et leur capitale, Fort McMurray, sont un
monument du capitalisme contemporain et de la logique extractiviste
selon laquelle le gaspillage, aussi bien dire le scandale, serait de ne pas
mettre à profit les moindres replis de la terre. Cette atrophie calculée de
la vie habitable, l’appauvrissement de notre rapport à nous mêmes, au
politique, au réel, l’inversion des valeurs qui fondent notre humanité par
les passions de l’accumulation, voilà ce que décrivent et décrient les voix
ici rassemblées.

*

* *

Ce petit livre s’ouvre donc sur une catastrophe, un oléoduc usé
vomissant 4,5 millions de litres de pétrole sur les terres des Cris lubicons,
la nation amérindienne à laquelle appartient Melina Laboucan-Massimo.
La militante écologiste raconte le déversement, la négligence, les sinistrés
laissés dans l’ignorance du danger et méprisés par les responsables de
l’accident. Elle décrit ce qu’il y a au-delà du risque, ce qui survient quand
il est trop tard.
Puis, travelling arrière: David Dufresne fait le récit du tournage de son
documentaire interactif Fort McMoney: Votez Jim Rogers!, et brosse les
portraits de ceux qui peuplent Fort Mac: cadres des compagnies
pétrolières, travailleurs venus du monde entier pour gagner vite et
beaucoup parce que ce n’est plus possible chez eux, et les natifs de la

région qui tentent d’entretenir de vagues lambeaux de démocratie locale.
Nancy Huston raconte que lors d’un séjour à Fort Mac, elle a
constaté avec effroi que les compagnies pétrolières exploitent aussi la
bêtise et l’insignifiance qu’ils utilisent pour camoufler leur avidité et leur

folie destructrice. Effarée, l’auteure née en Alberta a vu que pour évider
la Terre en toute impunité, il est bon d’avoir au préalable évidé les mots
et les consciences. Cette réflexion sur les conditions culturelles de
l’extractivisme, elle l’approfondit dans un dialogue avec Naomi Klein, au
terme duquel Fort McMurray se révèle être le modèle réduit d’un monde
qui pourrait advenir.
Une nouvelle de l’écrivain albertain Rudy Wiebe, inédite en français et
traduite par Nancy Huston, clôt le recueil en guise d’épilogue littéraire.
Par la métaphore, elle achève de démontrer que ce qui se passe à Fort
McMurray est sans contredit une menace pour l’humanité entière.

Melina Laboucan-Massimo

DU PÉTROLE
EN TERRITOIRE LUBICON[*]

Ce n’est que lorsqu’on aura abattu le dernier arbre, empoisonné la dernière
rivière, et pêché le dernier poisson, qu’on se rendra compte que l’argent ne se
mange pas.
Proverbe cri

suite…

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