Portrait de Cheikh Anta Diop


Afficher l'image d'origine

 

Nations Nègres et Culture
Diop Cheikh Anta
Retour sur un livre majeur, écrit par l’un des plus grands scientifiques que l’Afrique ait connus
20-12-2004
Nations nègres et culture, oeuvre culte du savant, historien et philosophe de l’histoire Cheikh
Anta Diop est aujourd’hui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison d’éditions
africaine parisienne Présence africaine. Par la portée de son questionnement, l’ambition de
«Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette oeuvre a passé le temps et est
devenue un incontournable des oeuvres intellectuelles négro-africaines et universelles.
Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et
culture « le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit», il voit dans cette oeuvre une
puissance intemporelle de l’esprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et
développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors
corroborée : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines
(industries, arts, organisations, écriture…), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique
noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines…
La dimension universelle de Nations nègres, oeuvre-programme de la pensée diopienne est
affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations
humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la
philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est
consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante,
l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues
africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la
domination civilisationnelle blanche qui exclut l’Afrique en totalité du mouvement de
l’histoire humaine. Après Nations nègres, cette conception tombera de son piédestal
intellectuel et sera l’objet d’une constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire
radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies n’ayant vu
l’Afrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mysticoreligieux
impropres au rapport au rationnel, demeurent.
Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne s’en sont pas complètement
départis. Nations Nègres et Culture traduit le dessein que l’auteur assigne à l’histoire, aux
sciences sociales et à la réflexion des Africains: produire une érudition, bâtir un corps
d’humanités classiques d’élites au service de la Renaissance africaine, en vue d’une

indépendance portée vers un état
fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de l’investissement du savant,
interpellé par la marche du genre humain, l’amène à rechercher les continuités historiques
reliant l’Afrique antique à l’Afrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et
une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés
colonialistes africanistes.
L’Afrique cesse d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de
l’abstraction, de l’innovation sociale, organisationnelle.
On s’y trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin d’être
mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali,
de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain. Le
patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui
tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste
occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera
réapproprié avec un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu
d’ouvrages, de réflexions, d’oeuvres
intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. C’est que l’écriture diopienne est celle
de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps
qu’elle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et d’action.
Embrassant l’Afrique précoloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de
Nubie, de Zimbabwe,… Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent
africain. C’est ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des
travaux de Cheikh Anta Diop et d’autres, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines
africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les
tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers,
esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux. Il est probablement unique que les recherches d’un
universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant
dans un contexte à la limite de l’hostilité, aient pu s’imposer sur plusieurs continents, Afrique,
Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.
La question de l’Egypte nègre est d’une actualité brûlante auprès des Africains et Descendants
d’Afrique qui se réapproprient progressivement, souvent à l’écart des grandes écoles et centre
universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques,

conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux
Etats-Unis, en Europe. L’impact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit
en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible: la
séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La
révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage
psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur l’Afrique, ses valeurs, sa
culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique
rigoureux. Toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire,
est désormais en passe de s’épanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres
publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux
Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis».
Une industrie didactique et culturelle peut aujourd’hui s’ancrer dans l’espace économique et
culturel mondial, à partir de la source diopienne.
Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de l’influence de la revalorisation,
de la restauration historique. Les textiles africains, les oeuvres d’arts et d’artisanats, les
cosmétiques «black» ou «kemit» et l’esthétique égyptienne, alimentent les événements
comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c’est-à-dire
l’ensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.
En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa
pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur l’histoire du continent
africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial
des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «l’auteur qui a exercé sur le XXè siècle, l’influence
la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50
années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne s’y réduise pas loin s’en faut, la
réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et
mélanoderme, n’est pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. L’humain de souche
africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à
reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats
sans concessions. Il envisage son rapport à l’autre déchargé et décomplexé des lourdeurs
idéologiques, qui n’auraient fait de l’heureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours
stérile du même au même.