Penser l’islam


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Auteur : Onfray Michel
Ouvrage : Penser l’islam
Année : 2016

 

 

« Les eaux de la religion s’écoulent et laissent derrière elles des
marécages ou des étangs. »
Nietzsche,Considérations inactuelles III.

« Petit est le nombre de ceux qui réfléchissent. »
Coran, XL.58.

 

 

Penser en post-République
Il y a longtemps qu’une grande partie de la presse politiquement correcte a le désir de me faire la peau. Je ne suis d’aucun
sérail, d’aucune coterie, d’aucune tribu, et je ne dois ce que je suis qu’à ce que mes livres ont fait de moi depuis que
Grasset m’a fait confiance en publiant mon premier manuscrit envoyé par la poste en 1988. Par obligation professionnelle,
je fréquente la France d’en haut, bien que venant de la France d’en bas et, péché mortel en post-République, je souhaite
rester fidèle à cette France maltraitée. Depuis qu’en 1983, avec le tournant de la rigueur, François Mitterrand a commencé à
étrangler le socialisme, mort et enterré depuis, quiconque reste fidèle à l’idée socialiste, comme moi, est vilipendé par ceux
qui, ayant épousé les trahisons de la gauche, prétendent lui être restés fidèles.
Mitterrand a trahi deux fois la gauche : une première fois en 1983 en annonçant une politique de rigueur sur laquelle la
gauche gouvernementale n’est jamais revenue. Ce choix a accéléré le processus d’effacement de la gauche non-marxiste et
renvoyé les déçus de celle-ci dans les bras d’une gauche néomarxiste qui, performance historique, réussit à décevoir sans
même exercer le pouvoir.
Cette trahison de la gauche a généré une montée en puissance du Front national qui est désormais le premier parti en
France et le point focal en regard duquel tous les hommes politiques se déterminent. On le sait, l’homme qui, au congrès
d’Épinay, voulait en finir avec le capitalisme, a instrumentalisé le FN pour casser la droite en deux et assurer son maintien
au pouvoir : pari gagnant pour lui, il fut deux fois élu, pari perdant pour la France, elle fut deux fois humiliée. Pari perdant
aussi pour la gauche gouvernementale qui, depuis, pense comme Giscard en économie et comme Bush I & II en politique
étrangère.
Faut-il attendre une autocritique de cette gauche mitterrandienne ? Jamais de la vie ! En France, on chérit la contrition,
pourvu que ce soit celle d’autrui. Ce FN créé par elle est désormais décrété toujours par elle fasciste, néonazi, antisémite,
nauséabond, d’extrême droite, ce qui permet à cette gauche de droite d’éviter de reconnaître son rôle dans la création de
cette monstruosité française.
Dénoncer cette entreprise qui désigne le doigt du FN afin de ne pas regarder les méfais de la lune libérale, c’est faire le
jeu du FN… J’ai dénoncé cette imposture intellectuelle, j’ai donc fait le jeu de Marine Le Pen ! Libération, qui fait
beaucoup pour Le Pen en soutenant ces trahisons initiées en 1983, a plus qu’un autre média intérêt à me rendre responsable
de ce dont il s’avère coupable. Je continuerai à dénoncer ces impostures. Ils continueront donc à me traiter de fasciste,
d’antisémite, d’islamophobe, puis d’islamophile, enfin de compagnon de route de l’État islamique… Plus c’est gros, mieux
ça passe !
Or ce FN est une fiction, une baudruche, un leurre, un chiffon rouge qui excite les médias, trompe le peuple et ne doit pas
abuser quiconque persiste à vouloir penser le FN comme on pense n’importe quel autre objet.
Le goût que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont affiché pour Syriza montre ce qu’il adviendrait de la France s’ils
devaient la diriger : après le mouvement de menton des cadors, les tribuns baisseraient d’un ton et finiraient comme Tsipras
en Grèce – un zombie de l’Europe libérale, un révolté crucifié sur le bois du marché, un rebelle devenu l’esclave de ce
qu’il conchiait. Le temps n’est plus à l’espoir ou à l’optimisme mais au réalisme et à la sagesse tragique : le bateau coule.
Voilà tout. On ne renfloue pas le Titanic.
La seconde trahison de Mitterrand date de 1991 : celle de 1983 concernait la politique intérieure ; celle de 1991 la

politique étrangère. Mitterrand qui se fit filmer au Panthéon en 1981 fleurissant de rouge la tombe du pacifiste Jaurès a
abandonné la tradition pacifiste de la gauche française pour emboîter le pas au bellicisme de la famille Bush.
Depuis, hormis la parenthèse Chirac-Villepin, la France a été de tous les bombardements des pays décrétés voyous. Il se
fait qu’il s’agissait de pays musulmans et que la France a contribué à la mort de quatre millions de musulmans. Mes
sources ? Le politologue britannique Nafeez Ahmed qui travaille à la BBC et au Guardian. Il dirige également l’Institute for
Policy Research and Development de Brighton, et enseigne à l’université du Sussex. Quatre millions de morts musulmans,
voilà qui compterait pour rien ?
Peut-on imaginer que ce reniement de la tradition pacifiste de la gauche ait été sans relation avec le fait que la France soit
devenue le terrain d’une guerre menée par certains de ses ressortissants musulmans intégristes qui se réclament de l’État
islamique ? À moins que le terrorisme descende du ciel des idées dans lequel flottent nos consciences nationales qui
prennent les moulins à vent pour des chevaliers !
Pour l’avoir dit, j’ai été sali, insulté, traité de tous les noms. Il est vrai que depuis que Manuel Valls, Premier ministre en
exercice, estime que comprendre c’est excuser, il n’y a plus que le bûcher ou la prison comme avenir pour les philosophes
et les sociologues, les psychologues et les psychanalystes, les démographes et les historiens qui sont autant de
généalogistes ! Le même destin est promis aux rares journalistes qui voudraient encore honorer leur métier en refusant la
caporalisation idéologique qui est leur lot en régime libéral.
Ces campagnes de calomnies contre moi ont été sans nom : j’étais coupable de ce que je disais, coupable du ton sur
lequel je l’avais dit, coupable aussi de ce que je n’avais pas dit, en fait, coupable d’être, purement et simplement, et de
faire mon métier de philosophe dans une société où le mot d’ordre « socialiste » n’est plus réfléchissons, c’est interdit par
Valls, mais obéissez, c’est ordonné par le même.
Comme fin 2015 il me fallait parler sous les crachats, penser sous les insultes, réfléchir sous les injures, analyser sous les
invectives, j’ai souhaité surseoir à la publication de Penser l’islam à la date prévue car c’était celle de la commémoration
du premier anniversaire des attentats de janvier. Penser à l’heure où je savais qu’il n’y aurait place que pour allumer des
bougies et déposer des peluches sous la statue de la place de la République était hors de question.
La presse fit ses choux gras d’une diète médiatique qui n’a jamais été ma formule. Passons… Surseoir n’est pas
renoncer, mais attendre l’instant propice. J’ai donné mon accord pour des traductions à l’étranger. Début février 2016, le
Corriere della Sera a édité mon texte. Nul doute qu’après cette parution en Italie, des morceaux de mon livre allaient être
mal traduits et vite interprétés par tel ou tel journaliste de la presse française. Voilà pour quelles raisons je sursois au
sursis.
Je ne me fais pas d’illusions sur les réceptions malveillantes. Si j’avais l’envie du pastiche j’écrirais déjà les textes que
publieront ceux qui ne m’auront pas lu, mais diront qu’ils avaient bien raison de faire de moi un penseur qui fait le jeu de
Marine Le Pen.
Je reste fidèle à la gauche d’avant 1983 en matière de politique intérieure et d’avant 1991 en matière de politique
étrangère. Une gauche sociale et socialiste ; une gauche pacifique et pacifiste. Je crois que cette gauche-là n’est plus
possible dans le cadre institutionnel. C’est un autre sujet. Ma fidélité s’appelle trahison chez les traîtres. Mais les traîtres à
la gauche sont pour moi quantités négligeables.
Je pense au peuple sacrifié ; je reste à ses côtés. Ceux de gauche qui l’ont immolé sur l’autel du libéralisme depuis plus
de trente ans me traiteront de démagogue. Je n’attends rien d’autre d’eux. Démagogue est le nom qu’ils donnent désormais au
carré de démocrates qui subsiste.

Préface
Quand Asma Kouar, journaliste algérienne, m’a sollicité sur la question de l’islam pour le journal Al Jadid, j’ai répondu
à ses questions jusqu’à réaliser qu’il y avait là matière à un petit livre. Non pas un livre de spécialiste en islam, mais le
livre d’un citoyen pour qui l’islam est une question philosophique tout autant que le livre d’un philosophe pour lequel
l’islam est une question citoyenne. Penser l’islam n’a besoin d’aucune autre légitimation que l’envie de le penser librement.
J’y ai ajouté une préface pour contextualiser mon propos. J’ai pour ce faire cité quelques articles parus, ou non, dans la
presse. Certains se répètent. J’ai gardé les répétitions pour éviter d’amputer le texte et d’abîmer son sens. Que le lecteur
veuille me pardonner ces bégaiements.
M. O

Introduction

Ni rire ni pleurer mais comprendre

La France a décidé d’intervenir militairement au Mali en janvier 2013. J’étais contre cette intervention comme je fus
contre celles qui avaient été décidées en Afghanistan, en Irak, en Libye. Comme je le suis aujourd’hui contre celle qui vise
l’État islamique. Quelques mois plus tard, j’ai rédigé un texte intitulé Les Guerres coloniales contemporaines. Je l’ai
proposé au quotidien Le Monde le 11 novembre 2014 à 12 h 33.
Le journal m’a répondu le 12 novembre 2014 à 16 h 40 :

Monsieur,
L’équipe des pages Débats a bien reçu votre point de vue. Nous l’avons lu attentivement et nous vous
remercions de l’intérêt que vous portez aux pages Débats du Monde.
Nous souhaiterions que vous nous réserviez votre article.
Dès qu’une date sera fixée pour sa parution dans le quotidien et/ou sur son site, nous vous en informerons.
Recevez, Monsieur, l’assurance de toute notre considération.
L’équipe des Débats.
Le texte n’est jamais paru.

*

Le voici :
LES GUERRES COLONIALES
CONTEMPORAINES
La France fait la guerre et il semble qu’elle aime ça. De la même manière qu’en 14-18 la propagande opposait
la barbarie boche à la civilisation gauloise qu’il fallait faire triompher, nos communicants contemporains
opposent les droits de l’homme français à la nouvelle barbarie identifiée à l’islam. Il est étonnant qu’en France,
dans les médias et dans la classe politique qui se partage le pouvoir depuis un demi-siècle, l’islam bénéficie d’un
jugement favorable (la fameuse religion de paix, de tolérance et d’amour…) alors que les mêmes justifient qu’on

tue des populations innocentes en prétendant viser les seuls combattants dans des frappes dites chirurgicales
contre un islam local qui mettrait en péril notre pays sous prétexte de terrorisme.
À qui peut-on faire croire qu’hier le régime des Talibans en Afghanistan, celui de Saddam Hussein en Irak ou
de Kadhafi en Libye, aujourd’hui celui des salafistes au Mali ou du califat de l’État islamique menaçaient
réellement la France avant que nous ne prenions l’initiative de les attaquer ? Que maintenant, depuis que nous
avons pris l’initiative de les bombarder, ils ripostent, c’est, disons, de bonne guerre ! Mais on confond la cause
et la conséquence : les régimes islamiques de la planète ne menacent l’Occident que depuis que l’Occident les
menace. Et nous ne les menaçons que depuis que ces régimes aux sous-sols intéressants pour le consumérisme
occidental ou aux territoires stratégiquement utiles pour le contrôle de la planète manifestent leur volonté d’être
souverains chez eux. Ils veulent vendre leur pétrole ou les produits de leurs sous-sols à leur prix et autoriser
leurs bases à leurs seuls amis, ce qui est parfaitement légitime, le principe de la souveraineté des pays ne
souffrant aucune exception.
Si les droits de l’homme étaient la véritable raison des attaques françaises aux côtés, comme par hasard, des
États-Unis, pourquoi n’attaquerions-nous pas les pays qui violent les droits de l’homme et le droit
international ? Pourquoi ne pas bombarder la Chine ? Cuba ? L’Arabie Saoudite ? L’Iran ? Le Pakistan ? Le
Qatar ? Ou même les États-Unis qui exécutent à tour de bras, sinon Israël que les résolutions de l’ONU
condamnent depuis si longtemps pour sa politique de colonisation dans les territoires palestiniens ? Il suffit de
lire le rapport d’Amnesty International pour choisir ses cibles, elles ne manquent pas…
Cessons là. Les droits de l’homme ne sont qu’un prétexte pour continuer le colonialisme sous le prétexte
politiquement correct de l’humanitaire ou celui, politiquement rentable, d’apaiser les peurs de nos concitoyens.
Le droit d’ingérence théorisé par Kouchner permet à l’Occident de continuer sa politique impérialiste sans en
avoir l’air.
Si danger de terrorisme islamique il y a sur le territoire français, et il y a désormais, c’est parce que ceux que
nous avons agressés riposteront à nos agressions. Nous devrions réserver nos guerres au strict cas défensif
avéré. Attaquer en disant que l’on agit de manière préventive est une sophisterie qui n’abuse que les victimes de
l’idéologie dominante. L’islam, qui ne cache pas sa nature belliqueuse et conquérante, mérite une autre politique
internationale que celle du canon. Cette politique alternative aurait des effets en France. Le premier d’entre eux
serait peut-être d’écarter la menace terroriste…
*
Quand j’écris dans ce texte hélas prémonitoire : « Que maintenant, depuis que nous avons pris l’initiative de les
bombarder, ils ripostent, c’est, disons, de bonne guerre ! », la riposte du « 7 janvier » n’a pas encore eu lieu. Elle a eu lieu,
chacun le sait désormais.
Le matin de ce jour funeste, entre 8 et 9 heures, Michel Houellebecq était l’invité de la matinale de France Inter, grandmesse
quotidienne du politiquement correct. J’ai écouté ce rendez-vous où l’animateur a présenté le romancier qui imaginait
un monde sous forme romanesque en monstre qui produirait cette réalité si par malheur elle devait advenir. Qu’elle
advienne, c’était évident pour qui avait le sens des faits, du réel, de la réalité et de l’histoire. Question de temps. Le temps
fut plus court que prévu puisque Michel Houellebecq parlait trois petites heures avant le drame.
Une « comique » fit son billet d’humeur peu avant le journal de 9 heures. Quand elle se présente fardée avec l’humour
comme une pauvresse qui fait le trottoir, l’idéologie peut tout se permettre. À l’antenne, celle qui est payée avec l’argent du
service public pour faire rire en remettait une couche, le propre de toute propagande. Elle prophétisa que ceux qui, avec
leur soumission à la Houellebecq, leur suicide français à la Zemmour, leur identité malheureuse à la Finkielkraut, ou leur
raison populaire à la… Onfray, seraient tenus pour responsables de ce qui adviendrait ! Houellebecq était donc jugé
coupable du prochain attentat antisémite commis par un musulman intégriste. C’est comme si l’on avait rendu Zola
responsable de la condition des mineurs, Proust de l’effondrement de l’aristocratie, Céline de la guerre de 14-18, Malraux
de la guerre d’Espagne et Sartre de la nausée !
La jeune dame qui n’avait pas été drôle, mais qui avait distillé l’idéologie de la chaîne avec sarcasmes, ironie, cynisme
et malveillance, m’avait ensuite envoyé un mot d’excuse sans que j’aie eu besoin de m’émouvoir de ses propos à mon
endroit – j’ai désormais l’habitude de la haine et des contre-vérités sur le service public… Elle eut du moins l’honnêteté,
puis l’élégance, de reconnaître qu’à mon endroit elle s’était trompée et avait commis une « grande maladresse » – ne

chipotons pas sur les mots…
S’il faut utiliser ce mot, il y en eut aussi à l’endroit de Houellebecq, Zemmour, Finkielkraut. Le journaliste n’est jamais
pris pour responsable de la mauvaise nouvelle qu’il annonce, et c’est heureux. Qu’on laisse donc les romanciers, les
essayistes et les philosophes faire leur travail et penser le réel (même s’ils se trompent, les journalistes se trompent aussi,
même après que le réel a eu lieu…) avec un peu d’avance sur les journalistes qui auront toujours du retard sur lui.
À l’heure du déjeuner, aux cris de « Allahou Akbar ! » et de « On a vengé le Prophète ! » – tout le monde les a entendus
dans le film montré en boucle –, deux Français musulmans intégristes ravagent par le feu la rédaction de Charlie Hebdo. En
dix minutes, l’élite du dessin de presse politique français baigne dans son sang. La France se trouve face à son histoire ; pas
sûr que l’événement ait soudainement donné le sens de l’histoire aux journalistes et aux hommes politiques qui ont suppléé
au défaut d’analyse politique et de décision stratégique et tactique par le compassionnel résumé dans le slogan « Je suis
Charlie ». Les médias se nourrissant plus de compassionnel que d’idées et d’analyse, l’événement leur fut, hélas, une
abominable bénédiction.

*

Le Point, qui voulut fournir l’occasion de penser l’événement le plus vite possible, lui a consacré un numéro spécial. Ce
qui advenait le mercredi devenait une revue en kiosque le samedi. Performance professionnelle. De sorte que ce qui fut
publié a été écrit par chacun à chaud, en direct.
Ma contribution a été envoyée à Christophe Ono-dit-Biot le 7 janvier à 22 h 56.

La voici :
MERCREDI 7 JANVIER 2015 :
NOTRE 11 SEPTEMBRE
Il est 11 h 50 ce mercredi 7 janvier 2015 quand arrive sur l’écran de mon portable cette information qu’une
fusillade a lieu dans les locaux de Charlie Hebdo. Je n’en sais pas plus, mais que des tirs nourris aient lieu dans
la rédaction d’un journal est de toute façon une catastrophe annoncée.
Au fur et à mesure, j’apprends avec consternation l’étendue des dégâts ! Cabu, Charb, Wolinski, Tignous,
Bernard Maris… On annonce dix morts, deux policiers, des blessés en nombre, « une boucherie » est-il dit… À
12 h 50, j’ai tweeté « Mercredi 7 janvier 2015 : notre 11 septembre », car je crois en effet qu’il y aura un avant
et un après. Les choses ne font que commencer.
Charlie Hebdo est, avec Siné Hebdo ou Le Canard enchaîné, l’honneur de la presse : car un journal satirique,
et il m’arrive d’en faire régulièrement les frais, n’épargne rien ni personne, et c’est tant mieux. Ce sont des
supports libres parce qu’ils vivent de la fidélité de leurs lecteurs. Sans publicité, ils n’ont aucun riche annonceur
à ménager, aucun actionnaire à flatter, aucun propriétaire milliardaire à satisfaire. Ils ne roulent pour aucun
parti, aucune école, aucune chapelle : au sens étymologique, ils sont libertaires.
Sur les religions en général, et l’islam en particulier, cette presse dit tout haut avec humour, ironie ou
cynisme, ce que beaucoup pensent tout bas. La satire leur permet de dire ce que le politiquement correct de notre
époque interdit de faire savoir. En ouvrant les pages du journal, on pouvait se lâcher et rire d’autant plus
joyeusement que, sur les questions de religion, dans le restant de la presse, on peut crucifier le chrétien, c’est
même plutôt bien porté, mais il faut épargner les rabbins et les imams. À Charlie, la soutane, la kippa et la burqa
sont également moquées – faudra-t-il écrire étaient ?
Rivé devant ma télévision, sidéré, je prends des notes. J’assiste à un raccourci de ce qui fait notre époque :
avant 13 heures, un journaliste égyptien parle à iTélé, il précise avec fermeté qu’on va encore mettre tout cela
sur le dos des musulmans ! Même à cette heure, l’attentat ayant lieu à Charlie, le journal qui a publié les
« caricatures » de Mahomet et qui est menacé pour cela depuis des années, je vois mal comment on pourrait
incriminer Raël ou les véganes ! Mais, déjà pointe l’insulte islamophobe contre quiconque va affirmer que le réel
a eu lieu !
Les éléments de langage probablement fournis par les communicants de l’Élysée invitent à dépolitiser les
attentats qui ont eu lieu avant Noël : des fous, des déséquilibrés, des dépressifs fortement alcoolisés au moment
des faits. Même s’ils crient « Allahou Akbar » avant d’égorger un policier, ça n’a rien à voir avec l’islam. Les

familles des tueurs en rajoutent en protestant de la gentillesse de leur fiston criminel et l’on passe en boucle leur
témoignage. Qui dit vrai ? Ainsi, pour prendre un exemple, Rue 89 parle de « l’attaque présentée (sic) comme
terroriste (re-sic) » à Joué-lès-Tours… Dormez, bonnes gens. Circulez, il n’y a rien à voir…
iTélé, 13 heures. Une journaliste nous dit que François Hollande a précipitamment quitté l’Élysée et qu’on l’a
vu « dévaler les escaliers en compagnie de son conseiller en communication » ! Je me frotte les yeux. Non pas le
ministre de l’Intérieur, ou le chef d’état-major des armées, non, mais Gaspard Gantzer – son conseiller en
communication ! Hollande arrive sur place, il enfile des perles de rhétorique. Il repart. Dans la voiture, probable
débriefing avec le conseiller en communication.
La dépêche de l’AFP tombe : l’un des tueurs a crié « On a vengé le Prophète ». Plus tard, une vidéo passe en
boucle et on entend très bien cette phrase. Le journaliste égyptien n’est plus là pour nous dire que ça n’a rien à
voir avec l’islam, mais c’est ce que diront nombre d’autres personnes qui se succèdent à l’écran.
C’est d’ailleurs très exactement le propos de l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi. Pas un journaliste pour
lui rappeler qu’en septembre 2012, lors de la parution des caricatures dans Charlie, ce fameux imam tout-terrain
et judicieusement judéo-compatible, avait trouvé l’attitude du journal « irresponsable »… Le même Hassen
Chalghoumi se fend d’un : « Nous sommes les premières (sic) victimes » sur LCI à 14 h 7. En effet, les
musulmans sont les premières victimes et passent avant Cabu, avant Charb, avant Wolinski, avant Tignous, avant
Bernard Maris, avant les deux policiers, avant les blessés en nombre… Avant leurs familles, avant leurs enfants,
avant leurs amis.
La litanie du « ça n’a rien à voir avec l’islam » continue. Droite et gauche confondues. Avec quoi alors ? Il
n’est pas même possible de dire que ça a à voir avec un dévoiement de l’islam, avec une défiguration de l’islam,
avec une fausse et mauvaise lecture de l’islam ? Non : rien à voir, on vous dit. C’est comme l’État islamique qui
n’a tellement rien à voir avec l’islam qu’il faut dire Daesh, parole de Fabius. Dès lors, l’État islamique ne
massacre pas puisque, comme la théorie du genre, ça n’existe pas ! Daesh, on vous dit. Mais que veut dire
Daesh ? C’est l’acronyme d’« État islamique » en arabe. Abracadabra…
La classe politique continue son show. Sarkozy intervient. Drapeau français, drapeau européen, fond bleu, nul
sigle UMP : il se croit toujours président de la République ! Il invite à « éviter les amalgames » mais il ne dit pas
avec quoi ! Malin…
14 h 21 sur LCI, Mélenchon intervient : « Le nom des meurtriers est connu : lâches, assassins » ! Tudieu, quel
talent pour éviter… les amalgames ! Sarkozy verbigère : les criminels seront poursuivis, châtiés avec une
extrême sévérité, il parle de fermeté absolue, de barbarie terroriste, de violence aveugle, il invite à ne pas céder.
Les éléments de langage de tout politique qui n’a rien à dire et donne dans le compassionnel – c’est bon pour la
cote, dirait le conseiller en communication. Et puis, toujours la cote de popularité, on invite à l’unité nationale !
Bayrou, Julien Dray, etc., tous entonnent le même psaume.
LCI, 15 h 5, Emmanuelle Cosse, secrétaire d’Europe Écologie-Les Verts invite à… éviter l’amalgame. Mais on
ne sait toujours pas avec quoi. Elle déplore l’absence de débats et déplore plus encore ceux qui veulent un débat
pour savoir ce qu’il en est de l’amalgame ! Ça sent le coup de pied de l’âne à Zemmour ou Finkielkraut ! Le
Parti socialiste dispose d’une riposte à la mesure de la boucherie : « une marche des républicains » ! En effet,
c’est une réponse politique à la hauteur des événements. Gageons que le président de la République, qui doit
parler à 20 heures, volera dans la même stratosphère politique.
Un bandeau défile en bas de mon écran : Marine Le Pen dénonce « un attentat terroriste commis par des
fondamentalistes islamistes ». Pourquoi une fois de plus le personnel politique, suicidaire, lui laisse-t-il le
monopole des mots justes sur des situations que tout le monde comprend ? C’est en effet « un attentat terroriste »
et il a été effectivement perpétré « par des fondamentalistes islamistes ». Quiconque le dira désormais va passer
pour un lepéniste ! Le musulman qui n’est pas fondamentaliste se trouve ainsi épargné, et c’est très bien ; on dit
donc en quoi ça a à voir avec l’islam parce que ça en est la version radicale et armée, brutale et littérale ; on
laisse entendre qu’il faut lutter contre cette formule-là et rassembler tous ceux qui sont contre, y compris les
musulmans ; et on dit d’un attentat terroriste que c’est un attentat terroriste. Le succès de Marine Le Pen vient
beaucoup du fait que, mis à part ses solutions dont je ne parle pas ici, elle est en matière de constats l’une des
rares à dire que le réel a bien eu lieu. Hélas, j’aimerais que cette clarté sémantique soit aussi, et surtout, la
richesse de la gauche.
Les commentaires tournent en boucle. Mêmes images, mêmes mots, mêmes derviches tourneurs. Pas
d’amalgames, ça n’a rien à voir avec l’islam, actes barbares… Des manifestations s’annoncent dans toute la

France. Je suis sollicité par des journalistes français, télés et radios, je suis en province, pas question d’aller à
Paris. Entretiens avec deux journalistes italiens, demande de Skype avec le Danemark, calage avec la Suisse
pour une heure de direct le lendemain matin à 7 heures. La France regarde le monde : est-ce que Hollande va
annoncer quelque chose qui soit à la hauteur ?
Les rues sont remplies. Besancenot est à la télévision. « Pas d’amalgames ou de récupération politicienne »,
dit-il. Mais aussi : « Rien à voir avec une quelconque idée religieuse. » Comme les autres hommes politiques. Les
foules se constituent.
Sous mes fenêtres, à Caen, un immense ruban silencieux, immense, immense. Une foule considérable et
silencieuse. Je suis au téléphone avec une journaliste de La Repubblica. Je regrette. J’aurais voulu être en bas,
avec eux, dans la foule, anonyme, silencieuse et digne. Mais je m’imagine plus utile à répondre autant que faire
se peut aux sollicitations qui ne cessent d’arriver par téléphone.
Je rêve un peu : j’imagine que Hollande va trouver dans cette épreuve terrible pour le pays matière à
renverser son quinquennat en prenant des décisions majeures. Il en a le devoir, il en aurait le droit, il lui en
faudrait l’audace, le courage. Il joue ce soir son nom dans l’Histoire.
20 heures. Il annonce : journée de deuil national et drapeaux en berne, réunions avec les deux représentants
des deux assemblées et les chefs de parti, minute de silence dans les administrations et une phrase que personne
ne sculptera dans le marbre : « Rassemblons-nous ! »…
Je pense au cadavre de Cabu, au cadavre de Charb, au cadavre de Wolinski, au cadavre de Tignous, au
cadavre de Bernard Maris… À leurs cadavres ! À celui du policier abattu d’une balle dans la tête. À celui qui
assurait la garde rapprochée de Charb. À celui de l’hôtesse d’accueil. Aux blessés entre la vie et la mort à
l’hôpital. Je ne parviens pas à y croire.
Il y aura un avant et un après mercredi 7 janvier 2015. D’abord parce que ceux qui ont tué sont aguerris :
l’opération commando a été redoutablement exécutée. Repérage, arrivée, méthode, interrogation sur les identités
des journalistes, abattage, carnage, repli, couverture de l’un par l’autre, tir sur des policiers, l’un d’entre eux
est à terre, les tueurs s’approchent, l’un lui tire une balle dans la tête, l’autre couvre le tireur, retour à la
voiture, tranquillement, l’un d’entre eux prend une basket tombée à terre et la remet dans le véhicule, ils
repartent, même pas sur les chapeaux de roue. Le policier de la BAC est mort ; il gagnait moins de 2 000 euros ;
il s’appelait Ahmed – lui aurait pu dire pourquoi ça n’a rien à voir. Cabu et les autres gisent dans leur sang.
« On a tué Charlie », dit l’un d’entre eux… Il ajoute : « On a vengé le Prophète ! » Puis ils se perdent dans la
nature…
Ces hommes sont des soldats, des guerriers : le déroulement de l’opération, sa préparation et son exécution, la
façon de tenir leurs armes, l’harnachement de combat avec cagoule et magasin de munitions sur le thorax, le
carton du tir groupé effectué avec une kalachnikov sur le pare-brise de la voiture de police, les changements de
voitures, la disparition dans la mégapole, tout cela montre des gens qui ont appris le métier de la guerre.
Dès lors, ils continueront. Il n’est pas dans le genre de ces individus de prendre des vacances et de se fondre
dans l’anonymat. Ils veulent tuer plus encore et mourir au combat, puisqu’ils pensent qu’ainsi, djihad oblige et
paradis aidant, ils retrouveront le Prophète dans la foulée. Rien à voir avec l’islam, bien sûr.
Peut-on penser un peu l’événement et se défaire un tant soit peu de l’émotion, du pathos, du compassionnel qui
ne mange pas de pain et dans lequel communient les tenants de l’unité nationale ? Il ne suffit pas de crier à la
barbarie des tireurs du commando et d’affirmer que ces barbares attaquent notre civilisation pour se croire
quittes !
Le matin même, aux informations de 7 heures, j’apprenais que la France avait dépêché un sous-marin
nucléaire sur les côtes est de la Méditerranée, non loin de la Syrie. Nous sommes en guerre. Et cette guerre a été
déclarée après le 11 septembre par le clan des Bush. Hormis l’épisode à saluer de Chirac refusant d’y aller, de
Mitterrand à Hollande en passant par Sarkozy, nous avons bombardé des pays musulmans qui ne nous
menaçaient pas directement : Irak, Afghanistan, Libye, Mali, aujourd’hui l’État islamique, et ce en faisant un
nombre considérable de victimes musulmanes depuis des années. Voit-on où je veux en venir ?
Précisons. À qui peut-on faire croire qu’hier le régime des Talibans en Afghanistan, celui de Saddam Hussein
en Irak ou de Kadhafi en Libye, aujourd’hui celui des salafistes au Mali ou du califat de l’État islamique
menaçaient réellement la France avant que nous ne prenions l’initiative de les attaquer ? Que maintenant, depuis

que nous avons pris l’initiative de les bombarder, ils ripostent, c’est, si l’on me permet cette mauvaise formule,
de bonne guerre !
Mais on confond la cause et la conséquence : les régimes islamiques de la planète ne menacent concrètement
l’Occident que depuis que l’Occident les menace. Et nous ne les menaçons que depuis que ces régimes aux sous-sols
intéressants pour le consumérisme occidental ou aux territoires stratégiquement utiles pour le contrôle de la
planète manifestent leur volonté d’être souverains chez eux. Ils veulent vendre leur pétrole ou les produits de
leurs sous-sols à leur prix et autoriser leurs bases à leurs seuls amis, ce qui est parfaitement légitime, le principe
de la souveraineté des pays ne souffrant aucune exception.
Si les droits de l’homme étaient la véritable raison des attaques françaises aux côtés, comme par hasard, des
États-Unis, pourquoi n’attaquerions-nous pas les pays qui violent les droits de l’homme et le droit
international ? Pourquoi ne pas bombarder la Chine ? Cuba ? L’Arabie Saoudite ? L’Iran ? Le Pakistan ? Le
Qatar ? Ou même les États-Unis qui exécutent à tour de bras ? Il suffit de lire le rapport d’Amnesty International
pour choisir ses cibles, elles ne manquent pas…
Les politiques qui n’ont d’idées qu’en fonction de leur élection ou de leur réélection n’ont pas pensé la guerre.
Ils regardent les crédits de la Défense et ils coupent pour faire des économies, mais ils n’ont aucune théorie en
rapport avec le nouvel état des lieux. La géostratégie est le cadet de leurs soucis.
L’existence de l’URSS légitimait, disons-le ainsi, l’armement nucléaire pour l’équilibre des terreurs.
L’ouvrage incontournable en matière de polémologie, De la guerre de Clausewitz, a théorisé les conflits qui
relevaient de ce qu’il appelait la grande guerre : celle qui oppose deux États, deux nations, deux peuples. Il a
également parlé, mais beaucoup moins, de la petite guerre : celle qu’on peut aussi appeler la guérilla.
Ce qui a eu lieu ce mercredi 7 janvier illustre parfaitement que notre État s’évertue à penser contre vents de
guérilla et marées terroristes en termes de grande guerre : voilà pourquoi le chef de l’État, qui est aussi chef des
armées, entre l’annonce du film à venir de Trierweiler et le prochain dîner avec Julie Gayet à soustraire au
regard des paparazzi, lui qui est chef des armées a décidé d’envoyer porte-avions et sous-marins en direction de
la Syrie. Pour quoi faire dans un conflit fait de combats dans les rues ?
Pendant ce temps, emblématiques de la petite guerre, trois hommes peuvent, avec chacun une kalachnikov et
un lot de trois voitures volées, décapiter un journal, mettre la France à genoux, montrer notre pays saigné à la
planète entière, décimer le génie du dessin satirique français et n’obtenir pour toute réponse du chef de l’État
qu’un : « Rassemblons-nous ! » Je vois bien ce que nos dessinateurs assassinés auraient fait de cette palinodie
d’État.
Juste après avoir appris cette information du sous-marin envoyé par Hollande dans les eaux non loin d’Israël
ou du Liban, France Inter invitait ce mercredi matin dans sa matinale Michel Houellebecq pour Soumission. Plus
personne n’ignore désormais que ce roman se déroule dans une France islamisée après un second mandat de
Hollande. Le politiquement correct lui reprochait depuis plusieurs jours d’annoncer une guerre civile et une
humoriste, c’est du moins ce que l’on dit d’elle, une certaine Nicole, a même rioché plusieurs fois avant de dire
que la guerre civile annoncée pour dans quinze ans, si elle devait arriver un jour, serait un pur produit de son
roman ! Paf, trois heures plus tard, le roman futuriste de Houellebecq racontait notre présent. Mais c’est lui qui
était responsable, bien sûr, de ce qui advenait.
Ce mercredi 7 janvier est un jour qui inaugure une ère nouvelle, hélas ! Quand les trois tueurs tomberont, soit
dans leur sang, soit dans un panier à salade, trois autres se lèveront. Et quand ces trois-là tomberont, trois
autres à nouveau, etc. Ne nous est-il pas dit que plus de mille soldats revenus du front de l’État islamique sont en
état de marche guerrière sur le sol national ? On fait quoi maintenant ? Rappelez-vous l’excellent film de
Mathieu Kassovitz, La Haine : « Jusqu’ici, tout va bien. » Jusqu’au 7 janvier 2015, c’était vrai… Aujourd’hui,
plus très sûr…

*

Chacun connaît la suite. Je me trouvais à Paris le vendredi 9 janvier, jour de la prise d’otages de l’hypermarché casher.
La capitale était en état de siège. Le périphérique avait été partiellement fermé ; on annonçait des gens retenus dans un
magasin ; des enfants étaient consignés dans une école proche ; les sirènes des voitures de police hurlaient partout dans les
rues ; sur la place de la Concorde, les véhicules à gyrophares fonçaient dans le flot de voitures ; à la radio, dans un taxi,

j’entendais un commentaire apocalyptique.
Le 9 janvier, le Parti socialiste a organisé sa riposte : Bush avait tragiquement et fautivement répondu au
« 11 septembre » par une déclaration de guerre à l’Irak, qui n’y était pour rien. Hollande, via Cambadélis, le premier
secrétaire du parti, a répondu avec… un appel à manifester dans la rue ! Alors que l’histoire surgissait dans le quinquennat,
dans l’histoire des socialistes, dans celle des Françaises et des Français, dans celle de l’Europe, dans celle de ce qui reste
de l’Occident judéo-chrétien, le parti qui se réclame de Jaurès décrétait une manifestation. Une de plus.
Descendre dans la rue ? Pour quoi faire ? pour dire quoi ? En fait, les socialistes choisissent un non-choix : « Il faut
descendre dans la rue parce qu’on ne sait pas quoi faire et qu’on ne sait pas quoi dire », avouent-ils ainsi piteusement. Cette
manifestation fut silencieuse parce que le pouvoir n’avait rien à dire et le peuple rien à dire non plus de ce silence face à
l’impéritie du pouvoir. Silence du prince ; silence du peuple ; silence du prince à son peuple ; silence du peuple à son
prince. Mutisme des deux. Avec pareil programme, comment n’aurait-ce pas été un succès ?
La manifestation a eu lieu. Disons plutôt : les manifestations ont eu lieu. Car il y en eut deux. Celle des puissants et celle
des gueux. Les puissants avaient vidé les maisons pour les remplir de tireurs d’élite, de militaires, de gens armés jusqu’aux
dents. Les hélicoptères survolaient l’unique petit bout de rue transformé en décor de cinéma. Nul doute que, dans les égouts,
la soldatesque croupissait dans la fange pour protéger les VIP de la politique planétaire qui battaient le pavé au-dessus de
leur tête et devant les caméras du monde entier : il y avait dans cette manifestation des gens connus pour trahir et tromper
leurs électeurs, voler leurs contribuables, mépriser leurs peuples, faire tirer sur leurs opposants, activer leurs polices pour
emprisonner leurs adversaires, violer les droits de l’homme en long, en large et en travers. Un certain nombre d’entre eux
faisaient partie des premiers du classement des pays voyous au sens d’Amnesty International. Il y avait là des gens qui
avaient du sang sur les mains. Hollande était avec eux, Sarkozy essayait d’être sur la photo, on y vit aussi BHL et Laurence
Parisot, Netanyahou et Mahmoud Abbas, les imams bras dessus bras dessous avec les rabbins, les pasteurs et les évêques en
goguette avec les patrons de la franc-maçonnerie et de la libre-pensée. TF1 et France 2 m’avaient sollicité pour faire partie
des commentateurs en direct de cet événement. J’ai décliné.
Il y avait aussi la manifestation de la France d’en bas. Les gueux étaient exposés. Le petit paquet de vedettes politiques
planétaires qui a fait cinquante mètres dans un décor en carton-pâte à la Trauner avant de se replier vite fait dans ses cars
blindés escortés par des motards et des gros bras avait pour lui la police, l’armée, les services secrets, les forces spéciales
et autres milices caparaçonnées de kevlar. Le peuple était disponible pour un carnage qui, fort heureusement, n’a pas eu
lieu. Mais un ou plusieurs kamikazes décidés auraient créé une terrible et mortelle panique en plus de victimes. Faire
descendre le peuple dans la rue était une prise de risque : le PS est capable de ce genre de risque – pour peu que d’autres
les assument.
Hollande fit une incursion chez les gueux. Un pigeon lui lâcha sa fiente sur l’épaule. Devant mon écran, j’avais cru dans
un premier temps que c’était la morve du docteur Pelloux après qu’il se fut épanché sur l’épaule présidentielle. Que nenni !
Pas de morve, de la fiente. On a les humeurs qu’on peut. Les survivants de l’équipe de Charlie rigolaient : aucun
hélicoptère dernier cri n’avait atomisé le volatile. Pour ceux qui croient au ciel, on aurait pu croire la fiente diligentée par
lui depuis que les dessinateurs s’y trouvent !
Éric Fottorino, directeur du Un, m’a demandé un texte pour son numéro 40 (21 janvier 2015) titré « Pourquoi tant de
haine ? ».

Le voici :

LE BALAI
DE L’APPRENTI SORCIER

suite…

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