Journal indélicat


  Joseph Scipilliti, le 15 mars 2013. Crédit : Riposte Laïque.
Auteur : Scipilliti Joseph
Ouvrage : Journal indélicat
Année : 2015

INTRODUCTION
Ce journal faillit s’appeler « inachevé », plutôt que « indélicat ». Il est en effet constitué de notes prises pendant mon exercice professionnel à partir de la fin de l’année 1991, et dont j’ai sans cesse différé la mise en forme. Mon but était d’en faire un livre quand le moment serait venu, c’est-à-dire quand je quitterais la profession, volontairement ou contraint. Bien sûr j’aurais dû l’édulcorer car les éditeurs auraient reculé devant son contenu iconoclaste.
A partir de 2014 il devint clair que ce moment approchait. Je dérangeais trop d’intérêts depuis trop longtemps et l’heure était venue pour le système de sonner l’hallali. Le système s’est incarné en l’occurrence par le nouveau bâtonnier H. V., qui dès avant sa prise de fonction pour les années 2014-2015 avait fait connaître son intention d’en finir avec moi.
J’ai alors décidé de renoncer à l’édition pour une diffusion anticipée, plus large et gratuite par voie d’internet. Malheureusement le temps m’a manqué. Il fallait compléter les matériaux dont je disposais, les synthétiser, les structurer, tout en continuant de travailler dans un métier extrêmement prenant, et en continuant de me défendre contre les multiples turpitudes qu’on m’imposait, terriblement chronophages. Une fatigue générée depuis des années par des problèmes de santé non létaux mais gênants, une neurasthénie épisodique consécutive à ma situation, réduisaient encore mon temps disponible. Le moment vint où je dus me résoudre à utiliser ce dont je disposais.
Le résultat ne me satisfait que modérément. Je l’aurais voulu plus exhaustif, moins décousu, mieux structuré, avec de nombreuses pièces illustratives. Ce sont des briques en nombre insuffisant, liées par un ciment lui-même limité, mais il y a au moins un édifice partiel.
Ce journal décrit une imposture enseignée dans nos écoles et universités, claironnée par nos responsables politiques, pratiquée avec naïveté par les uns, avec hypocrisie par les autres : l’Etat de Droit, et plus précisément ses effets dans la vie quotidienne des avocats.
N’est-ce pas beau une société où le droit prime la force, un droit soucieux de justice c’est-à-dire d’équité, malgré la relativité de cette notion ?

C’est le monde dans lequel nous sommes censés vivre. Des gens vertueux font des lois inspirées par leur souci de justice, qui s’appliquent à tous. Il en résulte notamment que l’arbitraire n’existe pas car toute forme de pouvoir est limitée par un contre pouvoir, ou la possibilité de poursuivre un abus pour qui le subit.
Cette fable, j’y ai cru peu ou prou jusqu’à mon entrée au Barreau, malgré quelques expériences qui m’avaient troublé sans que j’en saisisse alors clairement le sens. En 1989, je quittai l’enseignement secondaire pour revêtir définitivement la robe, après une première et brève expérience à mi-temps entre fin 1981 et début 1983. Mes goûts me poussaient vers un exercice « à l’ancienne », artisanal bien qu’avec les outils technologiques modernes. Rien ne me fait plus horreur que ces usines à avocats que sont les gros cabinets de groupe.
Je devais alors découvrir ce qu’est vraiment notre société, à travers le prisme d’un milieu judiciaire lui-même bien éloigné de l’image qu’il cherche à se donner dans le public.
Avocat. Un mot qui inspire considération, respect, voire admiration chez toute personne extérieure à ce milieu, notamment les catégories sociales modestes. Peu de professions souffrent d’un tel décalage entre l’image et la réalité. Les avocats sont trop souvent vus à travers le prisme déformant du cinéma, de la littérature, de la télévision, ou d’une actualité mettant en vedette une poignée d’avocats pénalistes, (moins d’une dizaine, sur environ soixante mille praticiens) qui ne se font pas prier pour alimenter les stéréotypes.
Pouvoir, argent, relations, célébrité, que ne leur prête-t-on pas ? La croissance exponentielle du Barreau français ces dernières décennies témoigne de la fascination qu’il exerce sur les jeunes diplômés en droit : 20 000 avocats en 1985, plus de 60 000 en 2015. A Paris, 5000 en 1975, plus de 27 000 aujourd’hui. A Lyon, 400 en 1987, 2800 en 2015.
Ceux qui ne sont pas issus du sérail, n’ayant pas un parent ou une relation personnelle au Barreau, sont les moins informés, et y arrivent parfois avec des attentes à la hauteur du mythe. Certes pendant leur formation ils ont été en contact avec des avocats, mais ceux-ci n’ont pas eu le mauvais goût de les éclairer sur certains aspects du métier au risque de les décourager, et de se dévaloriser eux-mêmes. Il leur faudra découvrir seuls des réalités quotidiennes souvent bien éloignées de leurs rêves.
Pourtant le métier est en soi passionnant, abstraction faite du statut qui en découle. Si on aime le droit, la rencontre avec des situations concrètes dont la diversité est infinie, la contribution à des solutions qui peuvent apporter aux gens un peu de bien-être et parfois de bonheur, on doit en principe pleinement s’y épanouir. Mais voilà, deux ombres ternissent cette image lumineuse.

La première, qui ne constitue pas l’essentiel de mon propos, est économique. La légende imbécile de l’avocat riche, héritée d’une époque révolue, s’estompe très vite pour 95 % des praticiens (statistique évidemment empirique, portant sur une notion – la richesse – elle-même imprécise). Pour le pourcentage restant, les moyens d’acquisition de cette aisance nécessiteraient des développements qui n’ont pas leur place ici.
La seconde est relationnelle : l’avocat n’a aucun pouvoir. L’important personnage qui a « le bras long » et balaye d’un discours « brillant » tout obstacle, appartient à l’imaginaire d’un public nourri de fictions à bon marché. L’avocat est un technicien du droit qui résout des problèmes juridiques comme le médecin traite des maladies. Il écoute, fait un diagnostic, et s’il y a lieu propose une solution. Celle-ci n’existe que dans la limite du droit en vigueur, de même qu’un traitement ne peut être prescrit qu’avec les connaissances médicales du moment et les lois de la nature. Il y a des situations juridiques irrémédiables comme il y a des maladies incurables.
Si solution il y a, elle sera neuf fois sur dix judiciaire. L’avocat engagera donc une procédure dans laquelle c’est un autre qui prend les décisions : le juge. Et c’est alors qu’une découverte l’attend : s’il n’a aucun pouvoir, d’autres en ont sur lui. Non seulement le juge, mais tous les acteurs de la vie judiciaire sont placés dans une situation leur donnant au quotidien un pouvoir de fait sur l’avocat, sans réciprocité et pratiquement sans recours. Un juge, un huissier, un greffier, voire un simple employé du tribunal dans certains cas, et surtout le bâtonnier, peuvent le traiter comme un laquais et influer défavorablement sur son exercice professionnel, ponctuellement ou durablement, voire définitivement. Pourtant nous sommes censés avoir une profession… indépendante. Aucune profession libérale ne l’est moins, mais aucun étudiant en droit ne le saura avant de s’inscrire au barreau et d’y exercer quelques années au moins.
Il lui faudra donc admettre ce paradoxe : lui qui a pour métier de défendre les autres, ne peut se défendre contre les actes d’arbitraire répétés dont il est victime. Face à ce déni de justice permanent, l’immense majorité des avocats fait preuve d’une passivité qui m’a tout de suite paru incompréhensible. Beaucoup en souffrent, s’en plaignent (entre avocats s’entend), d’autres font partie de l’éternel troupeau de l’indifférence, qui fait le dos rond en soupirant des « bof, qu’es’tu veux faire… ». Tous ou presque s’accordent… pour se résigner. Pas moi.
Je n’ai jamais pu supporter l’injustice. Très tôt j’ai rejeté les préceptes tels que : « la vie est une jungle », « l’homme est un loup pour l’homme », « dans la vie il faut être bourreau ou victime », censés légitimer le rapport de force comme règle de base de la vie en société.

L’injustice, ce n’est pas seulement celle spectaculaire, qui intéresse les journalistes ni celle hémiplégique, inspirée par l’idéologie ; mais aussi celle discrète, neutre et banale, que chacun peut subir au quotidien avec une fréquence et une intensité inversement proportionnelle au pouvoir de nuisance dont il dispose, et qui s’appelle : mépris de l’autre, goût de la domination, amoralisme, et presque toujours bêtise. Le découvrir et le subir au quotidien en tant qu’avocat fut pour moi un choc. Il n’est point d’église où le diable n’ait sa chapelle dit-on. Qui croirait que même dans ces cathédrales du droit que sont les palais de justice, les démons de l’arbitraire ont leur autel ?
J’ai d’abord cru possible de provoquer une réaction collective, et je me suis intéressé au syndicalisme. Peine perdue. Les syndicats et associations d’avocats sont pleinement dans le système. Pour lutter contre le statut de soumission de l’avocat, il faudrait d’abord le reconnaître, au risque de le faire connaître. Or l’obsession de la profession, c’est « l’image ». Cette image faussement flatteuse décrite plus haut, et au nom de laquelle sont acceptés tous les abaissements, toutes les humiliations, pourvu qu’ils ne soient pas connus au dehors.
J’ai alors essayé de provoquer une réaction collective ponctuelle chaque fois que c’était nécessaire, et le résultat fut tout aussi infructueux, même si on reconnaissait que j’avais raison. Routine, pusillanimité, peur des conséquences….
Que faire ? Quitter un métier que j’aimais parce que je refusais de courber l’échine ? Je m’y refusai. Je ne tenterais plus rien pour changer notre statut, mais je refuserais l’arbitraire chaque fois que j’en serais victime moi-même, libre aux autres de l’accepter. Il me fallut peu de temps pour comprendre que cette démarche me conduisait dans le mur. S’opposer seul à l’arbitraire exercé par tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, c’était attirer sur moi les inimitiés, les représailles sournoises, les vengeances minables. Et surtout, chose inattendue, la jalousie.
Ce fut une nouvelle surprise. Je devais découvrir que quand on fait preuve dans une situation donnée de courage, de dignité, on se met à dos non seulement ceux à qui on résiste (c’est bien normal) mais aussi ceux qui placés dans la même situation, se sont soumis. C’est ainsi que nombre de mes confrères se mirent à m’en vouloir parce que ma résistance faisait ressortir par contraste leur propre passivité. Je les mettais dans la pénible obligation pour se justifier, de nier la situation de domination qu’ils vivaient, et dont parfois ils s’étaient plaints auprès de moi. Alors, c’est moi qui étais excessif, trop réactif, manquant de souplesse… En langage barreau, cela s’appelle « manque de délicatesse ».

Rapidement je compris qu’à terme mon exercice professionnel pouvait être compromis, même si le temps passant, je retrouvais périodiquement espoir de poursuivre ma route jusqu’au bout, cahin caha.
Par réflexe j’entrepris la rédaction du présent journal de façon sommaire, notant les épisodes marquants que je me réservais de développer plus tard, ce que je faisais quand le temps me le permettait. Sans but précis à l’origine, il devint ensuite la trame d’une éventuelle publication.

Les années passèrent. Ceux dont je contestais les abus de pouvoir, comme ceux que je renvoyais involontairement à leur faiblesse, se protégèrent en me faisant une réputation d’acariâtre, de bas du front, de pachyderme égaré dans ce magasin de porcelaine qu’est le barreau. Les premiers multiplièrent les représailles sous toutes leurs formes, que je devais également combattre pour ne pas sombrer, perdant ainsi un temps précieux au préjudice de mon exercice professionnel.
Cette réputation se transmettait auprès de tout nouveau venu au barreau. Quand un confrère se présentait et qu’à mon tour je donnais mon nom, il n’était pas rare qu’il réponde un « ah … » parfaitement significatif. C’était d’autant plus irritant que je me battais contre des gens souvent primaires sur le plan intellectuel. A cet égard une bonne partie du barreau usurpe sa réputation, comme je l’expose dans un passage de ce journal. « Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet » disait Courteline. Je ne suis pas d’accord. C’est au contraire particulièrement énervant.
J’avais périodiquement des accès de découragement qui me démobilisaient jusque dans mon travail. En temps normal le métier d’avocat implique déjà une énorme pression psychologique. Nous sommes dépositaires de centaines de problèmes personnels plus ou moins angoissants, parfois dramatiques. Chaque dossier est un problème existentiel dont nous devons gérer les aspects non seulement juridiques mais également psychologiques, humains, sociaux. Il y faut un grand équilibre de la personnalité. Qu’on imagine alors la force mentale nécessaire pour exercer dans le climat qui m’était imposé. J’ai connu des insomnies répétitives, des accès de lassitude, des épisodes de réelle dépression.

Je ne pouvais me confier à personne. Le caractère récurrent des problèmes qui m’étaient posés aurait fini par lasser mes interlocuteurs qui au surplus étaient gênés par leur propre inaction, comme je l’ai dit.
A deux reprises, entre 1999 et 2003, puis à partir de 2011 des problèmes de santé s’ajoutèrent à cette tension nerveuse pour entraver encore ma capacité de travail.
La conséquence en fut à chaque fois une baisse d’activité, puis de revenu. Par manque de temps je dus négliger (involontairement cela va de soi) la partie comptable de mon activité, n’effectuant pas certaines déclarations fiscales ou sociales, sans cesse remises au lendemain. Je fis alors connaissance avec un autre domaine où l’Etat de droit joie sa comédie : les relations avec les organismes fiscaux et sociaux (URSSAF, CNBF…). Le professionnel indépendant en difficulté est un objet dont ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Non seulement les sanctions légales sont tellement lourdes qu’il est impossible d’y faire face (ce dont tout le monde se moque) mais ceux qui les appliquent ou en gèrent les conséquences peuvent y ajouter leur propre arbitraire, sans réelle parade car les recours sont illusoires.
En 2005 une réforme législative applicable au 1er janvier 2006 a étendu aux professions libérales les règles applicables aux entreprises « en difficulté », et notamment le redressement et la liquidation judiciaires. Dès le début 2006 des milliers de professionnels, parmi lesquels nombre d’avocats et de médecins furent ainsi assignés devant les tribunaux à cette fin. Au barreau de Paris on les compta par centaines puis par milliers. A Melun il y eu une première fournée dont je fis partie.
En juin 2007 je fus placé en liquidation judiciaire mais je m’y étais préparé. Un confrère accepta de me prendre comme avocat salarié dans son cabinet pendant le temps de la procédure qui dans mon cas fut brève, notamment parce que je n’avais pas de bien immobilier. En janvier 2008 elle fut clôturée avec extinction du passif car ce dernier était tellement exorbitant (taxations d’office + majorations + intérêts de retard + frais…) qu’il n’y avait aucun espoir d’y faire face. En application de la loi, je retrouvais donc le droit de me réinstaller, ce que je fis.

Pendant toute la procédure, ceux qui rêvaient de me voir partir s’étaient montrés étonnamment agréables avec moi. C’est qu’ils étaient satisfaits : dans leur esprit, soit je restais salarié, et je rentrais ainsi dans le rang puisque mes manifestations d’indépendance auraient mis en difficulté mon employeur, soit je quittais le barreau, je me demande bien pourquoi. La reprise de mon activité libérale après extinction de mon passif fut pour eux une déception et une frustration intolérables.
Le bâtonnier H.V. qui exerçait son premier mandat, sonna l’attaque. B.J.D. (1), mon confrère ex employeur, ainsi que moi-même, fûmes convoqués devant le Conseil de l’Ordre en vue d’éventuelles poursuites disciplinaires. En réalité c’est moi seul qui étais visé, mais ils voulaient lancer un message au barreau : tout confrère qui m’aiderait sous une forme ou sous une autre subirait des représailles, qu’on se le dise.
L’aide de B.J.D. en l’occurrence était toute relative tant les contreparties étaient lourdes. Il est tout sauf philanthrope. Pendant ces mois il me fit plaider ses dossiers les plus ingrats, assurer ses permanences de week-end, n’était jamais disponible pour me voir… Surtout il se dispensa de faire toutes les déclarations nécessaires à mon égard sur le plan administratif, ce qui n’était tout de même pas de ma faute. Ils prétendirent pourtant qu’il y avait eu collusion en vue d’un contrat de travail fictif, alors que c’est lui seul qui aurait dû être inquiété. Mais comme je l’ai dit, c’est moi seul qui importais.
J’ignore ce que décida ensuite le Conseil de l’Ordre, mais à titre préventif je fis savoir au bâtonnier Vannier que si poursuites il y avait, je me réservais de saisir le Parquet Général de certaines pratiques douteuses qui avaient eu cours au barreau. Il n’y eut pas de poursuites, mais comme on le verra ce n’était que partie remise.


(1) Les noms ou abréviations utilisés ici sont tantôt authentiques, tantôt changés. Cette incertitude protège les personnes sans donner au récit un caractère fictif. Il n’est cependant pas toujours possible de cacher les véritables identités, notamment quand des documents sont reproduits.



En 2008-2009 tout se passa bien. En 2010 le ciel me tomba sur la tête. Je me mis à recevoir de la part de certains organismes sociaux et fiscaux des demandes de payement relatives… aux années d’avant ma liquidation (CNBF, Trésor ), ou calculées sur les revenus des ces années, qui avaient été taxés d’office (URSSAF, CNBF ). Or économiquement et juridiquement j’étais une nouvelle entreprise, et je devais donc être traité comme telle, la preuve en est qu’on ne m’avait rien réclamé pendant deux ans. Mes protestations restèrent vaines et je compris que là encore on se vengeait. Mon passif était effacé d’une manière parfaitement légale, comme pour des millions d’autres professionnels indépendants avant 2006, et sans que j’y sois pour rien puisque ce n’était tout de même pas moi qui avais étendu cette loi aux professions libérales, ni avais demandé ensuite à ce qu’on me l’applique.
Qu’importe. Dans notre prétendu Etat de droit, ceux qui ont le pouvoir sans contre pouvoir décident eux-mêmes s’ils doivent respecter la loi. J’eus beau protester, par téléphone, par lettre, rien n’y fit, sauf avec le Trésor qui accepta de renoncer. A la CNBF et à l’URSSAF, on me dit que si je n’étais pas satisfait, je n’avais qu’à engager les recours nécessaires. Encore. Bien sûr je pouvais théoriquement le faire, mais c’est un dilemme sur lequel comptent les racketteurs légaux : l’énorme perte de temps que cela induit (outre le discrédit pour un avocat, car cela se passe devant des tribunaux où on le connait) m’obligerait à négliger mes dossiers, surtout si on envisage les recours consécutifs au jugement : appel, éventuellement pourvoi en cassation… Sans compter les inévitables représailles indirectes. J’en étais fatigué d’avance. Et ne pas engager de recours, c’est rendre la somme réclamée même indue, exigible au bout d’un certain délai. Ce dilemme est constant vis à vis de tous ceux qui ont un pouvoir sur l’avocat.
A terme cela ne pouvait conduire qu’à une nouvelle liquidation, ce que recherchaient évidemment les racketteurs. Et ce jour là tous les imbéciles au barreau et ailleurs, qui ne connaissent pas les circonstances ci-dessus (ou qui s’en moquent car cela leur fait plaisir), me regarderaient avec un mépris satisfait. Tant d’efforts, d’espoirs, d’obstacles franchis, pour revenir au point de départ. Je sombrai dans le découragement, la démotivation, avec des accès de léthargie de plusieurs heures à quelques jours.

C’est le moment où apparurent de nouveaux problèmes de santé (pathologie de la prostate). Un état semi-dépressif s’installa.
Bien évidemment les répercussions professionnelles de cette situation furent désastreuses. Ma capacité de travail étant réduite d’une bonne moitié le retard s’accumulait, le mécontentement d’une partie de la clientèle aussi. A nouveau l’absence de déclarations administratives, à nouveau les taxations d’office. Je devais donner des explications dilatoires à ce retard, dans l’espoir qu’il serait comblé ensuite.
Bien sûr les bonnes âmes que j’avais contre moi depuis toujours s’en réjouissaient. Quel nul ! Que faisais-je encore au barreau ? D’autant que je continuais à justifier ma réputation d’insoumis, contestant l’inacceptable, exigeant que l’avocat soit traité avec dignité. Un comble. Et les représailles que cela me valait étaient une cause supplémentaire de temps perdu.

En 2014 je sus qu’on approchait probablement de l’épilogue. En janvier le nouveau bâtonnier élu, H. V. me fit comprendre qu’il ferait tout pour cela. Je m’en doutais déjà, pour avoir pu le connaître au cours de son premier mandat en 2008-2009 ; en outre il s’en était ouvert au sein du barreau… et au dehors. Il incarnait à lui seul tout ce que je combattais depuis le début de ma carrière. On n’aurait pu me donner de meilleur interlocuteur pour que je puisse exprimer comme j’allais le faire ce que je préparais et retenais depuis longtemps avant de partir. Il était le candidat idéal.
Il engagea au bout de quelques mois une procédure disciplinaire mijotée de longue date et ficelée de telle manière que j’avais le choix entre ne pas me défendre, ou le faire en négligeant tellement mon activité que cela équivaudrait à un point final.

A la même époque l’inéluctable deuxième procédure en liquidation fut engagée par l’URSAFF d’un côté, la CNBF de l’autre, soit les deux organismes qui au mépris de la loi avaient refusé de tenir compte de l’issue de la première. Comme prévu, les crétins autour de moi hochaient la tête sans savoir (ou sans en tenir compte) que c’était la suite du film de 2007, dont le clap final n’avait été qu’un entracte. H.V. lui, jubilait.
Tout ce que je fis alors ne consistait qu’à gagner du temps. Il fallait travailler pour ne pas léser les clients et gagner ma vie, tout en préparant ma sortie car cette fois je savais que j’étais au bout du chemin. Le tout dans un état d’épuisement alimenté par des insomnies bien compréhensives, ou des produits d’endormissement à doses massives laissant leurs séquelles la journée.
Ce journal qui avait été tenu en pointillé devait être complété pour être rendu public, et je n’en eus pas le temps comme je l’aurais voulu.
Qu’on ne se méprenne pas. On ne lira ici rien de sensationnel. Pas de cadavre (ou presque), dans les placards, de détournement de fonds colossal et habituel, d’erreur judiciaire dramatique, rien qui alimente habituellement les titres des journaux. Chaque évènement rapporté pourrait, séparément de l’ensemble, sembler banal. Ce qui me parait digne d’intérêt, c’est l’accumulation, la mise en perspective d’une réalité inconnue sur la vie des avocats, qui n’est que l’un des aspects d’une société encore trop régie par les rapports de force.
En outre je ne prétends pas que l’Etat de droit est totalement absent. Je dis qu’il l’est dans bien des domaines, notamment quand on est assez fort pour lui résister.
Me voilà donc sur le point de satisfaire ceux qui pour justifier leur domination ou leur soumission m’ont fait une réputation de cosaque. Pour une fois, je vais vraiment manquer de délicatesse.
Melun le 27 octobre 2015

1. ETAT DE DROIT
Instantanés de la vie sociale
Août 1991

suite…

http://www.freepdf.info/index.php?post/Scipilliti-Joseph-Journal-indelicat