John Dee Le sorcier de la reine Elisabeth- Les Maîtres du secret


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Auteur : Waldstein Arnold
Ouvrage : John Dee Le sorcier de la reine Elisabeth Les Maîtres du secret
Année : 1974

 

 

 

Les sables
de la rivière Dee

Le très catholique John Dee naquit en 1527, l’année du
sac de Rome par les armées de L’Empereur, où les protestants
virent le signe de la chute de Babylone, << putain
du pape ». Un magicien de son envergure, futur émule de
Faust, ami de la Reine-Vierge, se devait de naître en cette
année de schisme où le spectre d’Alaric et de ses armées semblait
assiéger à nouveau la Ville sainte.
Derrière les vicissitudes de l’Histoire auxquelles John Dee
n’attachera jamais beaucoup d’importance, s’agitaient de
sombres courants qui déchiraient les âmes : la belle unité du
Moyen Age avait fait place à une décadence pleine de charmes,
certes, mais qui inquiétait ; même si Dieu avait voulu ces
troubles, il arrivait parfois qu’on se demandât de quel côté
était le Diable. Le roi lui-même, si beau et si fier de ses îles,
ne s’était-il pas mis en tête d’abattre les monastères, les réduisant
par milliers à la famine ? Puissant comme un lion,
Henri VIII incarnait à merveille son temps, lorsque, les
larmes aux yeux, il envoyait ses femmes ou ses maîtresses à la
hache du bourreau. Pour un peu, il aurait envoyé des roses

sur le lieu de leur supplice, disait en manière de plaisanterie
Andrew Boore, l’un des médecins du roi. Mais aussitôt, il
s’empressait d’ajouter que, par sa splendeur, << Londres ne
saurait être comparée à Constantinople, Venise, Rome ou
Florence >>.
Londres, c’est Ia Babylone noire. Lugubre le jour, splendide
et débauchée la nuit : Hillbrough est illustre par ses revenants
et Bidford par ses ivrognes. Un garçon boucher devient
poète, un poète entre dans la compagnie des mendiants : un
simple échange.
Londres, un chaos en ordre, aime à dire le roi. La peste y est à
demeure comme à Constantinople, car Henry VIII vaut bien
un sultan. Les quartiers populaires, bâtis tout en bois, brûlent
régulièrement.
La duchesse de Suffolk soigne elle-même son poulailler, troussée
jusqu’à mi-iambe ; elle déjeune d’une livre de lard et d’un
pot de bière. Le soir, elle rejoint Anne Boleyn, « la Vipère
rousse >>, chez Lord Leicester ; on y joue à la main chaude,
ces dames agenouillées, les yeux bandés. A ce jeu-là, les
femmes les plus froides se réchauffent, même Lady Geraldine
Kildare, qui adore se tricoter des mitaines en grosse laine
rouge, les soirs où son palefrenier lui préfère les filles
d’auberge.
Au coeur de la Cité, à la Tour, trônent les marques de la vengeance
d’Henry, les crânes des traîtres embrochés sur des
piques. Dans les immenses faubourgs, à Henslowe, à Hornbook,
rôde « Messire des Os desséchés », cette syphilis qui
dépasse la lèpre en horreur. Et dans son célèbre Dialogue sur
la peste, Bullein écrit : << Nous autres gueux n’avons cure des
cadavres et ne les respectons point : nous recherchons les vêtements
portés, chausses, ceintures, chapeaux, souliers, que leur
mort nous procure alors que, de leur vie, ils ne voulaient pas
nous les céder. C’est tout gain pour nous. >>
La compagnie des mendiants, aussi bien organisée que les
gens de paix, est un Etat dans l’Etat. A Greenwich, non loin
de Mortlake où est né John Dee, à quelques milles de Sratford-
sur-Avon où naîtra un autre magicien, une bande de

malandrins en haillons torture un ours aveugle attaché à un
poteau. Aux pieds de la bête rendue folle par la douleur, gisent
un chien mort et un homme agonisant, le crâne fendu par la
griffe du pitoyable monstre. Assis en rond devant des chopes
de bière, les mendiants font leurs paris, indifférents aux hurlements
de l’animal.
Mais le pire chancre du moment, celui qui autorise tous les
débordements et qui consterne les puritains, c’est le théâtre.
Contre lui, un prédicateur, ami de Lord Ascham, déclare :
<< La cause des épidémies est le péché, si vous y réfléchissez
bien; et la cause du péché, ce sont les pièces de théâtre, par
conséquent la cause des épidémies, c’est le théâtre. »
II n’a peut-être pas tort : le théâtre, c’est l’oeuvre au noir des
masses londoniennes, Ie mystère porté sur la scène. Étudiants,
oisifs, apprentis en rupture de contrat, mais aussi courtisans et
courtisanes vont y communier dans l’encanaillement.
Le Palais des plaisirs, de Painter, montre ouvertement ce qui
se passe dans les coulisses du palais toyal. Situés presque tous
sur les bords de ia Tamise, les théâtres, « Black-Friars >> ou
« Théâtre du Globe >>, << Montreurs d’ours » surtout, enrichissent
les passeurs. La plupart des salles sont de simples
cours d’hôtellerie ou des halles fermées où l’on ioue le soir.
Les décors sont simples : deux épées croisées signifient une
bataille, une jupe de femme sur un manche à balai figure un
destrier caparaçonné. Un théâtre riche possède des membres
de Maures, un dragon, un grand cheval, une cage, un rocher,
quatre têtes de Turcs et une bouche d’enfer. Un acteur barbouillé
de plâtre et immobile signifie une muraille ; s’il écarte
les doigts, c’est que la muraille a une lézarde. Un homme
chargé d’un fagot, suivi d’un chien et portant une lanterne,
c’est la lune. Tandis que les acteurs, les joues rougies à la
brique pilée ou noircies au bouchon brûlé, gesticulent et
déclament, les gentilshommes et les officiers, avec leurs
panaches et leurs rabats de dentelles d’or, rient, jouent aux
cartes ou au Post and pair ; et en bas, dans l’ombre, sur le
pavé, parmi les pots de bière et les pipes, grouillent les
puants, le peuple. De temps en temps, ils hurlent : << Vive

Votre Cochonnerie ! »>, en direction de Sir Walter Raleigh,
ivrogne, bel esprit, pilier de la taverne la Sirène et futur ami
et protecteur de John Dee. Le noble sire se lève et rend les
hommages.
C’est au bord de la rivière, non loin de là, à Mortlake, près
du palais de Greenwich fait de briques couleur de pêche et
restauré par Henry VIII I’archiphénix, que John Dee vient
au monde. A moins d’un mille de ce lieu rose et vert, noyé
dans une brume moelleuse, où naîtra, six ans après, sa maîtresse
royale, « l’Impératrice de la Mer », Elisabeth d’Angleterre.
Les maîtres invisibles d’un destin qui, toujours, déniera
le hasard, font s’incarner les deux personnages indissolublement
liés avec un infime décalage de temps et d’espace, comme
pour souligner encore que les abîmes les plus étroits sont les
plus profonds.
Très tôt, lorsqu’il se distancera de l’humanisme officiel pour
étudier l’astrologie – cette science suprême, magie astrale qui
met les êtres à leur vraie place dans l’univers -, John Dee
apprendra que dans son horoscope de naissance le Soleil se
trouve au 21″ degré du Cancer, ce qui, d’après les symboles
égyptiens du zodiaque transmis par l’astrologue Hiram
Hayden, correspond à cette image : << La Lune décroissante
au milieu des nuages éclaire faiblement sur la mer un vaisseau
démâté et, sur le sable de la côte, un char vide qui commence
à s’enfoncer. >>
Au cours de sa longue existence, John Dee verra à de nombreuses
reprises cette image fatidique faire irruption dans les
événements : son nom lui-même ne lui a-t-il pas été donné
par la rivière Dee, affluent de la Tamise, traversant ce pays de
Galles qui donnera ses plus beaux fleurons à la noblesse du
royaume d’Engelland ?
Dieu soit loué, l’image symbolique située dans le signe diamétralement
opposé du zodiaque, et qui vient contrebalancer: la
première selon les meilleures règles des maîtres hermétiques,
est ainsi décrite : 21′ du Capricorne : << Dans un cabinet de
travail, on voit un haut pupitre sur lequel un in-folio est

ouvert, les pages couvertes d’hiéroglyphes. Sur une table, des
appareils scientifiques. >>

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