Le livre noir du nucléaire militaire


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Auteur : Villain Jacques
Ouvrage : Le livre noir du nucléaire militaire
Année : 2014

AVERTISSEMENT ET REMERCIEMENTS
Dans le monde nucléaire, la transparence de l’information n’est
pas très répandue. Certes, bien d’autres domaines d’activité ne sont
pas plus transparents, surtout s’ils concernent des domaines de
haute technologie ou s’ils sont hautement concurrentiels. Si le
nucléaire répond à ces critères, il est associé, de plus, à des risques
concernant la santé et l’environnement, et engage l’avenir pour des
dizaines d’années, voire des siècles. De la part des acteurs du
nucléaire, la diffusion de l’information sera donc toujours réfléchie
et mesurée quand elle ne sera pas, dans certains cas, dissimulée.
Cette remarque s’applique a fortiori au nucléaire militaire, car il
est très étroitement lié à la défense et à la sécurité des pays
concernés. Il est donc détenteur de secrets. Si la France est l’un des
rares pays, mais à un niveau moindre que les États-Unis, à avoir fait
un effort en matière d’information, ce n’est pas le cas de la Chine,
d’Israël et encore moins de l’ex-Union soviétique. Écrire un livre
sur un tel sujet relevait donc d’une gageure. Et pourtant, faire un
point sur les conséquences de près de soixante-dix années de
nucléaire militaire dans le monde, sujet peu abordé, m’est apparu
comme une nécessité, compte tenu des événements de Tchernobyl et
de Fukushima, mais aussi de la prolifération des armes nucléaires.
Faute de disposer, pour l’ex-URSS, de suffisamment de sources
gouvernementales, il a donc fallu compléter avec d’autres

provenant de différents canaux dont la cohérence a été parfois
difficile à vérifier. Aussi, c’est en toute humilité que je me suis
engagé dans cette aventure.
Sans le soutien et les précieux conseils de mon ami François de
Closets et de Sophie de Closets, ce livre n’aurait sans doute pas vu
le jour. Qu’ils en soient tous les deux bien vivement remerciés. Je
remercie aussi Georges Le Guelte, avec qui j’ai eu des échanges
passionnants, et mon ami Bertrand Barré, qui a bien voulu s’assurer
que sur certains aspects techniques du nucléaire mon propos était
juste. Je remercie également Michel Brière, Jérôme Joly, Jean-Marc
Pérès, ainsi que Philippe Renaud pour son excellent document sur
les essais atmosphériques, tous membres de l’Institut de
radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et qui m’ont apporté
leur précieux savoir. Enfin, Pierre Marhic, président de
l’Association nationale des vétérans victimes des essais nucléaires,
en espérant que le combat que mène son association trouve une juste
solution.

PROLOGUE
4 juillet 1961, dans la mer de Barents, au large de la presqu’île
de Kola.
À bord du sous-marin nucléaire lanceur de missiles balistiques
soviétique K-19, l’un des circuits de refroidissement de l’un des
deux réacteurs vient de tomber en panne alors que le bâtiment est en
plongée. La température monte dans le coeur. Elle atteint rapidement
800 °C. Une explosion peut se produire à tout moment. Le navire est
équipé de trois missiles balistiques à tête nucléaire d’une puissance
de 500 kilotonnes, plus de trente fois celle de la bombe
d’Hiroshima.
Dans le monde, la tension n’a jamais été aussi vive entre l’Ouest
et l’Est. Trois mois plus tôt, à Cuba, les États-Unis ont tenté de
déloger, par la force, le régime castriste. En vain. Les États-Unis
sortent humiliés de la crise dont les gagnants sont Castro et
l’URSS. Deux jours avant l’opération américaine, le 12 avril, le
Soviétique Youri Gagarine est devenu le premier homme à voyager
dans l’espace. Depuis 1957, l’Union soviétique surclasse les États-
Unis dans la conquête spatiale. En août 1961, l’URSS édifiera le
mur séparant Berlin-Ouest et Berlin-Est. Les deux superpuissances
développent avec célérité et sans états d’âme leur arsenal nucléaire
pouvant être utilisé tant pour le combat sur le champ de bataille,
avec une multitude d’armes dites tactiques, que pour la dissuasion,

avec des armes stratégiques. La doctrine nucléaire soviétique vient
d’être édictée et affichée : l’arme nucléaire sera utilisée dès le
début d’un éventuel conflit. Les États-Unis estiment qu’ils sont
dominés par leur adversaire du point de vue du nombre de vecteurs
stratégiques. On craint un second Pearl Harbour tant les villes
américaines sont à portée des missiles soviétiques. Aucune ligne
directe, un « téléphone rouge », n’est en place entre Moscou et
Washington pour éviter une guerre par accident. La paix, ou plutôt
la guerre, est à la merci du moindre incident, et voilà qu’une
explosion risque de se produire à moins de 200 kilomètres de la
Norvège, pays de l’OTAN. Si le sous-marin explosait, les États-
Unis pourraient l’interpréter comme un acte de guerre dirigé contre
les bâtiments de l’US Navy exigeant une réponse immédiate. Le
monde est une poudrière, le drame du K-19 peut devenir l’étincelle
qui va faire tout sauter.
Il faut impérativement refroidir le réacteur dont la température
continue de monter. Pour cela, on doit réaliser une circulation d’eau
froide de secours. Les marins soviétiques savent qu’on n’intervient
qu’au risque de sa vie. Huit hommes d’équipage se portent
volontaires pour effectuer la réparation tout en sachant qu’ils vont
être soumis à des doses de rayonnements élevées – les masques à
gaz ont une efficacité de seulement quarante minutes. Il ne reste que
la vodka pour se prémunir des effets des rayonnements ! Ce remède
est édicté dans les règlements de la marine soviétique. Il n’y a
aucune raison d’en douter. Les sauveteurs pénètrent dans le
compartiment sinistré. Au prix d’efforts inouïs, ils parviennent à
rétablir le refroidissement. La réparation est un succès, l’explosion
n’aura pas lieu, mais les hommes sont dans un triste état : visages
boursouflés, cordes vocales déformées et du sang coule de leurs
yeux… Deux sous-marins soviétiques rejoignent alors le K-19 et
évacuent l’équipage. Huit marins, fortement irradiés, succombent

après une semaine d’hospitalisation. Quatorze autres auront un
sursis de quelques années.
Le monde n’en a rien su pendant vingt-neuf ans. C’est en 1990
que Mikhaïl Gorbatchev rend justice à l’héroïsme de ces hommes.
Révélant que, ce jour-là, en sacrifiant leur vie, ils ont sans doute
permis d’éviter une guerre nucléaire, il propose que le prix Nobel
de la paix soit attribué à l’équipage du K-19. Il ne sera pas entendu.
Un an plus tard, à l’automne 1962, se produit la crise des
missiles de Cuba. Le monde a suivi, haletant, l’affrontement au
sommet entre John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev et la menace
d’un affrontement nucléaire. En apparence, tout s’est joué au plus
haut niveau. Vision rassurante d’un équilibre des terreurs contrôlé ;
en réalité, dans ces tout premiers temps de la dissuasion, on a frôlé
de beaucoup plus près la catastrophe.
Dans cette journée cruciale du 27 octobre 1962, les flottes
américaines et soviétiques jouent au chat et à la souris dans
l’Atlantique autour de Cuba. Le destroyer USS Beale poursuit le
sous-marin soviétique B-59 et tente de lui interdire de franchir la
ligne de blocus. Mais l’équipage du Beale ignore que ce sous-marin
est équipé de torpilles nucléaires. La situation à bord du B-59 est
critique. La tension est extrême et l’oxygène se fait rare. Pour sortir
de cette situation difficile, des officiers proposent au commandant
de tirer une torpille nucléaire contre le bâtiment américain. Cette
éventualité, qui entraînerait immédiatement les représailles
nucléaires américaines, est autorisée par le règlement de la marine
soviétique à condition que les trois plus hauts gradés de l’équipage
soient d’accord. Deux le sont, mais le troisième, un lieutenant,
refuse. Le sous-marin fait surface et s’avoue vaincu. L’irréparable a
été évité. Il s’en est fallu de la lucidité et de la responsabilité d’un
simple lieutenant pour que l’apocalypse ne se déclenche pas. Cet

officier, du nom d’Arkhipov, mériterait, à l’évidence, d’être mieux
connu de l’humanité.
Le lendemain, un accident malencontreux aurait pu changer
l’issue de la crise. Un tir d’essai de missile stratégique Titan II est
effectué à partir de Cap Canaveral en Floride. Un radar de
surveillance du territoire américain observe le tir et le considère
pendant quelques minutes comme une menace jusqu’à ce qu’on
s’aperçoive qu’il s’agit d’un missile américain. Le même jour, sur
la base de missiles Minuteman I de Malmström, dans le Montana,
en raison de la crise, on décide d’accélérer l’installation de ces
missiles en passant outre les procédures normales de sécurité, de
telle sorte que, lorsque le premier missile a été prêt, il était
possible à un simple opérateur de le lancer avec son arme nucléaire
vers une cible en URSS sans avoir à introduire le code de
lancement ! Par bonheur, dans ce contexte tendu, nul responsable
local ne prit une telle initiative.
Des faits comme ceux-là, il s’en est produit bien d’autres, dont le
public, à l’époque, n’eut aucune connaissance. Dès lors que la
guerre était évitée, il n’y avait rien de plus à dire. L’histoire
officielle du nucléaire militaire est donc extraordinairement lisse.
Une histoire stratégiquement correcte, c’est-à-dire faisant l’impasse
sur les drames, les erreurs et les horreurs qui ont accompagné tout
au long de ces années le développement des armes nucléaires aux
États-Unis et en Union soviétique. Il est temps aujourd’hui de faire
la lumière sur cette part d’ombre, non seulement pour la connaître
mais, plus encore, pour en tirer les enseignements et éviter des
catastrophes dans l’avenir.

INTRODUCTION

Tchernobyl et Fukushima,
quand les centrales cachent les bombes

Le nucléaire fait peur. Il est entré dans l’histoire par un acte de
terreur : les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Ces
terribles événements resteront à jamais inscrits dans la mémoire de
l’humanité. Depuis lors, aucune autre frappe n’a rappelé le souvenir
atroce de 1945. Mais le nucléaire civil a pris le relais pour imposer
l’image fantasmatique d’une menace pesant sur l’avenir de
l’humanité.
L’accident de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima,
conséquence du tsunami de mars 2011, a soulevé l’émoi et
l’inquiétude dans le monde entier. Même si, au moment de
l’accident et dans les semaines après, il n’y eut aucun mort à
déplorer dû au nucléaire lui-même , un drame humain s’y est
déroulé, celui de dizaines de milliers de riverains de la centrale
obligés de quitter leurs habitations pour fuir les retombées
radioactives et les rayonnements. Un terrible constat fut fait au mois
d’août suivant par le gouvernement japonais : la zone voisine de la

centrale resterait interdite pendant des décennies. Le nuage
radioactif qui s’est échappé des réacteurs et le déversement d’eau
contaminée dans l’océan n’ont pas eu de conséquences immédiates
dramatiques sur la vie humaine, mais qu’en sera-t-il à plus long
terme ? L’accident nucléaire effraie parce qu’il hypothèque l’avenir.
Et pourtant, pour certains aspects, les agences se veulent
rassurantes. En septembre 2013, l’IRSN (Institut de radioprotection
et de sûreté nucléaire) français indique que la « quantité de césium
137 rejeté en mer durant les deux mois ayant suivi l’accident
équivaut à 3 % de celle dispersée par la totalité des essais
nucléaires dans le monde ». Et d’ajouter que l’augmentation de la
radioactivité en haute mer « est tellement négligeable qu’elle n’est
pas mesurable ».
L’accident de Fukushima a porté atteinte à l’environnement, au
moins dans les abords terrestres et maritimes de la centrale. Il
apparaît cependant moins catastrophique que Tchernobyl, dont le
vingt-cinquième anniversaire de la catastrophe a été commémoré
quelques semaines après l’accident japonais. Là s’est produit un
terrible drame humain et écologique. Six cent mille personnes
auraient reçu des doses de rayonnements dépassant les niveaux
admissibles. Parmi celles-ci, les statistiques officielles mentionnent
une cinquantaine de morts survenues dans les premières heures du
drame. D’après le Forum Tchernobyl tenu en 2005, le nombre total
de morts, dans les années à venir, pourrait être plus élevé mais
inférieur à 4 000. Un chiffre important mais, heureusement, loin des
dizaines, voire des centaines de milliers de morts annoncées par les
médias de l’époque . En vérité, rien n’est si difficile à établir que
l’effet différé des rayonnements. Tout de même, des dommages
comme l’augmentation significative des cancers de la thyroïde chez
les enfants ne font pas de doute. Entre 1986 et 2005, quinze enfants
de la région ont succombé à un cancer de la thyroïde. Ces

incertitudes face au risque radioactif ne font qu’amplifier les
craintes. En outre, à Tchernobyl comme à Fukushima, des dizaines
de milliers de personnes ont été déplacées de la zone contaminée
dont certains lieux ne pourront pas être réinvestis par l’homme
avant des décennies, peut-être plus.
Avant ces catastrophes, c’était le nucléaire militaire, épée de
Damoclès au-dessus de l’humanité entière, qui focalisait l’angoisse
atomique. Depuis 1986, le nucléaire civil l’a fait passer au second
plan. C’est pourtant le nucléaire militaire qui a placé l’ère
nucléaire sous le signe de la terreur : fait sans précédent dans
l’histoire, une arme était devenue capable de tuer quasi
instantanément un nombre considérable d’êtres humains,
respectivement 70 000 et 40 000 à Hiroshima et Nagasaki. Dans les
mois qui ont suivi, bien d’autres Japonais ont succombé aux effets
de ces explosions nucléaires. En décembre 1945, le nombre de
morts atteignait déjà 230 000. Les esprits ont été frappés par le
rapport terrifiant entre la taille réduite de l’arme – utilisant
« seulement » 6 kilos de plutonium – et ses effets dévastateurs : la
capacité destructrice de l’humanité avait pris une dimension
nouvelle. C’est pourquoi Hiroshima et Nagasaki marquent beaucoup
plus les esprits que les bombardements alliés la même année sur les
villes japonaises et allemandes avec des armes conventionnelles
qui, au total, ont fait plus de morts.
L’arme nucléaire est aussi inquiétante par ses conséquences que
par ses causes. L’explosif nucléaire met en jeu des forces inconnues
dans notre monde quotidien et ses effets se révèlent beaucoup plus
sournois que ceux des armes conventionnelles. Au Japon, les
bombardements de 1945 ont continué à tuer pendant des années. Ces
maléfiques et imperceptibles radiations, ces morts différées sont
terrifiantes, elles font naître des réactions émotionnelles. Les morts

ne sont pas toutes également ressenties, celles que provoque le
nucléaire frappent les esprits et inspirent une véritable terreur.
À Fukushima, le monde a davantage été impressionné par les
victimes potentielles de l’accident nucléaire que par les
15 881 morts et les 2 668 disparus du tsunami. Comme si ces
derniers relevaient de la fatalité tandis que les premiers étaient à la
charge des hommes. Dans le même ordre d’idée, on pourrait mettre
en parallèle les morts d’Hiroshima, de Nagasaki, de Tchernobyl et
ceux, incomparablement plus nombreux, des accidents sur les routes
de France ou dans les conflits depuis 1945. Pourquoi tant de
résignation dans un cas et tant d’indignation dans l’autre ?
Depuis vingt-cinq ans, les médias ont circonscrit le risque
nucléaire aux centrales civiles en faisant peu de cas des drames
passés liés aux armements de la guerre froide et des risques qu’ils
ont fait et font encore courir. Cette période allant de 1947 à 1991 a
été marquée par la prolifération des armements nucléaires, elle a
surtout vu la mise en place de la dissuasion nucléaire qui a
probablement permis d’éviter une troisième guerre mondiale
inscrite dans la logique géostratégique de la guerre froide. Mais les
peuples ignorent les conflits auxquels ils ont échappé. On a oublié
que l’armement nucléaire a rendu la guerre impossible entre pays
qui la possèdent, mais, en même temps, on a également ignoré les
terribles drames humains et écologiques qu’ont entraînés leur
fabrication et leur stockage, drames dont nous payons encore le prix
aujourd’hui.
Le nucléaire civil n’est donc que la partie émergée et médiatisée
de l’iceberg des catastrophes et des accidents nucléaires qui ont
débuté, non pas avec Tchernobyl, mais, trente ans plus tôt, avec le
nucléaire militaire. En URSS, ils ont entre autres noms Kychtym,
Semipalatinsk, la Nouvelle-Zemble, la mer de Kara, la mer

Blanche, Komsomolets, K-8. Les conséquences de ces catastrophes
et accidents ont été et sont encore des drames aussi terribles que
celui de Tchernobyl. Depuis 1957, la région de Kychtym, près de
Tcheliabinsk dans l’Oural, est toujours interdite au retour des
dizaines de milliers d’habitants naguère évacués. Le nucléaire
militaire soviétique arrive très largement en tête des statistiques des
drames sur toute la période. Drames humains, tout d’abord. Ce sont
en effet des dizaines de milliers de morts et des centaines de
milliers d’irradiés, peut-être même des millions, parmi les
populations civiles, les militaires et les prisonniers des goulags
qu’il faut retenir. Ces drames, pour la plupart, ont été cachés, car ils
cumulaient toutes les formes de secret. Secret propre à la
complexité du nucléaire, domaine difficilement compréhensible ;
secret propre au monde de la défense, qui échappe aux règles de la
transparence démocratique ; secret, enfin, du système soviétique,
qui a érigé la dissimulation et le mensonge en système de
gouvernement. Mais, peu à peu, le voile s’est déchiré au point de
faire apparaître un affligeant tableau aux plans humain et
environnemental. À cela s’ajoute en effet le drame écologique et
sécuritaire des systèmes nucléaires perdus dans les mers au cours la
guerre froide. Ce sont les cinq sous-marins soviétiques qui ont
sombré avec leurs réacteurs, leurs missiles, leurs têtes et leurs
torpilles nucléaires dans l’Atlantique, les Bermudes, le Pacifique et
les mers de Barents et de Kara (voir carte 1). Ce sont les dizaines
de milliers de conteneurs de déchets radioactifs, de réacteurs
nucléaires de sous-marins volontairement coulés pour s’en
débarrasser (voir carte 1).
En définitive, la guerre froide, qui a engendré une intense activité
nucléaire militaire, nous a laissé un terrible héritage. Et, dans ce
funeste paysage, l’Union soviétique apparaît comme le plus grand
pollueur, à la fois parce que la sécurité des populations et la

préservation de l’environnement n’étaient pas des préoccupations
majeures, ni même mineures, en regard de la compétition avec
l’Occident, mais aussi à cause d’erreurs humaines et de
comportements souvent irresponsables à tous les niveaux, y compris
au sommet de l’État. Se pose alors l’angoissante question de savoir
si ces carences de l’État soviétique et les défaillances humaines
de l’époque ont définitivement disparu dans la Russie d’aujourd’hui
et si l’état actuel de ses systèmes nucléaires hérités de l’Union
soviétique est satisfaisant au plan de la sécurité. Les nombreux
accidents et catastrophes survenus depuis la fin de l’URSS ne
peuvent que nous interpeller. Ce problème est important non
seulement pour les Russes, mais aussi pour les pays riverains de la
Russie et même ceux plus lointains. En d’autres termes, sommesnous
à l’abri d’une nouvelle catastrophe nucléaire en Russie, voire
dans d’autres puissances nucléaires ?
Les États-Unis, dont l’arsenal militaire était aussi important que
celui de l’URSS, ont accordé plus d’attention à la sécurité et n’ont
pas eu à faire face à autant de catastrophes. Pourtant, la perte en
mer et sur terre de nombreuses bombes atomiques par des
bombardiers américains est frappante, d’autant que toutes n’ont pas
été récupérées. Et n’oublions pas que deux sous-marins nucléaires
américains gisent toujours au fond de l’Atlantique.
L’équilibre de la terreur a permis de ne connaître qu’une guerre
« froide » et pas un conflit ouvert qui aurait fait des millions de
morts, mais on doit se demander, cinquante ans plus tard, si cette
paix n’a pas été payée à un prix exorbitant, ou si elle n’aurait pas pu
être obtenue à moindre coût. Ces armes nucléaires perdues
constituent-elles une menace pour l’avenir ? Ne risquent-elles pas
d’exploser ou de contaminer les océans et toute la chaîne
alimentaire ? Que dire par ailleurs de la quantité de radioéléments

libérée par plus de 2 400 explosions nucléaires expérimentales
atmosphériques, océaniques ou souterraines, sur plus de quarante
ans, par les cinq grandes puissances nucléaires, qui a été de très
loin supérieure à celle dégagée par la centrale de Fukushima ? La
démesure concerne aussi la constitution des arsenaux nucléaires.
À son plus fort, vers 1985, plus de 70 000 armes nucléaires étaient
déployées aux États-Unis, en URSS et en Europe. Des milliers
de tonnes de plutonium et d’uranium enrichi ont été fabriquées,
transformées en armes nucléaires et stockées. En 1967, les États-
Unis possédaient 32 500 armes nucléaires ; or l’on sait que, pour
faire jouer l’équilibre des terreurs garant de la paix, quelques
centaines, voire quelques milliers, auraient suffi. Le monde s’est
donc lancé dans un fantastique surarmement nucléaire dont il a la
plus grande peine à sortir. Aujourd’hui, plus de 16 000 armes
nucléaires sont toujours opérationnelles ou stockées et neuf pays en
possèdent, États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France, Israël,
Inde, Pakistan et Corée du Nord, auxquels pourrait venir se joindre
l’Iran dans quelques années (voir annexe 2).
Alors que le risque de guerre nucléaire entre les superpuissances
d’hier a quasiment disparu, c’est la prolifération nucléaire et
balistique dans le monde qui inquiète désormais. D’autant qu’elle
est le fait non pas de grandes puissances stables, pacifiques et
démocratiques, mais de pays souvent en marge de la communauté
internationale et qui peuvent même avoir partie liée avec des
groupes terroristes, Al-Qaida en tête. Dès la chute de l’URSS, on a
signalé la disparition d’un certain nombre d’armes nucléaires et de
matières fissiles de l’arsenal russe. Où sont-elles ? Dans le risque
nucléaire, le militaire et le civil sont bien souvent liés et le
développement des activités pacifiques dans le monde crée un
terrain favorable à la mise au point, le plus souvent clandestine,
d’un armement d’autant plus dangereux que moins sophistiqué. La

liste des pays qui se dotent d’installations nucléaires civiles
s’allonge, celle des industriels fournisseurs de centrales également.
Ces nouveaux acteurs ont-ils une expérience et une culture
suffisantes de la sécurité permettant de ne pas faire courir de
nouveaux risques ?
Le XX siècle a sans doute été le siècle le plus terrible de
l’histoire de l’humanité. Non seulement il a été marqué par deux
guerres mondiales, mais il a vu l’avènement de l’ère nucléaire.
Cette maîtrise de l’énergie de la matière a bien sûr débouché sur
des applications civiles dont il est difficile aujourd’hui de se
passer : production d’électricité, applications médicales et
industrielles notamment, mais aussi sur l’arme nucléaire et
thermonucléaire. Pour la première fois de son histoire, l’homme
s’est donné la capacité de rayer toute vie de la surface de la Terre.
Ce même XX siècle a aussi vu l’homme briser ses chaînes
terrestres. En 1957, il réalisait le premier satellite artificiel et,
douze ans plus tard, il marchait sur la Lune, transformant en réalité
un rêve millénaire. Mais les fusées sont aussi des missiles qui font
planer sur le monde la menace des bombes nucléaires. Ces erreurs
et ces horreurs, ces désordres et ces désastres sont le fruit d’une
histoire qu’il importe de retracer et d’en faire l’inventaire.


1 Toutefois, 1 415 habitants de la région seraient morts des conséquences de la
catastrophe, c’est-à-dire des dégradations de leurs conditions de vie, du stress, de la
fatigue, d’aspects psychologiques. En juillet 2013, Tepco, l’opérateur de la

centrale nucléaire de Fukushima, annonçait que 1 973 salariés avaient été fortement
irradiés après l’accident, c’est-à-dire à des doses supérieures à 100 millisieverts (voir
annexe 1).
2 Toutefois, comme pour Fukushima, plusieurs milliers de personnes seraient
décédées de la fatigue, du stress, et de séquelles psychologiques.


CHAPITRE 1
La guerre froide :
un demi-siècle de folie nucléaire

suite…

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