L’ignorance étoilée



Auteur : Thibon Gustave
Ouvrage : L’ignorance étoilée
Année : 1974

Avant-propos
Je publie ces pages pour répondre aux voeux d’un certain
nombre d’amis et de lecteurs qui me font l’honneur et
le crédit de me reprocher mon silence.
Je pourrais répondre par le proverbe chinois cher à Claudel
: « Tout ce qui peut s’enseigner ne vaut pas la peine
d’être appris » ou reprendre, avec des raisons infiniment
plus valables que les siennes, la confidence du vieux Goethe
à Eckermann : « Si j’avais mieux compris tout ce qui a été
dit avant moi, je me serais bien gardé d’y ajouter. »
En fait, tout ce qui méritait d’être dit – et j’entends
par là tous les mots capables de nourrir le silence intérieur
de l’homme et de l’orienter vers l’intraduisible mystère de
son origine et de sa fin – a été proclamé et répété mille
fois au long des siècles qui nous ont précédés. J’ai souvent
regretté (au terme de son existence, l’homme se retourne
ainsi vers les possibles éboulés qui bordent sa route … )
de n’avoir pas écrit un livre ou fait un cours sur les grandes
lignes de force du génie humain, où j’aurais montré, à l’aide
de rigoureuses synopses, combien les mêmes intuitions fondamentales
se retrouvent, dans des termes et sous des éclairements
différents, chez les saints, les sages et les poètes de
tous les temps.
Rien n’est plus consolant que cette concordance, car elle
atteste la présence d’une vérité transcendante et immuable.

Mais rien aussi n’est plus déprimant dès qu’on songe à
l’usage que les hommes font de cette vérité. L’écart est vertigineux
entre l’abondance et la qualité des biens offerts et
la rareté des biens consommés. Dans l’ordre économique,
les affamés cherchent la nourriture ; dans l’ordre spirituel,
c’est la nourriture, étalée à profusion, qui s’offre en vain
aux affamés. On pense aussi à la pluie du ciel ruisselant
sans fin sur une terre imperméable et stérile qui refuserait
ses bienfaits …
Je ne veux pas d’autre preuve de cette rupture entre
l’homme et lui-même que le christianisme appelle péché
originel. Preuve expérimentale et irrécusable comme une
blessure. Imaginez un homme ou un animal qui, voyant
couler près de lui une source pure, se laisserait mourir de
soif ou irait s’abreuver stupidement aux eaux corrompues
d’un marécage ? Vous penseriez aussitôt que cet homme ou
cet animal souffre d’une anomalie physiologique congénitale.
Or – à quelques exceptions près qui confirment la
règle – c’est le spectacle permanent que nous offre l’histoire
de l’humanité.
De ce contraste se dégagent deux invariants qu’on retrouve
immanquablement – l’un dans son éternelle nouveauté, l’autre
dans sa perpétuelle monotonie – à travers toutes les
mutations de l’histoire : l’appel voilé du monde inaltérable
et l’évidence criarde de la misère humaine ( « le spectacle
ennuyeux de l’immortel péché ») qui, de siècle en siècle,
change de peau comme les serpents et conserve son venin.
Attentif à ces constantes, je me sens très mal outillé pour
répondre au prurit de nouveauté qui travaille mes contemporains.
Aux médecins capables de calmer cette irritation, la
foule a préféré de tout temps les charlatans qui l’entretiennent.
On reprochait à Sénèque de ne pas apporter de nouveaux
remèdes aux vices de son époque. Réponse : « Sont-elles
donc nouvelles, les maladies que nous voulons guérir ? »
Les choses n’ont guère changé depuis deux mille ans. Le
même rabâchage dans l’erreur et dans le mal impose la
même répétition du vrai et du bien …

Par-là, je me sens à la fois étranger et présent à mon
siècle. Etranger à ses illusions (dont la plus vaine et la plus
nocive consiste à confondre la nouveauté et le progrès, ce
qui bouge et ce qui monte … ) et présent à tous les maux qui
découlent de ces illusions.
La révolution est à l’ordre du jour. J’ai lu et entendu
mille fois, depuis les événements de Mai 68, que « rien ne
pourrait jamais plus être comme avant ». A quoi je répondrai
que les événements de Mai s’inscrivaient eux-mêmes
dans une tradition au moins aussi ancienne que n’importe
quelle tradition conservatrice. Péguy dénonçait déjà « la
plus vieille erreur du monde » qui se renouvelle à chaque
génération comme la sève remonte à chaque printemps :
croire que l’homme peut refaire la société à l’image de ses
voeux. Il y a un conformisme de la révolte et du chaos
comme il y a un conformisme de l’ordre établi – et le premier
rejoint le second dès que la révolution passe du rêve
dans les faits. « A vingt ans les illusions, à quarante les préjugés
» , disait le Poète. Les révolutions sont des balbutiements
suivis de très près par le radotage …
« Rien ne sera plus comme avant. » Je songe aux vers de
Maurras :
Tes cyprès ont vu quelle faible place
Laisse au changement
La faux du destin qui passe et repasse
Éternellement.

Traduction poétique de la formule banale qui cache un abîme
de sagesse et d’expérience : « Plus ça change, plus c’est la
même chose. » Il faut repenser les lieux communs : c’est,
disait Unamuno, le seul moyen de se délivrer de leur maléfice.
Sans remonter au-delà des événements contemporains, j’ai
déjà assisté, dans le court espace d’une vie d’homme, à plusieurs
convulsions historiques d’où devait sortir un monde
nouveau. Au nom de quelles folles espérances a-t-on sacrifié

des millions d’hommes au cours de la première guerre mondiale
? « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat
de l’humanité », vociférait Clemenceau, l’aube d’une paix
sans couchant se levant sur l’Europe, les droits de l’homme
enfin assurés, les peuples délivrés de jougs millénaires : tels
étaient les thèmes de la mystification idéaliste. Quinze ans
après, cette montagne de rêves accouchait non d’une souris,
mais de ce tigre que fut Hitler.
Et lui aussi fit une révolution qui devait renouveler la
face du monde. Cet homme, nous le voyons aujourd’hui à
travers le prisme ténébreux des massacres militaires, des
camps de mort et des fours crématoires. Mais replaçons-nous
trente ans en arrière. L’autre jour, le hasard m’a fait retrouver
de vieilles lettres d’amis allemands que, vers les années
1935, j’avais essayé de mettre en garde contre les sortilèges
du nazisme. Tous me répondaient par un cri de délivrance
et d’espoir : enfin s’affirmaient les vraies valeurs, les « vertus
nobles » de Nietzsche retrouvaient leur place, etc. Je ne cite
pas les noms de ces hommes : plusieurs étaient de grands
esprits et des coeurs généreux. La guerre nous a séparés et
je n’ai jamais su ce qu’ils sont devenus. Les uns sont morts
sans doute – et dans quelle solitude les survivants remâchent-
ils leurs rêves brisés et empoisonnés ?
J’ai connu aussi la vague d’espoir qui soulevait, en 1 940,
les meilleurs ouvriers de la Révolution nationale. Et celle des
héros de la Résistance que berçait l’attente d’une République
« dure et pure » .
Et je n’insiste pas sur l’immense espoir du 13 mai algérien
ni sur les « printemps » hongrois et tchécoslovaque …
Je sais que le contenu idéologique et moral de ces diverses
révolutions différait du tout au tout. Mais leurs artisans
se ressemblaient en ceci qu’ils croyaient opérer une transformation
profonde et durable, et se nourrissaient de la
prétention que rien ne serait plus comme avant. Ce qui fut
vrai, mais en sens inverse : tout, en général, a été pire.
Devant ce spectacle, une certaine forme d’optimisme temporel
ne mérite pas les qualificatifs de patient ou d’héroïque

par lesquels on désigne les grandes vertus éprouvées : les
termes de chronique ou d’incurable qui s’appliquent aux maladies
du corps et de l’esprit (et particulièrement à la sottise
et à la folie) lui conviennent peut-être mieux.

*
**

On m’accusera de pessimisme. Je répète que je suis un
de ces attardés qui croient encore au péché originel. Je
n’ai pas même besoin d’y croire : l’évidence dispense de la
foi.
Mais la rédemption ? J’y crois davantage encore, car si
le péché vient de l’homme, la rédemption vient de Dieu. Mais
là, j’ai vraiment besoin de me cramponner à la foi pour ne
pas être emporté par le torrent de l’évidence.
Car, au niveau des apparences, la balance n’est pas égale
entre le péché et la rédemption·. Le péché est un mal dont
les ravages s’exercent sur tous les hommes et éclatent à tous
les regards. Tandis que les bienfaits de la rédemption restent
dans une large mesure virtuels pour la très simple raison
que l’immense majorité des hommes néglige ou refuse de
les recevoir. Il ne suffit pas qu’un remède soit infaillible et
universel, il faut encore que les malades s’avisent d’y recourir.
C’est dans ce sens que Léon Bloy parlait de la « faillite
apparente de la rédemption » …
Pessimiste ? Disons simplement : chrétien. Je pourrais
citer ici une infinité de textes empruntés à l’Ecriture, aux
Pères de l’Eglise, à saint Jean de la Croix, à Pascal, à Bossuet,
etc., où la misère de l’homme est mise à nu et à
vif dans des termes qui feraient scandale sous une plume
contemporaine. « Vous ne croyez donc pas en l’homme,
image de Dieu ? » m’a crié un jour un jeune prêtre, ivre de
démocratie et de progrès. J’ai répondu que la foi en Dieu me
suffisait et qu’au surplus on ne rapprochait pas cette image de
son modèle en barbouillant ses blessures des onguents
roses de l’illusion. Le christianisme s’est passé pendant vingt
siècles de cette foi en l’homme qu’on nous présente aujourd’hui

comme la conséquence obligatoire de la foi en Dieu
– une conséquence qu’on pousse si loin qu’elle finit par
résorber son principe. « Un néant capable de Dieu » : cette
définition de Bérulle me suffit pour vivre et pour mourir.
Un ami, avec lequel je venais de faire un tour d’horizon
– en fait, il s’agissait plutôt d’impasses que d’horizons –
m’a fait cette remarque : « C’est étrange, tu as le pessimisme
tonique. » J’ignore dans quelle mesure ce propos répond à
la réalité, mais il m’a conduit à réfléchir sur les vertus du
pessimisme – j’entends du pessimisme chrétien : celui qui
prend sa source et trouve ses limites dans la foi au Bien
absolu et éternel.
Il y prend sa source, car le mal ne s’éprouve et ne se
conçoit qu’en fonction du bien dont il nous prive.
Il y trouve ses limites dans ce sens qu’il ne peut jamais
conduire au désespoir absolu. Quelles que soient l’étendue
et la profondeur du mal, Dieu demeure dans le ciel et son
image – brisée et souillée, mais ineffaçable – dans la création.
« Dire que la vie ne vaut rien, que le monde ne vaut
rien et donner pour preuve le mal est absurde, car si cela
ne vaut rien, de quoi le mal prive-t-il ? » – cette phrase de
Simone Weil suffit à réfuter le pessimisme intégral.
Plus encore : l’expérience non déguisée du mal, le pati
humana dans toute sa crudité sont le creuset où s’élabore
l’espérance surnaturelle : contra spem, in spem. Par là
s’ébauche une espèce de proportion mystérieuse entre l’attente
de l’homme et les dons de Dieu – proportion qui naît
de la conscience intolérable et suppliante de l’absence de
proportion. Tandis que l’optimisme gratuit – de cette gratuité
qui est la caricature et l’ersatz de la grâce divine, en
brouillant cette distance infranchissable entre l’homme et
Dieu, rend impossible ou illusoire le miracle de leur rencontre.
Alors, je cite encore Simone Weil, « Dieu et l’humanité
ressemblent à deux amants qui, ayant fait erreur sur le
lieu de rendez-vous, ne se rejoignent jamais ».
Et cette fidélité intransigeante au bien suprême rend le
pessimiste infiniment plus accommodant par rapport aux

biens relatifs. Et cela sur le plan individuel comme sur le
plan social.
L’optimiste -je ne parle pas du tempérament optimiste
qui procède d’une heureuse disposition des humeurs et qui se
traduit par la faculté de jouir intensément de la vie, mais de
la philosophie optimiste – laquelle est souvent la réaction
compensatrice d’une nature disgraciée – qui consiste à se
voiler l’épaisseur du mal et la vertu purificatrice de la souffrance
et qui s’exprime avant tout par le désir immature du
bonheur-, l’optimiste, dis-je, ne renonce pas à la poursuite
d’un bien absolu, mais ce bien, il le voit dans la réalisation
de ses espérances terrestres et il le croit possible à ce niveau.
Le fameux « droit au bonheur », dont on nous rebat les
oreilles, est le produit spécifique de cette mentalité. Ce qui
entraîne une double carence : moins de joie quand l’événement
nous est favorable (obtenir son dû n’a jamais enivré
personne et toute revendication satisfaite est grosse d’une exigence
nouvelle) et plus d’amertume et de déception s’il nous
est contraire : l’homme se sent victime d’une injustice ; il
éprouve ce « complexe de frustration » si bien analysé par
la psychologie moderne et qui n’est pas autre chose que le
sentiment d’être privé d’un bien qu’il estime lui être dû. Ainsi
l’optimisme délirant donne naissance à un pessimisme incurable.
Le pessimiste, lui, sait que Dieu et la nature ne lui doivent
rien. Aussi accueille-t-il, comme des dons gratuits et inespérés,
les moindres faveurs de la destinée (la conscience de la
fragilité de nos joies est comme une irradiation de l’éternité
dans le temps) et, quand les vents sont contraires, se résigne-
t-il, sans accuser les dieux d’injustice, à des maux qu’il
sait inhérents à la condition humaine. Il reçoit ainsi d’autant
plus qu’il exige moins -et sa vie est, dans l’ensemble,
plus équilibrée et plus heureuse que celle de ces créanciers
impatients de la destinée à qui, dans la mesure même où ils
se sentent des droits sur elle, la destinée fait toujours faillite.
Il en va de même dans le domaine social et politique. Le
pessimiste ne rêve pas d’une Cité idéale : il sait que, dans

n’importe quelle organisation sociale, l’ivraie sera toujours
inséparable du bon grain, et cette conviction le rend très réticent
devant tous les essais de bouleversement de l’ordre établi.
Il ne préfère pas l’injustice au désordre, suivant le mot célèbre
de Goethe ; il incline plutôt à tolérer la moindre injustice,
rançon de l’ordre, par crainte de la pire injustice, fruit
du désordre. Ce qui n’implique ni l’immobilisme, ni l’adhésion
passive à n’importe quelle tyrannie, mais la patiente
recherche d’un juste équilibre entre ce qui est souhaitable et
ce qui est possible. Il conforme sa conduite à la prière du
Sage qui demandait aux dieux ces trois grâces : améliorer ce
qui peut être amélioré, supporter ce qui ne peut pas être
amélioré et enfin – faveur suprême ! – savoir distinguer
entre les deux.
C’est dans ce relativisme supérieur, où la conscience des
imperfections de l’ordre social n’entraîne pas l’incessante et
ruineuse remise en question de ses fondements, qu’il puise
les principes d’une politique stable et à longue échéance qui
permet l’éclosion et l’épanouissement de toute vraie civilisation.
La Cité terrestre est comme un arbre qu’on doit sans
cesse émonder et tailler. On ne gagne rien – sauf dans quelques
circonstances extrêmes – à l’arracher, car après avoir
dénudé ses racines et compromis sa vitalité, c’est sur le
même terrain ingrat et malsain – la nature humaine –
qu’il faudra le repiquer. Cette politique du moindre mal,
il est facile de la taxer de médiocrité. C’est pourtant celle
des plus grands esprits qui ont su voir, au-delà de la pureté
des principes, le venin des conséquences. Marc Aurèle était-il
donc un médiocre lorsqu’il écrivait, après vingt ans de gouvernement
et toute une vie de vertu : « Ne rêve plus de la
République de Platon », ou Pascal avec son apologue des
quatre laquais ? Et Schopenhauer disant que les rois devraient
écrire sur leurs lettres patentes : « nous, de deux maux
le moindre » au lieu de « nous, par la grâce de Dieu » ?
L’un d’ailleurs n’exclut pas l’autre, car l’autorité vient de
Dieu comme l’homme et, comme lui, elle est imparfaite …
Mais l’optimisme, comme il fait l’individu mécontent, fait

le citoyen révolté. Celui qui croit à la perfection – ou du
moins à la perfectibilité indéfinie de la nature humaine –
accepte d’un coeur léger le risque révolutionnaire : il ne
doute pas que la justice sortira automatiquement du désordre.
Et il ébranle la Cité réelle en essayant d’y faire pénétrer
de force le paradis de ses rêves. J’ai vu, en mai 1 968,
ces deux slogans affichés sur les murs de la Sorbonne :
« prenez vos désirs pour des réalités » et « je décrète le bonheur
permanent ». Je fais la part du « canular » : celle de
l’explosif n’est pas moindre. Générosité égarée chez les meilleurs,
alibi aux instincts de révolte et d’oppression chez les
tyrans en puissance, les résultats sont les mêmes : le déplacement
et l’aggravation des maux qu’on prétend guérir. Tous
les grands révolutionnaires du monde moderne, Robespierre,
Hitler, Staline, ont déliré d’optimisme : tous nous ont promis
un monde nouveau et régénéré. On connaît la suite. Céline
a résumé le processus dans ces mots indélébiles : « Tous les
assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie du métier. »
L’aurore « aux doigts de rose » qui se lèvera demain- toujours
demain, c’est-à-dire jamais – absout le couchant sanglant
d’aujourd’hui. Les musiques guerrières sont des musiques
toniques, gonflées de force et d’espérance : les crimes
collectifs ne se sont jamais commis aux accents des marches
funèbres …
On m’objectera le drapeau noir de l’anarchie et du désespoir.
Je n’y crois pas. II n’y a pas de révolte sans un levain
d’espérance. Les vrais désespérés ne font pas de révolutions,
ils fuient le monde. Ils ne sont pas l’ennemi, mais l’étranger.
Ce monde, ils le méprisent trop pour l’honorer d’un défi.
Car se mesurer avec lui (belle formule pour désigner le combat
… ), c’est reconnaître l’existence d’une commune mesure
entre soi et l’adversaire et, par-là, lui ressembler.
Que dirai-je de plus ? Tout se résume en ceci qu’un
pessimisme mesuré et vigilant constitue encore le meilleur
ressort de l’équilibre des individus et de la stabilité des
sociétés.

Où est la voie du salut pour celui qui veut rester fidèle à
la sagesse humaine et à l’espérance chrétienne, aux lois du
Dieu créateur et aux appels du Dieu sauveur ?
Nous opposons le même refus au matérialisme de la société
de consommation et à la fausse mystique de la révolution.
Car le premier nous apporte des biens tangibles, mais
dont la possession tourne aussitôt à la satiété et à l’ennui,
et le second nous propose un idéal irréalisable et destructeur.
D’un côté des promesses qui meurent d’être tenues, de
l’autre le mirage de l’impossible.
A voir ce que les conservateurs désirent sauver -le bienêtre,
le confort, la tranquillité au-dehors afin que rien ne
trouble la liquéfaction intérieure, l’évasion factice, la culture
intensive de faux besoins épuisant le terrain des vraies nécessités,
en bref, la fièvre de l’avoir greffée sur une anémie pernicieuse
de l’être, et cette apparence de liberté que donne
à la girouette l’impulsion des mille vents qui l’agitent –
à voir tout cela, on se sent révolutionnaire.
Mais si l’on songe à ce que la révolution risque de détruire
(tous les trésors du passé, tous les jalons de l’éternel
dans le temps, mêlés aux fausses valeurs du présent et jetés
indistinctement à l’égout -liquidation simultanée du meilleur
et du pire comme, par exemple, dans la révolution culturelle
chinoise), alors, on redevient conservateur.
Ces deux impasses nous renvoient sans pitié à la voie
supérieure qui domine « l’égarement des contraires ».
Un évêque intelligent et pieux -et courageux par surcroît
(je m’abstiens de le nommer pour ne pas le désigner
à l’attention publique qu’irritent les exceptions) -me disait
récemment que l’Eglise catholique ne pourrait rester fidèle
à sa vocation divine qu’en acceptant le risque de devenir
minoritaire. C’est-à-dire en regroupant autour d’elle la minorité
de ceux qui refusent de braire avec les ânes et de hurler
avec les loups. Les ânes broutent les pâturages abondants,
mais saturés d’engrais chimiques de la société de consommation,

 et les loups courent derrière le char de la révolution,
forgé par leurs songes et qui garde toujours sur eux l’avance
irréductible du rêve sur le réel. Braire et hurler manquent
d’ailleurs de spontanéité et de naturel autant l’un que l’autre
: ce sont des échos – ou plutôt des voix de poupées
parlantes dont les techniciens de l’opinion installent et mettent
en branle le mécanisme.
De quoi s’agit-il ? D’abord, pour chacun de nous, de sauver
son âme. De construire en soi un camp retranché où
l’homme est seul devant Dieu, où Dieu est seul avec l’homme.
Ce qui implique – au moins dans ce bastion intérieur – la
rupture avec le monde, à l’imitation du Christ qui s’est proclamé
étranger au monde : « Je ne suis pas du monde. »
Mais n’a-:t-il pas dit aussi : « J’ai vaincu le monde » ? Ces
deux affirmations ne se contredisent pas, car la seconde formule
doit s’interpréter, non dans le sens d’une bataille livrée
à armes égales et sur le même terrain, mais dans celui
d’une mutation intérieure qui nous rend insensibles aux influences
du monde et invulnérables à ses coups. Liquefacta
est anima mea. Faites-vous liquide et le monde – dont la
domination repose sur le glaive ou sur des instruments de
contrainte plus subtils tels que l’opinion, la mode, la « grimace
» de Pascal – ne pourra plus rien sur vous et contre
vous : il donnera, comme on dit, des coups d’épée dans l’eau …
Faut-il donc se sauver, au sens de fuir, afin de se sauver,
au sens de faire son salut ? Jusqu’ici, les contemplatifs et les
mystiques n’avaient éprouvé aucun scrupule à répondre par
l’affirmative : ils renonçaient au monde pour sauver leur
âme. Aujourd’hui, à l’heure où les idoles du siècle atteignent
un degré d’irréalité voisin du néant, où les ombres de la Caverne
ne sont plus même des imitations d’apparences, où le
péché même, cette plante grasse et épineuse qui poussait
jadis spontanément sur le terrain corrompu des appétits naturels,
se cultive comme le champignon de couche sous les
voûtes obscures d’un inconscient collectif téléguidé 1, on


1. C’est un fait que le conformisme de la licence et des fausses


nous prêche exactement le contraire, à savoir l’ouverture au
monde, l’engagement dans le temporel. Et fuir la contagion
du monde apparaît comme un réflexe de démission, de désertion.
« L’Eglise en marche dans un monde en marche. » S’il
suffisait de marcher ! Le mot signifie : aller de l’avant. Il
veut dire aussi : se laisser duper …
Il reste que le chrétien vit dans le monde. Dans le monde
fait par Dieu – et que l’homme refait par son génie et défait
par son péché. Son isolement ne peut être que relatif. Même
le moine contemplatif ou l’ermite le plus solitaire ont besoin
d’un minimum de connivence sociale pour que naisse et
s’épanouisse leur vocation. Les auteurs spirituels ont comparé
la vie terrestre à un lieu d’exil, à un chemin, à une « nuit
à passer dans une mauvaise auberge » (sainte Thérèse).
Encore faut-il que le lieu d’exil soit habitable, le chemin
praticable et que l’auberge ne soit pas un repaire d’assassins
ou d’empoisonneurs.
Par-là s’impose un second devoir : aménager la Cité teraudaces
tend à remplacer celui de la morale et de la tenue. Un
conformisme à base de confort : la contestation et la révolte s’y
allient – comme dans la vertu mais à rebours – à la fuite du
risque et au refus des complications. On a des théories « de choc »,
mais toute théorie, par le fait même qu’elle tend à mobiliser l’opinion
en sa faveur, joue déjà le rôle d’amortisseurs et de pare-chocs.
Ainsi l’inconvenance tourne à la convention et le débraillé tient lieu
de bon ton. Le péché, rationalisé, démocratisé, pasteurisé, nous est
livré sous cellophane et avec le mode d’emploi. Le résultat de
cette neutralisation apparente du mal, c’est qu’au poison rapide
qui réveille par la brutalité de ses conséquences se substitue un
poison lent qui endort par l’effacement des symptômes douloureux.
Et la « bonne conscience » – qui est toujours une inconscience –
suit cette narcose : elle accompagne le péché aseptisé comme elle
émanait hier de la vertu plaquée.
Les multiples écrans de sécurité interposés entre nos actes et leurs
conséquences jouent ici un rôle majeur – depuis l’assurance automobile
qui permet d’attenter impunément à la vie du prochain (il
y a bien le risque de suicide, mais les demi-dieux du volant, enivrés
de leur puissance d’emprunt, se sentent invulnérables comme les
habitants de l’Olympe) jusqu’à la fameuse pilule qui rend effectif
et illimité l’exercice du non moins fameux « droit à l’amour ».

restre en fonction de la destinée éternelle de l’homme, offrir
à la semence divine un terrain de moeurs et d’institutions
où elle puisse germer. Tâche difficile et incertaine, qui
requiert autant de fermeté dans les buts que de souplesse
dans le choix des moyens et dont il ne faut se voiler ni
l’ambiguïté ni les risques. Elle peut exiger des concessions
aux puissances et aux idoles du siècle. Des concessions qui
ne doivent pas tourner en bénédictions. Il est malaisé de composer
avec le monde sans se laisser décomposer par le monde.
Il faut d’abord reconstituer des embryons de société au
sein desquels les individus puissent nouer des rapports libres
et fraternels. Ce qui implique, au sommet, un idéal commun
et, à la base, un retour à la nature, aux nécessités élémentaires,
avec le refus des facilités, des faux-semblants et de
tous les rêves d’évasion qui peuplent le sommeil des prisonniers
– en un mot : une ascèse orientée par une mystique :
la voie étroite qui débouche sur le pays sans frontières.
Décongestionner, décollectiviser – j’allais dire déminéraliser,
car nous vivons sous le signe et sous le règne de la mécanique
– ce qui nous reste de civilisation. Des réformes ne
suffisent pas, une refonte s’impose. « Avant de parler de justice
sociale, refaites une société », s’écriait Bernanos. Car la
société actuelle sécrète l’injustice comme l’ulcère la purulence.
Et qu’elle soit conservatrice ou révolutionnaire, peu
importe : la société de consommation vit et prospère sur les
réflexes anonymes de l’homme des foules – et quant à la
révolution, elle se présente sous l’étendard de la volonté et
de la révolte des masses. Ces masses, non seulement nous
récusons leur témoignage ( « le goût de la foule est l’indice
du pire », affirmait Sénèque), mais notre voeu est de les
dissoudre, c’est-à-dire de refaire des organismes là ou la civilisation
mécanique n’a su construire qu’un vaste réseau de
prothèses.
De ce point de vue, l’affrontement entre conservateurs et
révolutionnaires apparaît comme un misérable règlement
de comptes entre deux formes de société aussi inhumaines
l’une que l’autre.

Nous sommes délibérément conservateurs en ce sens que
nous voulons sauver ce qu’il y a d’immuable dans l’homme :
sa nature créée et l’élection surnaturelle par laquelle il participe
à la solitude de l’être incréé. Le monde unidimensionnel
décrit par Marcuse – cette prison intérieure où l’être est
dévoré par l’avoir et l’âme aliénée au profit des choses –
est un monde où l’homme, de plus en plus séparé de sa nature
et de ses limites et sourd aux appels de l’infini, ne trouve
d’aliment que dans ses oeuvres et dans ses songes. « Dans
quelle mesure un monde fait par l’homme est-il encore un
monde fait pour l’homme ? » – cette question que m’a
posée un jour un étudiant résume la crise de notre époque.
Ce monde fait par l’homme prolonge l’homme sans le compléter
et, par-là, il confirme son isolement dans la nature
où il ne voit qu’un instrument de sa puissance usurpée et
truquée, et devant Dieu dont il prend la place au lieu de
l’adorer.
Et nous sommes révolutionnaires dans ce sens que, loin
de confondre la fidélité à l’immuable avec le respect inconditionnel
du statu quo temporel, nous concevons la révolution
comme un incessant mouvement de retour vers ces sources
intarissables dont notre soif, dénaturée par les breuvages
factices, laisse se perdre les eaux. Le mot de révolution – ou
plutôt de conversion – permanente vient ici à point.
L’homme nouveau – au sens paulinien du mot – n’achève
jamais de naître dans le vieil Adam . . .
Et c’est cela – cela seul au fond – qu’attend le monde
moderne : d’être sauvé de lui-même. L’une après l’autre, il
voit se flétrir et s’effondrer ses idoles . Les mythes de la société
de consommation ont révélé leur néant : on sait qu’elle
n’apporte que des biens dont le manque crée la révolte et
l’abondance l’ennui. L’illusion révolutionnaire est plus tenace
à cause de sa projection dans l’avenir. Mais déjà se manifeste,
dans les pays où la révolution a triomphé et où l’on peut
par conséquent juger l’arbre à ses fruits, un malaise né du
sentiment que la nouvelle religion a trompé ses croyants et
trahi ses dieux. Les ouvrages les plus représentatifs de notre

temps sont tous imprégnés d’une angoisse et d’un ennui,
d’un besoin mortel d’autre chose qui traduisent la présence
de cette espérance confuse et égarée. On sent que la Tour de
Babel nous éloigne de la terre sans nous rapprocher du
ciel.
Dieu ou rien, proclamait jadis le père Sertillanges. Langage
archaïque qui n’émeut plus la sensibilité de l’homme
moderne, m’a dit un jeune dominicain de choc, en quête de
techniques inédites d’apostolat. Je lui ai répondu par cette
citation empruntée à Ionesco, auteur pétillant d’actualité,
qui traduit en termes moins académiques la même vérité
sans âge : « Entre la grâce et la merde, il n’y a pas de milieu.
» Que la misère de l’homme sans Dieu lui remonte de
l’âme jusqu’aux narines et s’exprime par un autre mot, peu
importe ; la chaîne n’est pas rompue.
Les pages qui suivent s’inscrivent dans la même tradition.
Peut-être – malgré la répugnance que j’ai pour ce mot ressemblent-
elles à des aveux plutôt qu’à des enseignements.
D’approches en approches, j’ai essayé de dénuder cette blessure
humainement incurable que tout homme porte en lui
et qui est le point d’insertion du divin et du psychologique.
Reconnue – et qui peut l’ignorer sans se mentir à lui-même
? -, elle ne laisse le choix qu’entre l’impasse du
désespoir et le chemin qui conduit l’homme au-delà de ses
espérances brisées, vers ce mystère de l’Etre où se dénouent,
dans une insondable unité, toutes les contradictions de l’existence.

1 .
L’ignorance étoilée

suite…

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