L’EMPIRE KHAZAR


 Afficher l'image d'origine

Afficher l'image d'origine
Auteurs : Piatigorsky Jacques – Sapir Jacques
Ouvrage : L’Empire khazar VIIe-XIe siècle L’énigme d’un peuple cavalier
Année : 2005

 

 

PROLOGUE. SUR LES TRACES DES KHAZARS
Marek Halter

Nous avons l’impression que l’Histoire nous a déjà été contée.
Que nous savons tout, ou presque, de notre passé et du passé de
nos voisins. Que l’humanité, même si nous sommes parfois
surpris par ses réactions, n’a plus pour nous de secrets.
Et voilà que nous découvrons avec étonnement qu’elle
recèle encore des pans cachés, des zones d’ombre, des énigmes.
La plus récente est celle des Khazars.
Qui d’entre nous en a entendu parler ?
Si une seule phrase de Platon concernant l’Atlantide, une
île fabuleuse qui aurait existé il y a neuf mille ans au-delà des
colonnes d’Hercule, a fait rêver des générations de chercheurs et
de romanciers, que dire de l’empire khazar, qui est une sorte
d’Atlantide juive ?
Établis depuis une haute antiquité dans la région de la basse
Volga, les Khazars, peuple d’origine turkmène, ont occupé la
Crimée, ont bâti Kiev, ont gagné des batailles contre Byzance et
les armées de l’islam et ont étendu leur pouvoir sur un territoire
allant du Boug et du Dniepr jusqu’au fleuve Oural et, au nord

jusqu’à la moyenne Volga, à l’Oka et aux sources du Donets. Cela
signifie sur toute la partie européenne de la Russie d’aujourd’hui.
Or en 740, à la stupéfaction du monde, les Khazars se
convertissent au judaïsme.
Pourquoi à l’époque où les religions dominantes, la chrétienté
et l’islam, contrôlent les grandes puissances, telles
Byzance, l’Empire carolingien et le califat de Bagdad, ce peuple
d’origine aryenne choisit-il la religion la plus persécutée de par
le monde ? Pourquoi trois siècles plus tard a-t-il complètement
disparu?

Les Khazars, donc ! Ils forment, en plein Moyen Âge, un vaste
empire juif dans cette Europe dont ils dessinent les frontières.
Constantin VII, qui était au x• siècle empereur de Byzance
et historien connu, raconte que les lettres adressées à son époque
au pape à Rome, ainsi qu’à l’empereur d’Occident, portaient un
sceau de deux sous d’or, tandis que pour les messages destinés
au roi des Khazars le sceau valait trois sous d’or au moins.
, Etonnant, n’est-ce pas?
Compréhensible pourtant ! Pour Constantinople, la paix
avec les Khazars, ses voisins, était plus importante qu’avec le
pape ou Charlemagne.
Qui étaient-ils donc, ces fameux Khazars? D’où venaient-ils?
Ils faisaient partie de cet ensemble de peuples qui, au premier
siècle de notre ère, parcouraient les steppes d’Asie centrale.
Peuples apparentés aux Turcs et qui avaient reçu le nom collectif
de Turkmènes. Le mot turc signifiait dans leur langue « fort». Ne
dit-on pas encore aujourd’hui « fort comme un Turc, ?
Au v• siècle, les Chinois, trop longtemps harcelés par ces
désagréables voisins, les repoussèrent vers l’ouest en amorçant
ainsi une de ces avalanches qui s’abattaient régulièrement du
fond de l’Asie centrale sur l’Occident. Parmi ces peuples qui traversaient
l’Oural et envahissaient les plaines de la Volga jusqu’à
l’Ukraine d’aujourd’hui, s’en trouvait un plus rapide et mieux
organisé que les autres et qui bientôt les dominerait tous : les
Khazars.
Le mot Khazar signifie « les hommes qui passent ». Les
nomades, les passeurs. Or les premiers Hébreux, ceux de la Mésopotamie
qui partent il y a 4 000 ans avec Abraham vers le pays
de Canaan, s’appellent Ivrim, ce qui signifie exactement la même
chose : «les hommes qui passent ». Les passeurs.
Une troublante coïncidence, n’est-ce pas? Or ce n’est peut-être
pas un hasard car certaines chroniques persanes et arabes
font remonter les Khazars à Japhet, fils de Noé, frère de Sem,
dont les descendants s’appellent Sémites.
Nous savons ce que sont devenus les Sémites; ils se font
aujourd’hui la guerre au Proche-Orient. En revanche, nous ne
savons rien sur les descendants de Japhet.

L’effondrement de l’empire des Huns après la mort d’Attila a
laissé l’Europe ouverte à toutes les aventures. Les Khazars s’installent
tout d’abord dans les riches contrées de Transcaucasie,
Géorgie et Arménie. •
Durant la seconde moitié du VI’ siècle, ils acquièrent une
véritable hégémonie parmi les tribus situées au nord du Caucase.
Elles sont d’ailleurs pour la plupart très vite absorbées par ces

redoutables guerriers, « hommes grands », dont nous parlent les
voyageurs arabes de l’époque, <<hommes au teint blanc, aux yeux
bleus et aux longs cheveux roux ».
Ce sont les Bulgares qui opposeront le plus de résistance à
l’expansion khazare. Ils subissent une défaite écrasante vers 641.
Après quoi leur nation se scinde en deux, une partie émigre vers
le Danube pour s’infiltrer dans la Bulgarie actuelle, l’autre
remonte vers la moyenne Volga, où elle crée un royaume dans
la mouvance des Khazars.
Peu à peu, les Khazars étendent leur influence. Vers la fin
du vu< siècle, ils dominent un territoire immense. Prenez une
carte et regardez : les Khazars occupent au sud tout l’espace entre
la mer Noire et la mer Caspienne, ainsi que la plus grande partie
du Caucase. À l’est, ils englobent la mer d’Azov et au-delà les
‘ steppes kazakhes. A l’ouest, ils contrôlent presque toute l’Ukraine
d’aujourd’hui et construisent une ville : Kiev. En khazar, Kiev
signifie <<au bord de l’eau ». Au nord, ils arrivent jusqu’à la mer
Baltique.
Comprenant qu’ils ne sont pas assez nombreux pour
occuper efficacement des territoires aussi vastes et soumettre tant
de peuples distincts, ils inventent une occupation plus efficace et
plus pacifique : le contrôle de voies de communication et de commerce.
Ils inaugurent une sorte de péage que nous avons introduit
à l’entrée de nos autoroutes. Imaginez qu’ils le font déjà voici
plus de mille ans ! Tout bateau qui descend un des multiples
fleuves qui coulent du nord au sud, tout chariot qui emprunte la
route de la soie, par exemple, doit s’acquitter d’une taxe égale à
dix pour cent de la valeur des marchandises transportées.
Aussi, les Russes, les Varègues, les Alains, les Petchenègues,
les Bulgares, les Magyars, les Polanes … tout en restant autonomes
étaient dépendants de l’empire khazar et obligés de respecter ses
lois.

En l’an 622, date marquant le début de l’Hégire, la fuite de
Mahomet à Médine et le début de l’ère musulmane, les Arabes,
sous leurs verts étendards qui symbolisent le rêve des hommes du
désert, les verts pâturages, s’élancent à la conquête de l’Europe.
‘ A l’époque, ils contrôlent déjà la Perse, la Syrie, la Mésopotamie,
l’Egypte, et forment autour de l’Empire byzantin un demi cercle
s’étendant de la Méditerranée au Caucase et aux rives
méridionales de la Caspienne.
Pour approcher l’Europe, les Arabes empruntent deux
routes. La première passe entre l’océan Atlantique et les Pyrénées,
la seconde entre les monts du Caucase et la mer Caspienne. Mais
voilà que le gigantesque mouvement de tenaille que les
musulmans ont amorcé se trouve bloqué presque en même
temps à ses deux extrémités. Comme les Francs et Charles Martel
sauvent la Gaule et l’Europe occidentale, les Khazars préservent
de l’islam les marches orientales de la Volga, du Danube et de
l’Empire byzantin.
La bataille entre les Khazars et les Arabes eut lieu aux portes
de Derbent. D’après les historiens arabes, elle fut terrible. On
parle d’armées dont chacune aligne cent mille et même trois cent
mille hommes. Plus nombreuses probablement que celles qui
décidèrent du sort du monde occidental à la bataille de Tours
vers la même époque.
Victorieux, les Khazars traversent la Géorgie et l’Arménie
pour infliger en 730 une autre défaite aux Arabes près d’ Ardabil,
en Iran, et avancent jusqu’à Mossoul. lls se trouvent alors à mi-chemin
de Damas, capitale du califat. Mais les musulmans lèvent
des troupes fraîches qui endiguent l’avance des Khazars et ils
assiègent Constantinople. Peine perdue : une fois encore, les
envahisseurs sont contraints de repasser le Caucase.

C’est à la suite de cette nouvelle victoire que l’héritier du
trône de Byzance épouse une princesse khazare. Leur fils gouvernera
l’empire sous le nom de Léon le Khazar.
L’historien russe Artamonov, contraint par Staline d’abandonner
ses recherches parce qu’il avait osé écrire que le premier
, Etat russe devait tout aux Khazars, note que « la Khazarie fut le
, premier Etat féodal d’Europe orientale à pouvoir se comparer à
l’Empire byzantin et au califat arabe ».
Or à cette époque, en pleine gloire donc, le roi khazar
Soulan décide de se convertir et de convertir son royaume au
judaïsme. Cet événement surprenant est unique dans l’histoire
de l’humanité.

Pourquoi en l’an 740 les Khazars se convertissent-ils au
judaïsme ? Si le fait est attesté par de multiples sources, les explications
divergent.
Un empire a besoin d’une idéologie, d’une stabilité, d’un
ciment pour lier toutes ses parties éparses représentées par des
peuples, des langues et des cultures. Or les seules idéologies
connues au Moyen Âge étaient les religions.
Le roi Soulan, en contact avec Byzance et le califat, a vite
compris que le chamanisme primitif des Khazars était non seulement
barbare et démodé, en comparaison avec les grandes
religions monothéistes, mais en outre impuissant à conférer aux
chefs l’autorité juridique et spirituelle dont jouissaient les souverains
des empires théocratiques.

Alors pourquoi le judaïsme? Pourquoi pas le christianisme
ou l’islam ?

On dit que le khagan Soulan a convoqué les représentants
des trois religions monothéistes et leur a demandé de lui expliquer
les raisons de leur foi. En fait, il leur a dit : « Séduisez-moi ! >>
Après que chacun lui a eu raconté les avantages de sa religion,
le roi a choisi le judaïsme. La raison est que, pendant le débat,
pour prouver la véracité de leurs dires, les représentants de la
chrétienté et de l’islam se référaient constamment à l’Ancien Testament,
au judaïsme. Le roi conclut qu’il était plus avantageux
et plus agréable, quand on avait soif, d’aller directement à la
source que de boire dans le seau des porteurs d’eau.
C’est ainsi qu’Ihouda Halevy, l’un des plus grands philosophes
juifs du Moyen Âge, explique la décision du roi Soulan,
devenu le roi David. Dans un livre intitulé Le Kuzari, publié à
Cordoue en 1140, il met en scène ce fameux débat entre les représentants
des trois religions monothéistes. Mais c’est le sous-titre
de son livre, «Apologie de la religion méprisée», qui résume
mieux que tous les commentaires les sentiments des juifs exilés
à l’annonce de la conversion des Khazars.
je crois pour ma part que, dans cette étonnante décision, la
raison politique a joué elle aussi un rôle non négligeable.
L’empire khazar représentait une troisième force entre le monde
chrétien et musulman. Il n’aurait pourtant pas pu maintenir son
indépendance en adoptant le christianisme ou l’islam, car un tel
choix l’aurait immédiatement soumis à l’autorité soit de l’empereur
byzantin, soit du calife de Bagdad.
Comment les Khazars ont-ils vécu leur judaïsme ? Quels
étaient leurs rapports avec la diaspora ? Quelle langue, quel
alphabet utilisaient-ils?

La nouvelle de la conversion de tout un empire au judaïsme a mis
longtemps à se transmettre parmi les communautés juives dispersées
à travers le monde. Ce n’est qu’en 958 que le chef de la
communauté juive de Cordoue et conseiller du calife, le rabbin
Hasdaï Ibn Chaprut, décide d’envoyer une ambassade auprès de
l’un des descendants du roi BouJan, le khagan KaganJoseph, roi des
‘ Khazars. A la tête de cette ambassade se trouve un jeune homme,
Isaac Ben Eliezer. Il est porteur d’une lettre dans laquelle Hasdaï fbn
Cha prut interroge le Khazar sur sa judaïté. Isaac Ben Eliezer met plus
d’un an à arriver à Sarkel, au bord du Don, la plus puissante citadelle
khazare, et il met presque deux ans pour revenir avec la réponse du
khagan. Cette correspondance qui date de l’an 960 représente un
des rares écrits attestant l’existence de cette « Atlantide juive »· Une
copie se trouve à la bibliothèque de Chris Church à Oxford et une
autre à la bibliothèque nationale de Saint-Pétersbourg.
Même si la lettre du khagan Joseph était écrite en hébreu,
les Khazars parlaient leur propre langue, mélange de perse et de
mots hébraïques que l’on nomme encore aujourd’hui le tath.
La révolte des Russes, soutenue par plusieurs peuples formant
l’empire, eut raison des Khazars. Au début du x1• siècle,
tombe leur capitale et symbole de leur puissance, Itil, sur les rives
de la mer Caspienne.
Je crois personnellement, avec Arthur Koestler, que si une
partie des Khazars s’intègrent au royaume russe à ses débuts, la
plupart d’entre eux fuient en Europe centrale, où ils rencontrent
le flux d’immigrés juifs de France et d’Allemagne poussés par les
croisades. De leur rencontre naît le judaïsme ashkénaze. Les
noms de famille Kagan, Kaganovitch, ou encore des villages en
Pologne comme Kaganka attestent dans cette région la présence
des juifs khazars.

Une minorité de Khazars n’a cependant jamais quitté le
Caucase, son fief. Elle y vit à ce jour sous le nom de «Juifs des
montagnes ». D’Azerbaïd jan au Daguestan, des villages entiers
sont habités par des juifs parlant le tath qui se réclament de leurs
ancêtres les Khazars.
On raconte qu’à la fin des années 1930 Staline, attaché à
son Caucase natal, feuilletant l’atlas de la région, découvrit avec
horreur le nom d’un bourg appelé Yevreïskaïa Sloboda, «village
juif». C’est ainsi qu’en un quart de seconde le mot «juif » disparut
de la carte de la région et que le village prit le nom de
Krasnaïa Sloboda, «village rouge». Cela n’empêche pas ses
habitants d’aujourd’hui d’entretenir plusieurs synagogues où ils
prient le visage tourné vers Jérusalem. Quant au vent qui s’élève
au début de septembre et annonce l’arrivée de l’hiver, ils le nomment
le « vent des Khazars ».

INTRODUCTION.

LES KHAZARS, PEUPLE DES STEPPES :
REVES ET RÉALITÉ
jacques Piatigorsky et jacques Sapir

Les Khazars : un destin ?

suite…

L Empire khazar