HISTOIRE UNIVERSELLE ANCIENNE Par Monsieur le Comte de Ségur


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Auteur : Monsieur le Comte de Ségur

Ouvrage : HISTOIRE UNIVERSELLE ANCIENNE

Tome premier
HISTOIRE D’ÉGYPTE, D’ASIE ET DE PERSE
Tome deuxième
HISTOIRE DE LA GRÈCE
Tome troisième
HISTOIRE DE SICILE, DE CARTHAGE ET DES JUIFS
Tome quatrième
HISTOIRE ROMAINE
Tome cinquième
HISTOIRE DU BAS EMPIRE
Tome sixième
HISTOIRE DES GAULES

AVANT-PROPOS
Les stoïciens pensaient comme lui (Socrate),
ils disaient que l’honnête est toujours utile,
et qu’il n’y a rien d’utile que ce qui est honnête.
Cicéron, Des devoirs, liv. 3.
J’écris ce livre pour la jeunesse, ma vieillesse veut lui être utile. L’étude de
l’histoire est, selon moi, la plus nécessaire aux hommes, quels que soient leur
âge et la carrière à laquelle ils se destinent. Les exemples frappent plus que les
leçons, ils leur servent de preuves pour convaincre, ils les accompagnent
d’images pour intéresser ; l’histoire renferme l’expérience du monde et la raison
des siècles.
Nous sommes organisés comme les hommes des temps les plus reculés ; nous
avons les mêmes vertus, les mêmes vices. Entraînés comme eux par nos
passions, nous écoutons avec défiance les censeurs qui contrarient nos
penchants, et qui nous avertissent de nos erreurs, de nos dangers. Notre folie
résiste à leur sagesse, nos espérances se rient de leurs craintes.
Mais l’histoire est un maître impartial, dont nous ne pouvons réfuter les
raisonnements appuyés sur des faits. Il nous montre le passé pour nous
annoncer l’avenir ; c’est le miroir de la vérité.
Les peuples les plus fameux, les hommes les plus célèbres, sont jugés à nos
yeux parole, temps qui détruit toute illusion, par la justice qu’aucun intérêt
vivant ne peut corrompre. Devant le tribunal de l’histoire, les conquérants
descendent de leurs chars de triomphe, les tyrans n’effraient plus par leurs
satellites, les princes nous apparaissent sans leur cortège et dépouillés de la
fausse grandeur que leur prêtait la flatterie.
Vous détestez sans danger la férocité de Néron, les cruautés de Sylla, les
débauches d’Héliogabale, l’hypocrisie de Tibère ; si vous avez vu Denis terrible à
Syracuse, vous le voyez humilié à Corinthe.
Les applaudissements d’une inconstante multitude ne trompent pas votre
jugement en faveur d’Anitus et de Mélitus ; vous méprisez leurs délations, leurs
calomnies, et vous suivez avec enthousiasme le vertueux Socrate dans sa prison,
le juste Aristide dans son exil.
Si vous admirez la valeur d’Alexandre sur les bords du Granique, dans les plaines
d’Arbelles, vous lui reprochez sans crainte son ambition démesurée qui l’entraîne
au fond de l’Inde, et les débauches honteuses qui ternissent à Babylone la fin de
sa vie. Vous préférerez à sa fausse gloire la renommée intacte et la vertu sans
ombre d’Épaminondas, de Léonidas, de Titus, de Marc-Aurèle.
L’amour des Grecs pour la liberté peut échauffer votre âme, mais leurs jalousies,
leur légèreté, leur ingratitude, leurs querelles sanglantes et leur corruption, vous
annoncent et vous expliquent leur ruine.
Si le colosse romain vous impose par sa vaste puissance, vous ne tardez pas
longtemps à distinguer les vertus qui firent sa grandeur, et les vices qui
amenèrent sa décadence.

La nuit de l’ignorance couvre la terre, la barbarie la dévaste comme un déluge ;
les débris de l’empire sont dispersés et ensanglantés par des sauvages, qui vous
font mieux sentir tous les avantages des sciences qu’ils ont chassées ; des lois
qu’ils ont détruites. Mais enfin les lumières d’une religion spirituelle dissipent les
erreurs de l’idolâtrie ; les vices ne sont plus dans le ciel, Dieu seul y règne ; la
vertu ne mangue plus de base solide : aussi vous trouverez généralement dans
le monde moderne une civilisation mieux éclairée, des moeurs plus douces, un
lien de fraternité unit le faible au fort, le pauvre au riche, les rois aux bergers.
Mais cette religion n’est pas toujours écoutée ; ses ministres en abusent ; les
peuples l’outragent ; les ambitieux la bravent ; les princes l’oublient : aussi, à
coté d’un petit nombre de héros parfaits, au milieu de quelques époques
tranquilles et glorieuses, vous revoyez des monarques et des pontifes
sanguinaires, des révolutions funestes, des guerres civiles et religieuses. Le
flambeau de l’histoire, qui ne vous quitte pas, vous montre constamment la
justice entourée de la paix, de l’amour et de l’estime ; tandis que l’ambition, le
fanatisme, la rébellion et la tyrannie, sont toujours punis par de longs malheurs
et flétris par les inflexibles arrêts de la postérité.
L’habileté de Louis XI, les intrigues de Philippe II, la fortune insolente de Borgia,
ne vous empêchent pas de haïr leur mémoire ; vous brûleriez de partager la
captivité du vertueux saint Louis : vous gémissez sur la victoire du connétable
qui combat contre sa patrie ; vous enviez le bonheur de Bayard qui meurt pour
la défendre. Partout enfin vous trouvez la preuve de cette antique maxime, qu’à
la longue il n’y a d’utile que ce qui est honnête, qu’on n’est véritablement grand
que par la justice, et complètement heureux que par la vertu. Le temps distribue
avec équité les récompenses et les châtiments, et vous pouvez mesurer
l’accroissement et la décadence des peuples sur la sévérité ou sur la dépravation
de leurs moeurs. La vertu est le ciment de la puissance des nations ; elles
tombent dés qu’elles sont corrompues.
Mais plus les leçons de l’histoire sont utiles, plus il est important qu’elles soient
bien présentées : Il n’est que trop d’historiens propres â égarer ceux qui les
lisent ; leurs plumes éloquentes ne sont pas toujours assez impartiales, assez
exemptes de passions ; elles nous trompent quelquefois et flattent nos
penchants. Beaucoup d’écrivains, éblouis par la célébrité, la prennent pour la
gloire ; d’autres mettent de faux et passagers intérêts â la place de la justice ; et
ces juges des rois et des peuples prononcent souvent au hasard des arrêts que
leur dictent la crainte ou l’espérance, la reconnaissance ou la haine, et l’esprit de
secte ou de parti.
Il faudrait donc, pour former des citoyens vertueux, et pour éclairer les hommes
sur leur bonheur, que celui qui leur apprend l’histoire, se dépouillant de tout
esprit de circonstance et de système, leur fit juger les hommes et les
événements, uniquement d’après les règles de la morale ; car l’esprit de secte et
de parti n’est que pour un temps, la justice et la vérité sont de tous les lieux et
de tous les siècles.
Le premier devoir d’un historien est de faire admirer la vertu, même lorsqu’elle
est persécutée ; de faire haïr le crime ; malgré le succès précaire dont le
couronne quelquefois le destin, et d’inspirer un juste mépris pour le vice, de
quelque forme séduisante qu’il se montre souvent revêtu.
En développant aux yeux de nos disciples le vaste tableau de l’histoire du
monde, nous leur présentons à la fois tous les exemples qu’ils doivent fuir et

tous ceux qu’ils doivent imiter ; mais la vue de ces modèles a son danger comme
son utilité.
Ces hommes célèbres, qui viennent en foule de tous, les pays et de tous les
siècles pour appuyer nos préceptes, offrent un assemblage perpétuel de vertus
et de vices, de grands talents et de honteuses faiblesses, de succès injustes et
de revers non mérités.
Nous devons donc, avec le plus grand soin, accoutumer la jeunesse à bien
distinguer dans ce mélange l’ombre de la lumière, à juger les hommes et leurs
actions par leur moralité, et non d’après les hasards des événements. Il faut
enfin lui apprendre sans cesse, en admirant les vertus, les talents des hommes
les plus illustres, à reconnaître, à condamner leurs faiblesses et leurs défauts, de
quelque éclat qu’ils puissent être couverts par la fortune et par le génie.
En présentant ainsi aux yeux des jeunes gens les hommes, et les événements
sous leur véritable jour, le bute de l’historien doit être d’imprimer dans ces âmes
tendres le respect pour la Divinité ; le dévouement à la patrie et au roi, la
vénération pour la justice, l’amour d’une sage liberté, et le plus ineffaçable
mépris pour tout ce qui blesse l’honneur et la vertu.
En composant cette histoire universelle, je me suis pénétré des principes que je
viens d’exposer : c’est ce qui me fait espérer que mon travail sera utile.
Beaucoup d’autres, avec plus de talents, m’ont précédé dans cette carrière : j’ai
profité de leurs lumières, et je ne me suis éloigné d’eux que lorsqu’ils m’ont paru
sacrifier, en quelque partie, la justice et la vérité à l’éclat de la fausse gloire, aux
préjugés des temps, aux caprices de la fortune, et aux passions politiques ou
religieuses.
Cependant, les erreurs en ce genre sont si rares chez les bons historiens et si
faciles à relever, que ce motif seul ne m’aurait pas fait entreprendre un aussi
long ouvrage.
La plupart des hommes sont obligés de consacrer leur temps à divers genres
d’études, surtout dans un siècle où, les arts et les sciences ayant fait tant de
progrès, on sent le besoin et le désir de savoir un peu de tout.
Il résulte de cette multitude de connaissances qu’on veut acquérir, une
impossibilité presque absolue d’en approfondir aucune. Peu de personnes ont le
loisir de lire de longs volumes, et beaucoup de livres d’histoire sont trop étendus
pour attirer et fixer une jeunesse dont tant d’autres Objets partagent l’attention.
Les grands auteurs de l’antiquité sont des sources intarissables de morale et
d’instruction ; mais la jeunesse n’en lit que quelques morceaux choisis. Les
savants seuls jouissent complètement de ces trésors.
Les écrivains français qui nous ont donné des histoires générales, craignant de se
répéter, n’ont point écrit l’histoire suivie de chaque peuple depuis son origine
jusqu’à sa fin ; et le jeune homme qui étudie leurs ouvrages est à tout moment
interrompu dans cette lecture. On lui fait quitter l’Égypte dès que Cambyse s’en
empare, pour reprendre l’histoire de Perse ; il est forcé d’abandonner celle de
Perse pour l’histoire de la Grèce, lorsque les successeurs d’Alexandre se
partagent son empire : de sorte que, promené d’un pays à l’autre, comme dans
un labyrinthe, il perd le fil des événements, et se retrouve avec peine dans un
tableau tracé avec si peu d’ordre et de suite.

On a fait, je le sais, beaucoup d’abrégés de chaque histoires mais ils m’ont paru
généralement trop secs et trop incomplets ; beaucoup d’événements importants
et de traits remarquables y sont ‘oubliés ; et, d’un autre côté, on y trouve,
comme dans les histoires plus volumineuses, de trop longues réflexions qui
coupent et ralentissent la narration.
Les auteurs modernes veulent presque tous se trop montrer dans leurs ouvrages
; leurs dissertations morales font disparaître l’intérêt du récit. Ce n’est plus
l’histoire qu’on lit, c’est-le professeur qu’on entend, et le charme cesse. Il me
semble que la réflexion doit naître des faits ; il faut l’indiquer plus que la faire :
plus elle est rapide, mieux elle pénètre ; elle perd sa force dès qu’elle s’étend.
D’après ces observations, que je crois justes, j’ai tenté de suivre tune marche
différente. On trouvera dans cet ouvrage l’histoire non interrompue de chaque
peuple, depuis sa naissance jusqu’au moment où il a cessé totalement d’exister
comme nation indépendante.
J’ai voulu rassembler dans le cadre le plus resserré, et sans confusion, le plus
d’événements possibles ; j’ai cherché à y placer toutes les actions, tous les traits
dignes d’être cités, et à n’y rien omettre de tout ce que la lecture des meilleurs
historiens m’a fait désirer de retenir.
Je me suis efforcé d’y peindre fidèlement tous les hommes célèbres par leurs
destinées, par leurs vernis, par leurs crimes, par leurs talents et par leurs vices ;
j’ai fait le plus souvent leurs portraits et prononcé leur éloge ou leur censure, en
racontant simplement leurs actions, et en répétant leurs paroles.
De courtes réflexions indiquent à la jeunesse le jugement qu’elle doit porter sur
les hommes et sur les faits elles font remarquer aussi la cause de la grandeur et
de la décadence des états.
Si l’on trouve ma narration morale, intéressante et claire, mon style concis sans
sécheresse, et exempt de toute affectation sans être totalement dépourvu
d’élégance ; si j’ai surtout trouvé le moyen d’instruire mes lecteurs en les
attachant, et de leur donner d’utiles leçons de morale et de politique sans les
fatiguer, j’aurai atteint mon but, et j’espérerai que, malgré la juste modestie du
titre d’un ouvrage dédié à la jeunesse, il pourra être lu avec fruit et avec plaisir
par les hommes.
BRUXELLES,
ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DE LA MONTAGNE, N° 1015.
1822

suite…

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