Les causes et les remèdes


  La mujer en la música: Hildegarda de Bingen (1098-1179) | Musikawa
Auteur : De Bingen Hildegarde (Von Bingen Hildegard)
Ouvrage : Les causes et les remèdes
Année : 11??

Traduction du latin et présentation
de Pierre MONAT

Introduction
Il n’est plus nécessaire maintenant de présenter Hildegarde de
Bingen au lecteur francophone, qui dispose, depuis 1994, de la
très commode biographie que vient de publier R. Pernoud.1
Dans l’oeuvre immense et si variée de la moniale inspirée, qui va
des poèmes à l’exégèse en passant par ses visions2, deux ouvrages
occupent une place à part : ce sont les deux livres qui, sans être
consacrés exclusivement à la médecine, contiennent une foule de
recettes médicales, transmises de l’ Antiquité ou recueillies dans
l’usage populaire. Ce sont peut-être ceux qui ont le plus fait pour
sa renommée, à notre époque éprise de médecines douces et
naturelles. Le premier, Le Livre des Subtilités des créatures divines,
a déjà été publié dans cette même collection 3. On trouvera ici le
second, Causae et curae, Les Causes et les remèdes.
Les rapports entre ces deux oeuvres sont encore mal établis,
tout autant d’ailleurs que leur texte. Notre traduction a été élaborée
à partir de l’édition qu’en a donnée P. Kaiser au début de
ce siècle4. Cette édition a beaucoup de défauts, que ses recenseurs
ont notés à l’envi, et nous avons dû corriger au passage un
certain nombre de bévues. Elle a le plus grand besoin d’être
revue et rajeunie. Mais la tâche est lourde, car, si l’on dispose
d’un seul manuscrit, on a de multiples raisons de suspecter


1. Régine PERNOUD, Hildegarde de Bingen, Conscience inspirée du XII,: siècle, Ed. du
Rocher 1994, puis Livre de Poche 1995.
2. En traduction française, on trouve actuellement : Le livre des oeuvres divines, présenté
et traduit par B. GORCEIX, Paris 1982 ; Le livre des subtilités des créatures divines,
traduit par P. MONAT, éd. J. Millon, 2 vol. Grenoble 1988-89 ; Louanges, présenté et
traduit par L. MOOULINIER, Paris 1990 ; Scivias, Sache les voies, ou [,ivre des Visions,
éd. du Cerf, Paris 1996 (coll. Sagesses chrétiennes).
3. Cf. n. 2.
4. P. KAISER, Causae et curae, éd. Teubner, Leipzig 1903.


qu’entre Hildegarde et lui, le texte a subi bien des modifications
et des aménagements. L’enquête passionnante que vient de
publier L. Moulinier5 sur ce manuscrit et sa transmission jusqu’à
nous, ouvre la voie à une future édition de ce texte.
A l’exemple de P. Kaiser, nous avons conservé les faux-titres
du manuscrit, bien qu’ils constituent des ajouts postérieurs, souvent
mal placés, erronés, voire fantaisistes6. Ils constituent néanmoins
des points de repère souvent utiles et nous les avons donc
conservés. Pour permettre au lecteur de mieux voir les grandes
lignes de développements souvent décousus, ou mal cousus, nous
avons ajouté quelques titres en caractères gras, et, dans le cours
du texte, la pagination de l’édition de P. Kaiser.
Il n’est pas aisé, en effet, de s’orienter dans ce vaste ensemble,
fort hétérogène, et dont on n’est même pas assuré qu’il ait jamais
constitué une oeuvre unique. En son état actuel, il constitue un
rassemblement de cinq livres, de longueur et d’intérêt bien différents.
Qu’on en juge.
Le premier livre, assez bref, est un étrange exposé de cosmologie,
qui puise manifestement à des sources diverses, sans
prendre autrement la peine de les harmoniser. On part du récit
de la création contenu dans la Genèse, et de la chute de Lucifer.
La lutte entre le Dieu de bonté et les forces du mal explique alors
toutes les tensions dans lesquelles vivra l’homme entre le bien et
le mal, les humeurs bonnes et mauvaises, la maladie et la santé,
la vie et la mort, dans un univers lui-même écartelé entre les
forces antagonistes que sont les vents, les éléments, les eaux surtout,
qui ont droit à un très long développement, presque le quart
du livre. On ne saurait trop s’étonner de trouver là, sous forme
d’un excursus, une évocation du rôle des astres, mais on ne peut
qu’être stupéfait de la page extraordinaire7 consacrée au rôle


5. L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, Publications de la Sorbonne,
Paris 1995. C’est dans cet ouvrage que l’on trouvera la bibliographie la plus complète
à l’heure actuelle sur l’ensemble de l’oeuvre de Hildegarde.
6. Par exemple, à un endroit où il n’a trouvé qu’un espace laissé en blanc, le copiste
inscrit ce titre désabusé : <• Je n’ai rien trouvé, je n’ai rien écrit …

7. Ci-dessous, p. 29-30.


prémonitoire des planètes. .. ou plutôt d’étranges planètes
dénommées ici Oculus, Pauper (toutes deux invisibles pour les
hommes !), Pupilla, Vésper, Gomes, dans lesquelles on serait bien
en peine de retrouver les planètes connues et utilisées par les
astrologues, (sauf pour les deux dernières qui correspondent
peut-être à Vénus et Mercure) . Un autre élément est certainement
rapporté, le développement dans lequel Hildegarde
explique à quel stade de sa vie … et d’une lunaison l’homme doit
engendrer.
Bien aussi décousu, le livre II est en outre beaucoup plus long
et constitue à lui seul la moitié de l’ouvrage. Comme au livre I,
l’exposé s’ouvre sur un rappel des premières pages de la Genèse,
mais il est cette fois plus anthropocentrique. Cependant, la description
de l’homme, corps et âme, qui devrait en constituer la
ligne directrice, est sans cesse abandonnée : une digression sur les
oiseaux, les poissons et les reptiles vient s’intercaler entre une justification
de la pilosité virile et des pronostics sur le sexe de l’enfant
à naître. L’analyse des divers tempéraments de l’homme est
interrompue par des considérations sur la rosée et le brouillard.
Guère plus méthodique, la présentation des flegmes et des
humeurs est farcie de considérations diverses et de remarques sur
la conception et les stades du développement de l’homme. Un
coup d’oeil sur la table des matières que nous avons essayé d’esquisser
permettra de voir que l’auteur procède un peu, comme
Montaigne, <<à sauts et à gambades». Le livre ne devient proprement
médical que dans sa seconde partie. De fait, on a d’abord
l’impression d’une organisation plus sérieuse, lorsque Hildegarde
passe en revue les affections de la tête, des viscères, des membres
inférieurs, puis les maladies de la femme. Mais bien vite on en
revient au plus aimable désordre : s’entrechoquent et se bousculent
des pages sur les fièvres, la saignée, les excrétions, l’alimentation,
les parasites : des descriptions accompagnées de
quelques explications, mais de remèdes, point encore.
Les livres III et IV constituent certainement la partie la plus
attendue de cet ouvrage. Il ne s’agit plus alors de causes, mais
bien de remèdes. Hildegarde examine les diverses maladies qui
peuvent frapper l’homme, organe par organe, et elle propose des

remèdes, souvent plusieurs pour chaque affection ; parfois aussi,
le même remède est présenté à plusieurs reprises, avec de légères
variantes ; mais ceux-ci, précise-t-elle en tête du livre III, et elle
le rappelle de temps en temps, ne seront efficaces que si Dieu le
veut bien.
Le livre V offre encore un aspect véritablement médical dans
sa première partie : Hildegarde y explique comment les yeux, les
urines, le pouls, les selles enfin peuvent donner quelques indications
sur les chances de survie d’un malade. La dernière partie,
en revanche, vient tout droit des astrologues de l’antiquité, par le
relais de Bède le Vénérable : il s’agit de déterminer le caractère et
le futur état de santé de quelqu’un d’après le quantième de son
jour de naissance dans le cycle lunaire !
Ce rapide parcours montre bien que l’on n’a pas affaire ici à
un ensemble composé et achevé. Il semble qu’il s’agisse bien plutôt
d’une accumulation de matériaux, préparation d’un ouvrage
ou scories non utilisées ; les travaux de L. Moulinier ne devraient
pas tarder à nous éclairer là-dessus avec plus de précision. Il reste
que, malgré son aspect hétérogène et malgré ses multiples
défauts d’écriture, ce dossier est d’une richesse étonnante pour le
lecteur moderne. Les historiens des sciences y découvriront
matière à exercer leur sagacité ; mais surtout on trouvera là, sinon
des recettes de remèdes totalement utilisables (les dosages sont
approximatifs, l’identification des composants n’est pas toujours
assurée et le recours à certaines préparations pourrait se révéler
assez hasardeux !), du moins une sorte de sagesse médicale que
notre époque commence à apprécier. Il n’y pas de maladies, rappelle
avec force Hildegarde, mais des hommes malades, et ces
hommes sont intégrés dans un univers qui, de même qu’il participe
à leur malheur, doit aussi prendre sa part dans la guérison ;
ils doivent être soignés dans leur totalité, corps et âme, et, même
si la nature peut et doit venir à leur aide, c’est bien souvent dans
leur propre sagesse, leur modération, leur maîtrise d’eux-mêmes,
qu’ils trouveront les forces qui soutiendront le processus de guérison.
Enfin, ils doivent se souvenir que, créés par Dieu, ils sont
entièrement en sa main et que rien en eux, maladie ou guérison,
ne peut se produire sans intervention de la volonté divine. Pour
Hildegarde, si les causes premières du mal sont en l’homme,
comme le dit le récit de la chute originelle, c’est aussi en lui
que, avec l’aide de la nature et le secours de Dieu, peuvent se
trouver les causes de la guérison, les remèdes.
Pierre MONAT

LIVRE I
COSMOLOGIE
La création

Suite…

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