LA PALESTINE AU TEMPS DE JÉSUS-CHRIST


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Ouvrage : La Palestine au temps de Jésus-Christ

Auteur : Edmond STAPFER

Année : 1885

Edmond STAPFER

DOCTEUR EN THÉOLOGIE – MAÎTRE DE CONFÉRENCES À LA
FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE PARIS.

PRÉFACE.
Ce volume se compose d’une série d’études sur la vie sociale et religieuse des
Juifs du premier siècle et continue l’ouvrage que j’ai fait paraître en 18761 ; mon
but, en le publiant, est de faciliter l’intelligence des Évangiles.
Je ne connais pas de livre français racontant ce que les Allemands appellent die
neutestamentliche Zeitgeschichte (l’histoire contemporaine du Nouveau Testament) ;
j’essaie de combler cette lacune de notre littérature théologique. Ai-je besoin
d’insister sur le puissant intérêt d’une étude de la société au sein de laquelle
Jésus a grandi et vécu? Le premier siècle de notre ère a vu s’accomplir le plus
grand fait de l’histoire du monde; le christianisme, religion universelle et
définitive, y est né et a commencé à se substituer aux cultes nationaux et
transitoires dont les hommes s’étaient jusque-là contentés. Il a succédé avant
tout au Judaïsme, religion essentiellement nationale. Celui-ci l’a enfanté, et on
peut dire que ce laborieux travail lui a coûté la vie. L’enfant a tué sa mère en
venant au monde. Saint Paul, en particulier, a porté à la religion de ses pères des
coups mortels dont elle ne pouvait pas se relever. Elle a succombé au premier
siècle, mais les Pharisiens et les Docteurs de la loi sont parvenus à embaumer
son cadavre. Grâce à leurs gigantesques efforts, le Judaïsme a traversé les âges
; il subsiste encore à l’état de momie. Les Talmudistes ont pratiqué
l’embaumement et, après dix-huit cents ans écoulés, nous avons sous les yeux le
spectacle étrange de cette momie. Elle est bien morte, comme toutes les momies
; mais elle est merveilleusement conservée. Or, c’est précisément à l’époque de
Jésus-Christ que la vie religieuse du Judaïsme expirant a commencé de prendre
ces formes arrêtées et définitives qui semblent devoir ne passer jamais. La
nation juive a disparu, mais sa nationalité même se perpétue au milieu des plus
étonnantes péripéties, des plus effroyables bouleversements ; le culte mosaïque
a disparu, mais la Synagogue en éternise le souvenir ; le Pharisaïsme a disparu,
mais l’Israélite de nos jours descend en droite ligne des Pharisiens. Ce fait est
unique dans les fastes de l’humanité et la vérité de la parole du chapelain de
Frédéric II s’impose à nous. Comme le roi libre-penseur lui demandât de prouver
d’un seul mot Faction de Dieu dans l’histoire, il répondit : Sire, les Juifs !

INTRODUCTION.

— LES SOURCES DE CE LIVRE.
Le Nouveau Testament, les écrits de Josèphe et les Talmuds, tels sont, le titre
l’indique, les trois sources que nous avons consultées. Il n’y en a point d’autres,
en effet. Les écrits pseudépigraphes, composés en Palestine aux environs de l’ère
chrétienne, n’ont d’importance que pour l’histoire des idées du peuple juif. Ils ne
nous renseignent ni sur sa vie sociale, ni sur ses pratiques religieuses. Nous
aurons l’occasion de parler de ces singuliers écrits en traitant de la littérature
juive au premier siècle, mais ils ne sauraient, à aucun titre, être considérés
comme des sources pour l’étude que nous entreprenons. Quant aux auteurs
païens, les détails qu’ils nous donnent çà et là sur les Juifs sont assez
insignifiants. Parmi les Grecs, nous mentionnerons Polybe ; les fragments des
quinze derniers livres de son histoire romaine donnent quelques renseignements
sur la Judée ; Diodore de Sicile, dont on a conservé un passage sur Antiochus
Epiphane ; Strabon, dont les notices géographiques sur la Syrie ont une réelle
valeur ; Plutarque qui parle des Juifs à propos de Crassus, de Pompée, de César,
de Brutus et d’Antoine ; enfin Appien et Dion Cassius qui avaient écrit des
ouvrages considérables dont quelques fragments sont parvenus jusqu’à nous.
Parmi les écrivains latins, nous trouvons, dans les lettres et les discours de
Cicéron, quelques détails pour l’histoire de la Syrie. Tacite avait raconté le siège
de Jérusalem en parlant des règnes de Vespasien et de Titus dans ses Histoires.
Mais nous n’avons qu’un fragment de cet ouvrage. Heureusement que nous y
trouvons un abrégé de l’histoire des Juifs jusqu’à la guerre de Titus. Quant aux
Annales qui racontent l’histoire romaine de l’an 14 à l’an 68, elles nous ont été
heureusement conservées, sauf un passage, et servent avec les Douze Césars de
Suétone à nous renseigner çà et là sur les rapports des Juifs avec le monde
romain au premier siècle. Tout cela, on le voit, est fort peu de chose, et nous
avons raison d’affirmer qu’il ne nous reste que trois sources de l’histoire des Juifs
contemporains de Jésus-Christ : 1° les écrits des premiers chrétiens, anciens
Juifs qui avaient tous vécu en Palestine, et dont les ouvrages furent plus tard
réunis sous le nom de Nouveau Testament ; 2° les écrits de Flavius Josèphe, le
grand historien juif qui s’est étendu en détail, à plusieurs reprises et dans
différents ouvrages, précisément sur les événements de l’histoire juive au Ier
siècle, et enfin 3° les Talmuds, vaste et indigeste compilation de sentences
rabbiniques, qui offre, à celui qui se donne la peine de l’étudier, un tableau fidèle
des moeurs, des croyances, de l’état social et religieux des contemporains de
Jésus.

1° LE NOUVEAU TESTAMENT.
Les écrits des premiers chrétiens, des témoins de la vie de Jésus, apôtres ou
compagnons d’apôtres, prirent de bonne heure une très grande valeur dans
l’Église chrétienne. La tradition orale, d’abord puissante, se perdait et devenait
incertaine. Les communautés avaient pris l’habitude de lire les livres des apôtres
au culte public et les plaçaient sur le même rang que le Code sacré des Juifs,
connu sous le nom d’Ancien Testament, et que leur avait transmis la Synagogue.
On donnait différents noms à cette collection de documents chrétiens. Peu à peu,

celui de Nouveau Testament fut employé et généralement adopté. Chaque Église
avait le sien et il pouvait différer des autres. Celle-ci acceptait tels livres et
rejetait tels autres, celle-là faisait le contraire. La plupart divisaient le recueil en
deux parties : les livres incontestés, universellement admis, et les livres
contestés, qui restaient l’objet de discussions plus ou moins critiques. Enfin, au
quatrième siècle, le choix définitif fut fait. Un certain nombre d’écrits contestés
disparurent de tous les recueils sacrés, et les autres, au contraire, prirent le rang
et l’autorité des incontestés. Le Nouveau Testament, sous sa forme actuelle, fut
décidément fixé et, joint à l’Ancien Testament, tous deux formèrent depuis ce
temps ce qu’on appelle la Bible. Les livres dont se compose le Nouveau
Testament sont donc d’origines et de dates fort diverses, et, depuis plus d’un
siècle, toutes les questions critiques possibles, authenticité, intégrité, historicité,
etc., ont été soulevées à leur sujet. Elles ont été discutées, résolues, puis
remises en question, résolues autrement, étudiées de nouveau, et il en sera ainsi
pendant longtemps encore. Nous n’avons pas à nous engager ici dans ce dédale
et à nous prononcer sur l’ensemble des problèmes si délicats et si importants
soulevés par l’étude de chacun des livres du Nouveau Testament. Nous n’avons
qu’à juger de leur valeur historique. Pouvons-nous nous fier à leur témoignage,
et les renseignements qu’ils nous donnent sur l’époque de Jésus et sur le
Judaïsme du premier siècle en Palestine sont-ils dignes de foi ? Telle est la
question, et nous n’hésitons pas à la résoudre par l’affirmative. Il importe de
justifier en quelques mots cette réponse.
Le Nouveau Testament nous offre d’abord trois écrits, trois Evangiles appelés
Evangiles synoptiques, parce qu’ils rapportent presque constamment les mêmes
événements. L’examen le plus superficiel leur donne une source commune ; ils
ne forment à eux trois qu’un seul document, le document synoptique. Sous leur
forme actuelle, qu’ils aient été ou non précédés d’Évangiles aujourd’hui perdus,
ils ont été écrits après l’an 60 et avant l’an 80. Nous plaçons l’Évangile de Marc le
premier, celui de Matthieu le deuxième, celui de Luc le troisième, et, s’il fallait
préciser les dates, nous dirions : l’Évangile de Marc a été écrit vers l’an 65 ; la
rédaction grecque actuelle de l’Evangile de Matthieu fut faite un peu avant 70 et
l’Evangile de Luc fut composé un peu après cette époque.
Le caractère anonyme de ces écrits, la simplicité, la naïveté avec lesquelles leurs
auteurs composent leurs récits, donnant les faits sans beaucoup d’ordre ni de
soin, les groupant les uns à la suite des autres et sans esprit critique, nous
montrent assez que nous avons affaire à des chroniqueurs se bornant à
collectionner ce que la tradition leur a transmis. Les trois premiers Évangiles
nous offrent des récits qui ont dû être conservés longtemps dans la tradition
orale et que les Évangélistes ont insérés dans leurs ouvrages tels qu’on les
récitait encore de leur temps. Ils abondent en détails certainement exacts sur les
Pharisiens, les Saducéens, les Scribes ; ils nous donnent le spectacle authentique
des discussions des Docteurs et des Rabbins, la vraie physionomie des croyances
messianiques, la juste notion des coutumes du premier siècle. Celles-ci
apparaissent partout dans leur rédaction, et en particulier dans les paraboles du
Christ dont les sujets étaient toujours empruntés à la vie sociale de ses
auditeurs. Les paroles que les Évangélistes placent dans la bouche des
personnages qui sont en scène, les détails de moeurs épars çà et là dans les faits
qu’ils rapportent, les révélations qu’ils renferment sur les coutumes, les
doctrines, la vie religieuse des Juifs du premier siècle, tout cela est d’une
sincérité et, par suite, d’une historicité incontestable. Les Évangélistes n’ont

aucune prétention critique, aucun esprit de jugement ; ils sont simples et naïfs
et, par conséquent, fidèles.
Le livre des Actes des Apôtres, continuation de l’Évangile de Luc, témoigne d’un
esprit critique plus étendu. Son auteur, qui, déjà dans le troisième Évangile,
classait ses sources et les jugeait, a décidément ici ses préférences. On ne peut
méconnaître chez lui un désir de concilier les deux grandes tendances qui
s’accusaient dans l’Eglise primitive, celle des Judéo-Chrétiens et celle des
Pagano-Chrétiens. Mais la discussion de ce problème, si intéressant pour la
critique approfondie du livre des Actes, n’a point d’importance pour nous. Nous
n’aurons, pour ainsi dire, aucun emprunt à faire à cet ouvrage. Qu’il nous suffise
de dire ici qu’il nous offre, à tout prendre, un tableau fidèle du monde juif et
romain au premier siècle. Nous n’aurons point non plus à citer les Épîtres
catholiques et l’Apocalypse. Ces livres, sauf peut-être l’Épître de Jacques, ont été
écrits sous l’empire de préoccupations étrangères au Judaïsme contemporain de
la vie de Jésus.
Il reste les Épîtres de saint Paul et le quatrième Évangile. Les Épîtres de saint
Paul auront pour nous une importance capitale. Elles ont été écrites par un
ancien Pharisien, par un homme qui a passé sa jeunesse à Jérusalem, qui y a
vécu en même temps que Jésus et dans un monde différent du sien, dans le
monde officiel des Docteurs et des Scribes. Il y a pris leurs habitudes de langage
et de raisonnement, il est rompu à leur manière de discuter, il connaît à fond
leurs doctrines, il les a lui-même crues et pratiquées. Les Épîtres de Paul seront
donc pour nous une raine inépuisable de renseignement sur la vie religieuse des
Juifs contemporains de Jésus.
Le quatrième Évangile a un tout autre caractère. Rédigé à la fin du premier
siècle, il offre un mélange curieux de parties certainement historiques, de détails
qui remontent irrécusablement à la vie de Jésus et de parties plus difficiles à
accepter, de détails où la personnalité de l’auteur est presque seule en scène.
Aussi ce livre est-il peut-être le plus extraordinaire qui ait jamais été écrit. Il est
aussi difficile de nier son authenticité que d’admettre sa pleine et entière
historicité. Il reste et restera la croix des théologiens, pour employer la vieille
expression consacrée. Nous croyons qu’il est de l’apôtre Jean, soit qu’il ait été
rédigé par lui, soit qu’il ait été écrit par ses disciples immédiats et sous son
inspiration directe ; mais, à l’inverse des Synoptiques, son authenticité est pour
nous plus évidente que son historicité. Pour ceux-là, l’historicité est certaine et le
nom de l’auteur importe peu. Pour le quatrième Évangile, le nom de l’auteur
importe beaucoup, mais, une fois qu’il est trouvé, il reste à faire la part de sa
personnalité dans la rédaction de son livre, ce qu est d’une inextricable difficulté.
Nous ne le consulterons donc qu’avec prudence ; mais, en même temps, avec
confiance, car nous n’oublierons pas que c’est Jésus qui a créé la personnalité de
Jean et non pas Jean celle de Jésus. Nous contrôlerons toujours les données du
quatrième Évangéliste par celles des Synoptiques, mais elles auront pour nous,
de prime abord, une grande autorité, car elles nous donnent, elles aussi, sur le
milieu dans lequel Jésus a vécu, des renseignements dont il nous semble
impossible de méconnaître la vérité.

2° LES ÉCRITS DE JOSÈPHE

suite…

http://www.mediterranee-antique.fr/Fichiers_PdF/Pdf_PQRS.htm