L’âge des veilleurs Evadés de Babylone – roman



Auteur : Billaud Maxime
Ouvrage : L’âge des veilleurs Evadés de Babylone
Année : 2011

 

 

ÉPISODE I

Comme une graine au milieu des ruines

Ô Muse, déesse des hymnes et des chants; entend la plainte de
ces flammes qui luttent sans répit pour brûler dans une époque
trop tiède et trop humide.
Ô femme divine, inspiratrice des songes, aide-moi à chanter
l’histoire de Babylone la Grande au temps de l’Empire
d’Occident.
Elle est loin l’époque où le soleil d’or se levait sur le faucon perse
et son empire. Les richesses, les chevaux, les femmes et même les
dieux de l’ancien pays de Babel furent dispersés et anéantis sous le
sable. La tour qui faisait sa renommée jusqu’aux cieux n’était plus
qu’un souvenir mythique, auquel même les enfants ne croyaient
plus.
Mais le temps de notre histoire est celui où les hommes de
l’Ouest, dont l’esprit et la langue avaient conquis le monde, voulurent
élever des tours toujours plus hautes en témoignage de leur
puissance sur Terre. Ils avaient nié les cieux et les dieux, et maintenant
leur empire n’était que colère, souffrance et illusion. C’est
ici que prend place notre histoire.
Il était une fois, dans le grand Empire d’Occident, un jeune garçon
nommé Sidion ». Il vivait dans la cité capitale de Bùrok*.


*Voir lexique


 

Comme sa mère et son père, ainsi que la majorité des citoyens de
l’Empire, il était né chez les serviteurs. La caste des anciens
princes guerriers s’était éteinte dans le confort d’une vie citadine
et mécanique. Le monde entier vivait unifié sous l’égide de
l’Empire d’Occident, qui se présentait comme une bonne mère
pour son peuple, avec sa bannière rouge marquée d’un grand M
jaune. Quel guerrier aurait pu résister à l’attaque du coton et de la
chaleur du chauffage central maternel ? Quel guerrier pouvait encore
vivre dans un monde où les armes étaient aux mains de
truands et d’inconscients?, les âmes nobles n’osant plus les
prendre. Quel combat à mener quand vraisemblablement il n’y
avait plus rien à aimer ni à défendre ? Ainsi les princes s’en étaient
allés.
Que dire des prêtres qui, comme certains guerriers, avaient vendu
leur âme en souillant leur pureté, de compromis en compromis …
Les gens ne croyaient plus ni en Dieu, ni aux dieux, ni en quoi
que ce fût. Ainsi, les prêtres perdirent leurs activités et durent eux
aussi, c’est le cas de le dire, se reconvertir. Les paysans et les artisans
survivaient à grand peine car des savants avaient confectionné
des machines qui les remplaçaient. Tout le monde avait fini
comme serviteur mais personne n’en avait vraiment conscience.
Tout cela s’était fait très progressivement… tout en douceur …
s’étalant sur des siècles et des siècles. Tous baissaient la tête dans
les matins grisâtres, tous grommelaient sombrement dans leur
barbe, se dirigeant vers leur labeur, les femmes comme les
hommes et les enfants. Tous à la même enseigne. Le jour, leurs
yeux étaient rivés au sol ; la nuit, les lumières de la ville leur cachaient
la vue du ciel et des étoiles libres. Tous avaient oublié les
anciens royaumes, gardiens des lois. Cette époque avait été prophétisée
par les sages du passé sous le nom de l’Âge Sombre, Âge

de Fer ou encore Âge du Loup. Pour sûr qu’il y faisait sombre,
mais on pouvait encore descendre plus bas. Un puits sans fond, la
déchéance: au début on sent qu’on tombe et puis, peu à peu,
comme on ne s’arrête pas, on oublie qu’on est en mouvement de
chute et on croit que c’est le rythme normal ; adaptation et habitude
… les maîtresses d’une humanité qui, par faiblesse, était prête
à tout endurer. Ce qu’il faut signaler aussi, c’est qu’à travers le
phénomène de la surpopulation qui faisait rage à cette époque, il
régnait une atmosphère de règlement de comptes tout à fait spéciale
; un genre de finale, de Grand Soir avant l’affranchissement,
la liquidation totale. Comme si chacun venait mettre un terme à
ses affaires, une bonne fois pour toutes, mais tous en même
temps. En termes grossiers, on emploierait pour ce genre de situation
un synonyme de maison close commençant par« b » …
Si di on était né dans ce bain, en l’an 5111 de l’ancien calendrier,
qui faisait encore référence.
Il avait passé son enfance avec ses semblables, accumulant les expériences
de l’existence standard, avec son éducation standard, ses
hobbies standards, ses sorties standards, sa culture standard et ses
relations standards, le tout bien en surface. Là-dessus aussi il y
aurait des choses à dire, et des bien moches, mais bon …
N’incitons pas à la dépression ni à la violence, encore moins au
suicide, je vous en prie. Je n’y peux rien, Ô Muse, si ce qu’il y a à
chanter est moribond … C’est la saison comme disent les vieux …
Enfin, bref… Sidion, lui, avait gardé assez de sensibilité pour
s’apercevoir rapidement qu’on s’était bien foutu de lui.
Officiellement, il n’y avait donc plus de castes, mais comme partout
et toujours, y en avait des plus égaux que les autres. Ceux qui
avaient des yeux pour voir la mascarade qui se jouait autour des
mots fraternité, égalité, liberté, et autres belles idées rabâchées par

les élites, avaient la gorge serrée et le pouls qui s’emballait, quand
on venait leur faire des leçons de morale. Le plus grand défi dans
ce chaos, cette jungle urbaine qu’était l’Empire, c’était de rester
sobre et créatif malgré tout, de res ter debout malgré les incitations
constantes à s’abaisser; de se sentir comme la graine d’une plante
toute nouvelle, au milieu des ruines sans avenir. Sidion avait relevé
le défi tout d’abord par réaction au courant global, puis par
conviction que c’était la seule manière digne de vivre. Se reconquérir
d’abord soi-même et ensuite le monde … Peut-être …
Parfois il ressentait en lui, au fond de sa poitrine, juste dans son
coeur, la flamme des nobles lions qu’il considérait comme ses
pères. Partout, depuis la couveuse jusque sur les bancs des universités,
on lui avait dit et prêché que rout avait été découvert, que
tout était acquis, comme si le monde unifié de l’Empire était
l’aboutissement ultime de ce qu’on appelait autrefois !’Histoire ;
comme si la paix policière, que les lucides nerveux considéraient
comme la plus grande des frustration, était le but et l’apothéose
des civilisations humaines.
La première chose, le premier acte de l’homme, c’est le cri primal
de son entrée dans l’existence, c’est sa révolte fondamentale qui
s’exprime dans une exclamation qu’on pourrait traduire par
«Qu’est-ce qui se passe? … Qu’est-ce que c’est que ce M … », et
puis, peu à peu, le cri s’estompe, on se plie jusqu’à oublier totalement
qu’on était dressé vers les cieux originels. On se contente de
petites choses, des petits plaisirs de la vie comme ils disent … Chacun
sa drogue, chacun son ivresse … Tout est bon pour faire taire
la voix intérieure qui crie son aspiration à une vie toute autre, pas
forcément plus excitante, mais au moins plus authentique, submergée
de vérité.

Le soleil se couchait tranquillement sur le port de Bùrok, le crépuscule
rouge et or déchirait le ciel où les avions côtoyaient les
nuages et abattaient les mouettes. À force de lucidité, Sidion
s’était fait plus d’ennemis que d’amis, se forgeant ainsi une solide
réputation d’oiseau de mauvaise augure, briseur de rêves et tueur
d’espoir. Mieux vaut être seul que mal accompagné, certes, c’est
chose convenue, mais la question revenait sans cesse : où étaient
ses frères, sa patrie, son armée, sa légion, sa fami lle ?
Le vent soufflait, gonflant son manteau, le regard lointain … un
rien cliché, issu des images propagandistes de l’Empire, style
James Dîne … Vanité. Devant le port de Bùrok, quelques cargos
passaient, chargés de denrées sans doute artificielles. Il était 19h30
et le soleil laissait ses derniers rayons danser et rire sur les brumes
acides. Il viendrait un temps où tout cela changerait. Pour Sidion,
l’heure de veiller commençait, dans l’attente d’un appel, d’une
épée tombée du ciel, d’un ordre de mission. Y a-t-il plus grand
chagrin que celui de l’homme qui est prêt à mourir pour sa cause
mais qui n’a pas l’occasion de le prouver?
Le soleil avait disparu, la première étoile pétillait d’une joie inhumaine
… Un croissant de lune rel une serpe d’or, et quelques
nuages battus en neige.
Ô Muse, chante-nous la prière de Sidion, l’ode de ceux pour qui
la vie n’est pas une aire de repos, de ceux qui cherchent un vin
dont le raisin n’est pas celui pourri des vendangeurs, de ceux qui
ont tout perdu pour mieux partir:

S’il existe un feu, il est en moi.
S’il brûle, c’est pour la vie.
Les Dieux ont su garder ma foi,
Comme un phare resplendit.
C’est bien elle la grande loi,
Au-delà des saints écrits.
Puisse-t-elle guider mes pas
Dans le combat pour !’Esprit.
S’il vient que je meurs, offrez-moi
La Vie … !’Immortel Ami.

ÉPISODE II

Mascarade

suite…

L age des veilleurs