HISTOIRE UNIVERSELLE Les Barbares (de 117 à 395 ap. J.-C.)


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Auteur : Marius Fontane

Ouvrage : Les Barbares (de 117 à 395 ap. J.-C.)

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

DE 117 à 138. – La monarchie romaine. – Exotisme. – Les Chrétiens ennemis de l’État. –
Christianisme divisé. – Adrien empereur. – Paix avec les Roxolans et les Sarmates. –
Révolte et écrasement des Juifs. – Le livre de Judith. – Les Chrétiens responsables. –
Administration d’Adrien. – Édit perpétuel. – Voyages de l’empereur. – Bretagne
abandonnée. – Rhodiens et hellènes. – Adrien à Athènes. – Villes monumentales. –
Architecture. – La villa de Tibur

CE qui caractérisa la monarchie romaine instituée par Auguste, — chef-d’oeuvre
d’hypocrisie politique, — ce fut l’impérial égoïsme du souverain. Les honnêtes
gens croyaient que l’exercice incontesté de tous les pouvoirs adoucirait les
moeurs et les lois, et le choix du prince fixé désormais par l’adoption, leur
apparut comme la garantie de maîtres excellents ; le beau règne de Trajan les
confirmant dans cette illusion agréable, ils s’abandonnèrent au despotisme.
Rejetée hors d’elle-même par la nausée de ses jouissances démesurées,
écoeurée de ses gloutonneries, Ronce avait eu le désir des aliments exotiques ;
toutes sortes d’étrangers — j’entends ceux qui nous sont venus de presque
toutes les nations, écrira Quintilien, — renversaient les traditions antiques,
confusionnant les esprits, dévoyant les rénovateurs, tandis que l’influence des
Évangiles accomplissait une franche révolution sociale, décisive : Les esclaves,
ces monstres dont Flavus s’épouvantait, que Pline, en son panégyrique, qualifiait
d’hommes déjà, simplement, ce qui était extraordinaire, étaient relevés, élus,
par le Christianisme, presque protégés par les Empereurs.
Il se manifestait donc au sein même de Rome une Société nouvelle, qui
contrastait nettement avec la société romaine. L’attrait du gain sordide et le
cynisme cruel des riches — l’on ne voyait plus de honte où l’on trouvait du
profit… Il fortune devenait la mesure des crimes, dit Paterculus, — faisaient
ressortir la pieuse abnégation des sectateurs de jésus, si fiers de leur volontaire
pauvreté, presque glorieux de leur confiante insouciance. Le délire de fureur
criminelle qui poussait à toutes les extrémités les Romains indécis et
mécontents, se heurtait au calme affirmé des Chrétiens, braves et gais, sûrs de
leur Dieu, impassibles devant les menaces, heureux, et cela impressionnait
considérablement, répandait une sympathie.
Pour l’Empereur, les Chrétiens, en tant que secte, responsables des crimes
commis par les Juifs châtiés, étaient des ennemis de l’État, car ils s’associaient
contrairement aux lois de l’Empire, et ils outrageaient les dieux protecteurs qui
avaient fait du petit peuple du Latium le maître du monde. Pour ce peuple, que la
divinisation de la Cité maintenait dans un étonnement craintif, qui ne croyait plus
guère qu’au Destin maître des hommes et à l’Aventure, au dieu Bonus eventus
maître des oeuvres champêtres, l’avènement du Christianisme apparaissait non
point comme une révolution, mais comme une renaissance, car il s’y
reconnaissait, il s’y retrouvait, avec l’émotion attendrie d’un retour d’exil, la joie
d’une famille reconstituée, d’un bien recouvré, d’une patrie rendue.
Tous, presque, hormis le chef de l’État, soupçonneux et inquiet, étaient prêts,
âmes et coeurs, esprits et voix, volontés et enthousiasme, pour cette renaissance
aryenne dont le Christ, divinement, venait de formuler la leçon. Le champ était
libre d’ailleurs. Josèphe, sanctionnant la fin des Juifs, leur avait dit : Croyez-vous

être plus puissants que les Gaulois, plus vaillants que les Germains et plus
habiles que les Grecs ? Rome, si jalouse de sa maîtrise, était gagnée au charme
des Évangélistes, étrangers aux inadmissibles, aux insupportables prétentions
des juifs, méprisés, haïs.
Mais ceux qui administraient l’Église nouvelle, charmante, gâtaient la fraîcheur
du renouveau que les vrais disciples du Christ avaient apporté ; ils en risquaient
l’avenir, dès maintenant, par des compromissions avec le judaïsme mort, des
condescendances envers l’hellénisme corrompu. Chargée du poids d’un cadavre,
et comme parfumée d’une essence de pourriture, l’Église judéo-chrétienne prit
étrangement la succession de la synagogue pharisaïque renversée, honnie, et le
phare brillant de Jésus se décolora de plus en plus au regard des âmes
recherchant leur voie, tant s’obscurcit de formules sévères ou relâchées l’esprit
clair, rayonnant et pur du crucifié. Si bien, qu’un siècle à peine après la tragédie
du Golgotha — Jacques et Paul lui-même relégués, — le Christianisme, voué aux
disputes juives et aux subtilités helléniques, se débattait en des controverses
souvent puériles, quelquefois ridicules, ou absurdes, toujours détestables.
Mirkhond, en son Jardin de la Pureté, attribuera aux quatre Évangélistes la
division dont le Christianisme souffrit dès ses origines : Les Chrétiens, dit-il,
restèrent inébranlablement dans la loi de Jésus pendant quatre-vingts ans… ils
se divisèrent ensuite. Non, le Christianisme ne fut point ainsi divisé ; mais,
république spirituelle fondée sur la puissance d’une autorité morale, indépendant
de toute politique, étranger à tout pouvoir, à toute ambition terrestre, fait pour
séduire le monde à un moment où le monde venait d’être dépouillé de tout par
les Romains, — hommes, trésors et divinités, — le christianisme de Paul,
exclusif, triomphant, oublia Jésus pour convoiter l’omnipotence impériale.
L’universalisme paulinien, imprégné de judaïsme, faussant l’Esprit de Dieu,
détruisit l’oeuvre des Apôtres. Les successeurs de Pierre disputeront l’empire du
monde aux successeurs des Césars.
L’impératrice Plotine, veuve de Trajan (117), qui n’avait pas fait connaître d’abord
la mort de l’empereur, affirma ensuite que Trajan avait désigné pour lui succéder
son pupille et cousin Adrien. Accourant aussitôt d’Antioche à Sélinonte, Adrien se
fit proclamer par les légions. La réputation de ce prince, très brave et très habile,
annonçait un conquérant sage. L’état d’hostilité bruyante des Juifs, partout,
malgré la récente et cruelle leçon infligée, les menaces des Maures d’Afrique, des
Sarmates et des Bretons, firent sanctionner par le sénat, sans hésitation, le choix
des légionnaires.
Adrien déconcerta presque immédiatement les Romains. On le vit s’appliquer à
délimiter l’Empire, en le restreignant, comme pour le mieux défendre. Un mur
bâti des bouches de la Tyne au golfe de Solway — Vallum Adriani — fixa la part
des Calédoniens belliqueux en Grande Bretagne ; sur les bords du Rhin, des
lignes fortifiées pour la protection des Terres décumates indiquèrent, de même,
la part faite aux Germains. En Orient, cessant de protéger le roi des Parthes,
vassal de Rome, Adrien lui renvoya sa fille retenue en otage par Trajan, lui
laissant l’Assyrie et la Mésopotamie, tandis qu’il permettait aux Arméniens,
imprudemment, de se donner un roi national.
En Europe, Adrien conserva la Dacie, soit que trop de colons romains y fussent
installés, soit qu’il voulût s’y réserver l’exploitation des mines d’or, ou encore par
pudeur, les Daces ayant récemment humilié les armes romaines. Plus homme

d’État que guerrier, l’empereur savait l’insuffisance des armées romaines ; en
diminuant, en limitant l’Empire, il accomplissait un acte de sagesse,
courageusement.
Il fit détruire, au moins en partie, le pont que Trajan avait hardiment jeté sur le
Danube et il négocia de la paix, au prix de subsides annuels, avec les Roxolans et
les Sarmates.
Les Juifs indomptables, seuls, troublaient l’harmonie calculée de cette politique ;
la haine de Rome s’affirmait chez eux continuellement ; ils faisaient de
l’insociabilité — perischouth — une loi de principe. Tout échec de Rome,
quelconque, était applaudi de vociférations en Israël. Malgré l’avertissement de
Josèphe — ne peut-on pas dire avec raison que les crimes des juifs sont la
véritable cause de leurs malheurs et que ce que les Romains leur ont fait souffrir
n’en a été qu’une punition, — le Juif importun d’Horace, le rebut du genre
humain de Tacite, si rudement châtié, insultait et bravait les Romains à tout
propos, sans cesse. A Rome, agaçants, ils accaparaient et polluaient tout :
Maintenant, dit Juvénal, le bosquet de l’humide Capène, de la source sacrée, et
le temple sont loués à des juifs, dont une corbeille et un peu de foin composent
le mobilier. En Judée — ce pays où les rois célèbrent pieds nus le sabbat, où une
antique superstition laisse vieillir les pourceaux, — le spectacle des audaces
juives, inouïes, attentait au prestige romain.
La politique impériale avait assez bien utilisé jusqu’alors l’aversion que les
Romains vouaient aux juifs et les imprudences de ces derniers, pour détourner
vers Israël les orages populaires ; cette fois, l’insurrection obligeait à des actes
définitifs. Les Juifs avaient acclamé le messie Barcochébas, — Bar-Kokheba, fils
de l’étoile, — appuyé du prêtre Éléazar ; des monnaies d’argent et de cuivre,
frappées au nom de ces deux chefs, circulaient en Asie, acceptées ; le rabbi
Aquiba, personnage sacré, avait investi Simon Barcochébas, tenant l’étrier du
vrai messie, du messie vengeur, qui allait chevaucher pour conduire la guerre
sainte. Le brigandage juit devenait un patriotisme.
Jérusalem restait en dehors du mouvement insurrectionnel, mais tous les bourgs
de Judée — Béther au centre, forteresse, — hurlaient leur révolte. Tinéius Rufus
et Publicius Marcellus, envoyés, s’usèrent en vain contre les juifs. Adrien appela
de Bretagne Sextus Julius Severus, lui adjoignit Quintus Lollius Urbicus, qui en
finirent avec cette guerre horrible — guerre de taupes — où les ruses les plus
abominables et les plus atroces cruautés, exemplaires, furent toute la tactique et
toute la stratégie. Après la victoire des Romains, la population mâle des vaincus
fut massacrée, les épargnés vendus, au même prix que les chevaux, à la foire
annuelle tenue près d’Hébron. Le chiffre invraisemblable de 182.000 Juifs
frappés de mort fut admis comme exact historiquement, tant la vengeance des
Romains avait été formidable. Le nom du Peuple que l’on croyait détruit disparut
; la Judée reprit son nom de Syrie des Philistins (Palestine) et Jérusalem fut fermée
aux Juifs, sauf qu’une fois l’an ils pourraient y venir pour s’y lamenter ; il leur
était même défendu, sous peine de mort, de camper sur tel point d’où leurs yeux
verraient la ville.
La cité de David ne s’appela plus Jérusalem, — nom difficile à prononcer, avait
écrit Cléarque, — mais Ælia Capltolina. Adrien y fera dresser des autels à tous les
dieux, et sur l’emplacement du Temple même s’élèvera la demeure du Jupiter
Capitolin. Or, en même temps qu’il visait l’anéantissement de la nationalité juive,
l’empereur s’attaquait à la religiosité d’Israël, en interdisant la circoncision,
l’observation du sabbat et l’enseignement de la Loi. Un très lourd tribut, imposé,

devait perpétuer la ruine de la nation. Pour surveiller les vaincus, l’administration
romaine enrôla des renégats juifs, nombreux, comme espions ; et Adrien put
ainsi, bien renseigné, se rendre compte de l’impossible destruction des Juifs, de
leur invulnérable ténacité. Pendant que Rome, en effet, et avec quelle férocité !
écrasait la révolte suprême, un zélote, saisi de l’esprit d’Israël, écrivait en la
vieille langue des prophètes le Livre de Judith, ce conte terrible qui est comme le
monument de la protestation juive contre la victoire retentissante des Romains
(132-135).
Dispersés, les Juifs se répandirent de nouveau autour de la Méditerranée, se
groupant de préférence aux embouchures des grands fleuves, Nil, Euphrate,
Tigre, Danube. Ceux qui n’étaient point partis acceptèrent avec une apparente
humilité la domination temporaire des vainqueurs, ne doutant pas de leur
délivrance. Chaque maison juive devint une synagogue, en attendant ; on y
discutait pour distinguer entre ce qu’il fallait supporter et ce qui exigerait une
insurrection jusqu’au martyre. La masse demeurée, cependant, s’accommodait
religieusement, la conscience satisfaite, de la vie nouvelle. Le Talmud consacra
l’époque néfaste, par le qualificatif historique de guerre d’extermination, et les
Juifs adoptèrent la vie errante, le renoncement à l’idée de patrie, l’existence
vouée à l’exploitation d’autrui, qui résultaient de leur dispersion.
Les Samaritains, qui n’avaient apporté aucune espèce de secours aux juifs
révoltés, subirent injustement la même loi de vengeance : Jupiter domina sur le
Garizim, comme Vénus près du Golgotha ; ce qui fut une nouvelle preuve de la
grossière iniquité et de l’incurable ignorante des Romains.
A Rome, les Juifs disparurent étrangement ; et il n’y resta d’ennemis, aux yeux
des Romains courroucés, furieux, que les Chrétiens, secte juive au jugement de
beaucoup. En Judée, la secte de jésus, très paisible, accentuait son indifférence
politique ; à Jérusalem, les Chrétiens s’étaient nettement écartés des Israélites
rebelles, et certains d’entre eux avaient été torturés, mis à mort, après leur refus
de renier et blasphémer le Christ. Mais Rome n’entrait pas dans ces détails ; elle
ne s’inquiétait que de deux faits : du miracle légendaire du Juif Aquiba, écorché
vif, et dont la dernière parole Jéhovah est notre Dieu ! répétée distinctement
après la mort du supplicié par une voix céleste, avait affirmé le sacrilège
monothéiste ; ensuite, de l’existence persistante des hétéries, ces associations
dont Trajan s’était préoccupé à ce point, déjà, qu’une loi limitait le nombre des
invitations aux fêtes de famille. Les Chrétiens ne constituaient-ils pas, dans
l’Empire, l’association la plus redoutable ?
Le Christianisme, qui n’était encore pour Pline qu’une mauvaise superstition
portée à l’excès, devenait, — Tertullien le signalera, — pour le gouvernement
impérial, le groupement dangereux d’une collection d’hommes inutiles, — il n’y a
rien à gagner avec les Chrétiens, — et fous, de moeurs suspectes, criminels.
N’ayant plus de Juifs à livrer aux fureurs populaires, la politique impériale,
énervée, ne distribuant plus de gloire, devait traquer les Chrétiens.
Adrien, renonçant à l’héritage belliqueux de Trajan, reculant à la monarchie
tranquille d’Auguste, avec plus de sincérité, organisa son gouvernement,
éloignant les affranchis qui avaient compromis ses prédécesseurs, n’appelant que
des chevaliers à exercer les charges de la cour. Quatre chancelleries (scrinia)
formèrent, avec les préfets du prétoire, l’administration supérieure. Une réunion
de jurisconsultes, conseil secret de l’empereur qui se réservait de prononcer les
derniers mots, ruina l’autorité des sénateurs, comme le désirait le monarque.
Des consuls, des préteurs, des sénateurs distingués et des chevaliers faisaient

partie de ce conseil, dont l’importance réelle se résumait en cette catégorique
déclaration des jurisconsultes, que la volonté du prince était la loi.
Cependant, par ordre d’Adrien, Salvius Julianus collectionna et coordonna tous
les sénatus-consultes, tous les édits, toutes les lois, en un recueil qui, sous le
nom d’Édit perpétuel, fut le Code romain (131). Les provinces, ainsi, instruites de
leurs obligations, n’auraient plus à craindre les caprices des préteurs.
Rassuré quant aux lois, Adrien s’occupa de l’armée. Exempte d’impôts et
affranchie de tout devoir militaire depuis Auguste, l’Italie ne fournissait plus à
l’Empereur les moyens de conserver sa force, tout en exigeant, pour vivre, le
service régulier des tributs du monde, la perpétuité du dépouillement des nations
; contradiction flagrante, problème insoluble dont Auguste avait posé les termes
effrontément, dans l’intérêt de sa popularité, en en léguant l’impossible solution
à ses successeurs. Les prétoriens, de qui dépendait la fortune de Rome,
trafiquaient d’eux-mêmes, et aussi du pouvoir impérial, qu’ils vendaient
ostensiblement — par le donativum, — à chaque succession ; et le préfet du
prétoire, en conséquence, ce chef des armes, était à de certains moments le
maître véritable de l’Empire. Adrien s’empara de l’armée comme il avait fait de la
religion et de la loi ; il la réforma à l’aide de règlements désormais inattaquables,
c’est-à-dire légaux. Puis, donnant l’exemple des endurances que tout guerrier
devait apprendre à supporter, vivant de la vie des soldats, très dure, il devint
populaire au sein des légions.
L’administration était équitable. Les provinces furent déchargées de vieilles
créances qui les tenaient en état perpétuel d’insolvabilité, et l’empereur les
amena ainsi, doucement, habilement, à accepter et à régulariser les subsides
nécessaires à l’existence de Rome et de l’Italie. Un avocat du fisc eut la mission
de poursuivre les débiteurs. Pour assurer le fonctionnement correct de ces
mesures, Adrien inaugura ces visites impériales qui pendant onze années (121 à
132) l’éloignèrent de Rome, voyages qui eurent pour effet de lui montrer trop sa
puissance, de le troubler, de l’enivrer, d’exaspérer, par imitation, son goût de
l’extraordinaire. Parti modestement, si on peut dire, sans escorte, et voyageant à
pied souvent, Adrien subit inévitablement cette influence asiatique, désastreuse,
qu’Alexandre avait éprouvée, et peu à peu, séduit, enthousiasmé, affolé,
l’empereur revint avec l’ambition de renouveler à Rome la gloire fastueuse,
artistique, monumentale, des Égyptes, d’Athènes, d’Antioche.
De l’ouest à l’est, en sa marche rétrograde, Adrien marqua sa route de
constructions capables, pensait-il, de l’immortaliser : En Gaule (118), le pont du
Gard et les arènes de Mines, croit-on, édifiés en l’honneur de Plotine,
témoignèrent de l’ampleur de ses vues ; puis, successivement, en Bretagne (118-
119), en Espagne et en Afrique (120), en Orient (122-125), en Grèce (125), en
Afrique de nouveau, en Grèce une seconde fois (129), il alla, réédifiant les oeuvres
anciennes ruinées, créant des villes, — des villes monumentales, — et surexcité,
ébloui, rêvant de se surpasser encore, il fit construire à Rome son gigantesque
mausolée, bâtir les temples de Trajan, de Rome et de Vénus, et finalement, en
sa villa miraculeuse, fit reproduire tout ce que la nature et les arts, en ses
voyages, lui avaient montré de sites enchanteurs et d’architectures admirées.
L’oeuvre impériale par excellence c’était pour Adrien, alors, l’oeuvre bâtie des
pharaons qu’il avait vue sur les bords du Nil et dont il avait été émerveillé.
On voudrait croire, à l’éloge d’Adrien, qu’il considéra comme futiles les oeuvres
de sang, les labeurs guerriers, et qu’il s’absorba volontairement en des travaux
pacifiques. Une légion avait été anéantie au camp d’Eburacum, en Grande

Bretagne, à la suite d’un soulèvement des Brigantes du Nord, mais les Bretons
ne songeaient nullement à s’affranchir du joug romain ; ce fut Adrien qui, ne se
souciant pas de conserver cette domination lointaine, abandonna les Bretons, ces
élèves des Gaulois, envahis de pédagogues grecs et latins, vivant une vie inutile
pour l’Empire en leurs villas confortables, luxueuses, pavées de mosaïques,
ornées à la romaine, dont Agricola avait pour ainsi dire couvert toute la Bretagne
méridionale.
Après avoir embelli Carthage, augmentée d’un quartier neuf, honorée du titre de
Colonia Ælia Hadriana ; l’empereur s’était dirigé vers l’Orient : Rhodes, la très
riche, la trop riche, l’appelait, — vous êtes, écrira Dion aux Rhodiens, des milliers
et des milliers qui gagneriez à être moins riches. — Mais la gravité des Rhodiens,
leur calme au théâtre, la sobriété de leurs applaudissements, et, sans doute, la
crainte justifiée de leur critique, inquiétaient le maître de Rome, avide de
manifestations outrées.
Rhodes, c’était l’ancienne Grèce, intelligente, mesurée, consciente de sa valeur
intellectuelle, et déplaisante, nécessairement, à ceux qui y venaient étaler leur
infériorité ; tandis, au contraire, que la Grèce moderne, l’Hellénie, exerçait un
irrésistible attrait, par sa légèreté proverbiale et l’extravagance de sa
courtisanerie, éprouvée par Néron. Et puis, ces Rhodiens opulents, sans
libéralité, économes, maintenant se faisaient avares ; leur ville était comme un
musée encombré des statues élevées à la gloire de leurs héros et de leurs
magistrats, et voici qu’ils commençaient à substituer simplement un nom
nouveau à un nom ancien sur le socle d’une statue déjà consacrée, lorsqu’ils
avaient à honorer un contemporain.
Adrien préféra donc aller passer l’hiver à Athènes (125-126) ; et il y retourna (129),
comme à une fête interrompue. Là, jouant au Grec, il se donna l’illusion des
coutumes antiques rétablies : le Pnyx, la réunion du peuple, l’aréopage… Il
s’occupait à reconstituer la Grande Hellénie, multipliait les monuments, refaisait
Athènes ! ne voulant que des marbres superbes, entendant que l’on réalisât en
richesse tout ce qu’un Phidias aurait pu concevoir ; et il continuait Antiochus de
Commagène, Hérode de Judée. Il acheva le colossal Olympeion commencé par
Pysistrate, comptant les cent vingt colonnes énormes qui devaient, toutes,
pensait-il, défier le temps, perpétuer sa gloire. Aux Athéniens, peu touchés sans
doute des libéralités architecturales et improductives de l’empereur, Adrien
promit des cargaisons de blé envoyées aux frais de l’État, ce qui assimilait
Athènes aux métropoles. Athènes accepta que dans le temple élevé au nouveau
Zeus Panhellenios, un prêtre offrit sa prière à l’empereur divinisé. Pour donner
une apparence de vie à cette fuisse renaissance, tourner en histoire cette
fantaisie impériale, jouer en suffisante comédie la farce du panhellénisme
reconstitué, les villes grecques situées hors de la Hellade reçurent le titre de
membres de l’hellénisme. — Corinthe avait eu plus que sa part des fastueuses
largesses d’Adrien.
Sur les ruines de Jérusalem, lamentables, Adrien rêva de bâtir à la romaine une
ville nouvelle, comme cela se faisait, par son ordre, à Gérase, Damas, Gaza,
Petra… Les constructeurs se mirent à l’oeuvre (122), mais les juifs, scandalisés,
furieux, assourdissants, troublèrent les ouvriers, et l’idée de l’empereur ne put se
réaliser. L’idée d’Adrien, c’était de surpasser Hérode, — le Constructeur, —
comme Hérode avait voulu surpasser Alexandre. En Asie Mineure, Cyzique,
Nicée, Nicomédie, surgirent, monumentées, comme par miracle. Antioche vit
s’accroître le nombre de ses merveilles. Palmyre, refaite en partie, témoigna de

la prodigieuse activité des architectes. En Égypte enfin, la fondation
d’Antinooupolis, bâtie sur le modèle grec, honorée du droit de cité, montra
qu’Adrien ne comprenait rien aux choses égyptiennes : il y confondit les
Chrétiens avec les adorateurs de Sérapis, et prit pour des Égyptiens les juifs et
les Grecs qui peuplaient Alexandrie.
Uniquement curieux, l’empereur voulait voir le passé, et il prétendait en refaire le
décor, pierre à pierre, matériellement, pour en jouir. Croire qu’en ses
munificences Adrien tendait à rapprocher les Orientaux des Occidentaux, à lier
ceux-ci à ceux-là par un sentiment de gratitude admirative, ce serait condamner
l’intelligence de l’empereur : l’Orient et l’Occident, de plus en plus séparés, en
opposition formelle, étaient désormais irréconciliables. Simplement, Adrien
s’amusait à vivre la vie des héros dont il avait lu les fastes dans des compositions
littéraires ; successivement archonte à Athènes, démarque à Naples,, magistrat
quinquennal à Italica, s’affublant, en route, de toutes les défroques, jusqu’à
ramasser des titres municipaux, il revint avec cette fantaisie singulière,
maniaque, de réunir, d’entasser en un seul lieu, près de Rome, toutes les
architectures et tous les sites qu’il avait vus ; et il présida magnifiquement à
l’exécution de cette fantaisie !
Routes, théâtres, temples, ponts, — le pont sur le Tibre conduisant à son
mausolée, moles Adriani (le château Saint-Ange), — tout s’exécutait en même
temps, et il satisfaisait ainsi, à la fois, son goût d’antiquaire et la curiosité du
peuple, distraite, intéressée à ces constructions multipliées. Les provinces
payaient ces colossales folies ; à Rome, et par ordre, des sociétés formées de
souscripteurs désignés pourvoyaient également, en partie, aux exigences des
architectes.
Les ingénieurs et les artistes, enrégimentés par le prince, édifiaient des
monuments comme les armées gagnent des batailles ; et le grand oeuvre
d’Adrien se développait aux yeux, vraiment comme un miracle. A défaut de
jugement, et de goût — car il mélangeait tous les styles, il entassait brutalement
tous ses caprices et tous ses souvenirs, — Adrien accomplit réellement un
prodige. Sa villa de Tibur contint le Lycée, l’Académie, le Prytanée, le Pécile, le
Canope, l’Alphée, la vallée de Tempé, les Champs Élysées, le Tartare, des
temples, des bibliothèques, des théâtres, un hippodrome, une naumachie, un
gymnase, des thermes… un amas incohérent d’oeuvres diverses accumulées, de
style néo-égyptien, à la fois alourdi et affadi, exécution d’une sorte de gageure
architecturale, dont il reste un myriamètre de ruines.

CHAPITRE II

Adrien artiste et écrivain. – L’ignorance romaine. – Les idées nouvelles. – Romains, Juifs
et Chrétiens. – Tolérance impériale. – Dilettantisme et moeurs d’Adrien. – Apologies du
Christianisme : Quadratus, Aristide, les Pères. – Polémique, – Littérature romaine :
Martial, Stace, Quintilien, Tacite, Pline le jeune, Juvénal.

suite…

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