Considérations sur la France


Afficher l'image d'origine

Ouvrage : Considérations sur la France

Auteur : Joseph de MAISTRE

Le comte Joseph de Maistre (Chambéry, 1er avril 1753 – Turin, 26 février 1821), est un homme politique, philosophe, magistrat, historien et écrivain savoyard, sujet du Royaume de Sardaigne.

Chapitre premier – Des révolutions.
Nous sommes tous attachés au trône de l’Etre Suprême par une chaîne
souple, qui nous retient sans nous asservir.
Ce qu’il y a de plus admirable dans l’ordre universel des choses, c’est
l’action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opèrent
tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu’ils
veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces
êtres occupe le centre d’une sphère d’activité dont le diamètre varie au gré
de l’éternel géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la
volonté, sans altérer sa nature.
Dans les ouvrages de l’homme, tout est pauvre comme l’auteur ; les vues
sont restreintes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les mouvements
pénibles, et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses
de l’infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément : sa
puissance opère en se jouant : dans ses mains tout est souple, rien ne lui
résiste ; pour elle tout est moyen, même l’obstacle : et les irrégularités
produites par l’opération des agents libres, viennent se ranger dans l’ordre
général.
Si l’on imagine une montre, dont tous les ressorts varieraient
continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position,
et qui montrerait cependant l’heure invariablement, on se formera quelque
idée de l’action des êtres libres relativement aux plans du créateur.
Dans le monde politique et moral, comme dans le monde physique, il y a
un ordre commun, et il y a des exceptions à cet ordre. Communément nous
voyons une suite d’effets produits par les mêmes causes ; mais à certaines
époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des
effets nouveaux.
Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui
suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le coeur de l’hiver un
homme commande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir

subitement de feuilles et de fruits, et que l’arbre obéisse, tout le monde
criera au miracle et s’inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution
française, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment est tout aussi
merveilleux, dans son genre, que la fructification instantanée d’un arbre au
mois de janvier : cependant les hommes, au lieu d’admirer, regardent
ailleurs ou déraisonnent.
Dans l’ordre physique, où l’homme n’entre point comme cause, il veut bien
admirer ce qu’il ne comprend pas ; mais dans la sphère de son activité, où il
sent qu’il est cause libre, son orgueil le porte aisément à voir le désordre
partout où son action est suspendue ou dérangée.
Certaines mesures qui sont au pouvoir de l’homme, produisent
régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses ; s’il
manque son but, il sait pourquoi, ou croit le savoir ; il connaît les
obstacles, il les apprécie, et rien ne l’étonne.
Mais dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l’homme se raccourcit
brusquement, son action diminue, et ses moyens le trompent. Alors
entraîné par une force inconnue, il se dépite contre elle, et au lieu de baiser
la main qui le serre, il la méconnaît ou l’insulte.
Je n’y comprends rien, c’est le grand mot du jour. Ce mot est très sensé, s’il
nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand
spectacle aux hommes : c’est une sottise, s’il n’exprime qu’un dépit ou un
abattement stérile.
« Comment donc (s’écrie-t-on de tous côtés) ? les hommes les plus
coupables de l’univers triomphent de l’univers ! Un régicide affreux a tout
le succès que pouvaient en attendre ceux qui l’ont commis ! La monarchie
est engourdie dans toute l’Europe ! ses ennemis trouvent des alliés jusque
sur les trônes ! Tout réussit aux méchants ! les projets les plus
gigantesques s’exécutent de leur part sans difficulté, tandis que le bon parti
est malheureux et ridicule dans tout ce qu’il entreprend ! L’opinion poursuit
la fidélité dans toute l’Europe ! Les premiers hommes d’État se trompent
invariablement ! les plus grands généraux sont humiliés ! etc. »
Sans doute, car la première condition d’une révolution décrétée, c’est que
tout ce qui pouvait la prévenir n’existe pas, et que rien ne réussisse à ceux
qui veulent l’empêcher. Mais jamais l’ordre n’est plus visible, jamais la

Providence n’est plus palpable, que lorsque l’action supérieure se substitue
à celle de l’homme et agit toute seule. C’est ce que nous voyons dans ce
moment.
Ce qu’il y a de plus frappant dans la révolution française, c’est cette force
entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme
une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer : personne
n’a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer
l’obstacle, mais c’est tout ; et cette force jalouse, marchant invariablement à
son but, rejette également Charette, Dumouriez et Drouet.
On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les
hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la
plus grande justesse ; et quoiqu’on puisse l’appliquer plus ou moins à toutes
les grandes révolutions, cependant elle n’a jamais été plus frappante qu’à
cette époque.
Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution, n’y entrent que
comme de simples instruments ; et dès qu’ils ont la prétention de la
dominer, ils tombent ignoblement. Ceux qui ont établi la république, l’ont
fait sans le vouloir et sans savoir ce qu’ils faisaient ; ils y ont été conduits
par les événements : un projet antérieur n’aurait pas réussi.
Jamais Robespierre, Collot ou Barère, ne pensèrent à établir le
gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur ; ils y furent
conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien
de pareil. Ces hommes excessivement médiocres exercèrent, sur une nation
coupable, le plus affreux despotisme dont l’histoire fasse mention, et
sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de leur
puissance.
Mais au moment même où ces tyrans détestables eurent comblé la mesure
de crimes nécessaire à cette phase de la révolution, un souffle les renversa.
Ce pouvoir gigantesque, qui faisait trembler la France et l’Europe, ne tint
pas contre la première attaque ; et comme il ne devait y avoir rien de
grand, rien d’auguste dans une révolution toute criminelle, la Providence
voulut que le premier coup fût porté par des septembriseurs, afin que la
justice même fût infâme (Par la même raison, l’honneur est déshonoré. Un
journal (le Républicain) a dit avec beaucoup d’esprit et de justesse : « Je

comprends fort bien comment on peut dépanthéoniser Marat, mais je ne
concevrai jamais comment on pourra démaratiser le Panthéon. » On s’est
plaint de voir le corps de Turenne, oublié dans le coin d’un muséum, à côté
du squelette d’un animal : quelle imprudence ! il y en avait assez pour faire
naître l’idée de jeter au Panthéon ces restes vénérables.).
Souvent ou s’est étonné que des hommes plus que médiocres aient mieux
jugé la révolution française que des hommes du premier talent ; qu’ils y
aient cru fortement, lorsque des politiques consommés n’y croyaient point
encore. C’est que cette persuasion était une des pièces de la révolution, qui
ne pouvait réussir que par l’étendue et l’énergie de l’esprit révolutionnaire,
ou, s’il est permis de s’exprimer ainsi, par la foi à la révolution. Ainsi, des
hommes sans génie et sans connaissances, ont fort bien conduit ce qu’ils
appelaient le char révolutionnaire ; ils ont tout osé sans crainte de la
contre-révolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière
eux ; et tout leur a réussi, parce qu’ils n’étaient que les instruments d’une
force qui en savait plus qu’eux. Ils n’ont pas fait de fautes dans leur carrière
révolutionnaire, par la raison que le flûteur de Vaucanson ne fit jamais de
notes fausses.
Le torrent révolutionnaire a pris successivement différentes directions ; et
les hommes les plus marquants dans la révolution n’ont acquis l’espèce de
puissance et de célébrité qui pouvait leur appartenir, qu’en suivant le cours
du moment : dès qu ils ont voulu le contrarier ou seulement s’en écarter en
s’isolant, en travaillant trop pour eux, ils ont disparu de la scène.
Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution : au fond, c’était le
roi de la halle. Par les crimes il a faits, et par ses livres qu’il a fait faire, il a
secondé le mouvement populaire : il se mettait à la suite d’une masse déjà
mise en mouvement, et la poussait dans le sens déterminé ; son pouvoir ne
s’étendit jamais plus loin : il partageait avec un autre héros de la révolution
le pouvoir d’agiter la multitude, sans avoir celui de la dominer, ce qui
forme le véritable cachet de la médiocrité dans les troubles politiques.
Des factieux moins brillants, et en effet plus habiles et plus puissants que
lui, se servaient de son influence pour leur profit. Il tonnait à la tribune, et
il était leur dupe. Il disait en mourant, que s’il avait vécu, il aurait
rassemblé les pièces éparses de la monarchie ; et lorsqu’il avait voulu,
dans le moment de sa plus grande influence, viser seulement au ministère,

ses subalternes l’avaient repoussé comme un enfant.
Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la
révolution, plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique.
On ne saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la
révolution ; c’est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien,
quand on dit qu’elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la
Divinité ne s’était montrée d’une manière si claire dans aucun événement
humain. Si elle emploie les instruments les plus vils, c’est qu’elle punit
pour régénérer.

Chapitre II – Conjectures sur les voies de la
Providence dans la révolution française.

suite…

inlibroveritas.net