Idéalisme pratique Noblesse Technique Pacifisme


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Auteur : Eijiro Graf Coudenhove-Kalergi Richard Nikolaus (Coudenhove-Kalergi Richard Nicklaus)
Ouvrage : Idéalisme pratique Noblesse Technique Pacifisme
Année : 1925

Traduit de l’allemand par Adeline A. Gasnier (2014)

 

 

 

NOTE DE LA TRADUCTRICE
La présente traduction n’a aucune valeur officielle. Elle a été effectuée bénévolement, d’après une initiative privée, singulière et non lucrative, à partir du document scanné de l’édition de 1925. Praktischer Idealismus n’est vraisemblablement plus édité (plus vendu) en allemand et ne semble pas avoir été traduit. Quant à sa présence en bibliothèque, elle est assez rare. Tout ceci rend donc difficile l’accès au document physique. En revanche, l’ouvrage connaît une certaine vie sur Internet puisqu’il a été numérisé et qu’il est diversement cité (de façon tronquée), dans des contextes souvent déconcertants. Autant de points ne pouvant qu’inciter à redonner une voix à ce livre par le biais d’une traduction complète, aussi fidèle que possible, pour les lecteurs non germanophones.
Traduire c’est choisir, et réfléchir aux choix que l’on effectue. Ainsi la présente traduction comprend la pagination originale entre crochets et des notes de traduction signalées par le marqueur [NdT]. Les rares notes n’ayant pas ce marqueur sont de R. N. Coudenhove-Kalergi. Les termes en italique sont les termes soulignés par l’auteur dans l’édition originale. Pour ne pas perturber cet indicateur, les mots et expressions empruntés à d’autres langues (otium, status quo, etc.), qui par convention devraient être en italique dans le texte, ne le sont pas. De même, les rares néologismes utilisés pour alléger la traduction (« esclavagisant », etc.), ne sont pas signalés par des guillemets.
Si certaines tournures grammaticales peuvent dérouter les lecteurs, c’est parce que, dans la mesure du possible, il aura été tenté de garder les temps grammaticaux utilisés en allemand (un conditionnel ou un futur ne dénotent pas la même chose qu’un indicatif). Il en va de même pour l’accord des adjectifs : certains adjectifs s’accordent avec les groupes

syntagmatiques précédents, et non avec le terme précédent — en allemand les adjectifs se placent souvent avant les substantifs qu’ils qualifient, il est donc plus fréquent d’utiliser un adjectif pour qualifier un groupe de mots entier, ce qui en français peut donner des phrases inhabituelles.
L’axe de traduction privilégié a été celui des redondances : tant que faire se peut, un même mot est toujours traduit de la même façon, quand bien même cela obligerait à une forme de gymnastique intellectuelle. L’avantage de ce parti pris est qu’il conserve les tissages sémantiques générés à l’intérieur de l’ouvrage. Il va sans dire que ce parti pris est un idéal à atteindre, dans la mesure où il n’est pas toujours réalisable (le but principal étant bien sûr que le texte reste lisible en français).
Chaque langue recèle ses trésors en termes de polysémies. Parfois ces polysémies se retrouvent d’une langue à l’autre (p. ex. Recht, en allemand désigne le droit, la loi ; et la direction droite, le contraire de la gauche, comme en français). Mais ce n’est pas toujours le cas. Pour ces cas où la polysémie allemande enrichit le texte, tout en se perdant nécessairement dans la traduction française, le terme allemand a été noté entre crochets, suivi d’un complément sémantique. Pour les germanophones, certains mots allemands (vocabulaire philosophique p. ex.) ont aussi notés entre crochets, sans autre explication.
Bien entendu cette traduction est une ébauche, non exempt d’erreurs, et reste ouverte à toutes les corrections.
Par-delà ces choix de traduction, il y a le choix de traduire cet ouvrage en particulier. Ce livre a une situation historique remarquable : composé de trois essais de Richard Nikolaus von Coudenhove-Kalergi (1894-1972), il a été édité en 1925 par les éditions Paneuropa, à Vienne et Leipzig — soit à quelques moins d’écart de l’édition de Mein Kampf d’Adolf Hitler (1889-1945) par les éditions Eher, à Munich. Ces deux livres fonctionnent, en un sens, en contrepoint l’un de l’autre : dans les deux il est question d’une Europe aussi effondrée que belliqueuse, mais les deux

ne répondent pas du tout de la même manière à ce constat. Quid, si ce livre, Praktischer Idealismus, avait été davantage lu (et compris) ?
Praktischer Idealismus propose également aux citoyens européens d’aujourd’hui une réponse à la question : « Pourquoi l’Europe ? »
La crise européenne et la remontée des nationalismes, partout dans l’Europe de ce début du XXIe siècle, accentuent la nécessité d’une réflexion partagée. Ce livre offre la possibilité d’une réflexivité européenne : l’Europe n’est pas un problème nouveau. Lire Praktischer Idealismus permet de prendre la mesure du chemin parcouru en près de quatre-vingt-dix ans, et permet de conscientiser les implicites de cette construction européenne, en laquelle beaucoup d’Européens ne croient plus, avant même que de savoir en quoi ils ne croient plus.
Les trois essais rassemblés dans cet ouvrage demeurent étonnamment actuels et actifs pour les débats contemporains :
« Noblesse » (1920) traite des questions associées aux notions d’élites, d’excellence, et de mérite, qui aujourd’hui encore ont toute leur place dans le débat public ;
« Apologie de la technique » (1922) apporte des réponses quant aux comportements paradoxaux que cristallisent les technologies aujourd’hui (entre rejet luddite et utilitarisme inconscient). Refaire un point philosophique à partir de cet essai de 1922 pourrait peut-être débloquer certains débats figés, car si notre époque semble avoir parfaitement intégré l’éthique technique exposée par Coudenhove-Kalergi dans cet essai, on peut aussi s’étonner que l’une des dynamiques les plus importantes de son propos ait été oubliée : « La technique sans l’éthique mène aussi bien à des catastrophes que l’éthique sans la technique. » (p. 118) L’éthique et la technique doivent se compléter, doivent avancer ensemble, se réfléchir et se conscientiser ensemble. En 2014, il n’est plus possible de penser la technique comme en 1922. Les machines de 2014 n’ont plus rien à voir avec les machines de 1922. L’asservissement des machines ne peut plus être pensé comme en 1922. Cet essai est un plaidoyer pour la nécessité d’une

évolution conjointe entre éthique et technique, soit une question qui devrait avoir toute sa place dans le débat public ;
« Pacifisme » (1924) peut tout aussi bien faire écho aux problèmes du pacifisme actuel qu’à ceux de l’écologie contemporaine : quelles méthodes, quels engagements, quels visées ? De façon plus étendue, cet essai est un antidote face au problème logique, très perturbant, que pose Mein Kampf (en guise de naufrage de la pensée des Lumières) :
– soit A et B deux protagonistes ;
– A postule que la violence physique est le seul argument valable ;
– B postule que la raison dialogique est le seul argument valable ;
– si A agresse B et tue B (qui ne se défend pas), alors A a raison.
– si A agresse B et que B blesse ou tue A pour se défendre, alors A a raison.
L’essai « Pacifisme » confronte cette impasse apparente et permet de renouer, sans hypocrisie, avec l’optimisme des Lumières.
En somme, que l’on soit en accord ou en désaccord avec la pensée de R. N. Coudenhove-Kalergi, il n’en reste pas moins que son effort pour poser distinctement les termes des débats présente une aide importante pour s’orienter et se positionner, dans la pensée comme dans l’action.
A. A. Gasnier, Paris, 2014
adeliga@outlook.com

AVANT-PROPOS
L’idéalisme pratique est un héroïsme ; le matérialisme pratique est un eudémonisme. Celui qui ne croit pas en un idéal, n’a aucune raison d’agir idéalement, de se battre ou de souffrir pour un idéal. En effet il ne connaît et ne reconnaît qu’une seule valeur : le plaisir [Lust : désir, envie] ; et qu’un seul mal : la douleur.
L’héroïsme suppose la croyance [Glauben : foi] et l’adhésion à un idéal, c’est-à-dire la conviction qu’il y a de plus grandes valeurs que le plaisir, et de plus grands maux que la douleur.
Cette opposition se retrouve à travers toute l’histoire de l’humanité ; c’est l’opposition entre les épicuriens et les stoïciens. Cette opposition est bien plus profonde que celle qui existe entre les théistes et les athées : car il y a des épicuriens qui ont cru en des dieux, comme Épicure lui-même ; et il y a des idéalistes qui ont été athées, comme Bouddha.
Il ne s’agit donc pas ici de la croyance en des dieux — mais plutôt de la croyance en des valeurs.
Le matérialisme est sans présupposé — mais aussi sans imagination [phantasieloser] ni créativité ; l’idéalisme est toujours problématique et se tisse souvent de non-sens et d’absurdité : c’est pourquoi l’humanité lui doit ses plus grandes oeuvres et actions [Taten].

*
L’héroïsme est une aristocratie de la mentalité. L’héroïsme est autant apparenté à l’idéal aristocratique que le matérialisme l’est avec l’idéal démocratique [III]. La démocratie croit bien plus en le nombre qu’en la valeur, en la chance [Glück : bonheur] qu’en la grandeur.
C’est pourquoi la démocratie politique ne peut devenir féconde et créatrice que si elle démolit la pseudo-démocratie du nom et de l’or, pour à sa place donner naissance à une aristocratie de l’esprit et de la mentalité, éternellement renouvelée.

Le sens ultime de la démocratie politique est donc : une aristocratie de l’esprit ; elle veut créer la jouissance des matérialistes, la puissance1 des idéalistes.
Le leader [Führer : guide, chef] doit prendre la place du dominant [Herrschers] — le sens [Sinn] le plus noble, la place du nom le plus noble — le coeur le plus riche, la place de la bourse la plus riche. Voilà le sens du développement, qui se nomme démocratique. Tout autre sens serait un suicide de la culture.
Ce n’est donc pas un hasard si Platon était en même temps le prophète de l’aristocratie spirituelle et de l’économie socialiste, ainsi que le père de la vision du monde [Weltanschauung] idéaliste.
Car en effet ces deux-là, aristocratie et socialisme, sont : un idéalisme pratique.
L’idéalisme ascétique du Sud2 s’est manifesté en tant que religion ; l’idéalisme héroïque du Nord en tant que technique.


1 [NdT] Quatre termes sont difficiles à traduire de l’allemand vers le français : Macht, Kraft, Gewalt, stark, car tous les quatre traduisent en un sens la force (ni la puissance, ni le pouvoir, mais la force). Il n’y a pas dans la langue française de concepts équivalents pour rendre compte de ces quatre régimes distincts de force. Macht est habituellement traduite par puissance, mais cette équivalence (même si choisie pour la présente traduction) est problématique : Aristote distingue clairement ce qui est en puissance (ce qui est potentiel ; ce qui n’est pas mais qui pourrait être) de ce qui est en acte. Idéalement puissance devrait traduire Potenz, et non Macht. La Macht connote davantage une force effective, effectuée, actée, qu’une potentialité (c’est-à-dire quelque chose qui pourrait être ; quelque chose qui relève en un sens de la croyance). Macht est la forme substantivée de la 3e personne du singulier du verbe machen (faire, fabriquer) ; machen a une connotation humaine, intentionnelle (peut-être plus marquée que dans tun ou Tat). Pour ce qui est de la différence entre Macht et Kraft (toutes deux désignant la force) réside, peut-être, non pas tant dans une différence de degrés de force, mais dans une différence d’organisation : les forces de la nature (cyclones, volcans, tremblements de terre, tsunamis…) sont qualifiée de Kraft ; la force d’un Etat, d’une armée, de Macht. Ou encore de Gewalt, autre terme difficile à traduire car dual : c’est à la fois le pouvoir et la violence. Là encore, le pouvoir de la langue française ne peut pas rendre ce Gewalt, pour les raisons mentionnées plus haut (puissance et pouvoir ont la même étymologie : le verbe pouvoir) ; la Gewalt n’est pas un Können (pouvoir) : c’est davantage une force actée, effectuée, validée par l’expérience. Par exemple, en français il m’est permis de penser que j’ai le pouvoir de voler : tant que je ne me suis pas jetée dans le vide et écrasée dix étages plus bas, ce pouvoir ne dépend que de ma croyance (ce pouvoir de voler est en puissance, non en acte). En allemand, les termes de Macht, de Kraft et de Gewalt renvoient vers quelque chose de plus concret, de moins diffus et potentialisé. Cette nuance de sens est subtile et relève certes de la philosophie, pourtant elle n’est pas neutre. L’adjectif stark, quant à lui, renvoie à l’adjectif fort. Bien que ce choix soit frustrant, Macht sera traduit par puissance ; Kraft par force ; Gewalt par pouvoir / violence ; stark par fort. Tout traduire indistinctement par force et fort ferait perdre les différences d’attribution de chacun de ces régimes de force. Mais traduire Macht et Gewalt par puissance et pouvoir fait perdre l’aspect concret et actuel, factuel, de ce qui est qualifié.


 

En effet la nature était au Nord un défi adressé aux humains. Les autres peuplades se sont soumises ; l’Européen s’est emparé de ce défi et a lutté. Il a lutté, jusqu’à ce qu’il soit suffisamment fort [stark] pour soumettre la Terre : il a lutté, jusqu’à contraindre à son service la nature même qui l’avait défié.
Cette lutte a exigé l’héroïsme, a engendré l’héroïsme. Le héros est ainsi devenu en Europe ce que le saint [IV] était en Asie, et la vénération des héros est venue s’ajouter à la vénération des saints.
L’idéal actif s’est substitué au contemplatif, et le fait de se batte pour un idéal, plutôt que de souffrir pour lui, est devenu quelque chose de plus grand.
C’est à partir des temps modernes [Neuzeit : nouveau temps] que l’Europe a commencé pour la première fois à saisir pleinement le sens de cette mission mondiale héroïque ; car c’est avec les temps modernes que commence pour la première fois son âge technique, sa guerre de libération contre l’hiver. Cet âge technique est en même temps l’âge du travail. Le travailleur est le héros de notre temps ; son opposé n’est pas le bourgeois [Bürger : citadin, citoyen] — mais plutôt le parasite. Le but du travailleur est d’agir, celui du parasite est de profiter [Genießen].
C’est pourquoi la technique est l’héroïsme des temps modernes et le travailleur un idéaliste pratique.

*
Le problème politique et social [soziale] du XXe siècle est celui-ci : rattraper le progrès technique du XIXe. Cette exigence de notre temps est rendue d’autant plus difficile que le développement de la technique s’accomplit sans pause et à un rythme de plus en plus rapide par rapport au développement des humains et de l’humanité. Ce danger peut être contourné de deux façons : ou bien l’humanité ralentit le progrès technique, ou bien elle accélère le progrès social. Sinon, elle perd son équilibre et se renverse. La Guerre mondiale était un avertissement. La


2 [NdT] Une approche antérieure à celle de R. N. Coudenhove-Kalergi, quant aux possibles spécificités philosophiques du Nord, peut se trouver notamment dans la pensée hégélienne (proposant un « principe du Nord », à mettre en regard avec le protestantisme). Cf. G.W.F. Hegel, Foi et Savoir — Kant, Jacobi, Fichte (1802), introduction par Alexis Philonenko, traduit de l’allemand par A. Philonenko et C. Lecouteux, éd. Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 1988.


technique place donc les humains devant une alternative : le suicide ou l’entente [Verständigung] !
C’est pourquoi le développement du monde, dans les décennies à venir, sera sans précédent. Le déséquilibre actuel dans l’organisation technique [V] et sociale conduira soit à une catastrophe destructive — soit à un progrès politique qui laissera derrière lui tous les modèles [Vorbilder] historiques, en termes de rapidité et de précision, et qui ouvrira une nouvelle page de l’histoire humaine.
Comme la technique ouvre de nouvelles voies à l’impact [Stoßkraft] humain et à l’héroïsme, la guerre commence à jouer son rôle historique dans la conscience de l’humanité. Son héritier est le travail. Un jour l’humanité s’organisera pour, unanimement, arracher à la Terre, ce qu’elle lui soustrait encore à l’heure actuelle. Dès que cette compréhension sera atteinte, toute guerre deviendra une guerre civile et tout meurtre un meurtre. Alors l’âge de la guerre paraîtra barbare, tout comme l’âge du cannibalisme aujourd’hui.
Ce développement se produira si nous y croyons et si nous nous battons pour lui ; si nous ne sommes ni trop court-termistes [kurzsichtig], au point de perdre de vue les grandes lignes du développement — ni trop long-termistes [weitsichtig], au point de ne pas voir les chemins et les obstacles pratiques, ceux-là mêmes qui se dressent entre nous et nos buts ; c’est-à-dire si nous somme suffisamment lucides [klarsichtig], et si nous allions la connaissance claire des luttes et des difficultés imminentes, avec la volonté héroïque de les dépasser.
Ce n’est que cet optimisme du vouloir qui complètera et vaincra le pessimisme de la connaissance.
Au lieu de demeurer dans les chaînes inactuelles du présent, et de rêver sans rien faire à de meilleures possibilités, nous voulons prendre ainsi une part active au développement du monde, à travers un idéalisme pratique.
Vienne, novembre 1925. [VI]

NOBLESSE
1920
En mémoire de mon père
Dr. HEINRICH GRAF COUDENHOVE-KALERGI
avec vénération et gratitude

suite…

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