L’HÈRITAGE SPIRITUEL AMÈRINDIEN


 
Auteur : Languirand Jacques
Ouvrage : L’héritage spirituel amérindien Le grand mystère
Année : 2009

Prologue
Ce livre porte sur l’héritage spirituel amérindien. Il se situe dans la
foulée de notre livre précédent, Le Dieu cosmique, À la recherche du
Dieu d’Einstein, publié aux Éditions du Jour, qui était un prolongement
de la série radiophonique présentée à la première chaîne de Radio-Canada
et intitulée À la recherche du Dieu d’Einstein. Nous cherchions alors à
préciser en quoi consistait le sentiment religieux cosmique dont parlait
Einstein et quel était ce Dieu auquel il disait croire. Mais Einstein
devenait aussi un symbole de tous ces scientifiques et philosophes
modernes – et parmi les plus grands – en quête d’une religiosité et d’un
Dieu qui conviennent à leur démarche rationnelle.
Notre recherche nous a montré que plusieurs de ces penseurs
modernes, depuis le XVIe siècle jusqu’à aujourd’hui, se sont donné la
représentation d’un Dieu profondément immanent à l’univers, garant de
son ordre rationnel. Ce Dieu cosmique se révèle effectivement dans la
nature et dans tout l’univers, fruits de son acte créateur incessant. Le
Grand Livre dans lequel on peut lire ce Dieu est donc le cosmos lui-même.
Par le fait même, l’un des traits essentiels de la religiosité que
prônent ces penseurs consiste justement en ce «sentiment religieux
cosmique» dont parlait Einstein.

Un voyant lumineux

Au cours de notre recherche, quelque chose comme un voyant lumineux
avait attiré notre attention: ce voyant mettait justement en lumière une
religiosité naturelle et la représentation d’un Dieu cosmique, toutes deux
plus instinctives et plus intuitives, qu’on a souvent balayées sous le tapis
avec un certain mépris en les qualifiant d’«animisme primitif». Il nous a

semblé, au contraire, que cette représentation du Divin et cette forme de
religiosité, qui remontent aussi loin dans le temps qu’elles s’enracinent
profondément dans la psyché humaine, méritaient vraiment aujourd’hui
notre attention. Et nous avions la chance d’avoir, tout près de nous en
Amérique du Nord, et au Québec même, des sociétés porteuses de cet
héritage spirituel plusieurs fois millénaire: les nations autochtones.
Voilà pourquoi, tout au cours de l’automne 2008 et jusqu’au
printemps 2009, à la quatrième heure de l’émission Par quatre chemins,
Jacques Languirand a présenté l’un ou l’autre aspect de l’héritage
spirituel amérindien. C’est dans la foulée de ces émissions que nous
avons fait le projet de vous présenter dans un livre notre regard sur cette
voie spirituelle et notre compréhension du sens qu’elle peut avoir, en
cette période de quête spirituelle renouvelée, pour nous tous qui formons,
comme le rappellent souvent les leaders spirituels amérindiens, l’unique
famille humaine.

Le chemin des larmes

L’attitude de mépris à l’égard de cette riche tradition spirituelle, attitude
dont ont témoigné les premiers Européens venus émigrer en Amérique du
Nord et qui a persisté jusqu’à tout dernièrement, a contribué à amener les
peuples amérindiens eux-mêmes à délaisser une part importante de leurs
croyances et de leurs pratiques les plus significatives. On n’a qu’à se
rappeler, par exemple, les nombreux déracinements, les traités non
respectés, les mesures de dépossession pure et simple de leur langue et de
leur héritage spirituel, les entreprises intriquées de «civilisation et
d’évangélisation» forcées ou les pensionnats servant coûte que coûte à la
déculturation des jeunes Amérindiens. Les Amérindiens d’Amérique du
Nord, pour ce qui nous concerne plus directement ici, ont connu ce que
certains de leurs peuples ont justement appelé le chemin des larmes.
Nous, qui les avons aidés à s’éloigner de leur voie originelle et à
perdre leur héritage culturel et spirituel, pouvons aujourd’hui comprendre
la honte que certains d’entre eux ont pu éprouver à l’égard leur

«indianité» et leur hésitation à retourner à leurs propres sources. On ne
peut occulter les blessures de l’Histoire qui restent profondes, mais le
chemin des larmes devrait aujourd’hui avoir fait son temps et donner sa
chance à une affirmation nouvelle, tout comme la souffrance et la mort
peuvent faire place à la joie et à la renaissance.

L’heure de la réhabilitation

L’heure de la réhabilitation de l’héritage spirituel amérindien semble
venue. Le temps paraît propice pour une redécouverte et une réaffirmation
de cette voie ancestrale qu’on pourrait appeler, pour emprunter
l’expression de certains guides spirituels amérindiens, la route rouge. En
effet, les Amérindiens eux-mêmes jettent un regard nouveau sur leur
propre héritage spirituel et plusieurs de ceux et celles qu’ils reconnaissent
comme des sages s’emploient à les ramener sur cette voie originelle,
constamment transmise, réinterprétée et enrichie par les Anciens depuis
maintenant plusieurs millénaires. Il leur semble bien que voici désormais
venu le temps d’un retour à la racine et le moment propice à une
renaissance. Et, pourquoi pas, l’amorce d’une profonde guérison
collective.
Pour nous aussi, qui ne sommes pas Amérindiens, le temps semble
approprié pour reconnaître l’essentiel de leur voie spirituelle
traditionnelle. Nous rejoignons peut-être ici, d’ailleurs, les prophéties
amérindiennes affirmant qu’après quelques générations la voix des
Ancêtres serait entendue, qu’un nouveau feu sacré serait allumé, qu’un
nouveau soleil de la conscience adviendrait et que cet héritage spirituel
retrouverait la place qu’il mérite, non seulement auprès des peuples
amérindiens, mais dans le concert des grandes spiritualités du monde.
Une ère nouvelle s’est ouverte au coeur de la société sécularisée,
faisant place de plus en plus à un réenchantement du cosmos – la science
holistique nouvelle y contribue, au premier chef – et à une quête
spirituelle personnelle authentique. Dans ce contexte, il est plus que
souhaitable que les Amérindiens fassent connaître au monde entier leur

Dieu cosmique et leur sens religieux du Grand Mystère et de la présence
du Divin dans la nature. Le monde actuel a besoin d’une telle nourriture
et d’un tel patrimoine spirituel, comme étrangement mis en réserve,
semble-t-il, pour l’humanité tout entière. Ce feu spirituel rallumé
représente une vision d’espoir pour les Amérindiens, et aussi pour toute
la famille humaine, voire pour Terre-Mère elle-même qui a, en ce moment,
besoin d’une telle «médecine».

Le sens de notre contribution

Notre exploration et notre relecture de cet héritage spirituel traditionnel
ne visent en rien à amener chacun de nous à jouer à l’Amérindien, à
afficher un faux romantisme, à retourner dans le passé ou à pratiquer un
folklore sans signification profonde. Nous croyons simplement que nos
propres démarches spirituelles peuvent s’enrichir d’un tel apport. Et nous
pensons aussi que cette voie spirituelle autochtone ancestrale,
réinterprétée pour aujourd’hui, vaut non seulement pour la guérison et la
renaissance intérieures des Amérindiens, mais également pour la
manifestation du potentiel spirituel et l’affirmation du meilleur de soi, en
tout être humain.
Nous voulons, pour notre part, contribuer avec nos modestes moyens
à faire entendre cette voix venue du fond des siècles, et surtout tenter de
rendre justice à la vérité que porte ce chemin spirituel, qui mérite d’être
offert à tout être humain en quête du sens de sa vie et de sa raison d’être
sur cette terre. Nous nous sommes donc attachés, nous qui ne sommes
point autochtones, à cerner le mieux que nous pouvions ce qu’on peut
appeler le coeur de cette spiritualité et à mettre en valeur ses aspects qui
nous semblaient les plus durables, les plus uniques et les plus
significatifs pour tous, en ce début de XXIe siècle. Ajoutons que recueillir
aujourd’hui l’essence de cet héritage nous apparaît comme une tâche
importante pour tous ceux et celles qui sont préoccupés de sauvegarder la
richesse du patrimoine spirituel de l’humanité et aussi pour tous ceux et
celles qui croient à la valeur indéniable d’un véritable dialogue

oecuménique, voire d’un certain métissage spirituel.

Les quatre dimensions de la spiritualité

Toute voie spirituelle, pensons-nous, comporte normalement les quatre
dimensions suivantes (les Amérindiens pourraient bien être d’accord, eux
pour qui le nombre quatre est un nombre sacré): une vision ou une
représentation du Divin; une forme de religiosité ou de voie spirituelle;
une éthique conséquente inspirant la vie quotidienne; une espérance de
salut individuel et collectif. Ce seront donc les quatre parties de ce livre.

*Nos premières approches de l’héritage spirituel amérindien nous font
entrevoir la représentation d’un Dieu qu’on nomme «le Grand Esprit»
et bien souvent aussi «le Grand Mystère», à la fois source créatrice de
l’univers et présence immanente au coeur même de la nature; un Dieu
invisible qui se rend visible et accessible par le Grand Livre de la
nature et par ces esprits invisibles incarnés dans tous les êtres et en
toutes les grandes manifestations naturelles; un Dieu qui s’exprime
aussi de façon unique par l’esprit de la Terre-Mère, véritable matrice
divine. En somme, de prime abord, il nous semble qu’il y ait là la
représentation d’un véritable «Dieu cosmique», qui nous semble
d’ailleurs avoir quelque résonance, comme nous le signalerons, avec
d’autres représentations plutôt immanentistes du Divin. Cette façon
de percevoir et de se représenter le Divin fait l’objet de la première
partie.

*Le sentiment religieux qu’on peut d’ores et déjà déceler dans cet
héritage spirituel amérindien s’exprime, lui aussi, par une sorte de
mysticisme de la nature et à travers une indéniable communion avec la
grande énergie cosmique. Cette religiosité se traduit par un sens des
espaces et des temps sacrés, par des rituels de purification et de
renaissance et par des symboles, tels le cercle, le calumet ou l’arbre de
vie. Cette voie spirituelle, dont les gardiens sont des anciens, des
sages et des «hommes-médecine», nous apparaît donc proche d’un
authentique sentiment religieux cosmique, plein de révérence envers

la nature, et il témoigne d’une alliance profonde de l’être humain avec
toute la création. C’est là l’objet de la deuxième partie.

*Et l’éthique qui s’y rattache semble elle-même profondément ancrée
dans la vision religieuse du monde, profondément écologique aussi,
car fondée sur le sentiment de l’appartenance à la Terre-Mère. Elle est
en outre respectueuse des enseignements transmis par des sages et des
Anciens et ouverte sur la solidarité universelle entre les hommes et
avec l’ensemble des êtres qui peuplent la planète. Ici, la perspective
holistique et globale de l’union de l’homme et de la nature apparaît à
la racine même des valeurs que l’on rencontre sur cette route rouge
empruntée au coeur de la vie quotidienne, que certains présentent
d’ailleurs comme «le sentier de la beauté». Tel est l’objet de la
troisième partie.

*Enfin, l’espérance présente au coeur de cet héritage nous paraît être à la
fois individuelle et universelle: il y a là, tout d’abord, les assises d’un
espoir de survie individuelle, le corps redonnant ses cendres à la
Terre-Mère et l’âme retournant dans le monde invisible auprès du
Grand Esprit, là où la communion avec les âmes des ancêtres est
possible. Il y a là, de plus, les assises pour l’édification sur cette terre
d’une civilisation spirituelle universelle où chaque être humain, «qu’il
soit blanc, noir, jaune ou rouge» comme le proclament certains textes
de sages amérindiens, pourra trouver à s’épanouir. C’est l’objet de la
quatrième partie.

Une invitation au voyage en territoire spirituel amérindien

Dans notre livre sur le Dieu d’Einstein, des scientifiques et des
philosophes modernes, nous rappelions qu’aucune représentation du
Divin ne pouvait en épuiser toute la richesse ni qu’aucune forme de
religiosité ne pouvait nommer à elle seule toute la vérité de l’élan
religieux. Nous disions qu’il fallait aujourd’hui écouter ces penseurs pour
leur apport unique à la démarche spirituelle et à la représentation du
Divin.

Nous voulons rappeler maintenant, par ce livre, qu’une voie
spirituelle amérindienne traditionnelle existe et qu’il est important de
l’écouter. Elle aussi nous parle d’un certain Dieu cosmique et d’une
certaine religiosité naturelle, mais utilisant pour sa part la prière, le
symbole, le rituel et l’appartenance à la communauté autant qu’à la terre.
Elle non plus ne dit pas toute la richesse du Divin ou du religieux. Mais
on peut déjà deviner qu’elle porte une indéniable vérité pour le temps
présent.
Nous invitons donc le lecteur à recevoir ce livre comme «une
invitation au voyage» avec nous, en territoire spirituel amérindien. Nous
vous l’offrons comme un pèlerinage, qui nous transformera sans doute les
uns les autres.
Il s’agit aussi ici du regard respectueux de deux Blancs, tentant de
comprendre un riche héritage spirituel qui, à leur avis, peut certainement
nourrir la démarche spirituelle de toute personne, quelle que soit la
couleur de sa peau ou son lieu de naissance. Notre conviction est que
cette voie spirituelle si proche de la nature, avec le Dieu cosmique qui en
est le centre vital, doit faire partie du véritable dialogue oecuménique
nécessaire en ce XXIe siècle. Elle peut en outre soutenir la grande
réconciliation souhaitée entre les hommes et contribuer à une civilisation
spirituelle nouvelle, en laquelle tous les peuples de la terre formeraient
une sorte de Cercle sacré, dans la paix et l’harmonie.

PREMIÈRE PARTIE

Le Divin

suite…

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