Entre mythologie et archéologie : LES ORIGINES DE LA CHINE


 
Auteur : Gossart Jacques
Ouvrage : Les origines de la Chine
Année : 2006

I. — DE LA CHINE LÉGENDAIRE À LA CHINE
HISTORIQUE

« Vers l’est coule le grand fleuve dont les ondes ont emporté tant de héros de
l’Ancien Monde. »
(Su Shi, poète du XIe siècle)

Lorsqu’on parle de l’histoire de la Chine, c’est généralement pour évoquer, et parfois
invoquer, les grands personnages et les célèbres dynasties qui ont marqué la civilisation
de cet immense pays. Laozi (Lao Tseu) et Kongfuzi (Confucius) ; le premier empereur
Qin Shi Huang Di et son armée de terre cuite ; la puissante dynastie des Han ; l’époque
fastueuse des Tang ; les Ming et la Cité interdite ; le dernier empereur Xuantong, plus
connu sous le nom de Puyi ; la Longue Marche des troupes de Mao Zedong. Certes,
c’est cela l’histoire de la Chine ; mais ce n’est pas que cela. À l’époque de Kongfuzi, la
civilisation chinoise a déjà un long passé derrière elle. Mais lorsqu’on se penche sur
ces premiers temps de la Chine, on se heurte à un certain nombre de difficultés qui vont
croissant à mesure que l’on remonte le temps. La dynastie des Zhou est encore assez
bien connue ; celle des Shang l’est déjà moins. Les choses vraiment sérieuses
commencent avec la dynastie précédente dite des Xia car, petit à petit, on quitte le
domaine de l’histoire pour celui du mythe. On retrouve certes le nom des Xia dans de
nombreux textes, qu’il s’agisse de contes populaires ou de travaux d’historiographes.
Mais se pose alors la question : quelle est la part de réalité historique de ces textes ?
Qu’est-ce qui relève de la fable ou du récit de fiction à des fins philosophiques ? D’un
point de vue archéologique, nous sommes à la fin du Néolithique. Les fouilles ont certes
fait grandement progresser les connaissances relatives à cette période. Encore faut-il
pouvoir mettre en parallèle toutes les données disponibles : d’abord les témoins
objectifs que sont les produits des fouilles, ensuite les récits mythologiques et enfin les
oeuvres d’historiographes. C’est en comparant tous ces éléments selon une méthode
maintenant familière aux lecteurs de KADATH, en les mettant en perspective les uns par
rapport aux autres, que l’on peut espérer reconstituer, au moins partiellement, ce qui
s’est passé au tout début de l’histoire de la Chine. On pourra m’objecter que cette
problématique n’est pas propre à l’étude de l’histoire chinoise. L’origine de toutes les
grandes civilisations se dissimule pareillement derrière l’écran des mythes et des
légendes. Mais pour qui s’intéresse de près à l’aube des civilisations anciennes et plus
précisément aux mystères qui y sont liés, la différence saute immédiatement aux yeux :

alors que les ouvrages contemporains consacrés aux premiers temps de l’Égypte ou de
certaines civilisations précolombiennes sont nombreux, peu de choses sont dites sur les
problèmes liés aux débuts de la civilisation chinoise. Il faut bien l’admettre : les
mystères chinois ne retiennent guère l’attention des chasseurs d’énigmes
archéologiques, tout occupés qu’ils sont à étudier les pyramides de Gizeh, les pistes de
Nazca ou les statues de l’île de Pâques. Il va de soi qu’il n’y a nulle critique dans cette
remarque. J’ai moi-même passé suffisamment de temps à tourner autour de la Grande
Pyramide pour me dispenser de tout jugement quant au choix d’un sujet d’étude. Je
constate simplement la carence en matière de recherches dans le domaine chinois,
pourtant riche en sujets qui fâchent et divisent les spécialistes, qu’il s’agisse de
l’origine de la civilisation chinoise — la plus longue civilisation continue au monde1
—, de ses vastes connaissances scientifiques ou des inventions surprenantes qui lui sont
attribuées. C’est presque le grand silence radio.
Nous voici donc sur le point de partir à la découverte des origines de la Chine. Je dis
bien « des origines » et non « de l’origine ». Pourquoi ce pluriel ? D’abord parce que,
nous le verrons, la constitution de la civilisation que l’on appellera chinoise ne s’est
pas faite à partir d’un seul et unique noyau. Origines plurielles donc, qui n’avaient
guère été perçues par les premières générations de sinologues. Ensuite, l’étude de cette
civilisation naissante passe nécessairement par l’examen de ses composants les plus
caractéristiques, dont à chaque fois il convient de rechercher la provenance. Car
l’origine de l’écriture n’est pas la même que celle du bronze ; le travail du jade et la
culture du riz n’ont pas vu le jour dans le même village ; les coutumes tribales pré-dynastiques
diffèrent d’une culture à l’autre. Origines plurielles là aussi. Fort bien mais,
en définitive, qu’est-ce que la Chine ? Géographiquement parlant, où la Chine
commence-t-elle ? Où finit-elle ? Pour sa frontière orientale, nous n’avons guère de
problème : elle est — et a toujours été — limitée par l’océan Pacifique, et plus
précisément par la mer Jaune et la mer de Chine. Pour ses autres frontières, la réponse
varie selon les époques. Les limites de l’espace chinois, et plus spécialement de
l’Empire chinois, se sont considérablement déplacées au cours de l’histoire, poussant à
certaines époques jusqu’en Asie centrale (en passant par le Tibet, si controversé
aujourd’hui en tant que partie de la Chine), et incluant pendant de longues périodes des
pays aujourd’hui indépendants tels le Vietnam ou la Corée, pour ne pas parler du Japon,
profondément influencé par son grand voisin dont il a, entre autres emprunts, adopté
l’écriture. Il y a la Chine et puis, bien sûr, il y a « les Chinois ». Ici aussi, la définition
de ce que sont les Chinois est très éloignée du monolithisme que l’on imagine en
Occident. Car sur ce territoire immense vivent et ont toujours vécu des groupes humains
très différents dans leur genre de vie et leur culture, groupes que l’on ne peut mieux

caractériser que par leur langue : Turco-Mongols, Tibéto-Birmans, Coréens, Japonais,
Khmers, Malais et, bien sûr, Chinois proprement dits ou Han, dont l’unité linguistique
n’est d’ailleurs pas si évidente. Dès l’origine, la Chine est donc constituée d’une
mosaïque de peuples qui évoluent dans un constant contexte d’échanges et de conquêtes
pacifiques autant que guerrières.
Je dois, pour en terminer avec ce prologue, dire deux mots de la transcription des
mots chinois. Bien qu’il n’existe plus qu’un seul système officiellement reconnu au
niveau international — le pinyin —, on trouve encore dans de nombreux livres, même
récents, des transcriptions basées sur d’autres systèmes. Cette situation ne simplifie pas
les choses pour qui entreprend un travail de comparaison. Quant à moi, je me suis
conformé aux seules règles du pinyin, car il eût été vraiment très fastidieux de mélanger
les systèmes en fonction de l’usage (sauf dans les références bibliographiques et les
citations évidemment, où j’ai respecté la transcription utilisée, et dans certaines
appellations courantes comme « Opéra de Pékin »). Il eût été encore plus fastidieux de
donner à chaque fois toutes les transcriptions possibles. Il faudra donc que mes lecteurs
fassent le louable effort de se souvenir que Beijing est la ville de Pékin, que les Xia
sont ailleurs nommés Hsia… et que Sima Qian, Se-ma Ts’ien, Ssu-ma Ch’ien et Sseu-
Ma Ts’ienne sont qu’une seule et même personne.

Les premiers historiens, les premières oeuvres.

suite…

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