Désorceler


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Auteur : Favret-Saada Jeanne
Ouvrage : Désorceler
Année : 2009

 

 

Avertissement
L’enquête que j’ai menée sur la sorcellerie dans le
Bocage de 1969 à 1972 a donné lieu à la publication de
deux livres: Les Mots, la n1ort, les sorts. La sorcellerie dans le
Bocage, paru chez Gallirnard en 1977 ; et, également chez
Gallimard, écrit avec Jasée Contreras, Corps pour corps.
Enquête sur la sorcellerie dans le Bocage, en 1981.
Puis, de 1981 à 1987 ,Jasée Contreras et moi avons travaillé
sur n1es matériaux relatifs au désorcèlement. Nous
avons publié ensemble cinq articles et j’en ai écrit cinq
autres sur des aspects du problèrne que j’avais explorés
séparément 1• Le présent ouvrage remanie ces dix textes
et les articule afin de proposer une analyse générale du
désorcèlement et de tirer des conclusions épistémologiques
de cette ethnographie des sorts commencée il y a quarante
ans.
On verra dès le premier chapitre à quel point Jasée
Contreras a été engagée dans la démarche tant de pensée


1. Certains de ces textes ont été publiés après la fin de notre travail sur
le désorcèlemcnt. En réalité, nous en avons publié beaucoup plus, au gré des
demandes – participation à tel congrès, à tel ouvrage collectif, à telle revue –
mais ils n’ajoutent rien à ces dix articles-là.


que d’écriture sur le désorcèlement.Je lui exprime toute
ma gratitude pour ces années de coopération intellectuelle,
pour l’autorisation qu’elle me donne d’utiliser ici
nos travaux, et pour sa relecture critique de ce volume.
Nous avons écrit ensemble:

«Comment produire de l’énergie avec deux jeux de
cartes», Bulletin d’ ethnomédecine, n° 24, octobre 1983, pp. 3-36.
« L’ en1brayeur de violence», in J. Contreras, J. Favret Saada,
J. Hochn1ann, O. Mannoni, F. Roustang, Le ]\;foi et
!’Autre, Denoël, 1985, pp. 95-148.
«La thérapie sans le savoir», Nouvelle Rel’ue de psychanalyse,
n° 31, Les actes, printemps 1985, pp. 223-238.
«Ah! la féline, la sale voisine … », Terrain, n ° 14, L’incroyable
et ses preuves, mars 1990, pp. 21-31.
«Le travail thérapeutique corrrme production domestique
», Nouvelles Questions fé111i11istes, n° 16-18, 1991,
pp. 149-167.
J’ai publié seule:
«L’invention d’une thérapie: la sorcellerie bocaine,
1887-1970 », Le Débat, n° 40, mai-septembre 1988,
pp. 29-46.
<<La genèse du producteur individuel)>, Singularités. Textes
I pour Eric de Dantpierre, Plon, 1989, pp. 485-496.
« Unbewitching as Therapy », A1nerican Ethnologist,
vol. 16, 1, février 1989, pp. 40-56. Repris en 1991 dans
Ethnologie _française, XXI, n° 2, ]\;Jéla11ges, sous le titre «Le
désorcèlement co1nme thérapie», pp. 160-17 4.
A «Etre affecté», Gradhiva, n° 8, 1990, pp. 3-9.

1
Prélude
Entre 1969et1972,j’ai travaillé dans une région bocagère
du nord-ouest de la France que j’ai voulu protéger de
la curiosité médiatique – si vive pour tout ce qui touche
à la sorcellerie – en la désignant par l’expression vague
de «Bocage de l’Ouest français». Durant l’enquête sur le
terrain, j’ai connu plusieurs désorceleurs, mais je n’ai pu
longuement assister qu’au travail d’un seul d’entre eux,
une femme en l’occurrence, Madame Flora, qui «le faisait»
avec des jeux de cartes et de tarots. En effet, étant impotente,
elle ne pouvait pas, comme le font ses collègues, se
déplacer dans les fermes, et elle pratiquait la divination
sur les cas d’ensorcellement que lui rapportaient ses visiteurs
dans la salle à manger de sa petite maison de village.
D’emblée nos rapports se sont situés sur un plan professionnel
et, même s’ils sont devenus assez complexes au fil
du temps, ils ne sont jamais sortis de ce cadre strict: elle
était ma désorceleuse et j’étais sa cliente. Elle savait, bien
sûr, que j’étais chercheur au CNRS et que j’écrirais un
livre – informations qui l’avaient laissée de marbre.
Lors de ma première visite à Madame Flora, il y avait déjà
presque une année que je vivais dans la région. Plusieurs

ensorcelés avaient commencé à se confier à moi, et leurs
propos nie plongeaient parfois dans un état de peur difficilement
maîtrisable. Car le thèn1e central des affaires de
sorcellerie, la n1atière qu’elles traitent, c’est la lutte à n10rt
de couples ennemis: sorcier et ensorcelé, désorceleur et
sorcier. Ces luttes ont beau n’être que métaphoriques,
elles produisent presque toujours des effets réels. Parmi
lesquels, aussi, la mort réelle. Or, quand des ensorcelés
me racontaient leur histoire, ce n’était jamais parce que
j’étais ethnographe, n1ais parce qu’ils avaient pensé que j’étais
«prise», comme eux, dans «les sorts».
Néann1oins leurs interprétations divergeaient. Certains
concluaient que je devais avoir beaucoup de «force»
magique pour supporter de tels récits et que, donc,j’étais
nécessairen1ent une désorceleuse, celle dont ils avaient
besoin. D’autres, plus observateurs ou déjà tirés d’affaire,
voyaient bien ma frayeur et en déduisaient que j’étais une
ensorcelée. Le jour où un ancien ensorcelé m’annonça que
j’étais<~ prise», que mes symptô1nes et l’état de n1a voiture
en tén1oignaient à l’évidence, et qu’il me demanderait un
rendez-vous chez sa désorceleuse, Madame Flora,j’ en fus
presque soulagée.
Quoique. Dès la première entrevue, Mada1ne Flora
voulut que je nomn1e les enne1nis que j’avais pu me faire.
Or j’avais beau ne pas croire qu’un sorcier ait pu poser
des charmes susceptibles de nle rendre malade,j’avais beau
ne pas croire que nomn1er soit tuer, je fus dans une totale
impossibilité de lui livrer aucun nom. Chaque fois qu’elle
me pressa de le faire, en frappant la table de ses cannes,
j’eus l’esprit aussi vide qu’un analysant sommé de faire

des associations libres.Je tentai pendant plusieurs semaines
de me dérober jusqu’au jour où j’acceptai que le désorcèlement
requière la même force d’engage1nent qu’une
psychanalyse. À partir de là, je parlai régulièrement de
moi, sur des modes tort différents, et à mon psychanalyste
parisien, et à ma désorceleuse bocaine, les deux pratiques
étant d’ailleurs imperméables l’une à l’autre.
Entre nos rencontres,je pensais à Madame Flora avec
un mélange de peur – dès que me revisitait sa voix commentant
certains tarots -, d’affection et d’enthousiasme.
J’en parlais beaucoup à mes interlocuteurs bocains, tout en
craignant pour eux qu’ils veuillent la consulter et qu’elle
les entraîne bien trop loin dans 1′ expression de la violence,
fût-elle symbolique. Mais un couple de fermiers insista
pour la consulter, etje dus organiser un rendez-vous. À ma
grande surprise, Madame Flora me retint à cette consultation.
À ma non moins grande surprise, de retour chez
moi,je pus reconstituer le déroulement de la séance et me
remémorer la signification de certaines cartes – ce dont
jusque-là j’avais été incapable. Car cette fois, ce n’était pas
à moi que l’on tirait les cartes, pas à moi que les interprétations
s’adressaient, pas moi qui étais tenue de répondre:
alors la mémorisation, ai-je cru, devenait possible.
Je dus bientôt déchanter. Ces clients m’en présentèrent
d’autres, puis d’autres encore, à amener chez Madame Flora.
Elle me faisait entrer avec eux.Je devins ainsi une familière
de la voyante, tout en restant personnellement sa cliente.
Mais, pour peu que je sois trop affectée par les malheurs
de tels ensorcelés, ou pour peu que la fureur poétique de
Madame Flora m’atteigne trop vivement, la même amnésie

frappait autant leurs séances que les miennes.Je supportais
vaille que vaille de vivre ces situations opaques, mais je ne
souffrais pas la perspective de renoncer pour toujours à
les comprendre. C’est alors que je décidai d’apporter un
magnétophone pour constituer un échantillon fidèle des
échanges entre la désorceleuse et ses consultants.
L’introduction de l’appareil ne fit pas l’objet d’une
négociation explicite entre Madame Flora et moi.J’avais
craint de lui en faire la demande en règle qu’elle aurait, me
semblait-il, inévitablernent refusée: comment une magicienne
dans l’exercice de son art pourrait-elle adn1ettre
d’être reléguée au rang d’informatrice d’une ethnographe?
Je mis donc l’appareil dans un sac de toile que je posai
tout bonnement sur le tapis vert de la table de jeu. On ne
le voyait pas, mais on l’entendait: c’était un vieux Philips
qui ronflait sans discontinuer,je devais invoquer un prétexte
pour quitter la pièce avec mon sac et aller dehors
retourner la cassette. Madame Flora comprit tout de suite
le manège. Mi-furieuse, mi-amusée, elle m’apostropha:
«Non mais … vous ne n1e faites pas le truc du magnétophone
quand même?» Puis, 111agnanime: «Arrangez-vous
pour que mon nom ne soit pas dans votre livre, il ne faut
pas que les gendarmes me trouvent! »
Ayant délégué à la 1nachine la fonction de mémorisation,
étant dès lors assurée qu’elle effectuerait à n1a place
un travail ethnographique minimal,je fus débarrassée des
arrière-pensées de connaissance rationnelle: construire
une interprétation n1otivée de ce qui se passait là, ce serait
peut-être possible un jour.

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