La bible en argot



Auteur : Devaux Pierre
Ouvrage : La bible en argot
Année : 1970

 

 

 

MONTAIGNE donnait
les débardeurs des Halles,
comme véritables maîtres du
langage vif.
L’autre langage (celui des
Cours) avait, trop servi et
mourait de fatigue.
Je partage son avis et
m’émerveille d’entendre les
héros de Peter Cheney ou
Simenon employer une syntaxe
que Shakespeare ne
désavouait pas et dont Le
« VIEILLE TAUPE» de
Hamlet apostrophant le
spectre de son père reste
l’exemple.

Voici que Pierre Devaux
nous raconte la Genèse avec
la grâce désinvolte de Lemmy
Caution lorsqu’il documente
son chef sur une intrigue de
la pègre.
Que le le Vénérable Daron
lui pardonne et le bénisse.
Et ce n ‘est pas la langue verte
qu’il emploie, mais une
bonne langue rouge et comestible:
la langue Devaux. Je
m’excuse et lui cède la place.

Jean COCTEAU,
de l’Académie Française,
1960.

La première semaine

Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un
matin : ce fut le premier jour.
(Genèse).

Au commencement, notre Vénéré Daron goupilla
la Terre et les Cieux .
A l’époque, la Terre, qui se baguenaudait tristement
dans les Ténèbres, épousait pas encore c’te
belle rondeur qui, par la suite, créa tant d ’emmouscaillures
à c’te pauvre Galilée, l’inventeur de
l’étourdissement.
Non, la Terre prenait plutôt la forme d’un
bigoudi chantourné plein de précipices à pas mettre
un nougat l ‘un devant l’autre, surtout que la
lancequine débordait partout, et qu ‘on aurait pataugé
dans la bouillasse jusqu’à l’ensilement
complet.
Notre Vénéré Daron se bonnit à sa Grandeur :
– Bigre, on y voit que dale, icigo ! C’est pas
marrant. J’te vas cloquer une calebombe au-dessus
de ma création pour éclairer tout ça. Que le grand
Lumignon soit !
Et le grand Lumignon fût.
Ainsi, notre Vénéré Daron donna au Lumignon

le blaze de jourdé, aux Ténèbres le blaze de noille.
Ainsi il y eut le borgnon et le mataguin, et ce fut
la première journaille .

••

« J ‘veux qu’ça tourne rond, misère à poil ! 􀊀. se
fit notre Vénéré Daron. Alors, il harpign a la Terre,
et de ses pognes formidables il la pétrissit et
l’arrondissit en forme de boule.
Puis , comme il pouvait pas renifler les marécages,
il fila le sirop de pébroque dans une cuve spéciale,
ce qui assécha immédiatement la partie de la
Terre destinée aux vadrouilles à griffes. Et c’est
ainsi qu’il appela le sec : bouze, et l’humide : la
grande tasse. Et ce fut la deuxième journallle.
A la troisième journaille, notre Vénéré Daron
qui se sentait très fier de sa petite oeuvrette, fit
joujou au jardinier, et repiqua des scaroles à la
surface de la bouze, sema du plan de chou-rave, et
greffa des gratte-culs, des artichautiers, des amandiers,
des limonadiers, des oliviers et des chênes
fraisiers.
Pour le borgnon, il accrocha une calebombe plus
modeste quoiqu’assez coquinette : la Lune. C’était
une assez jolie souris, un peu palotte, mais joufflue,
un peu fendue en son mitan et très portée sur
la rigolade. Elle se voilait, mais pas toujours, la
chère mignonne. Le grand Architectemuche se
bannit : « Comaco, ça fait plus gai, mais c’est pas
encore ça, alors il se rapa un peu le cigare d’où se
décarra une limaille lumineuse : les étoiles .
Et ce fut la quatrième journaille.

Le lendemain, à l’aube, quand la dernière étoile
eut fini de cligner dans le plafond de velours,
notre Vénéré Daron se poila d ‘une façon si phéno
que les roses, qu’il avait plantées un peu partout
pour faire plus chouette, frissonnèrent en laissant
échapper des larmes pures de leur coeur tendre.
et ce fut la première rosée.
Il continuait de se fendre la pipe en se honnissant
: « Non, qu’avais-j e dans le citron , j ‘allais
oublier les bestioles ! Allez, hop, à l’écurie, au terrier,
à la rivière, au nid, au gîte, au clapier, à la
cage, à la niche, à la fourrière ! Allez hop et qu’ça
bardoche, et qu’ça pétoche ! »
Et de ses fourchettes fantastiques se taillèrent
des jolis colibris verts et roses qui dégustèrent
aussitôt toutes les cerises du verger, et des mésanges
au battant doux qui :voletaient, légères, de
l’aubépine à la fougère, et le gobe-mouches rapide
et hygiénique, l’inventeur du fly-tox, la cigale guincheuse
et un chouïa radeuse, la fourmi boulo mais
radin, le tamanoir avec son tarbouif en fer à
souder, l’arnaqueuse pie et la fragile pie-panthère,
le roitelet mignard, la belle jument percheronne,
au pétrus rondelet mais un peu louiseur, la punaise
protec trice des foyers, le coucou et ses pépées
d ‘amour, le crapaud qui j oue de la flûte, le viticul
galvaudeur, le zèbre avec son alpague en touches
de piano, l’impudique gerboise, le cochon, la cochonne
et leurs cochonnets, le bouc avec sa bonne
odeur de frometon et ses joyeuses de probloc, la
galline et le demi-pintadon, le ouah-ouah à nonoss
et le cador à susucre, le greffier quimpeur au chasse
d ‘émeraude, le boa musico, l ’empédoncratyl et
le bichonnet vivipare, le rat palmiste, le cannepetière,
l ‘outarde, la colichemarde aux doudounes
sucrées, et l ‘abeille qui ronronne en distribuant

sa confiture, et des scarabées, des éléphants, des
libellules, des lions, des vers qui tissaient des robes
et des aragnes encore frileusement enveloppées
dans leurs cotonnades. Le lapin se mit à claper
le carré de choux et les mulots à croûter les
fraisiers, l’écureuil qui avait pas encore l’habitude
de sauter chuta sur un gaille furaxe qui lui ballotta
un grand coup de fumeron dans le quart de brie,
pendant que le singe se tapait toutes les noisettes.
Lorsque le Vénéré Daron eut créé la coccinelle,
il la bigla en la gardant dans le creux de sa pogne
et il fit : « Toi, tu seras toujours ma préférée! »
et il la piqua dans sa cravate.
Mais en gaffant le martin-pêcheur qu’il venait
de goupiller, il se fit : « Ah! quel oubli allais-je
commettre? Ou ai-je donc le cervelet aujourd’hui?
Il est vrai que je suis un chouïa surmené. Pour un
peu ce pauvre martin-pêcheur aurait rien eu à sa
cloquer derrière la plastron, car j ‘avais pas pensé
à inventer les pescales ! »
Et à la broquille même, des tonnes et des tonnes
de pescales les plus variés enflèrent le cours des
rivières et firent monter le niveau de la grande
salée de 12 mètres fifty. Heureusement que labaleine
fait sait contre-poids. Et tout ce petit monde
se marrait dans la flotte en s’ébattant de la nageoire
et de la queue. L’épinoche taquinait le goujon
en lui agaçant la dossière à petits coups de son
baigneur pointu. L’homard souhaitait la fête à la
langouste en y offrant un bouquet de crevettes.
La moule s’entrouvrait tendre et lascive en faisant
bâiller l ‘huître qui y offrait une perlouze. Le marsouin
plutôt ramé de sauter par dessus les vagues·
se reposait les fumerons en s ‘allongeant_ sur un
banc de harengs.
Le requin se tapait tout le caviar et ça mettait

l’esturgeonne à ressaut, et sous le chasse plutôt
vachard du maquereau bleu d’azur la morue aguichait
les spratts en jouant de la boucle. – «Prenez
bien garde au loup grillé! » honnissait la carpe à
ses carpillons pendant que l’anguille plutôt coquinasse
se glissait sous les jupons de la méduse.
Le poisscïl-chat harpignait le rat d ‘eau et le brochet
s’ouvrait une douzaine de clams avec son
porte-pipe en forme de rapière .
Du coup, le martin-pêcheur se régalait tellement
les amygdales que le Vénéré Daron craignit beaucoup
pour le gésier de ce si charmant volatile
aquatique, et c’est alors qu’il goupilla le cormoran,
le goéland, la mouette, le courlis, le pique-écailles,
l’aigrette croque ouïes et le pintadon sardinier.
Le Vénéré Daron, pas mécontent du tout de son
bisenesse, jacta à tout ce petit monde humide qui
s’ébattait dans la saumure : « Trêpe sous-marin à
queue ondulante et à lard nacré, je t’ai créé pour
multiplier. Multipliez donc lamproies et ablettes,
dauphins et pieuvres, frais gardons et soles-meunières
gardiennes du grenier nautique. daurades et
berniques, saumons et alligators, truites et hippocampes,
oursins et phoques! Multipliez, désormais
j’veux d’la friture à chaque casse-graine. »
Et ce fut la cinquième joumaille.
Au mataguin de la sixième journaille, le Vénéré
Daron eut envie de faire une petite belotte, mais
comme il y manquait un partenaire, il créa le mironton
à son image ( 1 ).
Puis la noille étant venue, le Vénéré Daron,
ramé par tant de labeur, se mit à ronfler sur un


(l) Voir tous les détails officiels et complets au chapitre
suivant.


paddock en cumulus et n’ouvrit les chasses que
quand le moulana lui eut déjà tiédi les abatis.
« Tiens, fit-il, mais aujourd’hui c’est dimanche.
On gratte pas . J ‘vas aller m ‘détendre les flûtes
sous un saule, puis j ‘irai pêchecailler une petite
poêlée d’anchois ! » Et comme il se sen tait tout
heureux, il se mit à pousser la célèbre gouala􀰶te
que Dante a traduit plus tard en langue ri tale :
Quand on a boulonné
Pendant six grands jourdés
On s’sent vraiment du pot
De faire un p’tit dodo!
Et ce fut la septième journaille.

suite…

La-bible-en-argot