Quel juif errant ? Anatomie du peuple élu


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Auteur : Atzmon Gilad
Ouvrage : Quel juif errant ? Anatomie du peuple élu
Année : 2011

Traduit de l’anglais par Anne LUCKEN

 

 

«Les Nazis m’ont fait craindre d’être un Juif,
et les Israéliens me font honte d’être un Juif »

Israel Shahak

AVANT-PROPOS
Mon grand-père était un homme charismatique et
poète, et un ex-terroriste sioniste. Ancien chef important
de l’organisation terroriste de droite lrgun, il a eu, je dois
l’admettre, une formidable influence sur moi dans mes
jeunes années. Il affichait une haine implacable envers
tout ce qui n’était pas juif. Il détestait les Allemands; par
conséquent il n’aurait pas permis à mon père d’acheter une
voiture allemande. Il méprisait également les Anglais pour
avoir colonisé sa « terre promise». Je ne peux que supposer
qu’il ne détestait pourtant pas les Anglais autant que les
Allemands, car il permit à mon père de conduire une vieille
Vauxhall Viva.
Il était aussi assez en colère contre les Palestiniens, parce
qu’ils s’éternisaient sur la terre dont il était sûr qu’elle lui
appartenait, à lui et à son peuple. Souvent, il se demandait :
« Ces Arabes ont tant de pays, pourquoi doivent-il vivre
exactement sur la même terre que celle qui nous a été
« donnée» par notre Dieu ? ». Mais plus que tout, mon
grand-père détestait les Juifs de gauche. li est important ici
de mentionner que comme les Juifs de gauche n’ont jamais
produit aucun modèle connu de voiture, cette répugnance
particulière n’a pas abouti à un conflit d’intérêts entre lui
et mon papa.

Comme partisan du sioniste révisionniste de droite, Zeev
Jabotinsky 1
, mon grand-père comprenait évidemment qu’une
philosophie de gauche était en contradiction fondamentale
avec toute forme de système de valeurs juif. Étant un
ancien terroriste de droite, ainsi qu’un fier faucon juif, il
savait parfaitement que le tribalisme ne peut coexister sans
heurts avec l’humanisme et l’universalisme. À la suite de son
mentor Jabotinsky, il adhérait à la philosophie du << Rideau
de Fer ». Comme Jabotinsky, mon grand-père respectait les
Arabes, il avait une haute opinion de leur culture et de leur
religion, pourtant il pensait que les Arabes en général, et les
Palestiniens en particulier, devaient être affrontés sans crainte
et avec acharnement.

Citant l’hymne du mouvement politique de Jabotinsky,
mon grand-père répétait souvent :

De La fosse de pourriture et de poussière
Par le sang et la sueur
Une race s’élèvera jusqu a nous
Fière, généreuse et féroce.

Mon grand-père croyait en la renaissance de la fierté de la
«race juive», et moi aussi, lorsque j’étais très jeune. Comme
mes semblables, je ne voyais pas les Palestiniens autour de moi.
Ils étaient assurément là- ils réparaient la voiture de mon père
pour moitié-prix, ils construisaient nos maisons, ils nettoyaient
le désordre que nous laissions derrière nous, ils trimballaient 2
des boîtes dans l’épicerie du coin, mais ils disparaissaient


1 Vladimir Ze’ev Jabotinsky était le fondateur du révisionniste sioniste, un auteur, un orateur
et un militaire. I ‘héritage de Ze’ev  Jabotinsky est porté aujourd’hui par le parti Herur lsraël
(fusionné avec d’autres partis de droite pour donner le Likoud en 1973) et par le mouvement de la jeunesse sioniste, Betar.
2 en anglais:• schlepped•, forme passée du verbe• to schlep., terme familier d’origine yiddish.[NDT]


toujours juste avant le crépuscule et réapparaissaient avant
l’aube. Nous ne les fréquentions jamais. Nous ne comprenions
pas vraiment qui ils éraient et ce qu’ ils représentaient. La
suprématie étaie ancrée dans nos esprits, nous regardions le
monde à travers des lunettes racistes et chauvines. Et nous
n’en ressentions aucune honte.
À dix-sept ans, je me préparais à accomplir mon service
obligatoire au sein de l’IDF3 . Adolescent bien bâti, rempli
d’enthousiasme militant, je devais rejoindre une unité de
secours spéciale de l’armée de l’air. C’est alors que l’inattendu
arriva. Lors d’un programme de jazz, très tard dans la nuit,
j’entendis Bird (Charlie Parker) avec Strings.
]’étais bouleversé. Cette musique était plus organique,
poétique, sentimentale et sauvage que tout ce que j’avais
entendu jusque là. Mon père avait l’habitude d’écouter Bennie
Goodman et Artie Shaw, et ces deux là étaient plaisants –
ils savaient parfaitement jouer de la clarinette – mais Bird,
c’était une histoire complètement différence. Il y avait là une
production intense, quasi libidinale, d’esprit et d’énergie. Le
matin suivant, je fis l’école buissonnière et courus à Piccadilly
Records, le numéro un des magasins de musique à Jérusalem.
Je trouvai la section jazz et achetai tous les disques de be-bop
qu’il y avait sur les étagères, ce qui se montait probablement
à deux albums. Dans le bus du retour, je réalisai que Parker
était en fait un homme noir. Ce ne fur pas une surprise totale,
pourtant ce fut une sorte de révélation. Dans mon monde, ce
n’était que les Juifs qui étaient associés à quoi que ce soir de
bien. Bird fut le début d’un voyage.
À cette époque, mes semblables et moi-même étions
convaincus que les Juifs étaient bel et bien le Peuple Élu.
Ma génération avait été élevée sur le terreau de la fantastique


3 Israël Defense Forces [NDT]


victoire de la Guerre des Six-Jours. Nous étions totalement
sûrs de nous. Comme nous étions laïcs, nous associions
chaque succès à nos qualités sur-puissantes. Nous ne croyions
pas à une intervention divine, nous croyions en nous-mêmes.
Nous pensions que notre force provenait des esprits et de la
chair ressuscités des Hébreux. Les Palestiniens, de leur côté,
nous servaient docilement, et il ne semblait pas, à ce moment,
que cette situation pourrait jamais changer. Ils ne montraient
pas vraiment de signes de résistance collective. Les attaques
sporadiques appelées « terrorisme» nous faisaient sentir dans
notre droit, et nous remplissaient d’un vif désir de revanche.
Mais quoi qu’il en soit, au milieu de cette orgie de toute puissance
– et ce, à ma grande surprise-, je me rendis compte
que les personnes qui m’enthousiasmaient le plus éraient une
bande de Noirs Américains – des gens qui n’avaient rien à voir
avec le miracle sioniste ou avec ma propre tribu chauvine et
exclusive.
Deux jours plus tard, j’achetai mon premier saxophone.
C’est un instrument très facile pour débuter – demandez à
Bill Clinton – mais apprendre à jouer comme Bird ou comme
Cannonball Adderley semblait une mission impossible. Je
commençai à m’entraîner jour et nuit, et plus j’avançais,
plus j’étais impressionné par les formidables performances
de la grande famille des musiciens Noirs Américains que je
commençais à bien connaître. En un mois je découvris Sonny
Rollins, Joe Henderson, Hank Mobley, Thelonious Monk,
Oscar Peterson et Duke Ellington, et plus je les écoutais,
plus je réalisais que mon éducation judéocentrée était, d’une
certaine manière, totalement mensongère.
Après un mois passé avec un saxophone fourré dans la
bouche, mon enthousiasme de combattant militaire avait
complètement disparu. Au lieu d’hélicoptères volant derrière

les lignes ennemies, je commençais à rêver de vivre à New York,
Londres ou Paris. Tout ce que je voulais, c’était d’avoir la
possibilité d’écouter les plus grands joueurs de jazz en Live,
car nous étions au début des années 70 et beaucoup d’entre
eux étaient encore parmi nous.
Aujourd’hui, les jeunes qui veulent jouer du jazz ont
tendance à s’inscrire dans une école de musique. C’ était
très différent à mon époque. Ceux qui voulaient jouer de la
musique classique rejoignaient un conservatoire, mais ceux qui
voulaient jouer juste pour l’amour de la musique, restaient à la
maison et swinguaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il
n’y avait pas de cours de jazz en Israël à cette époque, et dans
ma ville, Jerusalem, il y avait seulement un tour petit jazz-club
abrité dans un vieux et pittoresque bain turc reconverti. Chaque
vendredi après-midi, il s’y tenait une séance d’improvisation, et
pendant mes deux premières années de jazz, ces impros furent
la substance de ma vie. Je cessai toute autre chose. Je pratiquais
jour et nuit, même lorsque je dormais, et me préparais pour
la prochaine << impro du vendredi». J’écoutais la musique
et interprétais quelques grands solos. Je jouais dans mon
sommeil, imaginant les changements d’accords et volant au-dessus
d’eux. Je décidai de consacrer ma vie au jazz, acceptant
le fait que, comme Israélien blanc, mes chances d’arriver au
sommet étaient plutôt minces.
Je ne réalisais pas encore que ma nouvelle dévotion au
jazz avait bouleversé mes tendances nationalistes juives ; que
ce fut probablement à ce moment que je laissais derrière
moi ! l’Élection pour devenir un être humain ordinaire. Des
années plus tard, je m’apercevrai qu’en effet le jazz fut mon
échappatoire.
Il ne me fallut que quelques mois, pourtant, pour
commencer à me sentir de moins en moins relié à la réalité qui m’entourait.

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Quel juif errant