La science en otage


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Auteur : Staune Jean
Ouvrage : La science en otage – Comment certains industriels, écologistes, fondamentalistes et matérialistes nous manipulent
Année : 2010

 

 

Introduction

On vit une époque formidable

À la lecture d’un certain nombre de livres sur la physique,
l’astronomie, la biologie, la conscience, j’ai compris très
jeune, au début des années 1980, que« quelque chose» était en
train de se passer. Que les grandes découvertes faites au cours
du rr siècle (relativité générale, physique quantique, théorie
du Big Bang) étaient désormais suffisamment anciennes pour
que nous puissions en tirer un certain nombre de conséquences
philosophiques, voire métaphysiques, et qu’elles étaient
rejointes par d’autres découvertes plus récentes, qui changeaient
également bien des choses dans notre vision de
l’homme et de l’univers. Très vite, j’ai eu le désir de rencontrer
les acteurs de ces révolutions en cours, de mieux comprendre
celles-ci et d’en faire la synthèse pour aider mes contemporains
à mieux percevoir l’importance de ce bouleversement.
Ce dernier constitue ce qu’on appelle un nouveau paradigme,
c’est-à-dire un nouvel ensemble de théories nous donnant
une vision du monde différente de la précédente, celle déterministe
et mécaniste issue de la science classique, qui s’est
développée depuis Galilée et Newton jusqu’au début du
x:xe siècle (voir le chapitre 3 pour une brève présentation de
cette vision nouvelle). Pendant vingt ans, j’ai eu la chance
exceptionnelle de pouvoir courir le monde et de rencontrer
des centaines de scientifiques dans les plus grandes universités
américaines, anglaises et françaises, et dans bien d’autres

pays encore, d’échanger en privé avec eux, de les inviter à
participer à des colloques dans le cadre de l’Université interdisciplinaire
de Paris (une université populaire du type de
l’Université de tous les savoirs- UTLS) créée dès 1995, mais
aussi de contribuer à organiser des colloques dans plus d’une
dizaine de pays.
Ces contacts privilégiés et passionnants avec tant de
grands esprits m’ont permis de produire en 2007 un ouvrage
de synthèse, Notre existence a-t-elle un sens1 ?, dont j’ai eu la
chance et le bonheur qu’il soit apprécié par un très large
public. L’un des domaines que j’y abordais était les nouvelles
visions de l’évolution de la vie, susceptibles non pas d’infirmer
le darwinisme, mais de l’englober dans une théorie plus
vaste dont il ne serait qu’un cas particulier – exactement
comme la théorie de Newton a été englobée dans celle
d’Einstein et apparaît désormais comme un cas particulier de
cette dernière. C’est ce que j’ai fait en 2009 pour l’année
Darwin avec Au-delà de Darwin :pour une nouvelle vision de
la vie2• Cet ouvrage ainsi que celui cité précédemment
avaient pour objectif de faire partager ma passion pour ces
conceptions nouvelles, d’en présenter une synthèse et d’analyser
l’impact qu’elles pourraient avoir aux plans philosophique
et métaphysique. Ce sont des ouvrages « positifs »
que je désirais le moins polémiques possible. Néanmoins,
nous savons, depuis les importantes analyses de Thomas
Kuhn3, que les périodes de changement de paradigme sont
des époques violentes où il est parfois difficile aux idées de
se frayer un chemin (voir chapitre 3). Je me rendis compte
rapidement que, si l’on ne risque plus le bûcher, la promotion
des idées nouvelles en science est loin d’être de tout
repos. Mais ce qui me surprit sans doute le plus, ce fut de
découvrir les comportements antiscientifiques de certains qui
prétendaient défendre la science, des manoeuvres et des cabales
visant à empêcher la liberté d’expression de leurs collègues


1. Presses de la Renaissance, 2007.
2. Éditions Jacqueline Chambon, 2009.
3. Voir son ouvrage majeur: La Structure des révolutions scientifiques,
Flammarion, 1983.


faites par des personnes se présentant comme des défenseurs
de la liberté, et le comportement irrationnel de ceux qui se
proclamaient les meilleurs défenseurs de la rationalité.

Le double obscurantisme

Autant il est normal qu’un débat d’idées soit violent, et
compréhensible (mais pas acceptable) qu’il puisse aller jusqu’à
des insultes, autant j’ai trouvé inacceptable de nombreux faits
dont j’ai été témoin, visant à saboter la promotion d’Untel, à
empêcher l’expression des idées d’un autre, à désinformer le
public ou à calomnier une théorie, parfois sans même l’avoir
comprise. J’ai alors pensé à Karl Popper, grand philosophe
des sciences, à l’origine de ce critère si important: la falsifiabilité,
qui nous dit qu’une théorie est scientifique si et seulement
si on peut imaginer une expérience ou une découverte
qui la réfuterait1• Ainsi la science est modeste par nature et
une théorie qui prétend avoir réponse à tout et se tirer de toutes
les situations (ce qui était le cas, selon Popper, du freudisme
et du marxisme) ne peut se prévaloir de l’adjectif
« scientifique ». Mais qu’a fait Popper au coeur de la terrible
période de la Seconde Guerre mondiale ? Il a écrit La Société
ouverte et ses ennemis2, car il n’était pas seulement un philosophe
des sciences, mais un grand apôtre de la démocratie.
Il m’est alors apparu nécessaire d’écrire quelque chose
comme Le Nouveau Paradigme scientifique et ses ennemis,
pour mieux faire connaître au grand public non seulement les
faits, mais aussi la difficulté qu’ont ceux -ci à se frayer un chemin
dans la société. Vivant à l’époque d’Internet et de la
surinformation, nous pensons que les informations essentielles
sont désormais bien connues de tous, grâce aux nouveaux
moyens de communication. Cela est parfaitement vrai
pour la diffusion« horizontale» de l’information. Quand un


1. La Logique de la découverte scientzfique, Fayot, 1973.
2. Le Seuil, 1979.


tremblement de terre ou une autre catastrophe a lieu quelque
part dans le monde, on peut en quelques minutes en être
informé par la télévision ou Internet. Mais pour que des théories
fondamentales qui révolutionnent notre vision du monde
pénètrent l’inconscient collectif et soient véritablement intégrées
dans la société, il faut encore près de quatre-vingts ans
– au lieu de deux siècles comme autrefois. Cette diffusion que
j’appelle «verticale» de l’information dans la société, celle
qui concerne nos représentations fondamentales et nos visions
du monde, se fait peut-être deux fois plus vite qu’auparavant,
mais certainement pas mille fois plus vite, contrairement à la
diffusion horizontale de l’information, c’est-à-dire des nouvelles
quotidiennes.
L’autre problème rencontré par les idées nouvelles pour se
diffuser, c’est qu’elles sont comme des équilibristes qui marcheraient
sur l’étroite crête d’une montagne, guettées par
deux types de précipices : d’un côté, les « lunatiques » qui
s’enthousiasment pour les idées nouvelles sans les comprendre,
les déforment et en font n’importe quoi. Grande a été ma
colère de voir, par exemple, la physique quantique mise à
toutes les sauces pour vendre des gadgets censés purifier les
ondes autour de vous, vous faire atteindre de plus hauts états
de conscience ou améliorer votre mémoire. De l’autre côté,
les« sceptiques», ceux qui réagissent avec violence et disent:
«Mais non, il n’y a pas de nouveaux paradigmes, rien que des
progrès ponctuels et limités, dans le cadre d’un grand fleuve
tranquille, celui de la science, une, immuable et éternelle. »
Combien noble et périlleuse m’apparaissait la situation de
tous ces scientifiques que j’admirais: il leur fallait continuer
à faire progresser la connaissance tout en évitant le gouffre
des lunatiques et celui des sceptiques. Mais la situation était
encore un peu plus complexe. Il y existait un troisième
groupe de gens exerçant une influence négative, ceux qui
niaient purement et simplement certains progrès des connaissances,
lesquels étaient acceptés à la fois par les sceptiques
soutenant la vision classique et par les propagandistes de la
vision nouvelle. Certains s’en prenaient à la relativité générale
d’Einstein ou à la théorie du Big Bang. Pendant la décennie
où j’ai dirigé la collection «Le temps des sciences» chez
Fayard, j’ai reçu très régulièrement de tels manuscrits, le plus

souvent de la part d’ingénieurs à la retraite qui consacraient
celle-ci à vouloir démontrer qu’Einstein avait eu tort. Un ami
mathématicien, non dépourvu de sens de l’humour, m’avait
donné la bonne méthode pour ne pas perdre de temps avec
eux, et leurs travaux que je savais être faux : en envoyant à
chacun le manuscrit d’un autre, on pouvait être sûr que chaque
auteur mettrait en lumière les erreurs de son concurrent.
Mais il existait une autre catégorie de personnes niant,
elles, des choses comme l’âge de la Terre ou le fait que
l’homme descende d’un primate. n s’agit des créationnistes
dont j’ai découvert les propos au milieu des années 1990, à
une époque où l’on parlait encore très peu d’eux en France
et où leur voix était d’ailleurs totalement inaudible. Comme
ils étaient quasiment tous chrétiens, je ne pus supporter
d’entendre proférer des énormités et des désinformations au
nom d’une religion qui est aussi la mienne. Je commençai donc,
dès cette époque, à analyser et à réfuter leurs affirmations 1•
Cela me semblait effectivement à la fois plus facile et plus
important que de démonter la énième tentative de réfutation
de la relativité générale.
Avec la progression des mouvements néoconservateurs aux
États-Unis et celle des mouvements évangéliques dans le
monde, puis avec le développement d’un créationnisme en provenance
de l’islam, essayant lui aussi de s’implanter en France,
les créationnistes acquirent une visibilité de plus en plus
importante, et la lutte contre le créationnisme devint un cheval
de bataille qu’un certain nombre de scientifiques enfourchèrent
au début des années 2000. On vit alors se produire
au milieu de la décennie un mouvement consistant soudainement
à traiter de créationnistes ou de néocréationnistes tous
ceux qui défendaient une vision non matérialiste du monde,
en prétendant que celle-ci pouvait entrer en résonance avec
certaines découvertes scientifiques et non pas seulement reposer
sur un simple sentiment personnel ou sur des croyances
nullement enracinées dans notre connaissance du réel. Et cela
a fini par concerner les gens comme moi qui, sans exagérer,


1. Voir http://www.staune.fr/Un-Chretien-peut-il-etre-anti.html et http://
http://www.staune.fr/ Analyse-du -livre-de-Pierre, 17 3 .html


pouvaient se prévaloir d’avoir été des pionniers dans la lutte
contre le créationnisme en France, et des personnes qui soutenaient
tout autant l’évolution que les darwiniens, dans le
cadre de pensées néoteilhardiennes (Teilhard de Chardin
étant, comme on le sait, un des grands propagandistes de
l’évolution dans l’Église catholique).
Ces amalgames étaient possibles du fait de désinformations
ou de comportements irrationnels et antiscientifiques, ainsi
que je l’ai mentionné à la fin de la section précédente.
Très vite, je me rendis compte qu’il y avait une communauté
d’attitudes et de méthodes entre ces créationnistes qui
niaient un certain nombre de faits, désinformaient le public
et calomniaient leurs adversaires en les traitant parfois
d’impies et d’escrocs, et ceux qui se présentaient comme des
anticréationnistes et qui, loin de s’en prendre seulement aux
vrais créationnistes, essayaient de faire taire et de déconsidérer
toute une série de scientifiques et d’acteurs de débats
parfois situés dans des domaines tout à fait éloignés de l’ évolution
biologique, comme l’astrophysique ou la physique
quantique, en désinformant le public, niant les faits et calomniant
leurs adversaires. Cette étrange identité entre des gens
se prétendant à l’opposé les uns des autres m’a paru renforcer
l’urgence et la nécessité d’écrire un troisième ouvrage, nécessairement
plus polémique, pour dénoncer cette collusion
dont les principales victimes sont un certain nombre d’idées
scientifiques nouvelles. Et c’est ce que vous trouverez ici,
dans la première partie de ce livre (chapitres 1 à 4).

On nous cache tout

suite…

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