LA RÉVOLUTION N’EST PAS UNE AFFAIRE DE PARTI


  Discours au Reichstag (Otto Rühle, 1918) | La Bataille socialiste
Auteur : Rühle Otto
Ouvrage : La révolution n’est pas une affaire de parti. La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme.
Année : 1920

OTTO RÜHLE ET LE MOUVEMENT OUVRIER ALLEMAND, PAUL MATTICK*

I

L’activité d’Otto Rühle dans le mouvement ouvrier allemand fut liée au travail de petites minorités à l’intérieur et à l’extérieur des organisations ouvrières officielles. Les groupes auxquels il a directement adhéré n’eurent à aucun moment une importance véritable. Et même à l’intérieur de ces groupes il occupa une position spéciale ; il ne put jamais s’identifier complètement à aucune organisation. Il ne perdit jamais de vue les intérêts généraux de la classe ouvrière quelle que soit la stratégie politique qu’il ait soutenue à un moment particulier.
Il ne pouvait pas considérer les organisations comme une fin en soi mais simplement comme des moyens pour établir des relations sociales réelles et pour le développement plus complet de l’individu. À cause de ses larges conceptions sur la vie, il fut par moments accusé d’apostasie, et pourtant il mourut comme il avait vécu. Socialiste dans le sens réel du mot.
Aujourd’hui, tout programme et toute désignation ont perdu leur sens ; les socialistes parlent un langage capitaliste, les capitalistes un langage socialiste, et tout le monde croit à tout et à rien. Cette situation est simplement l’aboutissement d’une longue évolution commencée par le mouvement ouvrier lui-même. Il est maintenant tout à fait


* Le texte de Paul Mattick : Otto Rühle and the German Labour Movement
a vraisemblablement été écrit en 1945, peu après la mort en 1943 d’Otto Rühle.


clair que seuls ceux qui, dans le mouvement ouvrier traditionnel, ont fait opposition à ses organisations non démocratiques et à leurs tactiques, peuvent être appelés proprement socialistes. Les chefs ouvriers d’hier et d’aujourd’hui n’ont pas représenté et ne représentent pas un mouvement d’ouvriers, mais un mouvement capitaliste d’ouvriers. C’est en se tenant en dehors de ce mouvement qu’il est possible de travailler en vue de changements sociaux décisifs. Le fait que Rühle soit resté un indépendant, même à l’intérieur des organisations ouvrières dominantes, est une preuve de sa sincérité et de son intégrité. Sa pensée toute entière fut cependant déterminée par le mouvement auquel il s’opposait et il est nécessaire d’en analyser les caractéristiques pour comprendre l’homme lui-même.
Le mouvement ouvrier officiel ne fonctionnait ni en accord avec son idéologie primitive, ni en accord avec ses intérêts immédiats réels. Pendant un certain temps, il servit d’instrument de contrôle pour les classes dirigeantes. Perdant d’abord son indépendance, il dut bientôt perdre son existence même. Les intérêts investis en régime capitaliste ne peuvent se maintenir que par l’accumulation du pouvoir. Le processus de concentration du capital et du pouvoir politique contraint tout mouvement socialement important à tendre soit à détruire le capitalisme, soit à le servir de façon conséquente. L’ancien mouvement ouvrier ne pouvait pas réaliser ce dernier point et n’avait ni la volonté ni la capacité de réaliser le premier. Contraint à être un monopole parmi les autres, il fut balayé par le développement capitaliste qui tend à la direction monopoliste des monopoles.

Dans son essence, l’histoire de l’ancien mouvement ouvrier est l’histoire du marché capitaliste abordé d’un point de vue prolétarien. Les lois du marché devaient être utilisées en faveur de la force de travail en tant que marchandise. Les actions collectives devaient aboutir aux salaires les plus élevés possibles. Le pouvoir économique ainsi obtenu devait être consolidé par voie de réforme sociale. Pour obtenir les plus hauts profits possibles, les capitalistes renforçaient la direction organisée du marché. Mais cette opposition entre le capital et le travail exprimait en même temps une identité d’intérêts. L’un et l’autre encouragent la réorganisation monopoliste de la société capitaliste, bien qu’assurément, derrière leurs activités consciemment dirigées, il n’y ait finalement rien d’autre que le besoin d’expansion du capital même. Leur politique et leurs aspirations, quoique tenant compte de faits et de besoins particuliers, étaient cependant déterminées par le caractère fétichiste de leur système de production.
Mis à part le fétichisme de la marchandise, quelque signification que les lois du marché puissent prendre par rapport à des pertes ou à des gains particuliers, et bien qu’elles puissent être utilisées par tel ou tel groupement d’intérêts, en aucun cas elles ne peuvent être utilisées en faveur de la classe ouvrière prise comme un tout. Ce n’est pas le marché qui détermine les relations sociales régnantes et gouverne le peuple, mais plutôt le fait qu’un groupe séparé dans la société possède ou dirige à la fois les moyens de production et les instruments d’oppression. Les conditions du marché, quelles qu’elles soient, favorisent toujours le Capital. Et si

elles ne le font pas, elles seront transformées, repoussées ou complétées par des forces plus directes, plus puissantes, plus fondamentales, qui sont inhérentes à la propriété ou à la gestion des moyens de production.
Pour vaincre le capitalisme, l’action en dehors des rapports du marché capital/travail est nécessaire, action qui en finit à la fois avec le marché et les rapports de classe. Limité à l’action à l’intérieur de la structure capitaliste, l’ancien mouvement ouvrier menait la lutte dès ses premiers instants dans des conditions inégales. Il était voué à se détruire lui-même ou à être détruit de l’extérieur. Il était destiné à être brisé de l’intérieur par sa propre opposition révolutionnaire qui donnerait naissance à de nouvelles organisations, ou condamné à être anéanti par le passage capitaliste de l’économie marchande à l’économie marchande dirigée, avec les changements politiques qui l’accompagnent. Dans les faits, ce fut cette seconde éventualité qui se réalisa, car l’opposition révolutionnaire à l’intérieur du mouvement ouvrier ne réussit pas à se développer. Elle avait une voix mais pas la force et pas d’avenir immédiat, alors que la classe ouvrière venait de passer un demi-siècle à construire une forteresse à son ennemi capitaliste et une immense prison pour elle-même, sous la forme du mouvement ouvrier. Toutefois, il est nécessaire de distinguer des hommes comme Otto Rühle pour décrire l’opposition révolutionnaire moderne, bien que le fait de mettre en avant des individus soit exactement à l’opposé de son propre point de vue et à l’opposé des besoins des ouvriers qui doivent apprendre à penser en termes de classes plutôt qu’en termes de personnalités révolutionnaires.

II
La première guerre mondiale et la réaction positive du mouvement ouvrier devant le carnage ne surprirent que ceux qui n’avaient pas compris la société capitaliste et les succès du mouvement ouvrier à l’intérieur des limites de cette société. Mais peu les comprirent vraiment. Tout comme l’opposition d’avant-guerre à l’intérieur du mouvement ouvrier peut être mise en lumière en citant l’oeuvre littéraire et scientifique de quelques individus au nombre desquels il faut compter Rühle, de même l’opposition ouvrière contre la guerre peut aussi s’exprimer par les noms de Liebknecht, Luxembourg, Mehring, Rühle et d’autres. Il est tout à fait révélateur que l’attitude d’opposition à la guerre, pour être un tant soit peu efficace, dut d’abord se procurer une autorisation parlementaire. Elle dut être mise en scène sur les tréteaux d’une institution bourgeoise, montrant ainsi ses limites dès son apparition. En fait, elle ne servit que de prémice au mouvement bourgeois libéral pour la paix qui aboutit en fin de compte à mettre fin à la guerre, sans bouleverser le statu quo capitaliste. Si, dès le début, la plupart des ouvriers étaient derrière la majorité belliciste, ils ne furent pas moins nombreux à suivre l’action de leur bourgeoisie contre la guerre qui se termina avec la République de Weimar. Les mots d’ordre contre la guerre, quoique lancés par les révolutionnaires, firent simplement office de garde-fous au service de la politique bourgeoise

et finirent là où ils étaient nés : dans le parlement démocratique bourgeois.
L’opposition véritable à la guerre et à l’impérialisme fit son apparition sous la forme des désertions de l’armée et de l’usine et dans la prise de conscience grandissante, de la part de beaucoup d’ouvriers, de ce que leur lutte contre la guerre et l’exploitation devait englober la lutte contre l’ancien mouvement ouvrier et toutes ses conceptions. Cela parle en faveur de Rühle que son nom disparut très vite du tableau d’honneur de l’opposition contre la guerre. Il est clair, naturellement, que Liebknecht et Luxembourg ne furent célébrés au début de la seconde guerre mondiale que parce qu’ils moururent longtemps avant que le monde en guerre ne fût ramené à la normale et n’eût besoin de héros ouvriers défunts pour soutenir les chefs ouvriers vivants qui mettaient à exécution une politique réaliste de réformes ou se mettaient au service de la politique étrangère de la Russie bolchevique.
La première guerre mondiale révéla, plus que toute autre chose, que le mouvement était une partie et une parcelle de la société bourgeoise. Les différentes organisations de tous les pays prouvèrent qu’elles n’avaient ni l’intention ni les moyens de combattre le capitalisme, qu’elles ne s’intéressaient qu’à garantir leur propre existence à l’intérieur de la structure capitaliste. En Allemagne, ce fut particulièrement évident parce que, à l’intérieur du mouvement international, les organisations allemandes étaient les plus étendues et les plus unifiées. Pour ne pas renoncer à ce qui avait été construit depuis les lois anti-socialistes de Bismarck,

l’opposition minoritaire à l’intérieur du parti socialiste fit preuve d’une contrainte volontaire sur elle-même à un point inconnu dans les autres pays. Mais, alors, l’opposition russe exilée avait moins à perdre ; elle avait de plus rompu avec les réformistes et les partisans de la collaboration de classes une décennie avant l’éclatement de la guerre. Et il est très difficile de voir dans les douceâtres arguments pacifistes du Parti Travailliste Indépendant une opposition réelle au social-patriotisme qui a saturé le mouvement ouvrier anglais. Mais on attendait davantage de la gauche allemande que de tout autre groupe à l’intérieur de
l’Internationale, et son attitude à l’éclatement de la guerre fut de ce fait particulièrement décevante. Mises à part les conditions psychologiques individuelles, cette attitude fut le résultat du fétichisme de l’organisation qui régnait dans ce mouvement.
Ce fétichisme exigeait la discipline et l’attachement strict aux formules démocratiques, la minorité devant se soumettre à la volonté de la majorité. Et bien qu’il soit évident que, dans les conditions du capitalisme, ces formules cachent simplement des faits tout opposés, l’opposition ne réussit pas à saisir que la démocratie intérieure du mouvement ouvrier n’était pas différente de la démocratie bourgeoise en général. Une minorité possédait et dirigeait les organisations, tout comme la minorité capitaliste possède et dirige les moyens de production et l’appareil de l’État. Dans les deux cas, les minorités, par la vertu de la direction, déterminent le comportement des majorités. Mais, par la force des procédures traditionnelles, au

nom de la discipline et de l’unité, gênée mais allant à l’encontre de son intime conviction, cette minorité opposée à la guerre soutint le chauvinisme social-démocrate. Il n’y eut en août 1914 qu’un homme au Reichstag – Fritz Kunert – qui ne fut pas capable de voter pour les crédits de guerre, mais qui ne fut pas capable non plus de voter contre eux ; et ainsi, pour satisfaire sa conscience, il s’abstint de voter et l’un et l’autre.
Au printemps 1915, Liebknecht et Rühle furent les premiers à voter contre les crédits de guerre. Ils restèrent seuls un bon moment et ne trouvèrent de nouveaux compagnons qu’au moment où les chances d’une paix victorieuse disparurent du jeu d’échecs militaire. Après 1916, l’opposition radicale à la guerre fut soutenue et bientôt engloutie par un mouvement bourgeois en quête d’une paix négociée, mouvement qui, finalement, devait hériter du fonds de faillite de l’impérialisme allemand.
En tant que contrevenants à la discipline, Liebknecht et Rühle furent expulsés du groupe social-démocrate du Reichstag. Avec Rosa Luxembourg, Franz Mehring et d’autres, plus ou moins oubliés maintenant, ils organisèrent le groupe Die Internationale, publiant une revue du même nom pour exposer l’idée d’internationalisme dans le monde en guerre. En 1916, ils organisèrent le Spartakusbund qui collaborait avec d’autres formations de l’aile gauche, comme les Internationalen Sozialiste avec Julien Borchardt comme porte-parole, et le groupe formé autour de Johann Knief et du journal radical de Brême Arbeiterpolitik. Rétro-spectivement, il semble que ce dernier groupe était le plus

avancé, c’est-à-dire le plus avancé dans son éloignement des traditions social-démocrates et par son orientation vers de nouvelles façons d’aborder la lutte de classes prolétarienne. À quel point le Spartakusbund était encore attaché au fétichisme de l’organisation et de l’unité qui dominait le mouvement ouvrier allemand, cela fut mis en lumière par son attitude oscillante concernant les premières tentatives de donner une nouvelle orientation au mouvement socialiste international à Zimmerwald et à Kienthal. Les spartakistes n’étaient pas favorables à une rupture nette avec le vieux mouvement ouvrier dans le sens de l’exemple plus précoce donné par les bolcheviks. Ils espéraient encore amener le parti à leur propre position, et éviter soigneusement toute politique de rupture irréconciliable. En avril 1917, le Spartakusbund s’unit au Parti Social-Démocrate Indépendant d’Allemagne (USPD) qui formait le centre de l’ancien mouvement ouvrier mais qui ne voulait plus couvrir le chauvinisme de l’aile majoritaire conservatrice du parti. Relativement indépendant, quoi qu’encore à l’intérieur du Parti Socialiste Indépendant, le Spartakusbund ne quitta cette organisation qu’à la fin de l’année 1918.

III
À l’intérieur du Spartakusbund, Otto Rühle partagea la position de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, qui avait été attaquée par les bolcheviks comme inconséquente. Inconséquente, elle l’était, mais pour des raisons pertinentes.
Au premier regard, cette position semblait basée sur l’illusion que le Parti Social-Démocrate pouvait être réformé.

Avec le changement de circonstances, espérait-on, les masses cesseraient de suivre leurs chefs conservateurs pour soutenir l’aile gauche du parti. Et bien que de telles illusions aient vraiment existé, d’abord au sujet du vieux parti et plus tard au sujet des socialistes indépendants, elles n’expliquent pas l’hésitation de la part des chefs spartakistes à s’engager dans les voies du bolchevisme. En réalité, les spartakistes se trouvaient devant un dilemme quelle que fût la direction dans laquelle ils portaient leurs regards. En ne rompant pas au bon moment avec la social-démocratie, ils avaient manqué l’occasion de constituer une organisation forte, capable de jouer un rôle décisif dans les soulèvements sociaux attendus. Cependant, en considérant la situation réelle en Allemagne, en considérant l’histoire du mouvement
ouvrier allemand, il était très difficile de croire à la possibilité de former rapidement un contre-parti opposé aux organisations ouvrières dominantes. Naturellement, il aurait été possible de former un parti à la façon de Lénine : un parti de révolutionnaires professionnels ayant pour but d’usurper le pouvoir, si nécessaire contre la majorité de la classe ouvrière. Mais c’était ce à quoi, précisément, les gens autour de Rosa Luxembourg n’aspiraient pas. À travers les années de leur opposition au réformisme et au révisionnisme, ils n’avaient jamais raccourci la distance qui les séparait de la « gauche » russe, de la conception de Lénine de l’organisation et de la Révolution. Au cours de vives controverses, Rosa Luxembourg avait indiqué clairement le fait que les conceptions de Lénine étaient de nature jacobine et inapplicables en Europe occidentale où

ce n’était pas une révolution bourgeoise qui était à l’ordre du jour mais une révolution prolétarienne. Bien qu’elle aussi parlât de la dictature du prolétariat, cette dictature signifiait pour elle, « la manière d’appliquer la démocratie – non pas son abolition – devant être l’oeuvre de la classe, et non celle d’une petite minorité au nom de la classe », ce qui la distinguait de Lénine.
De façon aussi enthousiaste que Liebknecht, Luxembourg et Rühle ont salué le renversement du tsarisme. Ils n’abandonnèrent pas pour autant leur attitude critique. Ils n’oublièrent ni le caractère du parti bolchevique, ni les li-
mites historiques de la révolution russe. Mais en dehors des réalités immédiates et du résultat final de cette révolution, il fallait la soutenir comme première rupture dans le front impérialiste, et comme signe avant-coureur de la révolution allemande attendue. Beaucoup de signes de la proximité de cette dernière étaient apparus dans des grèves, des émeutes de la faim, des mutineries et toutes sortes de faits de résistance passive. Mais l’opposition grandissante contre la guerre et la dictature de Ludendorff ne trouvait aucune expression organisationnelle qui atteignit une extension considérable. Au lieu d’évoluer vers la gauche, les masses suivaient leurs vieilles organisations et s’alignaient sur la bourgeoisie libérale. Les soulèvements dans la marine allemande et enfin la révolte de novembre furent menés dans l’esprit de la social-démocratie, c’est-à-dire dans l’esprit de la bourgeoisie allemande vaincue.
La révolution allemande est apparue comme ayant plus de portée qu’elle n’en a réellement eu. L’enthousiasme

spontané des ouvriers tendait bien plus à finir la guerre qu’à changer les relations sociales existantes. Les revendications exprimées dans les conseils d’ouvriers et de soldats ne dépassaient pas les possibilités de la société bourgeoise. Même la minorité révolutionnaire, et particulièrement le Spartakusbund, ne réussit pas à développer un programme révolutionnaire cohérent. Ses revendications politiques et économiques étaient de nature ambivalentes. Elles étaient établies pour un double usage, comme revendications destinées à être acceptées par la bourgeoisie et ses alliés sociaux-démocrates, et comme mots d’ordre d’une révolution qui devait en finir avec la société bourgeoise et ses défenseurs.
Naturellement, au sein de l’océan de médiocrité que fut la révolution allemande, il y eut des courants révolutionnaires qui réchauffèrent le coeur des radicaux et les amenèrent à s’engager dans des entreprises historiquement tout à fait déplacées. Des succès partiels, dus à la stupéfaction momentanée des classes dominantes et à la passivité générale des grandes masses, épuisées par quatre années de famine et de guerre et qui nourrissaient l’espoir que la révolution pourrait aboutir à une société socialiste. Seulement, personne ne savait réellement à quoi ressemblait la société socialiste et quels pas restaient à franchir pour la faire exister. « Tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ». Bien qu’attirant, ce mot d’ordre laissait toutes les questions essentielles ouvertes. Ainsi, les luttes révolutionnaires qui suivirent novembre 1918 ne furent pas déterminées par les plans consciemment élaborés

par la minorité révolutionnaire, mais lui furent imposées par la contre-révolution qui se développait lentement et s’appuyait sur la majorité du peuple. Le fait est que les larges masses allemandes, à l’intérieur et à l’extérieur du mouvement ouvrier, ne regardaient pas en avant, vers l’établissement d’une nouvelle société, mais en arrière, vers la restauration du capitalisme libéral, sans ses mauvais aspects, ses inégalités politiques, son militarisme et son impérialisme. Elles désiraient simplement qu’on complète les réformes commencées avant la guerre, destinées à l’accomplissement d’un système capitaliste bienveillant.
L’ambiguïté qui caractérisait la politique du Spartakusbund fut en grande partie le résultat du conservatisme des masses. Les chefs spartakistes étaient prêts, d’un côté, à suivre la ligne nettement révolutionnaire que désirait la prétendue ultra-gauche, mais de l’autre côté ils restaient persuadés qu’une telle politique ne pouvait avoir de succès, étant donnée l’attitude prédominante des masses et la situation internationale.
L’effet de la révolution russe sur l’Allemagne avait été à peine perceptible. Il n’y avait pas non plus de raisons d’espérer qu’un tournant radical en Allemagne puisse avoir des répercussions supérieures en France, en Angleterre et en Amérique. S’il avait été difficile pour les Alliés d’intervenir en Russie de façon décisive, ils rencontreraient des difficultés moins grandes pour écraser le mouvement communiste allemand. Au sortir de ses victoires militaires, le capitalisme de ces nations s’était considérablement renforcé ; rien n’indiquait réellement que leurs masses patriotes refuseraient

de combattre une Allemagne révolutionnaire plus faible. En tout cas, mises à part des considérations de cet ordre, il y avait peu de raisons de croire que les masses allemandes occupées à se débarrasser de leurs armes reprendraient la guerre contre un capitalisme étranger pour se débarrasser du leur. La politique qui était apparemment la plus « réaliste » vis-à-vis de la situation internationale, et que devaient proposer bientôt Wolfheim et Lauffenberg sous le nom de National-Bolchevisme, était encore non réaliste, étant donné les rapports de forces réels de l’après-guerre. Le plan de reprendre la guerre avec l’aide de la Russie contre le capitalisme des Alliés ne tenait pas compte du fait que les bolcheviks n’étaient ni prêts à participer à une telle aventure, ni capables de le faire. Naturellement les bolcheviks n’étaient pas opposés à l’Allemagne, ni à aucune autre nation créant des difficultés aux impérialistes victorieux ; cependant, ils n’encourageaient pas l’idée d’une nouvelle guerre à large échelle pour propager la révolution mondiale. Ils avaient besoin de soutien pour leur propre régime dont le maintien n’était pas encore assuré pour les bolcheviks eux-mêmes, mais ils ne s’intéressaient pas au soutien des révolutions dans les autres pays par des moyens militaires. Suivre à la fois un cours nationaliste indépendant de la question des alliances et en même temps unifier l’Allemagne, une fois de plus, autour d’une guerre de « libération » contre l’oppression étrangère était hors de question. La raison en est que les couches sociales que les « nationaux-révolutionnaires » devaient gagner à leur cause étaient précisément les gens qui avaient mis fin à la guerre avant

la défaite complète des armées allemandes pour prévenir l’extension du « bolchevisme ». Incapables de devenir les maîtres du capitalisme international, ils avaient préféré se maintenir comme ses meilleurs serviteurs. Cependant, il n’y a aucun moyen de traiter les questions allemandes intérieures qui n’impliquerait pas une politique extérieure définie. La révolution allemande radicale était ainsi battue avant même de pouvoir survenir ; battue par le capitalisme allemand et le capitalisme mondial.
La gauche allemande n’eut jamais besoin de considérer sérieusement les rapports internationaux. Ce fut, peut-être, la plus nette indication de son peu d’importance. La question de savoir que faire du pouvoir politique une fois conquis ne fut pas non plus concrètement soulevée. Personne ne semblait croire que ces questions auraient à recevoir une réponse. Liebknecht et Luxembourg étaient persuadés qu’une longue période de lutte de classes se dressait devant le prolétariat allemand sans aucun signe de victoire rapide. Ils voulaient en tirer le meilleur parti et préconisaient le retour au travail parlementaire et syndical. Cependant, dans leurs activités antérieures, ils avaient déjà outrepassé les frontières de la politique bourgeoise ; ils ne pouvaient plus retourner qu’aux prisons de la tradition. Ils avaient rallié autour d’eux la part la plus radicale du prolétariat allemand, qui était résolue maintenant à considérer tout combat comme la lutte finale contre le capitalisme. Ces ouvriers interprétaient la révolution russe en accord avec leurs propres besoins et leur propre mentalité ; ils se souciaient moins des difficultés dissimulées dans l’avenir

que de détruire le plus possible les forces du passé. Il n’y avait que deux voies ouvertes aux révolutionnaires : ou bien tomber avec les forces dont la cause était perdue d’avance, ou bien retourner au troupeau de la démocratie bourgeoise et accomplir le travail social au service des classes domi-
nantes. Pour le vrai révolutionnaire, il n’y avait évidemment qu’une seule voie : tomber avec les ouvriers combattants. C’est pourquoi Eugène Leviné parlait des révolutionnaires comme de personnes « morte en congé », et c’est pourquoi Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht allèrent à la mort presque comme des somnambules. C’est par pur accident qu’Otto Rühle et beaucoup d’autres de la gauche résolue restèrent vivants.

IV
Le fait que la bourgeoisie internationale put terminer sa guerre sans plus de problèmes que la perte temporaire du débouché commercial russe détermina l’histoire entière de l’après-guerre dans sa chute vers la seconde guerre mondiale. Rétrospectivement, les luttes du prolétariat allemand de 1919 à 1923 apparaissent comme des frictions secondaires qui accompagnèrent le processus de réorganisation capitaliste qui suivit la crise de la guerre. Mais il y a toujours eu une tendance à considérer les sous-produits des bouleversements violents dans la structure capitaliste comme des expressions de la volonté révolutionnaire du prolétariat. Les optimistes radicaux toutefois ne faisaient que siffler dans la nuit. La nuit est une réalité et le bruit est encourageant, mais à cette heure tardive, il est inutile de

prendre cela trop au sérieux. Aussi impressionnante que soit l’histoire d’Otto Rühle en tant que révolutionnaire pratique, aussi exaltant soit-il de rappeler les journées d’action prolétariennes à Dresde, en Saxe, en Allemagne – meetings, manifestations, grèves, combats de rues, discussions ardentes,
espoirs, craintes, déceptions, amertume de la défaite et souffrances de la prison et de la mort – on ne peut tirer que des leçons négatives de toutes ces tentatives. Toute l’énergie et tout l’enthousiasme ne furent pas suffisants pour opérer un changement social ou pour modifier la mentalité contemporaine. La leçon retirée portait sur ce qu’il ne fallait pas faire. Comment réaliser les besoins révolutionnaires du prolétariat ? On ne l’avait pas découvert.
L’émotion suscitée par les soulèvements fournissait un stimulant illimité. La révolution qui pendant si longtemps avait été une simple théorie et un vague espoir était apparue
un moment comme une possibilité pratique. On avait manqué l’occasion, sans doute, mais la chance reviendrait et on la saisirait mieux cette fois. Si les gens n’étaient pas révolutionnaires, du moins « l’époque » l’était, et les conditions de crise qui régnaient révolutionneraient tôt ou tard l’esprit des ouvriers ; si le feu des escouades de la police sociale-démocrate avait mis fin à la lutte, si l’initiative des ouvriers était une fois de plus détruite par l’émasculation de leurs conseils au moyen de la légalisation, si leurs chefs agissaient de nouveau non pas avec la classe mais « pour le bien de la classe » dans les différentes organisations capitalistes, la guerre avait révélé que les contradictions fondamentales du capitalisme étaient insolubles et que l’état

de crise était l’état « normal » du capitalisme. De nouvelles actions révolutionnaires étaient probables et trouveraient les révolutionnaires mieux préparés.
Quoique les révolutions d’Allemagne, d’Autriche et de Hongrie aient échoué, il y avait encore la révolution russe pour rappeler au monde la réalité des buts prolétariens. Toutes les discussions tournaient autour de cette révolution, et à bon droit, car cette révolution devait déterminer le cours futur de la Gauche allemande. En décembre 1919 se forma le Parti Communiste Allemand (KPD). Après l’assassinat de Liebknecht et de Luxembourg, il fut conduit par Paul Levi et Karl Radek. Cette nouvelle direction fut immédiatement attaquée par une opposition de gauche à l’intérieur du parti – opposition à laquelle appartenait Rühle – à cause de la tendance de la direction à défendre
le retour à l’activité parlementaire. À la fondation du Parti, ses éléments radicaux avaient réussi à lui donner un caractère antiparlementaire et une direction largement
démocratique, ce qui le distinguait du type léniniste d’organisation. Une politique antisyndicale avait aussi été adoptée. Liebknecht et Luxembourg subordonnèrent leurs propres divergences aux vues de la majorité radicale. Mais pas Levi et Radek. Déjà, pendant l’été 1919, ils firent comprendre qu’ils opéreraient une scission au sein du parti pour participer aux élections parlementaires. Simultanément, ils entreprirent une propagande pour le retour au travail syndical, en dépit du fait que le parti était engagé dans la formation de nouvelles organisations, non plus basées sur les métiers ou même les industries, mais

sur les usines. Ces organisations d’usines étaient coalisées en une seule organisation de classe : l’Union Générale des Travailleurs d’Allemagne (AAUD). Au Congrès d’Heidelberg en octobre 1919, tous les délégués qui étaient en désaccord avec le nouveau Comité Central et maintenaient la position prise à la fondation du parti communiste furent expulsés. Au mois de février suivant, le Comité Central décida de se débarrasser de tous les secteurs (districts) dirigés par l’opposition de gauche. L’opposition avait le bureau d’Amsterdam
de l’Internationale Communiste de son côté, ce qui amena la dissolution de ce bureau par l’Internationale afin de soutenir le bloc Levi-Radek. Et finalement, en avril 1920, l’aile gauche fonda le Parti Ouvrier Communiste d’Allemagne (KAPD). Pendant toute cette période, Otto Rühle était du côté de l’opposition de gauche.
Le KAPD ne se rendait pas compte jusqu’alors que sa lutte contre les groupes entourant Radek et Levi était la reprise de la vieille lutte de la Gauche allemande contre le bolchevisme, et dans un sens plus large contre la nouvelle structure du capitalisme mondial qui prenait forme lentement. Il fut décidé d’entrer dans l’Internationale Communiste (IC).
Le KAPD semblait être plus bolchevique que les bolcheviks. De tous les groupes révolutionnaires, par exemple, c’était celui qui insistait le plus pour l’aide directe aux bolcheviks pendant la guerre russo-polonaise. Mais l’IC n’avait pas besoin de prendre une nouvelle décision contre l’ultra-gauche. Ses chefs avaient pris leurs décisions vingt ans auparavant. Néanmoins, le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste

essaya encore de garder le contact avec le KAPD, pas seulement parce qu’il contenait encore la majorité de l’ancien Parti Communiste, mais parce qu’aussi bien Levi que Radek, bien qu’exécutant le travail des bolcheviks en Allemagne, avaient été les plus proches disciples non de Lénine, mais de Rosa Luxembourg. Au second congrès mondial de la Troisième Internationale en 1920, les bolcheviks russes étaient déjà en état de dicter la politique de l’Internationale. Otto Rühle, assistant au congrès, reconnut l’impossibilité de modifier cet état de choses et la nécessité immédiate de combattre l’Internationale bolchevique dans l’intérêt de la révolution prolétarienne.
Le KAPD envoya une nouvelle délégation à Moscou qui revint sans autres résultats. Tout cela fut résumé dans la Lettre ouverte à Lénine* de Hermann Gorter, qui répondait au pamphlet de Lénine Le gauchisme, maladie infantile du communisme. L’action de la Troisième Internationale contre l’ultra-gauche était la première tentative ouverte pour faire obstacle aux dissidences des sections nationales et pour les diriger. La pression exercée sur le KAPD pour le retour au parlementarisme et au syndicalisme s’accrut sans cesse, mais le KAPD se retira de l’Internationale après son troisième Congrès.

V
Au second Congrès mondial, les chefs bolcheviques, pour s’assurer la direction de l’Internationale, proposèrent vingt


* H. Gorter, Réponse à Lénine sur « La maladie infantile du communisme », Paris, éd. du Sandre, 1979


et une conditions d’admission à l’IC. Puisqu’ils dirigeaient le congrès, ils n’eurent aucune difficulté à faire adopter ces conditions. Sur ce, la lutte sur des questions d’organisation qui, avaient provoqué des controverses entre Luxembourg et Lénine vingt ans auparavant, fut ouvertement reprise. Derrière les questions organisationnelles débattues, il y avait naturellement des différences fondamentales entre la révolution bolchevique et les besoins du prolétariat occidental.
Pour Otto Rühle, ces vingt et une conditions suffirent à détruire ses dernières illusions sur le régime bolchevique. Ces conditions assuraient à l’exécutif de l’Internationale, c’est-à-dire aux chefs du parti russe, un contrôle complet et une autorité totale sur toutes les sections nationales. De l’avis de Lénine, il n’était pas possible de réaliser la dictature à une échelle internationale « sans un parti strictement centralisé, discipliné, capable de conduire et de gérer chaque branche, chaque sphère, chaque variété du travail politique et culturel ». Il parut d’abord à Rühle que derrière l’attitude dictatoriale de Lénine, il y avait simplement l’arrogance du vainqueur essayant d’imposer au monde les méthodes de combat et le type d’organisation qui avaient apporté le pouvoir aux bolcheviks. Cette attitude, qui insistait pour qu’on applique l’expérience russe à l’Europe occidentale où dominaient des conditions entièrement différentes, apparaissait comme une erreur, une faute politique, un manque de compréhension des particularités du capitalisme occidental et le résultat du souci fanatiquement exclusif qu’avait Lénine des problèmes russes. La politique de Lénine semblait être déterminée par

le retard du développement capitaliste russe, et bien qu’il fallût la combattre dans l’Europe occidentale puisqu’elle tendait à soutenir la restauration capitaliste, on ne pouvait y voir une force carrément contre-révolutionnaire. Cette attitude bienveillante à l’égard de la révolution bolchevique devait être bientôt anéantie par les activités des bolcheviks eux-mêmes.
Les bolcheviks allèrent de petites « fautes » à des « fautes » toujours plus graves. Bien que le KPD affilié à l’IC grandît régulièrement, particulièrement après son unification avec les socialistes indépendants, la classe prolétarienne déjà sur la défensive abandonna une position après l’autre aux forces de la réaction capitaliste. Dans sa concurrence avec le Parti Social-Démocrate (SPD) qui représentait des fractions de la classe moyenne et de l’aristocratie ouvrière dite syndicale, le parti communiste ne pouvait pas manquer de grandir à mesure que se paupérisaient ces couches sociales dans la dépression permanente où se trouvait le capitalisme allemand lui-même. Avec l’accroissement régulier du chômage, le mécontentement vis-à-vis du statu quo et de ses défenseurs les plus dévoués, les sociaux-démocrates allemands, s’accrut aussi.
On ne rendit populaire que le côté héroïque de la révolution russe ; le vrai caractère quotidien du régime bolchevique
fut dissimulé à la fois par ses amis et ses ennemis. Car, à cette époque, le capitalisme d’État qui se développait en Russie était encore aussi étranger à la bourgeoisie endoctrinée par l’idéologie du laisser-faire que lui était étranger le socialisme proprement dit. Et la plupart des socialistes

concevaient le socialisme comme une sorte de direction par l’État de l’industrie et des ressources naturelles. La révolution russe devint un mythe puissant et habilement entretenu, accepté par les couches appauvries du prolétariat allemand en compensation de leur misère croissante. Le même mythe fut étoffé par les réactionnaires pour accroître la haine de leurs suiveurs contre les ouvriers allemands et toutes les tendances révolutionnaires en général.
Contre ce mythe, contre le puissant appareil de propagande de l’IC qui amplifiait ce mythe – propagande accompagnée et soutenue par un assaut général du capital contre le travail dans le monde entier – contre tout cela, la raison ne pouvait pas l’emporter. Tous les groupes radicaux à la gauche du parti communiste allièrent la stagnation à la désagrégation. Cela n’empêchait pas que ces groupes aient la ligne politique « juste » et le Parti Communiste une ligne « fausse », car aucune question de stratégie révolutionnaire n’était impliquée en cela. Ce qui avait lieu, c’était que le capitalisme mondial traversait un processus de stagnation et se débarrassait des éléments prolétariens perturbateurs qui, dans les conditions de crise de la guerre et de l’effondrement militaire, avaient essayé de s’imposer politiquement.
La Russie qui, de toutes les nations, était celle qui avait le plus grand besoin de se stabiliser, fut le premier pays à détruire son mouvement ouvrier au moyen de la dictature du parti bolchevique. Dans les conditions de l’impérialisme, la stabilisation intérieure n’est possible que par une politique extérieure de puissance. Le caractère de la politique extérieure

de la Russie sous les bolcheviks fut déterminé d’après les particularités de la situation européenne d’après-guerre. L’impérialisme moderne ne se contente plus de s’imposer simplement au moyen d’une pression militaire et d’une action militaire effective. La « cinquième colonne* » est l’arme re-
connue de toutes les nations. Cependant, la vertu impérialiste d’aujourd’hui était encore une nécessité absolue pour les bolcheviks qui essayaient de tenir bon dans un monde de luttes impérialistes. Il n’y avait rien de contradictoire dans la politique bolchevique qui consistait à enlever tout le pouvoir aux ouvriers russes et à essayer en même temps de construire de fortes organisations ouvrières dans les autres pays. Précisément, c’est dans la mesure où ces organisations ouvrières devaient être souples afin de se plier aux besoins politiques changeants de la Russie que leur direction par en haut devait être rigide.
Naturellement, les bolcheviks ne considéraient pas les différentes sections de l’Internationale comme de simples légions étrangères au service de la « patrie des ouvriers » ; ils croyaient que ce qui aidait la Russie devait aussi servir le progrès ailleurs. Ils croyaient avec raison que la révolution russe avait été le début d’un mouvement général à l’échelle mondiale du capitalisme de monopole au capitalisme d’État, et considéraient que ce nouvel état de choses était un progrès dans le sens du socialisme. Autrement dit, sinon dans leur tactique, du moins dans leur théorie, ils étaient encore sociaux-démocrates et, de leur point de vue, les chefs


* La Cinquième colonne désigne les partisans clandestins qu’un État ou une organisation compte au sein d’un autre État ou organisation.


sociaux-démocrates étaient des traîtres à leur propre cause quand ils avaient aidé à maintenir le capitalisme de « laisser faire » d’hier. Contre la social-démocratie ils se sentaient de vrais révolutionnaires, contre l’ultra-gauche ils se sentaient des réalistes, les vrais représentants du socialisme scientifique.
Mais ce qu’ils pensaient d’eux-mêmes et ce qu’ils étaient réellement sont deux choses différentes. Dans la mesure où ils continuaient à méconnaître leur mission historique, ils provoquaient continuellement la défaite de leur propre cause ; dans la mesure où ils étaient obligés de s’élever au niveau des besoins objectifs de « leur révolution », ils devenaient la force contre-révolutionnaire la plus importante du capitalisme moderne. En se battant comme de véritables sociaux-démocrates pour la prépondérance dans le mouvement socialiste mondial, en identifiant les intérêts nationalistes étroits de la Russie capitaliste d’État avec les intérêts du prolétariat mondial, et en essayant de se maintenir à tout prix sur les positions du pouvoir qu’ils avaient conquis en 1917, ils préparaient simplement leur propre chute, qui se transforma en drame dans de nombreuses luttes de factions, atteignit son point culminant aux procès de Moscou, aboutit à la Russie stalinienne d’aujourd’hui – une nation impérialiste parmi les autres.
Étant donné ce développement, ce qui était plus important que la critique implacable que fit Rühle de la politique réelle des bolcheviks en Allemagne et dans le monde en général, c’était sa reconnaissance rapide de l’importance historique réelle du mouvement bolchevique, c’est-à-dire

de la social-démocratie militante. Ce qu’un mouvement conservateur social-démocrate était capable de faire et de ne pas faire, les partis d’Allemagne, de France et d’Angleterre ne l’avaient révélé que trop clairement. Les bolcheviks montrèrent ce qu’ils auraient fait s’ils avaient encore été un mouvement subversif. Ils auraient essayé d’organiser le capitalisme inorganisé et de remplacer les entrepreneurs individuels par des bureaucrates. Ils n’avaient pas d’autres plans et même ceux-ci n’étaient que des extensions du processus de cartellisation, de trustification et de centralisation qui se poursuivait à travers le monde capitaliste tout entier. En Europe occidentale cependant, les partis socialistes ne purent plus agir de façon bolchevique, car leur bourgeoisie était déjà en train d’établir cette sorte de « socialisation » de son plein gré. Tout ce que les socialistes pouvaient faire, c’était de lui prêter main-forte, pour passer lentement à la société socialiste naissante.
Le sens du bolchevisme ne se révéla pleinement qu’avec la naissance du fascisme. Pour combattre ce dernier, il était nécessaire, selon les mots de Rühle, de comprendre que « la lutte contre le fascisme commençait avec la lutte contre le bolchevisme ». À la lumière des événements présents, les groupes d’ultra-gauche en Allemagne et en Hollande doivent être considérés comme les premières organisations antifascistes, anticipant dans leur lutte contre les partis communistes le besoin futur de la classe ouvrière de combattre la forme fasciste du capitalisme. Les premiers théoriciens de l’anti-fascisme doivent se trouver parmi les porte-parole des sectes radicales : Gorter et Pannekoek en

Hollande, Rühle, Broch et Fraenkel en Allemagne, et on doit les considérer comme tels en raison de leur lutte contre la conception de la domination du parti et de la direction par l’État, en raison de leurs tentatives de réaliser les idées du mouvement des conseils favorables à l’autodétermination directe de son destin, et en raison de leur soutien à la lutte de la gauche allemande à la fois contre la social-démocratie et contre sa branche léniniste.
Peu de temps avant sa mort, Rühle, résumant ses découvertes au sujet du bolchevisme, n’hésitait pas à placer la Russie au premier rang des États totalitaires : « Elle a servi de modèle aux autres dictatures capitalistes. De leurs divergences idéologiques ne résultent pas de véritables différences de systèmes socio-économiques. Outre l’abolition de la propriété privée des moyens de production, ce qui détermine en fait une société socialiste, c’est la gestion par les ouvriers des produits de leur travail et la fin du salariat. Pas plus en Russie qu’en Italie ou en Allemagne, ces ceux conditions ne sont remplies. »
Pour éclairer le caractère fasciste du système russe, Rühle revient une fois de plus au pamphlet de Lénine, car « de toutes les déclarations programmatiques du bolchevisme
c’est celle qui révèle le mieux son caractère réel ». Quand, en 1933, Hitler supprime toute la littérature socialiste en Allemagne, Rühle raconte que, la publication et la diffusion de la brochure de Lénine restent autorisées. Dans ce travail, Lénine insiste sur le fait que le parti doit être une sorte d’académie de guerre pour révolutionnaires professionnels. Ses principales exigences étaient les suivantes :

autorité inconditionnelle du chef, centralisme rigide, discipline de fer, conformisme, militarisme et sacrifice de la personnalité aux intérêts du parti. En réalité, Lénine développa une élite d’intellectuels, un noyau qui, une fois jeté dans la révolution, devait s’emparer de la direction et se charger du pouvoir. « Il est inutile », disait Rühle, « de chercher à déterminer logiquement et abstraitement si une telle préparation à la révolution est juste ou erronée. […] Il faut soulever d’abord d’autres questions : quelle sorte de révolution se préparait ? et quel en était le but ? » Il répondait en montrant que « le parti de Lénine travaillait, dans le cadre de la révolution bourgeoise tardive en Russie, au renversement du régime féodal tsariste. […] Ce qu’on peut considérer comme une heureuse solution aux problèmes révolutionnaires dans une révolution bourgeoise ne peut pas passer en même temps pour la solution aux problèmes de la révolution prolétarienne. La différence structurelle fondamentale entre la société bourgeoise et la nouvelle société socialiste exclut une telle ambivalence. Selon la méthode révolutionnaire de Lénine, les chefs sont le cerveau des masses. […] Cette distinction entre le cerveau et le corps », souligne Rühle, « entre les intellectuels et les masses, les officiers et les simples soldats, correspond à la dualité de la société de classe, à l’ordre social bourgeois. Une classe est dressée à commander, l’autre à obéir. […] L’organisation de Lénine n’est qu’une simple réplique de la réalité bourgeoise. Sa révolution est objectivement déterminée par les mêmes forces qui créent l’ordre social

bourgeois, abstraction faite des buts subjectifs qui accompagnent ce processus ».
À coup sûr, « quiconque cherche à établir un régime bourgeois trouvera dans le principe de la séparation entre le chef et les masses, entre l’avant-garde et la classe ouvrière, la préparation stratégique à une telle révolution. […] En cherchant à accomplir la révolution bourgeoise en Russie, le parti de Lénine était donc tout à fait adapté à son objectif. Quand, toutefois, la révolution russe changea de nature, quand ses caractéristiques prolétariennes devinrent évidentes, les méthodes tactiques et stratégiques de Lénine perdirent leur valeur. S’il l’emporta en fin de compte, ce ne fut pas grâce à son avant-garde, mais bien grâce au mouvement des soviets, qu’il n’avait pas du tout inclus dans ses plans révolutionnaires. Et quand Lénine, une fois le triomphe de la révolution assuré par les soviets, décida une fois de plus de s’en passer, tout caractère prolétarien disparut de la révolution russe. Le caractère bourgeois de la révolution occupa à nouveau la scène, trouvant sont aboutissement naturel dans le stalinisme. »
« En dépit de son souci de la dialectique marxienne, Lénine était incapable de concevoir dialectiquement l’évolution historique des processus sociaux. Sa pensée restait mécaniste, suivant des schémas rigides. Pour lui, il n’existait qu’un seul parti révolutionnaire – le sien ; qu’une seule révolution – la révolution russe ; qu’une seule méthode – le bolchevisme. […] L’application monotone d’une formule découverte une fois pour toutes évoluant dans un cercle égocentrique où n’entraient en considération ni l’époque nibourgeois, abstraction faite des buts subjectifs qui accompagnent ce processus ».
À coup sûr, « quiconque cherche à établir un régime bourgeois trouvera dans le principe de la séparation entre le chef et les masses, entre l’avant-garde et la classe ouvrière, la préparation stratégique à une telle révolution. […] En cherchant à accomplir la révolution bourgeoise en Russie, le parti de Lénine était donc tout à fait adapté à son objectif. Quand, toutefois, la révolution russe changea de nature, quand ses caractéristiques prolétariennes devinrent évidentes, les méthodes tactiques et stratégiques de Lénine perdirent leur valeur. S’il l’emporta en fin de compte, ce ne fut pas grâce à son avant-garde, mais bien grâce au mouvement des soviets, qu’il n’avait pas du tout inclus dans ses plans révolutionnaires. Et quand Lénine, une fois le triomphe de la révolution assuré par les soviets, décida une fois de plus de s’en passer, tout caractère prolétarien disparut de la révolution russe. Le caractère bourgeois de la révolution occupa à nouveau la scène, trouvant sont aboutissement naturel dans le stalinisme. »
« En dépit de son souci de la dialectique marxienne, Lénine était incapable de concevoir dialectiquement l’évolution historique des processus sociaux. Sa pensée restait mécaniste, suivant des schémas rigides. Pour lui, il n’existait qu’un seul parti révolutionnaire – le sien ; qu’une seule révolution – la révolution russe ; qu’une seule méthode – le bolchevisme. […] L’application monotone d’une formule découverte une fois pour toutes évoluant dans un cercle égocentrique où n’entraient en considération ni l’époque ni

les circonstances, ni les niveaux de développement, ni les réalités culturelles, ni les idées, ni les hommes. Avec Lénine, c’était l’avènement du machinisme en politique : il était le « technicien », « l’inventeur » de la révolution. […] Toutes les caractéristiques fondamentales du fascisme existaient dans sa doctrine, sa stratégie, sa « planification sociale » et son art de manier les hommes. […] Il ignorait les conditions requises pour la libération des ouvriers. […] Il n’était pas préoccupé par la fausse conscience des masses ni par leur auto-aliénation en tant qu’êtres humains. Le problème, pour lui, se ramenait à un problème de pouvoir. »
Le bolchevisme, en tant que politique militante de pouvoir, ne diffère pas des formes bourgeoises traditionnelles de domination. Le gouvernement sert d’exemple essentiel d’organisation. Le bolchevisme est une dictature, une doctrine nationaliste, un système autoritaire avec une structure sociale capitaliste. La planification a trait à des questions techniques organisationnelles, non à des questions socio-économiques. Il n’est révolutionnaire qu’à l’intérieur de la charpente du développement capitaliste, établissant non le socialisme, mais le capitalisme d’État. Il représente l’étape actuelle du capitalisme, et non pas le premier pas vers une société nouvelle.

VI

suite…

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