Le mensonge universel


 
Auteur : Jovanovic Pierre
Ouvrage : Le mensonge universel « Le texte sumérien qui a servi à composer le jardin d’Eden et comment il a été modifié par l’auteur de la Bible pour nous culpabiliser »
Année : 2007

« Adam et Ève : dans la Bible et le Coran, parents de la race humaine.
Adam fut créé par Dieu à partir d’argile et Ève d’une côte d’Adam.
Le récit est utilisé pour justifier le monde difficile dans lequel vit chaque être humain ».
Les encyclopédies

« La Bible, débordante d’images qui identifient la terre à une femme, ou l’épouse à un jardin, accompagnait ses amours du plus vénérable des épithalames ».
Michel Tournier
Vendredi ou les limbes du Pacifique

« Je vais créer l’homme à partir de l’argile »
Déesse Ninhursag
-3000 av JC.

« Il existait un rituel sumérien au cours duquel on offrait à une femme une pomme sur laquelle un sort magique avait été jeté»
Pr. Robert D. Biggs
KAR 61,2

« Je veux me remettre en mémoire les souillures de mon passé et les infections charnelles de mon âme, non pas que je les aime, mais pour t’aimer, mon Dieu ».
« La Vérité me l’avait fait entendre de ta bouche : des eunuques amputés par un acte personnel à cause du Royaume des Cieux ».
Saint Augustin
Confessions

Ninhursag : déesse sumérienne de la Terre, créatrice des hommes avec de l’argile.
Enki : dieu sumérien des Eaux douces, créateur des hommes avec de l’argile.
Uttu : née de la côte d’Enki.
Isimud : conseiller d’Enki.

~ 1 ~
Le secret bien gardé
Selon le Livre de la Genèse, Adam et Ève ont été expulsés du paradis parce qu’ils avaient mangé une pomme. Et depuis ce terrible jour, vous et moi sommes voués au malheur : tels des Sisyphes, nous devons pousser ce « péché » tout au long de notre vie sans jamais pouvoir racheter la faute originelle de nos lointains parents, et encore moins ouvrir la porte du paradis.
C’est une condamnation éternelle, une malédiction divine, proférée par Dieu en personne à l’encontre de l’humanité, simplement parce que Ève a été trop curieuse… Nous sommes donc tous coupables, et la femme plutôt dix fois qu’une.
Pourquoi ?
Selon saint Paul, Tertullien et saint Augustin, parce que cette faute est retransmise de génération en génération par l’union sexuelle, elle-même n’étant qu’une pure répétition systématique du péché originel.
Ainsi, avant même de naître, tout être humain est d’office condamné puisqu’il n’est que le fruit d’une répétition constante de la faute !

Et tout cela à cause d’un serpent qui s’était distingué en vendant des Encyclopédies Universalis non pas en porte à porte mais d’arbre en arbre. Des milliers de commentateurs juifs, catholiques, protestants et musulmans ont écrit des kilomètres d’explications aussi savantes que bizarres sur cette « faute originelle », cette « chute de l’homme », cette « perte de la grâce », cette « perversion de la femme », etc., sans jamais convaincre véritablement.
Et pour cause… Ce « péché originel » a permis par exemple à saint Paul, le théologien favori du Vatican (surtout aujourd’hui), d’écrire que « la femme est un corps sans tête », et à saint Jérôme de dire que « la volupté avec une femme est un crime à classer juste après l’homicide ». Même au cours du XIXe siècle, pourtant plus éclairé, le prêtre catholique Lamennais a affirmé que « la femme est une statue vivante de la stupidité parce qu’en la faisant d’un reste de limon, Dieu en a oublié l’intelligence ».Seul problème, cette apologie du « péché originel » imposée par la Bible et tous ses prêtres ne repose sur rien !
Depuis presque trois mille ans, des millions d’hommes et de femmes ont été nourris d’un texte qui a été entièrement maquillé, truqué et transformé par un ou plusieurs scribes hébreux entre 1250 et 800 av. JC.
Il n’y a jamais eu de serpent.
Il n’y a jamais eu de péché de la femme.
En revanche, il y a bien eu un mensonge phénoménal grâce à un savant « mélange » de passages ôtés et d’autres réécrits. Le scribe qui a rédigé le Livre de la Genèse a simplement pris un texte sumérien intitulé Enki et Ninhursag, antérieur d’au moins 1500 ans à la naissance de l’écriture hébraïque, et en a modifié toute la structure

pour l’adapter à « ses » besoins comme vous allez le découvrir dans ce livre.
Au cours de l’histoire, ce mensonge a été plus meurtrier que le principe de l’esclavage, plus efficace que le principe du droit divin et plus neutralisant que toutes les bombes atomiques réunies.
Lorsque j’avais six ans et que je suivais les cours de catéchisme prodigués par les gentilles soeurs dominicaines, je fus marqué par leur obsession à nous parler du serpent, le « Prince du Mensonge ». Elles nous donnaient des crayons de couleur afin que nous dessinions la scène d’Adam, d’Ève et du serpent dans le jardin d’Éden. Celui ou celle qui dessinait le serpent le plus menaçant gagnait une image pieuse. Aujourd’hui, je sais d’avance qu’avec ce livre, je ne gagnerai pas d’image pieuse, sauf peut-être de mes lecteurs.
Le « Prince du Mensonge » n’est pas celui auquel on pense et qu’on nous montre avec tant de frénésie depuis des siècles (afin de nous empêcher de regarder ailleurs).
Le « Prince du Mensonge » est bien ce scribe hébreu qui a jeté les bases du plus grand holocauste intellectuel de l’Occident en désignant, entre autres, la femme comme responsable de tous les maux de l’existence humaine.
Ève n’a jamais mangé de pomme, ni donné d’interview à un serpent tentateur.
Elle ne nous a jamais condamnés.
En revanche, celui qui nous a menti, et gravement culpabilisés, est bien le rédacteur du jardin d’Éden, ce scribe-traducteur que les spécialistes nomment « J » et qui a saccagé le texte original sumérien pour l’arranger à sa

façon, en enlevant les passages qui le gênaient.
Mais comment ce « J » en est-il arrivé là ? En collant le texte sumérien original au texte hébreu, en analysant les passages enlevés, et en comparant les modifications, nous allons découvrir les véritables raisons qui l’ont amené à réécrire le texte et à changer son histoire (et du même coup l’Histoire).

(voir graphique)

La question qu’on pourrait alors se poser est la suivante : « Comment se fait-il que personne n’ait jamais parlé de ça ? ». Réponse :
1. parce que la première traduction de la tablette originale sumérienne a été faite en… 1915, c’est-à-dire en pleine Première Guerre mondiale ; autant dire que c’est tombé à plat, et :
2. parce que cela oblige à remettre en question tout ce qui nous a été enseigné sur le sujet depuis le début. Vous imaginez un prêtre annoncer à la fin de sa messe : « Mes chers fidèles, il n’y a jamais eu de péché originel. C’est ennuyeux, parce que j’ai fait sept années d’études là-dessus au séminaire » ou un imam dire aux musulmanes « Ève n’a pas péché. Vous n’avez pas à vous voiler, ni à être mariées de force »… ?
Les spécialistes du sumérien, eux, connaissent très bien ce texte puisqu’ils l’ont traduit dès le début du XXe siècle. Et c’est d’ailleurs leur vilain secret ! Mieux placés que tous les

autres universitaires, ils savent depuis longtemps que la personnalité et les actions de la déesse Ninhursag ressemblent étrangement, et point par point, à celles de Yahvé. C’est également l’observation de Gwendolyn Leick, une grande spécialiste anglaise de la littérature sumérienne :
« Il y a un remarquable manque de communication entre les spécialistes qui planchent sur leurs tablettes et le grand public. La pression de la vie académique contemporaine rend ce rôle de médiation et de communication encore plus difficile. En conséquence, la plupart des informations phénoménales de l’une des plus grandes civilisations reste confinée au monde fermé des sumérologues et des exégètes bibliques1 ».
En 1945, le grand sumérologue Samuel Noah Kramer l’a pourtant souligné avec infiniment de délicatesse, de peur que les fondamentalistes bibliques américains se servent de son origine juive pour l’attaquer, et aussi que les rabbins ultra-orthodoxes viennent à lui reprocher de remettre en cause leurs saints textes (dictés soi-disant par Dieu en personne à Moïse). Pas évident de se retrouver coincé entre deux forces antagonistes aussi puissantes.
Alors, comme une vérité impossible à développer, ils l’ont gardée et en discutent de temps à autre entre gens de bonne compagnie tout en attirant l’attention sur une autre tablette cunéiforme, celle qui raconte le Déluge. Pourquoi ? Parce que celle-ci montre que les faits


1 Avant-propos de Sex and Eroticism in Mespotamian Literature, Routledge Books, London, 1994, réédition 2003.


rapportés par la Bible sont bien exacts.
Au début du XXe siècle, pour les universités anglo-saxonnes c’était l’argument choc pour obtenir les financements des riches veuves très pieuses. N’importe quel département d’assyriologie digne de ce nom aurait vu ses dons privés disparaître s’il s’était amusé à trop montrer que le texte hébreu du jardin d’Éden a moins de valeur que le plan original du jardin des Tuileries.
Et puis remettre en cause le texte mythique de la Bible, celui du Jardin d’Éden, c’est avant tout aller au casse-pipe académique, social, religieux, bref un enterrement (universitaire) de première classe… Pas de vagues.
C’est pour cela qu’on voit toujours aujourd’hui dans tous les dictionnaires cette phrase suffisamment floue : « Les textes bibliques ont des parallèles plus anciens ». La notice de l’encyclopédie Encarta, consultée chaque jour par des centaines de millions d’écoliers et d’étudiants, en est le parfait exemple :
« Le récit biblique de la création d’Adam et Ève diffère seulement par quelques détails2 de nombreux autres mythes semblables du Moyen-Orient ancien et d’ailleurs. Des thèmes semblables apparaissent également dans des sources mésopotamiennes anciennes comme l’Épopée de Gilgamesh, datant d’environ 1800-1700 av. JC. (…)
La plupart des spécialistes actuels de la Bible prennent cependant l’histoire d’Adam et Ève pour ce qu’elle semble être : une histoire hébraïque des


2 J’ai volontairement mis le texte en gras.


origines humaines ayant beaucoup de points communs avec les mythes d’autres peuples anciens, mais un certain nombre de traits distinctifs.
La valeur religieuse du récit ne s’en trouve nullement diminuée mais simplement redéfinie3 ».
« Par quelques détails » et « nullement diminuée ». Quand on pense qu’au concile de Constantinople, les évêques se sont physiquement battus pour l’emplacement d’une virgule dans une simple définition de l’Esprit saint !
Songez de plus qu’il n’existe même pas un livre grand public dédié exclusivement au texte sumérien du jardin d’Éden4 !
Certes, on trouve une trentaine d’analyses (en 90 ans, c’est finalement très peu) publiées dans des revues ultra-spécialisées du type Journal of Near Eastern Studies, des communiqués savants comme le très vieux Cuneiform Parallels to the Old Testament5 du professeur Rogers, ou des doctorats contemporains du genre « Le rôle mythologique d’Enki et de Ninhursag dans la perception du monde antédiluvien » ou « Enki-Ea, analyse diachronicale des textes et images issues des toutes premières sources sumériennes », où le sujet qui nous préoccupe, lui, reste toujours mineur.
Dans cette dernière thèse de doctorat par exemple,


3 Éditions Microsoft, 2004.
4 On pourrait considérer qu’il en existe au moins un, même si notre sujet est traité en seulement 30 pages (sur 650) sans parallèle biblique, celui publié par Bottéro et Kramer chez Gallimard à 55 Euros, pas un prix vraiment grand public.
5 Parallèles cunéiformes à l’Ancien Testament, publié en 1912.


soutenue par Peter Espak, le jardin d’Éden est expédié sans jamais insister sur l’extraordinaire détournement littéraire biblique dont l’auteur est pourtant le témoin. Il est vrai, sa thèse a été soutenue à la faculté de théologie de l’université finnoise de Tartuu. Et qui dit théologie, dit terrain glissant pour un étudiant qui veut obtenir sa thèse.
Les universitaires sont certes connus pour travailler les détails, et en assyriologie plus qu’ailleurs, mais cela explique-t-il qu’ils finissent parfois par ne plus voir l’ensemble ? Et dans le cadre du texte Enki & Ninhursag, on peut même se demander quelle est la part de l’autocensure… Alors peut-on franchement dire que les grandes « Religions du Livre » ne reposent sur rien à partir du moment où le texte précis du Livre de la Genèse est un faux ?
Oui, absolument (encore faut-il le courage d’oser l’écrire) puisqu’elles se sont construites sur la notion transgressive du péché d’Ève sur lequel les saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et autres ont bâti toute leur démarche et construction intellectuelle (notons que dans les évangiles, le Christ n’a strictement rien dit sur Adam et Ève ; on y reviendra dans un autre chapitre). Même aujourd’hui, les prédicateurs des églises évangéliques, comme tous les curés catholiques, vous disent d’une seule voix que pour vous racheter de la faute d’Adam et Ève, vous devez remettre votre vie entre les mains de Jésus, afin d’être « lavé » de leur péché…
Soulignons quand même que ce plagiat du Jardin d’Éden ne remet pas en cause les autres livres de l’Ancien Testament, et encore moins les textes évangéliques du Nouveau. Mais au XXIe siècle rien n’a changé depuis saint

Paul et je ne parle même pas des chrétiens fondamentalistes qui en sont encore au monde formé en une semaine et à Ève sortant de la côte d’Adam – ils viennent même d’ouvrir un parc d’attractions biblique sur ce thème !
Ceux-là risquent de manger les pages de ce livre6.
Les rabbins, eux, sont tout aussi catégoriques sur cette notion de disgrâce : l’homme s’étant dénaturé lors de sa chute d’Éden, seule l’observation de toutes les règles du judaïsme permet de retrouver un semblant de pureté… Traduisez : la femme juive n’a toujours pas le droit de poser son pied sur le sol de la synagogue où officie ce même rabbin ; son seul droit : monter au balcon et regarder ce qui se passe en bas en silence. C’est son prix à payer par héritage de dette spirituelle.
Le poids du péché originel « pèse » aujourd’hui 3000 ans pour les juifs et 2000 pour les chrétiens. Autant dire une éternité.
Alors pourquoi ce jardin sumérien est-il toujours aussi peu connu ?
Eh bien, supprimez le principe du péché et de la culpabilité, et vous n’avez plus aucune prise véritable, coercitive pourrait-on dire, sur vos fidèles en général et sur les femmes en particulier !
Pourtant, voici 5000 ans, cela n’empêchait pas les Sumériens de construire des temples dans lesquels ils rendaient hommage à leurs dieux. Et ils n’étaient pas culpabilisés par leurs prêtres, vu que leur texte du jardin


6 Lire à ce sujet Manger le Livre de Gérard Haddad, Hachette, 2005.


d’Éden, le vrai, Enki & Ninhursag, ne montre avant tout qu’une seule chose, que l’amour empêche la mort. Les Sumériens rendaient hommage à leurs dieux parce que, selon eux, ces derniers ont créé l’homme pour être leur esclave. Point. Ils étaient conscients des forces supérieures et surtout du fait qu’ils n’étaient finalement que des fétus de paille entre les mains de ces dieux, les Anunaki.
Ce registre-là donc, ils le connaissaient bien. Le très distingué W. G. Lambert, grand assyriologue devant l’Éternel, a ainsi traduit un texte intitulé « Ludlul Bel Némequi7 » et Samuel Noah Kramer a transposé « Un homme et son Dieu » : ô surprise, on retrouvera les deux textes plusieurs siècles plus tard chez les hébreux dans le Livre de Job, bien connu de tous les prêtres actuels car très pratique pour expliquer aux ouailles au chômage pourquoi Dieu les a abandonnés.
Autre question que l’on peut se poser : « Oui, et alors ? Qu’est-ce que ça va changer ? ». Réponse : rien et en même temps tout ! En lisant le vrai texte du jardin d’Éden, on se rend compte à quel point « on nous a menti », à quel point on a culpabilisé et menti à nos parents, grand-parents, aïeux, etc., et cela sur au moins 300 générations. Cela fait beaucoup d’êtres humains dont la vie a été brisée à cause de cette monstrueuse notion du péché originel. Pendant des générations, les filles-mères, les femmes divorcées et même les jeunes mariés ont payé un lourd tribut psychologique à cette notion par une vie malheureuse ou par des suicides.


7 Babylonian Wisdom Reference, Eisenbrauns, Winona Lake, 1996.


Le roman Water for chocolate8 pourrait résumer à lui seul tous ces drames individuels, tous ces crimes et toutes ces souffrances induits par le péché d’Ève vécus de génération en génération. Cette saga familiale se déroule dans les années 1830 au Nouveau Mexique, époque pas si lointaine où les femmes vivaient leur sexualité dans la honte permanente, et où les jeunes pensaient que les bébés naissaient d’un simple baiser sur la bouche. L’une des filles se marie et arrive le moment de sa nuit de noces, préparée par le curé : la jeune mariée passe alors une épaisse robe de lin avec juste un trou brodé au niveau de son sexe, afin que son mari puisse « commettre le péché de chair » en toute légalité chrétienne mais sans jamais voir le corps nu de sa femme, parce que, ne l’oubliez pas, dans le Livre de la Genèse il est écrit qu’une fois le péché commis, « Adam et Ève se rendirent compte qu’ils étaient nus ».
Cette nudité et cette sexualité jugées sales et honteuses par l’Église, ont fait le bonheur des confessionnaux pendant des siècles et des siècles, et le malheur de tous ceux qui étaient obligés de s’y rendre.
Alors qu’est-ce que cela change de savoir que le texte fondateur du jardin d’Éden ne vaut plus un shekel9 parce qu’il est l’oeuvre d’un faussaire ?
Eh bien, en plus de la stricte vérité littéraire, religieuse et théologique, cela montre à quel point un péché originel qui n’a jamais existé a servi de levier pour manipuler des populations entières en maintenant simplement sur elles le joug de la punition divine…


8 Chocolat Amer de Laura Esquivel, Fixot, Paris, 2002. Voir le film en DVD.
9 La monnaie Israélienne.


Le scribe hébreu a mieux réussi que Karl Marx.

suite…

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