Michel Onfray : les attentats du 13 novembre au-delà de l’anecdote


Michel Onfray a fait tomber ses œillères ! On avance, c’est très bien…

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Michel Onfray à Caen lors de la soirée sur la Normandie

Collectivités. Nous avons commencé notre email d’hier par le tweet de Michel Onfray publié après les attentats : « Droite et gauche qui ont internationalement semé la guerre contre l’islam politique, récoltent nationalement la guerre de l’islam politique ». L’auteur a développé son idée sur le Point.fr du 15 novembre et nous pensons important de suivre la pensée de notre philosophe normand qui replace l’action dans sa perspective historique. On aurait pu évidemment ne vous en donner que quelques extraits mais justement il est des sujets qui nécessitent une analyse approfondie et il importe de laisser une réflexion se développer.

Puisque nous sommes en période d’État d’urgence nous nous autorisons un emprunt car la connaissance est le plus sûr garant de la liberté dans notre culture.

Le Point : N’avez-vous pas l’impression de faire le procès de la victime plutôt que de celui du coupable ?

Michel Onfray. Le travail du journaliste est de commenter ce qui advient, celui du philosophe, de mettre en perspective ce qui est avec les conditions qui ont rendu possible ce qui advient. Le chef de l’État parle d’« acte de guerre » Les Républicains et le Parti Socialiste aussi. Tout le monde semble enfin convenir qu’il s’agit d’actes de guerre. C’est déjà un progrès ! Il y a peu, on parlait encore d’actes commis par des déséquilibrés, de gens au passé psychiatrique lourd, de loups solitaires. Dès lors qu’il s’agit de guerre, il faut la penser. Le journalisme télé a moins le souci de penser la guerre que de mettre en scène le spectacle de la terreur et de le commenter en se contentant de dire ce que chacun voit à l’écran. Le philosophe se demande d’où elle vient. Qui l’a déclarée ? Quand ? Pourquoi ? Quels sont les belligérants ? Quelles sont leurs raisons ? Il faut dès lors sortir du temps court du journaliste qui vit d’émotion pour entrer dans le temps long du philosophe qui vit de réflexion. Ce qui a eu lieu le vendredi 13 novembre est certes un acte de guerre, mais il répond à d’autres actes de guerre dont le moment initial est la décision de détruire l’Irak de Saddam Hussein par le clan Bush et ses alliés il y a un quart de siècle. La France fait partie depuis le début, hormis l’heureux épisode chiraquien, de la coalition occidentale qui a déclaré la guerre à des pays musulmans. Irak, Afghanistan, Mali, Libye… Ces pays ne nous menaçaient aucunement avant que nous leur refusions leur souveraineté et la possibilité pour eux d’instaurer chez eux le régime de leur choix. La France n’a pas vocation à être le gendarme du monde et à intervenir selon son caprice dans tel ou tel pays pour y interdire les choix qu’il fait.

Faire porter la responsabilité à l’État français, qui est engagé militairement en Syrie, n’est-ce pas une manière de dédouaner les terroristes ?

M. O. : Non. C’est se demander ce que signifie faire la guerre à un peuple qui est celui de la communauté musulmane planétaire, l’oumma. La France est-elle à ce point naïve qu’elle imagine pouvoir déclarer la guerre à des pays musulmans sans que ceux-ci ripostent ? Le premier agresseur est occidental, je vous renvoie à l’histoire, pas à l’émotion. Il est même identifiable : il s’agit de George Bush, qui invente d’hypothétiques armes de destruction massive pour attaquer l’Irak en 2003. La situation dans laquelle nous sommes procède donc d’une longue chaîne causale qu’il revient au philosophe de décrire. L’acte terroriste en tant que tel est le dernier maillon de cette chaîne.

Considérez-vous vraiment les terroristes comme des militants de l’islam politique ?

M. O. : Comme quoi, sinon ? Comme des fameux loups solitaires, d’inévitables déséquilibrés, d’incontournables malades au passé psychiatrique qui, tous, crient des slogans de l’islam radical au moment de leurs forfaits, mais qui n’auraient évidemment rien à voir avec l’islam ? Tous sont fichés comme relevant de la mouvance islamique radicale, mais il ne s’agirait pas d’islam politique ? Pareille dénégation signifierait un aveuglement coupable, dangereusement coupable. Il s’agit bien de la frange radicale et politique de l’islam salafiste. Commençons par nommer les protagonistes correctement.

Leur radicalisation obéit-elle à un choix rationnel ?

M. O. : Bien sûr. C’est une guerre menée par l’islam politique avec autant d’intelligence que l’Occident mène la sienne, mais avec moins d’armes ou avec d’autres armes que les nôtres – des couteaux, et non des porte-avions, des kalachnikovs à 500 euros, et non des avions furtifs coûtant des millions de dollars. Ils ont leurs théologiens, leurs idéologues, leurs stratèges, leurs tacticiens, leurs informaticiens, leurs banquiers, leurs intendants militaires. Ils ont aussi leurs soldats, aguerris et déterminés, invisibles mais présents sur toute la planète. Plusieurs milliers, dit-on, en France. Ils ont des plans. Ils disposent également d’une vision de l’Histoire, ce que nous sommes incapables d’avoir, tout à notre matérialisme trivial qui obéit aux combines électorales, aux mafias de l’argent, au cynisme économique, à la tyrannie de l’instant médiatique. Le Califat a clairement livré ses intentions. Mais notre dénégation est coupable. Leur dénier le droit de dire qu’ils sont un État islamique doublé de l’invitation politiquement correcte à dire qu’il s’agit de Daesh (alors qu’il s’agit du sigle d’État islamique en arabe…), faire d’eux des barbares (alors qu’ils font à la disqueuse et au marteau piqueur ce que l’Occident fait avec des avions furtifs – je vous rappelle qu’une partie des sites mésopotamiens ont été détruits par les bombardements américains sans émotion internationale…), les qualifier de terroristes (alors que, certes, ils tuent des victimes innocentes avec des kalachnikovs ou des couteaux mais que l’Occident fait de même à plus grande échelle avec des bombes lâchées à haute altitude sur des villages, bombes qui tuent femmes et enfants, vieillards et hommes qui n’ont rien à se reprocher, sinon d’habiter le pays associé à l’« axe du mal »), tout ça fait que nous sous-estimons en tout point leur nature véritable qui n’est pas à mépriser. Surtout si on envisage un jour une solution diplomatique, comme je le souhaite.

Même sans une intervention en Syrie, ne pensez-vous pas que Daesh aurait frappé la France ?

M. O. : Je ne fais pas de politique-fiction en supposant ce qu’auraient fait des pays pour justifier que de manière préventive on les bombarde pour les empêcher de faire ce qu’on suppose qu’ils auraient fait ! La fameuse « guerre préventive » de Bush et des siens procède de ce genre de procès d’intention qui justifie l’attaque parce qu’on a décidé d’attaquer. Prenons garde à faire trop peu avec ce qui est et trop avec ce qui pourrait être. Par ailleurs, ce n’est pas la Syrie que nous payons, mais l’Irak et ses suites, dont la Syrie, qui est la partie la plus récente, donc la plus médiatiquement visible de cette guerre déclarée en 1990 – pour information, juste après la chute du mur de Berlin, autrement dit dans la perspective de reconstruction du monde à leur main par les Américains débarrassés de la guerre froide…

Dans son communiqué de revendication, Daesh parle à propos des victimes du Bataclan de « centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ». Ces gens-là ne haïssent-ils pas avant tout ce que nous sommes ?

M. O. : C’est en effet une guerre de civilisations. Mais le politiquement correct français interdit qu’on le dise depuis que Samuel Huntington en a excellemment fait l’analyse en 1993. La civilisation islamique à laquelle renvoie l’État islamique est en effet puritaine. Je vous signale que votre question permet de comprendre que la France dispose d’une « identité nationale » qu’on voit d’autant plus volontiers quand l’identité islamique la met en lumière dans le contrepoint historique du moment. Mais comme il est également idéologiquement criminel de renvoyer à l’identité française, il n’a pas été question, pendant longtemps, de dire qu’il y avait en effet un mode de vie occidental et qu’il n’était pas le mode de vie islamique. Les thuriféraires du multiculturalisme avouent qu’il y a bien plusieurs cultures et, parmi celles-ci, certaines qui défendent le rock dans des soirées festives alors que d’autres font de ce même événement une « fête de la perversité ». Les cultures se valent-elles toutes ? Oui, disent les tenants du politiquement correct. J’ai pour ma part tendance à croire supérieure une civilisation qui permet qu’on la critique à une autre qui interdit qu’on le fasse et punit de mort toute réserve à son endroit.

Voyez-vous dans cet événement la réalisation de la prophétie de Camus dans La Peste : « La peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse » ?

M. O. : En effet, La Peste se conclut sur cette invitation à prendre garde au réveil de toutes les pestes, autrement dit de toutes les idéologies qui exterminent ceux qui les refusent. À l’époque, les défenseurs de la peste du moment, les totalitarismes rouge et brun, dont Sartre, le lui reprochaient. Les défenseurs de la peste du jour, héritiers du logiciel sartrien, affichent un pareil aveuglement devant cette vérité exprimée par Camus : la peste revient, en effet. Mais les premiers rats sont visibles depuis longtemps dans la cité… Ceux qui ont annoncé leur présence ont été crucifiés en même temps que la maladie se répandait.

La France doit-elle se désolidariser de la coalition internationale engagée en Syrie et en Irak ?

M. O. : Je suis en effet partisan d’une remise à plat totale de la politique étrangère française. Si nous continuons à mener cette politique agressive à l’endroit des pays musulmans, ils continueront à riposter comme ils le font. Envoyer des troupes au sol en Syrie serait répandre des fleuves d’huile sur le feu. La France devrait cesser cette politique néocoloniale et islamophobe alignée sur les États-Unis. Elle devrait retirer ses troupes d’occupation dans tous les endroits concernés. Elle devrait prendre l’initiative d’une conférence internationale qui viserait à constituer un front diplomatique à même de négocier une neutralité associée à un respect de la souveraineté politique de chacun de ces pays qui ont le droit de faire ce qu’ils souhaitent sur leur territoire sans que nous le leur interdisions. Au nom de quoi, d’ailleurs, leur interdisons-nous le droit à se déterminer comme ils le souhaitent et selon leurs raisons ? Pour ne pas aborder cette question, on préfère dire qu’on agit contre le terrorisme alors qu’on le crée ainsi, car il n’existait pas avant qu’on le fasse naître de la sorte. Une trêve pourrait alors être signée entre l’État islamique et la France pour que son armée dormante sur notre territoire pose les armes. De Gaulle en son temps avait proposé aux combattants pour l’indépendance algérienne la « paix des braves ». Quand Jean-Pierre Chevènement démissionne du gouvernement Rocard le 29 janvier 1991 pour se désolidariser de Mitterrand, qui inaugure cette politique étrangère dont nous récoltons aujourd’hui les fruits, il indiquait la voie qu’il fallait emprunter. Hélas, il a été vilipendé par les médias et les intellectuels qui ont justifié ces guerres qui nous rattrapent sur notre territoire. Chevènement serait l’homme adéquat pour piloter au nom de la France cette politique de désengagement militaire. Mais je n’engage que moi en donnant le nom de Chevènement, qui, lui, a le sens de l’Histoire, l’expérience politique, la culture adéquate et la connaissance concrète des pays concernés.

Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher avaient été suivis d’un mouvement d’unité nationale. Pensez-vous qu’il en sera de même après la tragédie du 13 novembre ? Craignez-vous une guerre civile ?

M. O. : Je ne crois pas que la petite politique proposée par Hollande soit de nature à peser sur l’Histoire. Il nous faudrait une grande politique dont il n’est pas capable – dont il n’a jamais été capable et dont il ne sera pas capable. État d’urgence, drapeaux en berne, minutes de silence, fermeture des lieux publics, mouvements de menton médiatiques, numéro vert, crêpe sur les drapeaux, voilà qui fait bien une petite politique à court terme, mais sûrement pas la grande politique dont la France a désormais besoin. Je crains que des groupuscules d’extrême droite, la vraie, pas celle que la politique politicienne instrumentalise en l’associant à Marine Le Pen, ne s’arment, ne se constituent en milices, effectuent des opérations commandos, commettent des passages à tabac, des ratonnades, des incendies de mosquées et autres crimes et délits pour déstabiliser la démocratie. Car, rappelons-le, dans ces temps où l’expression « extrême droite » n’est utilisée que dans des perspectives électoralistes pour assurer leur réélection aux libéraux de droite et de gauche, l’extrême droite, c’est ça : j’en appelle non pas à l’idéologie politicienne du moment, mais à l’Histoire. Qu’on se souvienne des SA nazis, de la milice vichyste, de la Phalange franquiste, la Kesa de la Grèce des colonels, il s’agissait alors vraiment d’extrême droite : elle est toujours paramilitaire, active sous forme de commandos et, différence majeure avec celle avec laquelle les politiciens se font peur et les communicants font leur beurre, elle agit hors la légalité.

Pensez-vous que cette tragédie va créer un malaise avec la communauté musulmane en France ?

M. O. : Hélas, oui, je le crains. Je le crains d’autant plus que nombre d’individus ont intérêt à faire s’effondrer le système démocratique en France, de l’extrême gauche à l’extrême droite, la vraie, et que, monter les Français contre l’ensemble de la communauté musulmane s’avère facile et de rapport direct, malheureusement.

Sommes-nous vraiment en guerre ?

M. O. : Oui, depuis plus longtemps que le 13 novembre… S’il fallait une date, rappelons-nous l’exécution du membre du GIA algérien, auteur de l’attentat dans le RER à la station Saint-Michel et autres opérations commandos, Khaled Kelkal, le 29 septembre 1995. J’avais alors écrit dans Globe que si on abordait le problème ainsi, on allait vers la catastrophe. Nous y sommes. Car la pire réponse à la violence est la violence.

Face à cette situation, le peuple français a-t-il suffisamment d’anticorps pour résister sans se déchirer ?

M. O. : Il y a chez les Français une ferveur sans objet. Faute d’un grand projet politique auquel il aspirerait volontiers et auquel il adhérerait sans coup férir si on le lui proposait, le peuple est contraint à des palinodies : ressasser des slogans infantilisants, assister à des manifestations sans revendications, allumer des bougies à poser sur les fenêtres, déposer des fleurs, écrire des poèmes, faire des photos (sinon des selfies…) des lieux du drame. À quoi il faut ajouter aujourd’hui le pitoyable « Pray for Paris ». N’aurions-nous donc plus rien d’autre à faire et à proposer au peuple que prier ? Les anticorps sont à disposition, mais il manque une occasion historique pour cristalliser cette force qui ne demande qu’une forme. Le prie-Dieu ne saurait être l’horizon indépassable de la politique internationale de la France.

Faites-vous confiance à François Hollande pour surmonter cette nouvelle épreuve ?

M. O. : Pas du tout…