Les embusqués


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Auteur : Ridel Charles
Ouvrage : Les embusqués
Année : 2007

 

 

Préface

CEUX QUI SERAIENT TENTÉS

de penser que la question des « embusqués » pendant la Grande Guerre constitue un
sujet anecdotique en seront pour leurs frais. Le travail exemplaire que lui consacre Charles Ridel montre au contraire
que cette question, que l’on pourrait croire d’importance secondaire, constitue au contraire un objet capital. Si
« l’embuscage » et les « embusqués » méritaient l’effort d’investigation poussé qui a nourri tout d’abord une très
belle thèse de doctorat avant de devenir l’ouvrage que l’on va découvrir, c’est qu’un tel sujet débouche sur une
compréhension plus profonde de la société française en guerre et de sa culture de guerre spécifique.
Car la question des embusqués a revêtu une importance capitale aux yeux des contemporains du conflit, au moins
jusqu’à l’inflexion de l’année 1916 : cela, Charles Ridel en fait la démonstration parfaite à travers une histoire des
représentations de très belle facture. L’auteur montre ainsi à quel point l’embusqué dessine, en creux, la figure
archétypale du soldat, tout particulièrement en termes de virilité et d’accès aux femmes : de là procède la dimension
cathartique de la figure de l’embusqué pour la communauté combattante. Une image qui se lie d’ailleurs à d’autres
figures hautement répulsives, voire anxiogènes, pour la société française en 1914-1918 : celle de l’espion, celle du
profiteur de guerre…
Le second intérêt de l’étude de Charles Ridel est de montrer que la question de « l’embuscage » peut jouer le rôle
d’un véritable prisme posé, en quelque sorte, sur la société française en guerre : « l’embuscage » – qui concerna
d’ailleurs tous les pays belligérants – offre ainsi l’opportunité d’une relecture en profondeur de ce qu’étaient les
grands enjeux du conflit pour une société française confrontée à cette immense épreuve.
L’auteur, toutefois, ne se contente pas d’une histoire des représentations. Il sait rendre passionnante la dimension
politique et administrative de sa question, extraordinairement complexe, et dans laquelle il fraye son chemin avec une
maîtrise rare. Traitant de la crise politique larvée que suscite la question des embusqués dans la France en guerre,
tout au moins jusqu’en 1916, il montre en outre que celle-ci fait rejouer le clivage gauche/droite en opposant deux
conceptions de l’égalité en termes de prélèvement de « l’impôt du sang ». À ce titre, elle touche à l’identité même de
la République en guerre.
Constamment, l’auteur se montre attentif aux pratiques, en bâtissant une véritable histoire sociale de l’embuscage.
Ainsi lorsqu’il met au jour les stratégies des familles – celle des mères en particulier – pour faire en sorte que la vie
de l’un des leurs soit protégée ; ainsi lors de son analyse du « procès des réformes frauduleuses » en 1915-1916,
mené à partir des archives judiciaires, et qui constitue une réussite particulière au sein d’un travail exemplaire de
bout en bout ; ainsi lorsqu’il reconstitue certains parcours de guerre individuels, suivis pas à pas afin d’examiner les
stratégies des acteurs sociaux. L’analyse de la recherche d’embusquage que mène le peintre Fernand Léger constitue à
cet égard un modèle d’intelligence historique : jamais, me semble-t-il, le parcours individuel d’un soldat de 1914-
1918 n’avait été interrogé de cette manière.
On se rend compte, au fil d’une lecture de bout en bout passionnante, que « l’embuscomanie » peut au fond faire
figure de crise d’adaptation de la société française à un phénomène inédit : celui de la totalisation de la guerre. La
guerre longue, la guerre de position, la guerre industrielle exigent une main-d’oeuvre croissante pour les tâches non
combattantes de « l’avant » comme pour les tâches productrices de « l’arrière » : mais ceci ne pouvait être compris
et accepté d’emblée. Il faut attendre le tournant de 1916 – celui que constitue la bataille de Verdun en particulier –
pour que l’opinion française accepte pleinement cet immense basculement destiné à marquer toute l’histoire du
XXe siècle : celui de l’ancien modèle guerrier dans un autre.
L’ouvrage de Charles Ridel témoigne avec éloquence du renouvellement historiographique qui a touché la Première
Guerre mondiale au cours de ces vingt dernières années. Sans doute s’intègre-t-il au corpus de réflexions et

d’analyses qui ont porté sur la culture de guerre, mais en apportant une note très personnelle à l’édifice : l’auteur en
raffine très utilement le modèle à travers son expertise des modalités complexes et ambiguës d’un authentique refus
de guerre et de la tension provoquée par la confrontation de ce refus avec l’acceptation dominante. C’est au fond
toute la flexibilité de la culture de guerre que l’étude de Charles Ridel permet d’entrevoir, en mettant en exergue la
complexité des différents registres conduisant les individus à adopter telle ou telle attitude, telle ou telle stratégie,
face au péril suprême : celui de la mort au combat.

Stéphane Audoin-Rouzeau EHESS

Introduction

BIEN LOIN DES CÉLÉBRATIONS

consensuelles, L’Action Française profite du 14 juillet 1936 pour instrumentaliser
d’une manière redoutable le souvenir du conflit de 1914-1918 et déstabiliser le Front populaire à peine installé. Un
article du quotidien royaliste, intitulé « Les ministres et l’Inconnu » et daté du 15 juillet, se scandalise en effet de
l’absence des ministres du Front populaire devant la tombe du soldat inconnu, en affirmant que les membres du
gouvernement « n’ont jamais eu l’occasion de le rencontrer de son vivant [le soldat inconnu] au seul front qui fut à la
fois « national » et « populaire » et ils n’ont rien gardé ensemble, surtout les tranchées ». L’article poursuit ses
insinuations en pointant d’un doigt accusateur le sort singulièrement miraculeux de la fratrie Blum :
« Une famille de cinq garçons dans la force de l’âge parvenant à “tirer” les quatre ans de la guerre, non
seulement sans morts ni blessés, mais sans avoir vu le front. Quelle famille pourrait en dire autant ? »
Bien évidemment, c’est avant tout Léon Blum qui est visé, lui qui « préféra s’embusquer comme secrétaire de
Marcel Sembat » alors que d’autres remplissaient leur devoir. Cette convocation polémique et malveillante de la
mémoire du premier conflit mondial culmine peu après, lorsque des journaux d’extrême-droite, tel Gringoire citant
les témoignages d’anciens combattants du 233e régiment d’infanterie, calomnient Roger Salengro. Une double
accusation pèse en fait sur le ministre de l’Intérieur du gouvernement Blum. Il aurait d’abord obtenu une faveur en se
voyant désigner agent de liaison de bataillon au 233e régiment d’infanterie, poste qui lui permettait d’éviter les
risques des premières lignes ; bref, il se serait embusqué. Pis, il aurait déserté en présence de l’ennemi. L’infamie est
complète pour cet homme régulièrement calomnié depuis le début des années 1920, même par les communistes qui, à
chaque élection à Lille, avaient l’habitude de le surnommer « Roger-la-honte ». Salengro se suicide le 18 novembre
1936. Cet acte de désespoir, à la hauteur du poids de l’opprobre, montre bien quelle reconnaissance et quelle légitime
estime de soi les soldats de la Grande Guerre entendaient tirer de leur participation à la Grande Guerre.
Si cet épisode dramatique donne toute la mesure du climat politique haineux des années 1930 en France, il
constitue aussi le retour brutal d’une rumeur de la Grande Guerre : celle des embusqués. Entre 1914 et 1918, la
conviction est en effet générale que de nombreux soldats échappent avec force appuis aux combats et refusent le
sacrifice suprême, c’est-à-dire l’impôt du sang. Maurice Barrès le constate lui-même, en février 1915, dans sa
chronique de L’Écho de Paris : « On parle toujours des embusqués. C’est un sujet qui passionne la ville, le village et
les tranchées. » Le ressentiment à leur encontre se transforme en véritable abcès de fixation et pousse les civils à
s’épancher dans des lettres de délation, à pétitionner, à se regrouper en ligues ou à poursuivre dans la rue des
embusqués présumés. Quant aux commissions du contrôle postal chargées d’ouvrir le courrier en partance ou à
destination du front, elles enregistrent les protestations véhémentes des combattants que l’on trouve également dans
Le Feu d’Henri Barbusse (prix Goncourt 1916) ou dans un couplet de la chanson de Craonne (« Au lieu de s’cacher,
tous ces embusqués/F’raient mieux d’monter aux tranchées. »). De retour d’une inspection au front, Octave
Lauraine, membre de la Commission de l’Armée de la Chambre des Députés, va même jusqu’à établir un lien de
causalité direct entre la haine des embusqués et les mutineries du printemps 1917, convaincu que les embusqués
« sont une cause permanente de conflit violent ». Des sources de la Grande Guerre émerge donc une colère profuse
et incontrôlable.
Le décalage entre la vigueur de cette plainte au cours du conflit et sa place, fort discrète, dans l’historiographie du
premier conflit mondial, ne manque pas de surprendre. L’ambition de cet ouvrage est justement de combler cette
« lacune » car, sur bien des points, l’étude des embusqués et du phénomène de l’embusquage en France permet
d’enrichir notre compréhension de la Grande Guerre et des hommes qui l’ont faite.

De l’oubli à la résurgence historiographique

suite…

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