Wall Street et la révolution bolchévique


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Auteur : Sutton Antony Cyril
Ouvrage : Wall Street et la révolution bolchévique
Année : 1974

 

 

 

Chapitre 1 :

Les acteurs sur
la scène révolutionnaire

“Cher Monsieur le président,
La forme de gouvernement soviétique a toute ma sympathie
comme étant ce qui convient le mieux au peuple russe…”
(Ouverture d’une lettre de William Lawrence Saunders,
président d’Ingersoll-Rand Corporation, directeur d’American
International Corporation et vice-président de la banque de la
réserve fédérale de New York au président des Etats-Unis
Woodrow Wilson le 17 Octobre 1918)

Le dessin pamphlétaire qui illustre ce livre a été dessiné par
Robert Minor en 1911 pour le St Louis Post-Dispatch.
Minor était un artiste talentueux, très bon dessinateur et
écrivain doublé d’un révolutionnaire bolchévique; il fut arrêté en
Russie en 1915 pour soi-disant de la subversion; il fut plus tard
financé par des financiers importants de Wall Street.
Le dessin de Minor (NdT: qu’on peut voir sur le lien original du
livre ci-dessus) met en scène un Karl Marx barbu et hilare se
tenant sur Wall Street avec un exemplaire de la revue
“Socialism” sous le bras et acceptant les félicitations de
financiers connus comme J P Morgan, L’associé de Morgan
George W. Perkins, John D. Rockefeller, John D. Ryan de la

National City Bank et Teddy Roosevelt, qu’on identifie
facilement grâce à sa célèbre dentition, qui se tient en arrière plan.
Wall Street est décorée avec des drapeaux rouges. La
foule en liesse et les chapeaux jetés en l’air suggèrent que Karl
Marx devait avoir été un homme populaire au sein du district
financier de New York.
Minor rêvait-il ? Bien au contraire, nous allons voir que Minor
était très terre à terre en décrivant une alliance enthousiaste
entre Wall Street et le socialisme marxiste. Les personnages
du dessin de Minor, Karl Marx (symbolisant les révolutionnaires
du futur Lénine et Trotsky), JP Morgan, John D. Rockefeller et
Robert Minor lui-même, sont aussi des personnages importants
de ce livre.
Les contradictions suggérées par le dessin de Minor ont été
glissées sous le tapis de l’histoire parce qu’elles ne cadrent pas
avec le spectre classique et consensuel de la gauche et de la
droite en politique. Les bolchéviques sont à l’extrême gauche du
spectre politique et les financiers de Wall Street sont à
l’extrême droite, dès lors, raisonnons-nous de manière implicite,
ces deux groupes n’ont absolument rien en commun et toute
alliance entr’eux est totalement absurde. Les facteurs qui sont
contraires à cet arrangement conceptuel sont en général
rejetés comme observations bizarres ou d’infortunées erreurs.
L’histoire moderne possède une telle dualité intégrée et il est
certain que si trop de faits inconfortables ont été rejetés et
poussés sous le paillasson, alors l’histoire est fausse.
D’un autre côté, on peut observer que les deux extrêmes, droite
et gauche, du spectre politique, sont absolument collectivistes.

Le national socialiste (par exemple le fasciste) et le socialiste
international (par exemple le communiste), recommandent tous
deux des système politico-économiques totalitaires fondés sur
la puissance politique pure et dure et la coercition individuelle.
Les deux systèmes demandent un contrôle monopoliste de la
société.
Alors que le contrôle monopoliste des industries fut au départ
l’objectif de JP Morgan et de John D. Rockefeller, vers la fin du
XIXème siècle le coeur de Wall Street avait compris que la
manière la plus sûre de gagner un monopole sans conteste
était “d’entrer en politique” et de faire travailler la société pour
les monopolistes et ce sous couvert du bien et de l’intérêt
publics. Cette stratégie fut détaillée en 1906 par Frederick C.
Howe dans son ouvrage “Confessions d’un monopoliste”. Howe
qui soit dit en passant, est aussi un personnage dans l’histoire
de la révolution bolchévique.
Ainsi un emballage conceptuel alternatif des idées politiques et
des systèmes politico-économiques serait de classifier le degré
de liberté individuelle contre le degré de contrôle politique
centralisé. Sous une telle classification, l’état providence
industriel et le socialisme sont du même côté du spectre
politique. C’est ainsi que l’on peut constater que les tentatives
du contrôle monopoliste de la société peuvent être étiquettées
différemment tout en ayant des traits de caractère très
similaires.
En conséquence, une des barrières sur le chemin d’une
compréhension mature de l’histoire récente est la notion que
tous les capitalistes sont les ennemis jurés et mortels de tous

les marxistes et socialistes. Cette idée erronée trouve son
origine avec Karl Marx et fut sans aucun doute très utile pour
ses objectifs. En fait, cette idée est un non-sens total. Il y a eu
une alliance continue, même si savamment dissimulée, entre les
capitalistes politiques internationaux et les socialistes
révolutionnaires internationaux et ce pour leur bénéfice mutuel.
Cette alliance n’a pas été pour ainsi dire observée, parce que
les historiens, mis à part quelques exceptions notoires, ont une
conception marxiste inconsciente biaisée et sont ainsi enfermés
dans le moule de l’impossibilité qu’une telle alliance existe.
Le lecteur large d’esprit doit garder deux choses à l’esprit: les
capitalistes monopolistes sont les ennemis mortels de la libre entreprise
et de ses entrepreneurs et aussi, au vu de la
faiblesse de la planification centrale socialiste, l’état socialiste
totalitaire est le marché captif parfait pour les capitalistes
monopolistes si une alliance peut-être établie avec les tenants
du pouvoir socialiste.
Supposons, car cela n’est qu’une hypothèse à ce stade, que les
capitalistes monopolistes américains aient été capables de
réduire une Russie sous planification socialiste au statut de
colonie technique captive ? Ceci ne serait-il pas l’extension
logique internationaliste du XXème siècle des monopoles sur
les chemins de fer des Morgan et du trust pétrolier des
Rockefeller de la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis?
Mis à part Gabriel Kolko, Murray Rothbard et les révisionistes,
les historiens n’ont pas du tout été alertes quant à une telle
combinaison d’évènements. L’historiographie, à de rares
exceptions près, a été forcée dans la dichotomie capitalistes

contre les socialistes. L’étude monumentale et lisible de George
Kennan sur la révolution russe maintient de manière consistante
cette fiction de la dualité entre Wall Street et le bolchévisme.
“La Russie quitte la guerre” n’a qu’une seule référence
incidentelle à la firme J.P Morgan et aucune référence du tout
concernant la Guaranty Trust Company; et pourtant, ces deux
organisations sont abondemment mentionnées dans les
dossiers du Département d’État (NdT: le ministère des affaires
étrangères américain), auxquels de fréquentes références sont
faites dans ce livre, toutes deux étant partie des preuves
principales présentées ici. Aucun de l’auto-incriminé “banquier
bolchévique”, Olof Aschberg ni la banque Nya Banken de
Stockholm ne sont mentionnés dans la recherche de Kennan et
pourtant tous deux furent essentiels au financement
bolchévique. De plus, , dans de circonstances mineures mais
néanmoins cruciales, du moins cruciales pour notre
développement, Kennan a commis des erreurs factuelles. Par
exemple, Kennan cite le directeur de la banque de la réserve
fédérale William Boyce Thompson comme quittant la Russie le
27 Novembre 1917. Cette date de départ rendrait
physiquement impossible la présence de Thompson à
Pétrograde le 2 Décembre 1917 d’où il transmît un télégramme
de demande d’un million de dollars à Morgan à New York.
Thompson en fait quitta Pétrograde le 4 Décembre 1917, deux
jours après avoir envoyé le télégramme à New York. Là
encore, Kennan fait état du fait que le 30 Novembre 1917,
Trotsky fît un discours devant le soviet de Pétrograde dans
lequel il observa: “Aujourd’hui, j’ai avec moi ici à l’institut Smolny,
deux Américains en relation étroites avec les éléments
capitalistes américains”. D’après Kennan, il est “difficile
d’imaginer “ qui d’autre “auraient pu être” ces deux Américains,

“sinon Robins et Gumberg”. En fait, Grumberg n’était pas
américain mais russe. De plus, comme Thompson était toujours
en Russie le 30 Novembre 1917, alors les deux Américains qui
visitèrent Trotsky étaient plus certainement Raymond Robins,
un promoteur minier devenu bon samaritain et… Thompson de
la réserve fédérale de New York.
La bolchévisation de Wall Street était connue dans les cercles
informés dès 1919. Le journaliste financier Barron enregistra
une conversation avec le magnat du pétrole E.H. Doheny en
1919 qui mentiona spécifiquement trois financiers importants,
William Boyce Thompson, Thomas Lamont et Charles R.
Crane:
– A bord du SS Aquitaine, soirée du Vendredi 1er Février
1919.
J’ai passé la soirée dans la suite des Doheny. Mr Doheny a
dit: “Si vous croyez en la démocratie, vous ne pouvez pas
croire au socialisme. Le socialisme est le poison qui détruit la
démocratie. La démocratie veut dire des opportunités pour
tous. Le socialisme fait croire qu’un homme peut quitter son
travail et être mieux loti. Le bolchévisme est le fruit véritable
du socialisme et si vous lisiez les témoignages intéressants
devant les comités du sénat vers la mi-Janvier qui montrèrent
tous ces pacifistes et faiseurs de paix comme des
sympathisants de l’Allemagne, des socialistes et des
bolchéviques, et vous verriez que la majorité des professeurs
d’université aux Etats-Unis enseignent le socialisme, le
bolchévisme et que cinquante-deux de ces professeurs étaient
dans des comités pacifistes en 1914. Le président Eliot

d’Harvard enseigne le bolchévisme. Les pires des
bolchéviques aux Etats-Unis ne sont pas seulement les profs
d’université dont le président Wilson fait partie, mais les
capitalistes et les femmes de capitalistes et aucun ne semble
savoir de quoi ils parlent. William Boyce Thompson enseigne
le bolchévisme et il va sûrement convertir Lamont de JP
Morgan and Co, Vanderlip est un bolchéviste ainsi que
Richard Crane. Beaucoup de femmes rejoignent le
mouvement et ni elles ni leurs maris ne savent de quoi il
retourne ou ce à quoi cela mène. Henry Ford en est un autre,
ainsi que la majorité de la centaine d’historiens que Wilson a
emmené à l’étranger avec lui avec cette idée insensée que
l’histoire puisse enseigner à la jeunesse une juste démarcation
des races, des gens et des nations géographiquement.”
En bref, ceci est l’histoire de la révolution bolchévique et de ce
qui s’ensuivît, mais une histoire qui se démarque de l’approche
traditionnelle des capitalistes contre les communistes. Notre
histoire postule un partenariat entre le capitalisme international
monopoliste et le socialisme révolutionnaire international pour
servir leur bénéfice mutuel. Le coût humain final de cette
alliance est retombé sur les épaules du citoyen russe, du
citoyen américain. L’entreprenariat a été discrédité et le monde
a été propulsé vers une planification socialiste inefficace comme
résultat de ces manoeuvres monopolistes dans le monde de la
politique et de la révolution.
Ceci est aussi une histoire réfléchissant la trahison de la
révolution russe. Les tsars et leur système politique corrompu
furent éjectés pour n’être remplacés que par les agents du
pouvoir d’un autre système corrompu. Là où les Etats-Unis

auraient pu exercer une influence dominante pour amener une
Russie libre, cela trébucha sur les ambitions de quelques
financiers de Wall Street, qui pour leurs intérêts personnels,
pouvaient accepter une Russie tsariste centralisée, une Russie
marxiste centralisée, mais en aucune manière une Russie libre
et décentralisée. Les raisons de ces hypothèses vont se
dévoiler alors que nous développerons les faits sous-jacents et
non-dits jusqu’ici, de la révolution russe et de ses
conséquences.

Chapitre 2 :

Trotsky quitte
New York pour faire la
révolution

suite…

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