L’irrationnel


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Auteur : Bonardel Françoise
Ouvrage : L’irrationnel
Année : 2005

 

 

 

Introduction
Le langage est un labyrinthe de chemins. Vous venez par un côté et vous vous y reconnaissez; vous
venez au même endroit par un autre côté et vous ne connaissez plus votre chemin. »
Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, 1945, § 203, p. 203.
Quoi de plus logique que l’ordre dit «alphabétique» en usage dans tous les dictionnaires? Rationalité
minimale, certes, dont l’apprentissage conditionne néanmoins l’entrée de l’enfant dans l’ordre des
mots et des choses et contribue, à l’instar de certaines taxinomies (classifications) très primitives, à
«introduire un début d’ordre dans l’univers ; le classement, quel qu’il soit, possédant une vertu propre
par rapport à l’absence de classement » [1].
Quoi de plus aberrant pourtant que cet aménagement savant du chaos eu égard au désir d’orientation
qui contraint alors l’enfant, en quête de formes intelligibles toujours plus vastes, à sautiller de page en
page comme sur un invisible damier au travers duquel prendrait pour lui « sens » l’exigence intime de
cohérence à quoi est attachée la notion de rationalité. A défaut donc de pouvoir recenser et explorer
toutes les déviances, anomalies et traits de génie en quoi chaque culture reconnaît la marque
d’irrationalités flagrantes, un ethnocentrisme conscient de sa dette à l’endroit de la pensée grecque
porte à prendre pour axe de réflexion – mais non pour unique et ultime référent – l’idéal
d’intelligibilité que s’est donné sous le nom de Raison l’Occident. Imparfaitement traduit par le mot
latin ratio (calcul, évaluation, raisonnement, le Logos grec semble de ce fait l’incontournable
«mesure» à quoi rapporter – pour les glorifier ou les condamner – les turbulences de tout «
irrationnel ».
Mais l’on sait aussi que tout mode de classement possède sa logique propre ; et l’on peut légitimement
parler, comme R. Caillois, d’une « cohérence interne de l’imaginaire » [2] ou, comme S. Lupasco,
d’une logique de l’action, de l’art, voire d’une logique mystique ou morbide (Logique et contradiction,
1947). Est-ce à dire que la notion de «logique» ne puisse à soi seule garantir la rigoureuse
démarcation entre le rationnel et ce qui n’est pas lui ? Est-ce à dire surtout que le maniement instinctif
ou raisonné d’une logique puisse être suivi d’effets conséquents (nécessairement déductibles, voire
prévisibles) dont la rationalité pourrait néanmoins être prise en défaut au point d’évoquer son
contraire, l’irrationalité, l’absurdité ? Ainsi, les manifestations hétérogènes communément réunies
sous la bannière de la déraison : émotions, passions, croyances et superstitions, divagations créatrices
ou destructrices… sont-elles qualifiées d’irrationnelles du fait de leur absence de logique, ou de leur
inadéquation et inadaptation au «réel»? Notion tout aussi équivoque, il va sans dire, à propos de quoi
le consensus culturel dominant permet généralement de trancher entre insanité et santé, pathologie et
normalité. Mais ce consensus est-il lui-même d’ordre rationnel ? Rien ne permet donc d’affirmer qu’il
suffit d’être logique pour être raisonnable ; ni même d’avoir raison pour faire triompher une
rationalité universelle et partagée grâce à quoi s’évanouirait de lui-même, comme à l’aube d’un jour
nouveau, le spectre quelque peu vampirique de « l’irrationnel ».

Ni vraiment rationnelles donc car tout au plus logiques ; ni franchement irrationnelles car plutôt
insolites, certaines proximités verbales d’ordre alphabétique font pourtant parfois figure
d’interpellation poétique ou ironique. Ainsi, fortuitement coincé dans les dictionnaires entre
irradiation et une longue suite d’empêchements (irratrapable, irréalisable, irrecevable) le terme «
irrationnel » (adjectif et substantif) fait dès l’abord figure d’irréductible : « Ce qui s’écarte de la
raison, la récuse ou au moins la déconcerte. » [3] En ce sens, l’aspect le plus aisément repérable d’un
«irrationnel» est-il sans aucun doute son caractère hétéroclite: étrange notion où se superposent l’effet
de déviance par rapport à la rège (hetero klitos) et la dissémination désordonnée, anarchique, de mots
ou de choses dans un espace physique ou mental donné ; comme si la seule « règle » présidant à leur
juxtaposition ne pouvait être imputée qu’au hasard, ou s’avérer la conséquence fortuite de leur
commune exclusion hors d’un monde sensé. Et l’on sait qu’un comparable bric-à-brac – surdéterminé
par le charme de l’exotisme ! – fut pour M. Foucault le point de départ d’une exploration des
continuités et ruptures survenues depuis le xvie siècle au sein de la culture occidentale :
Ce texte [celui de Borgès] cite « une certaine encyclopédie chinoise » où il est écrit que « les animaux
se divisent en: a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e)
sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent
comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et
caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches » (Les mots et les
choses, 1966, p. 7).
Or, l’irrationalité d’une telle taxinomie tient à ce qu’elle prétend faire entrer « dans l’ordre » une
floraison d’expériences et de qualités dont la réalité signifiante tient justement à la singularité,
l’irréductibilité. Tout autre s’avère l’irrationalité de l’ordre alphabétique, offrant le premier fil
conducteur pour un recensement aussi logique qu’insensé : celui de la totalité des mots d’une langue
ainsi juxtaposés pour ne rien précisément dire ; mais pour offrir à quiconque aurait quelque chose « à
dire » la possibilité de correctement l’orthographier, le prononcer, et en propositions intelligibles
l’articuler : la grammaire prenant sur ce point le relais de l’encyclopédisme langagier dont
l’enseignement tourne en effet en rond (en kuklô païdeia) et ne revêt forme compréhensible que si on
lui découvre ou lui impose un ordre : « C’est à la fois ce qui se donne dans les choses comme leur loi
intérieure, le réseau secret selon lequel elles se regardent en quelque sorte les unes les autres et ce qui
n’existe qu’à travers la grille d’un regard, d’une attention, d’un langage», précise Foucault (pp. cit., p.
11). Mais l’ordre saurait-il être, en tant que tel, le garde-fou contre l’irrationalité ? Et l’on entrevoit
d’entrée l’ambiguïté de l’acte de rationaliser : mise au jour du « réel » dans sa texture, sa structure la
plus finement ordonnée ? ou violence déraisonnable imposée à l’anarchique « réalité » ? Doit-on de
même qualifier d’ «irrationnelle» l’ambiguïté de la langue (française au moins) qui par un seul
préfixe : in, il ou ir, dit indifféremment l’inclusion et la surdétermination d’une qualité (ir-radiation,
par exemple) ; et une négation en forme d’exclusion : ir-rationnel ? Faut-il inscrire l’ambiguïté au
coeur même de la rationalité verbale, comme si « l’irrationnel » ne pouvait jamais se faire entendre
que sur fond d’ordre, au risque d’y perdre sa radicale hétérogénéité ? comme si le « rationnel » était
constamment menacé d’insanité : pour avoir imprudemment accordé à son Autre droit de cité, ou
pour s’y être trop farouchement opposé.
Peut-on en effet parler d’« irrationnel » sans en faire, implicitement ou ostensiblement, l’Autre de la
réflexivité discursive et consciente, supposée seule maîtresse de ses représentations et actions ? Dans
cette perspective, « l’irrationnel» n’aurait jamais d’autre statut que subalterne, désignant alors
principalement l’état encore immature de la rationalité ou la défaite de la Raison face à l’«

obscurantisme » : terme souvent aussi obscur que ce qu’il est censé désigner, au travers duquel on
perçoit cependant, comme dans une antre enfumée, une volonté tenace de régression assortie d’une
frauduleuse attirance pour les « noirceurs » inhérentes à toutes les pseudo-pensées : alchimie,
astrologie, divination… étant en général reconnues pour les partenaires idéales de ce parti pris
d’ombrement, motivé par les profits de tous ordres qu’on en peut tirer : « Le sommeil de la Raison
engendre des monstres », dépeints par Goya dans ses fameux Caprices (1797). Mais saurait-on
autonomiser « l’irrationnel » – ce à quoi tend déjà l’emploi du substantif – sans en faire implicitement
le porte-parole d’une autre rationalité, déchue, ignorée, méprisée ? La question de sa validité logique
et opératoire venant alors se superposer à celle de son statut au sein de la culture occidentale : peut-on
en effet continuer à qualifier d’irrationnelle une cohérence marquée par la différence plus que par
l’insanité? Cohérence dont les «effets de sens» et les résultats concrets seraient attestés tant par
d’autres traditions culturelles que par nombre des sciences « occultes » occidentales.
« L’irrationnel » semble par ailleurs devoir éclater, avant même d’avoir été conceptuellement unifié,
en autant de particularités qu’il y a de normes à transgresser. Tâche infinie, donc, que celle du
chercheur en irrationalités ! Ainsi, fera figure d’« irrationnel » au regard de la tradition religieuse
ecclésiale la menace d’un « sacré sauvage » ou l’inquiétante autonomie de la démarche mystique [4].
Et les ésotéristes eux-mêmes, a priori davantage avertis de l’extrême plasticité de cette notion, ne
cessent d’en découvrir l’altérité dérangeante dans la multiplicité incontrôlable des sectes, sociétés
secrètes, rituels prétendument initiatiques… Les artistes modernes seuls semblent entretenir avec
l’irrationnel (mais lequel, au juste ?) un rapport quasi constant et confiant : qu’ils y découvrent une
source d’inspiration inépuisable, ou désignent par là le caractère inévaluable de l’activité de création.
C’est aussi que d’un point de vue sémantique la notion d’« irrationnel » paraît donner unité et
consistance à des postulations éclatées et toutes, à des titres divers, extravagantes : en rupture avec un
quelconque centre, et comme animées par ce « prurit de l’infini, de l’illimité », contre lequel
Nietzsche – pourtant réputé irrationaliste ! -exhortait toute grande culture à résister [5]. Des
proximités immédiates font en effet de l’irrationnel le proche parent de l’illogique, de l’irréfléchi (ou
irraisonné), de l’insensé ou du déraisonnable; et d’autres rapprochements, plus incertains encore, en
font le terme générique permettant d’évoquer : l’inexpliqué ou l’inexplicable, l’accidentel,
l’indécidable, l’absurde, l’insane, l’inconcevable, le mystérieux et l’énigmatique, le monstrueux… si
bien que ce terme, doté de surcroît par qui l’utilise d’une forte charge émotionnelle, pourrait souvent
être remplacé par : occulte, fantastique, magique, ésotérique, imaginaire, invisible, irréel ou surréel,
inconscient, subconscient ou transconscient, surnaturel… Tout cela n’est-il pas en effet, à un titre ou à
un autre, d’ordre irrationnel ?
« Chercher l’irrationnel c’est aujourd’hui presque un sport. On le cherche dans les domaines les plus
divers. Mais on ne prend pas toujours la peine d’indiquer avec précision ce qu’on veut dire par ce
terme. On entend souvent par ce mot les choses les plus différentes, ou bien on l’emploie dans un sens
si général et si vague que l’on peut entendre par là les réalités les plus hétérogènes : la pure réalité par
opposition à la loi, l’empirique par opposition au rationnel, le contingent par opposition au
nécessaire, le fait brutal par opposition à ce que l’on trouve par déduction, ce qui est d’ordre
psychologique par opposition à ce qui est d’ordre transcendant, ce que l’on connaît a posteriori par
opposition à ce que l’on peut définir a priori, la puissance, la volonté et le bon plaisir par opposition à
la raison, à l’intelligence et à la détermination fondée sur une évaluation ; l’impulsion, l’instinct et les
forces obscures du subconscient par opposition à l’examen, à la réflexion et aux plans rationnels ; les
profondeurs mystiques de l’âme et les mouvements mystiques dans l’humanité et dans l’homme,

l’inspiration, l’intuition, la vision prophétique et enfin les forces « occultes » ; d’une manière générale
l’agitation inquiète, la fermentation universelle de notre époque, la recherche du nouveau dans la
poésie et les arts plastiques, tout cela, et autre chose encore, peut être l’ « irrationnel » et constituer ce
qu’on appelle l' »irrationnalisme moderne », exalté par les uns, condamné par les autres. Qui emploie
aujourd’hui ce terme est tenu de dire ce qu’il entend par là. » [6]
On voit d’emblée le risque : que la notion d’« irrationnel » ne regroupe en fait que les sous-produits et
marginalités de la foi et de la pensée et ne soit, de ce fait, que le pot-pourri des aversions irraisonnées
ou, à l’inverse, des exaltations incontrôlées. De plus, il n’est pas rare de voir aujourd’hui enrôlé sous
une même bannière protestataire un flot quelque peu déconcertant et bigarré : comportements
sectaires et prophéties pour imminente «fin des temps » ; expériences parapsychologiques et
romantismes écologiques ; thérapies « shamaniques », « pharaoniques », et orgasmes divers;
orientalisme flamboyants ou bénifiants… se disputent l’honneur de sauver l’Homme éternel d’une
décadence physique ou spirituelle imputable aux excès mêmes de l’usage de la Raison en Occident.
Or, c’est là ce que dénoncèrent aussi, mais en vertu d’autres raisons et motivations, certains des plus
grands penseurs et créateurs modernes, alertés par l’inquétant totalitarisme défigurant l’exercice d’une
rationalité devenue exclusivement calculatrice, ordonnatrice, dominatrice et donc à son insu elle aussi
«sectaire». Aussi, la prudence est-elle en la matière de rigueur, très comparable à celle préconisée par
Ernst Jünger quant à l’emploi du mot « magie » : « Non seulement en considération du mot lui-même,
mais aussi parce qu’il sert de chambre de débarras pour des phénomènes déconcertants n’ayant
cependant entre eux que peu ou point de rapports. » [7]
Comment en effet – c’est-à-dire au nom de quel englobant catégoriel – rassembler sous cette
appellation : l’irrationnel, une profusion de manifestations irreliées appartenant à des secteurs
d’activités aussi divers que les arts, les religions et spiritualités, les croyances et traditions populaires,
les sciences dans leur confrontation quotidienne à des données irrationnelles qu’elles s’emploient à
expliquer et dominer ? Comment, si ce n’est en courant le risque de leur imposer des normes de
classement et de jugement qui en feraient justement disparaître l’irrationalité dont l’irruption
relèverait dès lors davantage du « coup d’éclat » que du discours organisé ; éclatement thématique
aggravé par l’imprécision de la constellation sémantique dont cette notion semble le centre toujours
virtuel : « infracassable noyau de nuit » dont s’enchanta le poète A. Breton (1896-1966), ou centre
inexistant d’une nébuleuse aux périphéries incertaines ? Enfin, et ce n’est pas là le moins inquiétant, «
l’irrationnel » paraît cautionner, partout où il se manifeste avec éclat, la collusion et souvent même la
confusion de l’affectif et de l’intellectuel, au mépris de la ligne de partage établie par la Raison.
Mais s’est-on en retour suffisamment demandé pourquoi il paraît si difficile d’aborder de sang-froid
une telle question ? Pourquoi le mot lui-même semble doté d’un pouvoir de contamination
émotionnelle analogue à son « objet » incertain, brumeux, sulfureux ? Ironie, sarcasme, mépris, déni
font en effet couramment figure d’armes spontanément brandies par ceux dont le rationalisme se dit
menacé, offusqué par tant d’absurdités; comme si l’urgence même de la question : le possible « retour
de l’irrationnel » ! inspirait à l’homme de raison de céder la parole au militant ; comme si le partisan
oubliait sur le champ que la dénonciation fait partie des techniques « irrationnelles » par lesquelles on
entend exterminer – mais non logiquement éradiquer – un ennemi dont on conforte du même coup
indirectement l’identité, parasitaire ou victimaire. Mais s’il est vrai que la guerre est depuis le xviiie
siècle déclarée entre les prophètes du « matin des magiciens » et ceux qui en attendent de pied ferme
le «crépuscule» [8], quelle stratégie déployer qui ne renforce pas le mélange, potentiellement
explosif, d’une irrationalité persécutée et d’une rationalité par trop passionnée ? Irrationnelle serait

donc déjà de ce fait toute confrontation d’ordre strictement polémique – particulièrement virulente en
cette fin de siècle – en ce qu’elle entretiendrait la confusion entre le cri d’alarme propre à certaines
protestations, dont la « rationalité » n’a souvent pour défaut que d’être incomprise, car prématurée ; et
des formes dérisoires, régressives ou tyranniques de compensations émotionnelles ou de volonté de
puissance sectaire, au travers desquelles transparaît en effet l’échec de l’oeuvre de compréhension,
humanisation et pacification justifiant l’hégémonie de la Raison. Car si «l’irrationnel» partage depuis
les Grecs avec la sophistique le trouble privilège d’être glissant, insaisissable et protéiforme (Platon,
Le sophiste), il a néanmoins conservé sur elle toute son aura, maléfique ou mirifique : ne prétend-il
pas réconcilier l’infra-humain et le sur-humain, la folie et le génie, là où la rationalité s’emploie au
contraire à les séparer pour mieux faire régner transparence et équité ?


Notes
[1] C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 16.
[2] Cases d’un échiquier, Paris, Gallimard, 1970, p. 36.
[3] Article «Irrationnel» (F. Khodjent), in Notions philosophiques, Paris, PUF, 1993.
[4] Cf. sur ce point, M. Hulin, La mystique sauvage, Paris, PUF, 1993.
[5] Par-delà bien et mal, OC, t. 7, Paris, Gallimard, 1971, § 224, p. 143.
[6] R. Otto, Le sacré (L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel),
Paris, Payot, 1929, rééd. 1994, p. 92-93.
[7] Le mur du temps, trad. franç., Paris, Gallimard, 1963, p. 141-142.
[8] A l’ouvrage de J. Bergier et L. Pauwels, Le matin des magiciens (Paris, Gallimard, 1960) répondit
en effet le manifeste de Y. Galifret, Le crépuscule des magiciens (Paris, Éd. de l’Union rationaliste,
1965)


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Chapitre I
Métamorphoses d’un pseudo-concept :
irrationnel, l’irrationnel, irrationalisme

I. Spontanéité et authenticité

La première caractéristique du « coup d’éclat » irrationnel, sous quelque forme qu’il se manifeste, est
certainement la spontanéité : pulsion irrésistible (Naturtrieb), mais aussi auto-affirmation irréfléchie
de soi (Selbstätigkeit) ; comme si une incompatibilité logique, et peut-être ontologique, interdisait au
rationnel d’être spontané, et à l’irrationnel d’être réfléchi, c’est-à-dire conduit à davantage de «
rationalité » par un travail de l’esprit de plus en plus conscient, adapté et délibéré. En ce sens,
l’irrationnel est toujours, comme le pensa Hegel (1770-1831) le « simplement opiné » ; alors que le
rationnel est « quelque chose d’agi » en qui s’est trouvé confirmé et affirmé « le droit de la conscience
» [1]. Quel droit ? Celui de devenir conscience de soi puis conscience universelle de soi : mouvement
grâce auquel l’individualité accède à l’universalité, à l’humanité. Or, ce passage de l’irréfléchi au
raisonné et au « rationnel » constituant la dynamique même de la conscience, se trouva validé et
renforcé par l’évolution de l’histoire des idées ; l’Occident faisant de la réflexivité consciente et
raisonnée l’indispensable partenaire de la liberté d’agir et de penser :
« Le premier pas de la science de l’humanité est de distinguer deux phases dans la pensée
humaine : l’âge primitif, âge de spontanéité, où les facultés, dans leur fécondité créatrice, sans se
regarder elles-mêmes, par leur tension intime, atteignaient un objet qu’elles n’avaient pas visé ;
et l’âge de réflexion, où l’homme se regarde et se possède lui-même, âge de combinaison et de
pénibles procédés, de connaissance antithétique et controversée. » [2]
Reconnaître à tout « irrationnel » cette propriété, la spontanéité, n’est donc en rien déterminer quelle
valeur (éthique, gnoséologique) accorder à ce jaillissement spontané. Et Renan lui-même (1823-
1893), chantre d’un scientiste triomphant, ne put semble-t-il s’interdire une certaine nostalgie à
l’évocation d’un état passé (mythique ?) où tout effort était superflu, où il n’était pas nécessaire de se
donner un « objet » pour correctement viser. La réflexivité consciente aurait-elle perdu sur le chemin
de la discursivité la « tension intime », l’élasticité, la « force plastique » (Nietzsche) qui faisaient de
cette « irrationalité » première le moteur et le vecteur les plus sûrs, bien que spontanés, d’une
adaptation assurée ? La question – objets de débats ultérieurs (chap. 5) – mérite d’être d’entrée posée.
Et cela d’autant plus qu’une telle spontanéité – coïncidant aussi avec « la période irrationnelle de
l’existence humaine » (Renan), se voudrait en même temps authenticité ; car dès lors le jaillissement
spontané ne manquerait pas d’être valorisé. Valorisation ambiguë, certes, puisque l’étymologie
grecque (authentikos) tire le mot vers la reconnaissance officielle et solennelle d’une qualité ainsi
promue dignité; là où l’étymologie allemande (Eigentlichkeit) semble au contraire inviter à mettre au

jour ce qu’un mouvement expressif comporte de plus « propre », parce que spontané ; voire ce qu’il
cherche, par un jaillissement qui lui serait véritablement propre, à s’approprier de façon elle aussi «
authentique », car authentifiée, validée par ce mouvement même : l’authenticité rivalisant alors avec la
valeur de « vérité » plus spécifiquement attachée, dans la tradition philosophique classique, à la
conscience de soi raisonnée.

II. Continuité ou discontinuité ?
On réalise ainsi ce qu’il y aurait de tendancieux à relier prématurément et spontanément les trois
termes ici en jeu : irrationnel (adjectif), l’irrationnel (substantif), et irrationalisme, autant dire une
irrationalité devenue doctrine, système ; les relier donc comme les trois séquences obligées d’une
évolution continuée, d’un passage garanti (aveugle ? réfléchi ?) vers davantage de congruence si ce
n’est de rationalité puisque le spectre de la régression et de la démence fut dès le xixe siècle attaché à
la notion d’irrationalisme. Or, rien ne dit en effet qu’un mouvement irrationnel spontané cherche
nécessairement à se constituer en « irrationalisme »; ni qu’une irrationalité manifeste s’origine
forcément dans cet « irrationnel » foncier, proche d’un inconscient collectif (Jung) où disent puiser la
plupart des traditions spirituelles. Tout au plus nous faut-il reconnaître en ce possible et irrésistible
passage l’impérialisme potentiel de tout « irrationnel » : à commencer, E. Meyerson (1859-1933)
l’avait bien vu, par la sensation elle-même (Identité et réalité, 1908).
Mais l’on ne saurait non plus s’interdire d’envisager, entre ces trois notions, la possibilité d’une
continuité sur laquelle il faudra dès lors s’interroger. En effet, quelle que soit la place prise pour le
meilleur (création) ou pour le pire (fanatisme, destruction), par la spontanéité irrationnelle dans la
vie des individus et collectivités; qu’elle qu’ait été et demeure l’ingérence de « l’irrationnel » dans
l’équilibre toujours précaire des « puissances » (diurnes et nocturnes) accompagnant l’humanité au
long de sa laborieuse et incertaine Odyssée ; et quelle qu’ait pu être l’ambition de certains «
irrationalismes » de renverser en leur faveur le crédit généralement accordé à la rationalité… un
effort d’irrationalisation pourrait-il devenir systématique sans s’autodévorer, ou caricaturer la
rationalité ? En ce sens, saurait-on sans ridicule ou danger parodier la formule de G. Bachelard
(L’eau et les rêves, p. 10) et proclamer : « Irrationalistes ? nous essaierons de le devenir ? »
Ce n’est certes pas que le rationnel ne puisse trouver en l’irrationnel son contraire occasionnel, sa
figuration la plus contradictoire et, parfois, son complice le plus dévoué; c’est que « l’engagement
rationaliste » semble justement faire appel à une continuité temporelle, à des modes de transmission
et de concertation ignorés de toute spontanéité irrationnelle, et délibérément rejetés par tout «
irrationalisme » devenu conscient de lui-même. Et c’est sans doute pourquoi « irrationnel » rime si
fréquemment avec individuel, singulier, isolé ; tandis que « l’irrationnel » semble, à tort ou à raison,
n’engendrer d’autre perpétuité historique que funeste (terreurs totalitaires, persécutions sectaires), et
ne s’inscrire dans aucun devenir progressiste orienté. Mais comment, dans ce cas, expliquer la
constance historique d’une « irrationalité » coïncidant pour l’essentiel avec les divers ésotérismes
(astrologie, magie, divination, alchimie) dont l’influence, longtemps dominante, est loin d’être
totalement éradiquée ? Comment, en effet, sinon en recourant à l’argument paresseux et souvent
fallacieux, d’un « retour » périodique et quasi épidémique de « l’irrationnel » ? Il reste alors à
comprendre pourquoi la croisade rationaliste pourtant assurée de sa continuité et de sa légitimité
continue à se heurter, impuissante, à des « poussées » irrépressibles (guerres, génocides, fanatismes
divers) sans rapport nécessaire avec un quelconque « ésotérisme », et attestant par contre son échec à

réformer durablement et en profondeur les mentalités :
« Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu la paix se
sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux, les autres
ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes. Des Barreaux. Mais ils ne l’ont pu ni les
uns ni les autres, et la raison demeure toujours qui accuse la bassesse et l’injustice des passions
et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent. Et les passions sont toujours vivantes dans
ceux qui y veulent renoncer. » [3]

III. Le spectre de l’insensé

En tant qu’adjectif d’abord, nécessairement rapporté à un substantif (comportement, réaction,
expression) le mot « irrationnel » apparaît en général lors de la description (littéraire souvent) de
situations où une impulsion manifeste son caractère foncièrement atypique puisque n’entrent alors
prioritairement en jeu ni l’absence de connaissances, ni la pure et simple bêtise, ni la méchanceté
délibérée: l’émergence brutale, plutôt, imprévisible et irrépressible, d’une énergie désorganisatrice
aussi impérieuse qu’insoucieuse de ses conséquences. Aussi, quel que puisse être le diagnostic porté
sur ses causes – caractérielles ou conjoncturelles – l’irrationalité d’un comportement conduit à la
perte de toute lucidité, de toute maîtrise des éléments subjectifs et objectifs permettant une domination
sereine et équitable d’une situation ou d’un problème donnés : d’où l’inadaptation de l’individu
concerné à son environnement immédiat et, généralement, son manque d’efficacité. Toutefois, une
analyse plus affinée de l’irrationalité comportementale laisserait apparaître maintes nuances entre
l’expression de la spontanéité en tant que telle et ses inévitables conséquences. Entre un même type
d’irruption et une comparable inadaptation se déploient en effet de nombreuses variations : un
comportement sera qualifié d’illogique ou d’inconséquent (voire absurde) soit s’il déroge aux règles
communes de la « logique » (cf. chap. 2 et 3), soit s’il rend manifeste une contradiction plus intime ou
une inadéquation au monde environnant dont l’individu peut malgré tout se trouver l’heureux
bénéficiaire (chance), le destinataire occasionnel (hasard) ou, plus « logiquement », la victime
résignée ou consentante (autodestruction, aberration). A cet égard, un illogisme poussé et persévérant
conduit à l’insanité et à la démence : perte de l’esprit (mens) voisinant alors la folie définie par le
psychiatre J. Delay comme « ce qui reste quand l’humanité s’est retirée » – autant dire irrationalité à
l’état « pur » – où M. Foucault crut pour sa part reconnaître une sorte d’occulte savoir :

« Au pôle opposé de cette nature de ténèbres [l’animalité], la folie fascine parce qu’elle est savoir.
Elle est savoir, d’abord, parce que toutes ces figures absurdes sont en réalité les éléments d’un
savoir difficile, fermé, ésotérique. Ces formes étranges sont situées, d’emblée, dans l’espace du
grand secret […]. Ce savoir, si inaccessible, et si redoutable, le Fou, dans sa niaiserie innocente,
le détient. Tandis que l’homme de raison et de sagesse n’en perçoit que des figures fragmentaires
– d’autant plus inquiétantes – le Fou le porte tout entier en une sphère intacte : cette boule de
cristal, qui pour tous est vide, est pleine, à ses yeux, de l’épaisseur d’un invisible savoir. » [4]

Sans doute irrationnel et insensé sont-ils très proches ; cette proximité même désignant aussi
l’ambiguïté du « sens » souvent proposé comme synonyme de rationalité : simple mais exacte réponse
à une question donnée ? Ou prise en compte de l’orientation plus lointaine sans laquelle il paraît
difficile de parler de signification et donc de « raison », si toutefois l’exigence de finalité signifiante
est inhérente à l’expression accomplie de la rationalité [5]. Aussi l’insensé n’est-il pas seulement ce qui

choque l’entendement commun mais ce qui, échappant à toute commune mesure, ne peut même plus
être évalué mais simplement désigné, ou expulsé en tant que corps étranger (alienus), aliéné. Par son
caractère indéfinissable comme par son anomalie, l’insensé côtoie donc nécessairement l’inhumain et
le monstrueux : ce qui ne peut être que montré, tant son existence même bafoue les normes de
l’humanité ou de la naturalité : « l’existence des monstres met en question la vie quant au pouvoir
qu’elle a de nous enseigner l’ordre », note G. Canguilhem (1904-1995), rappelant opportunément par
ailleurs : « L’homme n’est vraiment sain que lorsqu’il est capable de plusieurs normes, lorsqu’il est
plus que normal » [6]. A contrario, si toutes les anomalies semblent également possibles dans
l’irrationalité, au point de parfois se cumuler, elles ne parviennent pas à produire un ordre sensé : «
logique » de l’excès et de la déviance incontrôlés, de la privation et du défaut de « sens », de la rupture
et du saut dans l’insensé, du détournement pervers ou du retournement suicidaire et, pourquoi pas,
d’un indéchiffrable secret… Rejoignant ainsi pour une part l’incohérence due au défaut d’organisation
ou d’« intelligence » d’une situation donnée, l’irrationalité d’un comportement s’avère d’autant plus
troublante et déconcertante qu’elle ne peut être précisément rapportée : soit aux sous-bassements
pulsionnels inconscients, passionnels, ayant motivé le passage à l’action ; soit à une inspiration transrationnelle
dont la plupart des cultures – hors celle de l’Occident moderne ont attesté la présence
agissante chez les poètes, thaumaturges, hommes saints…
Par ce qualificatif (irrationnel) sont donc aujourd’hui souvent amalgamés et homogénéisés des
extrêmes entre lesquels s’est construit le fameux « pays de l’entendement pur » cher à E. Kant
(1724-1804). Comment, dans ce cas, distinguer l’insistance d’une vulgaire obsession ou la
tyrannie d’une pulsion, de l’irrésistible autorité d’une authentique révélation, Visitation ? Et si
l’entendement n’est nullement habilité à effectuer ce genre de discrimination, quelle instance,
quelle autre « raison », peut à sa place légiférer et déterminer l’authenticité de ce qui se donne
d’abord à voir comme « présence réelle » dans le miroitement d’une telle ambiguïté ? En ce sens,
toute manifestation irrationnelle a bien pour premier effet de faire, par contagion, perdre la
raison. Mais le conglomérat informe désigné comme « l’irrationnel » contribue plus que tout
autre à l’aggravation de cette déperdition en ce qu’il favorise l’effet d’aveuglement et de
fascination : de quelle nature est en chaque cas de figure la privation de raison permettant de
parler d’ir-rationnel ? A quelle « raison » rapporte-t-on indirectement ce retrait ou ce défaut de
signification ?

IV. Faillite de la rationalité ou grandeur
négative ?

suite…

L’irrationnel