L’HOMME PRÉHISTORIQUE ET PRIMITIF


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Auteur : Lommel Andreas- Directeur du Musée d’Ethnologie de Munich
Ouvrage : L’Homme préhistorique et primitif
Année : 1966

Traduit de l’anglais par
MARIE-LAURE LE GAL

 

 

Préface

l ’art primitif et nous
Il est impossible de tracer une limite rigoureuse entre les
anciennes cultures primitives, aujourd’hui disparues,
et celles qui subsistent dans tous les continents à l ’exception
de l ’Europe, car les cultures d ’aujourd’hui ont hérité
de celles du passé. Nous ne devons pas oublier que d ’innombrables
cultures très anciennes ont existé en Europe
tout comme en d ’autres continents, depuis la dernière
période glaciaire, et si nous voulons comprendre les
cultures dites primitives et leur art, nous devons les
prendre toutes en considération, depuis les plus anciennes
que l ’homme connaisse, jusqu’à celles qui existent encore
de par le monde. C ’est pourquoi dans ce livre, toutes les
cultures, de quelque époque qu’elles soient, sont traitées
telles que l ’anthropologue peut les appréhender, c ’est-àdire
comme un sujet unique et, d ’un certain point de vue,
éternel.
L’histoire de l’art nous permet, en fait, d ’identifier
et de découvrir des éléments de continuité culturelle,
sous forme de motifs artistiques transmis d ’une culture
à une autre, et de constater les liens qui unissent les peuples
primitifs de n’importe quelle époque à leurs voisins
contemporains ainsi qu’à leurs prédécesseurs. L ’étude
de ces relations étroites à la fois dans le temps et dans
l ’espace, peut être captivante et on lui a consacré une
attention toute particulière dans le plan de ce livre.
C ’est pourquoi le lecteur trouvera dans les prochains
chapitres de fréquentes allusions à la diffusion de certains
motifs à travers le globe et à l ’existence de liens qui
peuvent sembler inattendus, non seulement entre des
lieux que séparent parfois des océans (par exemple,
entre Saint-Domingue dans la mer des Caraïbes et les
îles Marquises dans le Pacifique, ou entre Madagascar
et l ’Indonésie) mais aussi entre des peuples et des cultures
qui ont existé à des siècles ou même à des millénaires
d ’intervalle.
Voici quelques mots d ’explication pour définir ce qu’on
entend par l ’approche « diffusive » de l ’art et de la civilisation.
La phrase attribuée à Léo Frobenius, « la carte
ne ment jamais! », résume assez bien cette idée. En d ’autres
termes, on relève quelques traits typiques d ’une culture
donnée et on indique sur une carte tous les endroits
où ils se manifestent. Ces traits peuvent être des techniques
— tissage, emploi de. la roue — ou bien des moeurs
comme celles des coupeurs de têtes — ou bien encore des
motifs artistiques comme la spirale. Il en résultera une
carte où apparaîtront, dans chaque cas, la zone de diffusion.
On s’aperçoit alors que la culture considérée s ’étend
sur les différentes régions de la carte où les zones coïncident.
De même, on peut lire sur les cartes où l ’on a
relevé les indices révélateurs, les relations qui existent
entre les diverses cultures et les influences qu’elles ont
exercé les unes sur les autres.

Le premier chapitre propose une étude comparative
des cultures primitives et des cultures « supérieures »
ou « évoluées » et explique le sens de ces termes. Les
plus anciennes cultures sont décrites de la page 14 à
la page 46, celles des peuples chasseurs dont l ’art est
apparu en Europe à la fin de la dernière période glaciaire;
elles atteignirent leur apogée dans les célèbres peintures
des grottes du sud-ouest de la France et du nord de
l’Espagne. Vers l ’an 12000 av. J.-C., l ’art des peuples
chasseurs gagna l ’Afrique, le nord de l ’Asie, les deux
Amériques et l ’Australie.
La représentation d ’animaux (style zoomorphe) dans
des peintures et des gravures fut le trait caractéristique
de l ’art primitif des peuples chasseurs. On trouve bien
quelques silhouettes humaines, mais elles n ’atteignirent
jamais au réalisme que l ’on rencontre dans les animaux
observés avec une sorte d ’affection — les intérêts de
l ’homme se concentraient encore sur le monde animal
dont dépendait presque entièrement son existence, et
son sentiment de supériorité ne s ’était pas encore développé.
L’art des premiers chasseurs s ’est éteint en Europe
depuis des millénaires, mais on en trouve encore des
manifestations parmi les Boschimans d ’Afrique du Sud
et les aborigènes australiens, et il se manifesta dans diverses
régions d ’Amérique jusque vers le x v n e siècle.
Les chapitres suivants traitent de la grande culture qui
suit celle des chasseurs : la culture des fermiers agriculteurs
du Néolithique et du début de l ’âge de bronze.
Leurs formes typiques d ’art étaient des personnages
sculptés, des statuettes représentant l ’homme, car les
animaux n ’étaient plus leur centre d ’intérêt. L’agriculture
apparut au Moyen-Orient, au huitième millénaire
av. J.-C., fournissant ensuite une base aux premières
cultures évoluées qui apparurent dans le croissant de
terres fertiles formé par la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie.
On a trouvé des traces de l ’expansion des communautés
agricoles en Europe, dès le troisième millénaire
av. J.-C. La culture des fermiers primitifs en Europe
reçut son principal encouragement du Moyen-Orient
par les voies naturelles que sont la Méditerrannée et le
Danube. Mis à part le Moyen-Orient et, bien sûr, les
grandes civilisations de l ’Inde et de la Chine, l ’art des
fermiers connut son apogée en Asie du Sud-Est, pendant
le premier millénaire av. J.-C.
Les frontières étaient naturellement changeantes et
incertaines, et en bien des endroits, les deux cultures,
celle des chasseurs et celle des fermiers, coexistèrent et
exercèrent l ’une sur l ’autre des influences réciproques.
Ainsi, l ’art des peuples chasseurs fleurissait encore à la
période néolithique dans certaines régions méditerranéennes,

telle la partie de l ’Espagne orientale connue
sous le nom de Levant. Là, les peintures rupestres joignent
à des vestiges du style animalier propre aux chasseurs,
des reproductions de silhouettes humaines pleines
de vie, comparables à celles que l ’on a trouvées à l ’autre
bout de la région méditerranéenne, en Anatolie, dans le
village fortifié de Çatal-Hüyük. Le résultat de cette combinaison
s ’appelle le style du « Levant espagnol » ouencore
style chasseur « secondaire » qui fleurit dans les années
6000 à 2000 av. J.-C. Résultant lui-même d ’influences
dues aux cultures évoluées de la Méditerranée orientale,
le style du Levant espagnol gagna à son tour l ’Afrique
du Nord et s ’étendit aux régions alors fertiles qui, de
nos jours, constituent le Sahara.
Le style « nomade » — étudié des pages 70 à 75 —
provient des plaines d ’Asie centrale et du Nord. C’est
un prolongement du style des chasseurs du nord de l ’Europe.
Il se trouva sans cesse amené à faire des échanges
d ’influence avec les cultures évoluées du Sud : Iran,
Moyen-Orient. Durant les premiers millénaires av. J.-C.
les motifs de ce style furent apportés en Chine par les
nomades envahisseurs et furent transmis à l ’Indonésie
comme faisant partie de l ’influence chinoise grandissante.
Des pages 76 à 101, une attention particulière sera nécessairement
accordée à l ’art chinois, à cause de l ’influence
qu’il joua dans la diffusion des styles.
L ’Indonésie et les îles de l’océan Pacifique (Océanie)
sont une sorte de laboratoire vivant où l ’on peut étudier
les styles artistiques évolués des fermiers et de leurs prédécesseurs,
les chasseurs des premiers temps; c ’est
pourquoi l ’on a consacré tout un chapitre à ce domaine
plein d ’intérêt. La figure accroupie de l ’ancêtre, dans
toutes ses variantes, est le motif dominant du style des
fermiers. En raison de son importance quant au tracé
des influences et des courants culturels, ce motif d ’expression
caractéristique est largement commenté, pages
102 à 134. Finalement, les motifs des fermiers se répandirent
au-delà de l ’océan Pacifique, en Amérique, et au-delà
de l ’océan Indien, en Afrique.
Rares sont les vestiges, en Amérique du Nord et du Sud,
d ’une culture des chasseurs restée pure, sauf parmi les
Esquimaux du grand Nord et dans quelques tribus de la
Terre de Feu, à l ’extrémité sud du continent. Tous les
peuples indiens d ’Amérique subirent les influences des
cultures plus évoluées qui les entouraient. Les cultures
primitives qui existent encore sont surtout d ’origine agricole
et elles ont, elles aussi, subi l ’ascendant des cultures
évoluées précolombiennes d ’Amérique centrale et des
Andes. Les vagues d ’influence océanique et même directement
asiatique qui ont déferlé sur les côtes occidentales
du continent américain ont laissé des traces évidentes de
leur passage, dans la distribution de certains motifs de
base. On pourra y voir, pages 135 à 139, des indices des
influences qui ont conduit aux grandes réalisations
des anciens peuples mexicains et péruviens. L’Afrique
contraste avec l ’Indonésie, car on trouve en Indonésie
des exemples de culture, où se mêlent des motifs propres
aux chasseurs et aux fermiers, alors qu’en Afrique elles
demeurent séparées et restent plus ou moins distinctes,
chacune dans une région bien déterminée. Il existe dans
la moitié est de l ’Afrique et jusqu’à la pointe du continent,
au sud, un art du type des premiers chasseurs; mais le
véritable art nègre qui est d ’origine nettement agricole,
occupe le centre et l ’ouest du continent. L’Afrique noire
a subi de très bonne heure les influences du Moyen-
Orient et de l ’Europe méditerranéenne, mais ce n ’est
que récemment que des découvertes archéologiques
— décrites page 162 —- ont pu nous permettre de comprendre
comment elles parvinrent en Afrique et quelles furent
leurs conséquences. Une discussion sur l ’impact qu’a
produit l ’art nègre sur la sensibilité des artistes occidentaux
modernes et sur la position de cet art sur la scène
contemporaine, vient clore ce dernier chapitre.

Introduction

suite…

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