L’Angleterre et l’Empire britannique


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Auteur : Bainville Jacques
Ouvrage : L’Angleterre et l’Empire britannique
Année : 1938

 

 

Préface

Jacques Bainville ou l’art d’avoir raison
W. Morton Fullerton.

La Toussaint, 1937.

DANS quelques pages lucides, où l’intelligence brille, que Jacques
Bainville a mises en tête de la traduction d’un ouvrage de Frank H.
Simonds, il dit : « Le véritable livre d’actualité est celui qui prend racine
dans le passé et se prolonge dans l’avenir. » Aucun ne répond
mieux à cette définition que le recueil des articles ici réunis en volume,
et auquel j’ai été prié d’ajouter quelques mots d’introduction,
vraiment inutiles. Un livre de Jacques Bainville, pas plus qu’une fable
de La Fontaine, n’a besoin d’un discours préliminaire. Vouloir écrire
une préface pour un tel livre frôle l’outrecuidance de l’homme légendaire
qui s’est permis de porter des hiboux à Athènes. Cependant, par
piété envers la mémoire de celui qui fut mon ami pendant plus d’un
quart de siècle, j’ai accepté d’être cet homme.

Aux premières pages, nous sommes au printemps de 1914, à la
veille de la Grande Guerre. Jacques Bainville scrutant l’horizon, y voit
poindre la grande collision. Dès ces premières pages, en effet, on remarque
les impatiences, l’irritation même de Bainville devant les hésitations, la longanimité des Partenaires « libéraux », trop « libéraux »,
de l’Entente cordiale. Pour lui, l’Angleterre et la France sont, de moins
en moins, des États dignes de ce nom. Étaient-elles, après tout, autre
chose que « deux vastes bureaucraties alourdies sans relâche par la
manie légiférante de deux assemblées jumelles » ?

La description fut, peut-être, un peu sommaire. En tout cas, Bainville,
faisant son tour d’horizon, lut extrêmement découragé. La Triple-
Entente, d’après lui, se laissait régulièrement battre en détail dans
toutes les grandes parties diplomatiques qui s’engageaient avec le système
adverse. Peut-être, à cette époque, Bainville manquait de mesure
dans sa condamnation du Péché originel qui paraissait paralyser pour
lui l’action concertée des « Curiaces de la Triple-Entente ». Il compare
la diplomatie anglaise et la diplomatie française à celle de l’illustre
Tartarin, qui possédait une collection complète d’armes terriblement
dangereuses, mais qui s’épouvantait à l’idée qu’il était le propriétaire
d’un aussi formidable arsenal et qui blêmissait en pensant qu’on pût
s’en servir. Mais, ces inquiétudes, ces angoisses, ces colères de Jacques
Bainville ne furent-elles pas, après tout, rationnelles et utiles ?
C’est qu’au moment d’écrire -moment pour lui presque aussi grave que
celui de 1870 -l’Angleterre était réellement livrée à la corrosion du
« libéralisme » et, quant à la France, elle était empoisonnée par la
« démocratie ».

Ceux de nous qui avons vécu les années d’avant-guerre, avons passé
par les mêmes affres que Bainville. Moi-même, au même moment,
et même plus tôt, j’étais en train d’exhaler, dans la National Review,
de Leo Maxse, les mêmes inquiétudes. Mais, lorsque la guerre éclata,
lorsque sir Edward Grey, libéral des libéraux, ralliait autour de lui
toute la molle et flottante opinion anglaise, nous avions tous oublié,
Bainville le Premier et tout à coup, nos méfiances au sujet du libéralisme
britannique. Bainville va jusqu’à s’enthousiasmer devant le spectacle
d’une Angleterre où ses fautes du passé – ses illusions tenaces,
ses sentimentalités terriblement surannées – se réparent à coups de canon.
C’est presque d’un ton jubilant qu’un jour Bainville crie, dans une
de ses formules plastiques dont il fut coutumier : « Nous voyons aujourd’hui
que la guerre agit sur la démocratie autant que la démocratie
sur la guerre. »

Pendant une assez longue période, donc, au fur et à mesure que la
guerre continue, sa confiance en l’Angleterre se consolide. En même
temps sa propre doctrine se précise. « De même que tout repose, à
l’heure présente, sur la liaison des deux armées, dit-il, tout repose dans
l’avenir sur l’union des deux pays. » L’Alliance était devenue, en effet,
nécessaire à l’existence de l’une et de l’autre nation. Bainville frémit en
pensant à ce qui fût arrivé si une guerre véritablement fratricide eut
éclaté au moment de Fachoda. Et voici qu’il s’exclame : « L’heure du
Chef unique est arrivée ! »

Le Chef unique, on le sait, ne tardait pas… La guerre lut gagnée.
Mais un chapitre nouveau s’ouvrit. Il restait à gagner la paix. Neuf
dixièmes des pages de ce livre reproduisent les constatations et les
réflexions, souvent amères, de Jacques Bainville, en observateur quotidien
des déplorables événements qui suivirent le Traité de Versailles,
le « mauvais Traité » de Maurras, qui, pour lui comme pour M. Louis
Marin, avait donné à la France une paix qui était « au-dessous de sa
victoire ». Dès les premiers jours de l’après-guerre, Bainville, définissant
la situation créée pour les deux peuples, les Anglais et les Français,
par la fin des hostilités, écrivait ceci qui est, sans conteste, un des
échantillons les plus caractéristiques de sa claire vision et de sa prévoyance
: « L’Angleterre a fini la guerre dès le jour de l’armistice. La
puissance maritime de l’Allemagne est brisée. La concurrence allemande
est éliminée de la mer. Pour l’Empire britannique, la paix est
une paix au comptant, une paix définitive. Pour nous, c’est une paix à
terme, qui doit être réalisée au cours des années à venir. Nous avons
des ruines à relever, des indemnités à percevoir. L’Angleterre n’a pas
de ruines. Son indemnité, elle l’a reçue sous une forme indirecte,
néanmoins tangible ; la disparition d’un rival. Est-ce que ce ne sont
pas, entre les Anglais et nous, de très sérieuses différences ?… Des
situations aussi contraires à tous les égards, des besoins si peu semblables,
font qu’on Parle difficilement le même langage entre Français
et Anglais. Nos grandes préoccupations ne sont pas les leurs, que nous
comprenons peut-être mieux qu’ils ne comprennent les nôtres. Il est
probable que plus nous insisterons sur les affaires d’Allemagne, sur la
réorganisation de l’Europe et sur l’équilibre européen, et moins l’Angleterre
nous entendra. »

À la lecture de cette page d’une si caractéristique perspicacité prophétique,
je songe aux causeries, maintes fois renouvelées, entre
Bainville, Delcassé et moi-même pendant ces moments angoissants de
l’élaboration du Traité de Versailles. Ce furent des colloques tout secrets.
C’est moi qui en avais pris l’initiative. Possédant depuis longtemps
la confiance du grand ministre, le Richelieu de la Troisième
République, de celui, en effet, qui, par l’Entente cordiale. avait défait
Bismarck, je n’ai pas eu de peine à amener Delcassé à se rencontrer
avec un homme dont il goûtait tous les matins la réconfortante sagesse.
Bainville, de son côté, ainsi que moi-même, voyait en Delcassé
l’homme dont l’oeuvre silencieuse d’avant-guerre avait rendu possible
la victoire des Alliés. Nous nous rencontrâmes une vingtaine de fois
pour de longues conversations et j’ai de ce grand républicain plusieurs
lettres écrites après nos échanges d’impressions où il faisait l’éloge du
bon sens, du flair, de la probité intellectuelle de son interlocuteur de
l’Action française. Il est certain que cette communion confiante entre
Delcassé et Bainville a été fort utile pour l’entretien de l’union sacrée
entre Français pendant les premières années de la période
d’après-guerre. En toutes choses essentielles, l’homme d’État et le
journaliste se trouvaient d’accord. Ils se partageaient leurs angoisses.
Rien ne ressemble davantage à la page de Bainville que je viens de
citer que telles lettres de Delcassé que je retrouve dans la collection
que j’ai conservée. Après avoir terminé les hostilités selon la plus
inepte des méthodes, la politique des Alliés, comme m’écrivait Delcassé,
« a été par trop empirique : ils traitent les questions une à une,
alors qu’elles sont liées ». Et l’antienne de ses lettres ne variait guère :
« Ah ! mon ami, comme je tremble pour mes Alliances ! »

Oui, nous nous demandions quelquefois – surtout après le renvoi
du seul homme de France capable de parler nettement aux Anglais, j’ai
nommé Georges Clemenceau – si l’alliance franco-anglaise n’allait pas
passer à l’état de souvenir, si, pour me servir d’une phrase de Bainville
lui-même, les batailles d’Artois et des Flandres n’iraient pas rejoindre
au musée la bataille de l’Alma.

Un jour vint, en effet, où Jacques Bainville, littéralement épouvanté
par l’insistance de l’Angleterre à tout faire pour relever l’Allemagne
– business as usual ; let bygones be bygones – met franchement à la
tête d’un article : « La France jetée par l’Angleterre dans les bras de l’Allemagne. » C’était le moment où mon vieux camarade de Harvard,
Alan Houghton, ambassadeur des États-Unis à Londres, lance son
slogan : Peace is an adventure in Faith ; « la paix est une sorte de pari
de Pascal, ou, si vous voulez, un pari mutuel international, téméraire
sans doute, mais le Starter c’est la Foi ». Vue du continent, l’Angleterre
était, en effet, pour certains de nous (mes propres articles, publiés
au Figaro pendant toute cette période, montrent combien nous
étions d’accord, Bainville et moi), en train de détruire méthodiquement
les résultats de la victoire. Que l’Angleterre le regretterait, Bainville
l’a bien prévu, et sans ambages il le dit. Jour par jour, il fait le
bilan des ravages de Locarno. Il note l’auto-intoxication des Français
au fur et à mesure que la collusion entre Stresemann et Briand renforce
l’illusion que l’on pourra vraiment s’entendre avec les Chevaliers
Teutoniques. Rien de flottant dans sa pensée. S’il se trompe parfois
dans les à-côtés de ses observations – dans ses pronostics, par exemple,
sur les projets britanniques au sujet de l’Égypte – ce que j’ai appelé
sa doctrine demeure solide. Elle ne flanche pas.

Jacques Bainville sait que la « bonne Allemagne » est un mythe. Il
sait que l’homme qui a proposé le pacte rhénan des Quatre Puissances,
qui prétendait être prêt à maintenir une zone démilitarisée couvrant
toute la rive gauche du Rhin, méritait autant de confiance, et non pas
davantage, que ses prédécesseurs de 1914, qui avaient violé le traité
solennel qui garantissait la neutralité du territoire belge. Il sait que les
Alliés avaient commis à Versailles le péché impardonnable, en créant
une unité allemande plus forte même que celle de Bismarck, au lieu
de retonnaître que pour l’Europe il n’y avait qu’une seule assurance de
paix, l’existence d’une Allemagne morcelée, divisée et faible. Et il sait
que la « Balkanisation » de l’Autriche-Hongrie, sans la balkanisation
de l’Allemagne, avait été l’absurdité des absurdités.

Le dernier article de ce livre est de mars 1935, il y a un peu plus de
deux ans. Dans cet article, qui est d’une sérénité parfaite, Bainville fait
comme le bilan de ses idées. Sa pensée « prend racine dans le passé et
se prolonge dans l’avenir ». Il songe au grand Delcassé. L’Europe,
constatait-il, était revenue à des condition qui ne ressemblaient que
trop à celles de la période qui a précédé 1914. Une fois que je voyais
Bainville à cette époque, il m’a dit, mettant la main sur l’épaule :
« Ah ! mon ami, comme cela lasse, à la fin, d’être obligé de dire toujours la même chose ! » L’Angleterre, se demandait-il toujours, et il le
demandait à moi, est-elle devenue plus clairvoyante ? J’étais plus optimiste
que lui et j’ai insisté que « oui ». Je ne crois pas devoir le regretter.
Mais, en face d’une Allemagne qui, d’ores et déjà, disposait
d’une supériorité militaire la mettant à l’abri des sanctions, Jacques
Bainville ne pouvait pas ne pas ressentir une grande anxiété. Il voyait
clairement ce qui est, en effet, le seul espoir de pouvoir éviter une
catastrophe nouvelle : « l’existence d’une coalition résolue, capable de
conseiller la prudence à l’Allemagne et de l’empêcher de passer aux
actes ». Pour le succès d’une telle entreprise la France n’avait pas le
choix des moyens. Elle devait « de son mieux, garder, à toutes fins
utiles, le contact avec l’Angleterre et l’étendre avec l’Italie ». Et le livre
se termine – et c’est justice ! – sous l’invocation du grand Delcassé :
« Le travail à faire consiste à souder une à une les mailles d’une
chaîne, le même travail de patience auquel Théophile Delcassé s’était
voué jadis et qui porta ses fruits au jour du grand péril. »

Le mot de la fin est que Bainville avait appris l’art d’avoir raison,
car avoir raison est, en effet, un art. Il faut un coeur d’une rare humilité
pour être prophète. Les êtres ambitieux et les idéalistes inspirés, ou
même les gens orgueilleusement malins, se livrent difficilement à cet
exercice de géométrie morale, consistant à tirer la résultante des forces
de tous les faits, bons ou mauvais, dont on a connaissance. Pour
avoir raison, il faut surtout ne pas se sentir responsable des faits qu’on
a l’honneur de présenter. Jules Cambon, qui a eu raison toute sa vie,
étudie, dans ce charmant petit chef-d’oeuvre qui s’appelle le Diplomate,
la manière du prince de Talleyrand : « Il avait le don de la prévision.
C’est un don redoutable : l’homme n’aime pas qu’on l’avertisse.
Et les Cassandres n’ont jamais été populaires. Pour lui, il avait les
yeux fixés sur ce qui serait le lendemain, et c’était le lendemain qui
déterminait sa conduite. »

De Jacques Bainville, écrivain, l’on pourrait dire la même chose. Et
c’est réellement l’importance du livre actuel – de ce livre qui « prend
racine dans le passé et se prolonge dans l’avenir » – qui classe Jacques
Bainville, comme penseur, avec le Talleyrand de Jules Cambon.
W. Morton Fullerton.

L’ANGLETERRE
ET
L’EMPIRE BRITANNIQUE

Chapitre 1

L’Angleterre depuis dix ans

L’Action française, 13 avril 1914.

suite…

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