TRAITE DES CINQ ROUES


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Auteur : Musashi Miyamoto
Ouvrage : Traité des cinq roues Go rin no sho
Année : 1645

 

 

Au XVIe siècle, Miyamoto Musashi, samouraï invaincu par une vie de combats, maître ès
armes et esprit de nombreux disciples, se retire dans une grotte quelques mois avant sa mort et
rédige ce classique de la littérature universelle: traité des cinq roues.
Ce guerrier nous donne en un texte lumineux l’essence des arts martiaux et le secret d’une
stratégie victorieuse qui transcende la violence et devient art de vivre et d’agir. Attitude qui
explique aujourd’hui les raisons des succès japonais dans tous les domaines.
Une leçon à méditer et à pratiquer: car l’esprit de l’art de l’épée peut s’appliquer à tous les
gestes de la vie quotidienne.

 

 

I/ Avant-propos
« J’ai voulu exprimer, pour la première fois, en un livre la Voie de ma tactique nommée Ecole
de Niten dont j’ai poursuivi l’élaboration durant de nombreuses années. C’est ainsi qu’au début
d’octobre de la vingtième année de l’ère Kan-ei (1643) je me suis rendu au mont Iwato situé
dans la province Higo en Kyushu. J’ai salué le Ciel, me suis prosterné devant Avalokitesvara
(Kannon) et me suis assis face aux Bouddhas.
Je suis un samouraï né dans la province Harima, et mon nom est Shimmen Musasgi-no-kami,
Fujira-no-genshin. Je suis âgé de soixante ans. J’ai prêté attention aux Voies de la tactique dès
ma jeunesse et j’eus mon premier duel à l’âge de treize ans. Pour ce premier duel, mon
adversaire était Arima Kihê, bon sabreur de l’école Shintô que j’ai vaincu. A l’âge de seize ans,
je vainquis Akiyama, fort au sabre et originaire de la province de Tajima. A l’âge de vingt et
un ans, je me suis rendu à Kyoto et y ai rencontré les meilleurs sabreurs du Japon. Je les ai
rencontré plusieurs fois en duel sans jamais être vaincu par aucun d’entre eux. Puis j’ai
pérégriné à travers les provinces où j’ai rencontré plusieurs sabreurs de diverses écoles et bien
que j’ai été jusqu’à avoir une soixantaine de duels avec eux, je n’ai jamais été vaincu par
aucun. Tout cela se passa alors que j’avais de treize à vingt neuf ans environ.
Mais passé le cap des trente ans, je me mis à réfléchir sur ma vie et pensais:  » Mes victoires
ne provenaient pas de la supériorité de ma tactique, mais plutôt de qualités innées chez moi
grâce auxquelles je ne me suis pas écarté des meilleurs principes. Peut-être bien aussi que mes
adversaires manquaient de tactique. « . Ainsi je décidais d’approfondir encore plus la Voie et
continuais de me forger matin et soir et enfin, parvenu à la cinquantaine, l’unification avec la
Voie de la tactique s’est faite d’elle-même en moi.
Depuis ce moment-là je n’ai plus aucune Voie à rechercher et le temps a passé. J’ai appliqué
les principes (avantages) de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans
aucun domaine je n’ai de maître. Bien que j’écrive ce livre aujourd’hui, je ne fais aucun
emprunt au bouddhisme ni aucun au confucianisme. Je ne me suis inspiré d’aucun récit
militaire ancien ni d’aucun ouvrage ancien de tactique. J’ai voulu exprimer la raison d’être et
l’esprit réel de notre école en y faisant refléter la Voie du ciel et Avalokitesvara (Kannon). J’ai
saisi mon pinceau à quatre heures et demie du matin, à l’aube du dix octobre, et je commençai
d’écrire.

II/ Terre
En général, la tactique est la loi des samouraïs et ce sont surtout les officiers qui la pratiquent,
mais les simples soldats eux-mêmes doivent la connaître. Dans le monde d’aujourd’hui aucun
samouraï n’a compris d’une façon certaine la Voie de la tactique.
Tout d’abord, pour donner un sens clair de la Voie, je dirai: dans le bouddhisme la Voie vient
en aide aux hommes; dans le confucianisme la Voie corrige les Lettres; dans la médecine la
Voie guérit les maladies; certains poètes enseignent la Voie de la poésie; les artistes, les
tireurs à l’arc ou les gens appartenant à n’importe quel autre domaine des arts, exercent chacun
leur art comme ils l’entendent et l’aiment selon leur idée tandis que pour la tactique, rares sont
ceux qui l’aiment.
En premier lieu, les samouraïs sont familiers avec deux voies: les Lettres et les arts militaires.
C’est en cela que consiste leur Voie et même s’ils ne sont pas dignes d’Elle, les samouraïs
doivent porter tous leurs efforts sur la tactique militaire selon leur grade.
Lorsque je réfléchis à ce que doit être un samouraï, je suis convaincu qu’il doit être intime
avec l’idée de la mort, mais la Voie de la mort n’est pas le seul fait des samouraïs. Les bonzes
eux-mêmes, les femmes, les paysans, même les gens appartenant aux plus basses classes de la
société doivent savoir décider de leur mort face à leur devoir ou à la honte. En ce sens il n’y a
aucune différence entre les samouraïs et eux. Mais les samouraïs, quant à eux, poursuivent en
plus la Voie de la tactique. Ils se doivent d’être supérieurs en tout à leurs adversaires. Ou bien
ils gagnent dans un combat singulier, ou bien ils sortent vainqueurs d’une bataille. Ils
recherchent les honneurs et un haut rang social pour leur seigneur et pour eux-mêmes. Tout ce
qu’ils obtiennent est dû aux vertus de la tactique.
D’autres pensent qu’étudier la Voie de la tactique ne peut servir à rien au moment où l’on en a
besoin. S’il en est ainsi, il faut alors s’exercer à la tactique de telle façon qu’elle soit utile à
n’importe quel moment et il faut l’enseigner de telle manière qu’elle soit applicable à tous les
domaines. C’est en cela que consiste la vraie Voie de la tactique.

Sur la Voie de la tactique
En Chine et au Japon ceux qui pratiquaient cette Voie étaient traditionnellement appelés
experts en la tactique. Quant aux samouraïs ils ne peuvent se passer de l’étudier. De nos jours,
des gens vivent en se prétendant tacticiens, mais cela se borne en fait qu’à l’escrime. Des
prêtres shintoïstes appartenant aux sanctuaires Kashima et Katori situés dans la province
Hitachi (nord-est de Tokyo) ont fondé des écoles d’escrime transmettant l’enseignement des
divinités. Ils vont de provinces en provinces pour répandre ces écoles. Le mot de tacticien
utilisé aujourd’hui a ce sens. Depuis les temps les plus reculés il est dénombré dix disciplines
et sept arts parmi lesquels la tactique figure sous le nom de moyens d’avoir l’avantage. Ainsi
la tactique peut-être considérée comme une forme d’art. Mais comme elle fut désignée sous
l’appellation « moyens d’avoir l’avantage », la tactique ne peut être bornée seulement à
l’escrime. Si on la borne seulement à l’escrime on ne peut même connaître l’escrime, et
naturellement, on est inapte à la saisir sur un plan militaire plus large.
Lorsque je regarde autour de moi, je constate que tout le monde fait commerce de l’art, que les
hommes eux-mêmes sont considérés comme des marchandises, que l’on ne fabrique des objets
que dans le but de les vendre. Prenons par exemple une fleur et un fruit. On donne souvent
moins d’importance au fruit qu’à la fleur, surtout dans notre Voie de la tactique où on est sujet
à se laisser aller au décorum, aux fioritures et à faire montre de technique. Telle ou telle salle
d’exercice est créée pour enseigner cette sorte de tactique et ainsi tout le monde s’y exerce en
vue d’un bénéfice quelconque. D’après un dicton, « une tactique non mûrie est l’origine de
grandes blessures ». C’est vrai.
En général, il y a quatre états de vie: samouraïs, paysans, artisans et commerçants.

1°) Paysans: ils possèdent divers outils et instruments agricoles. Ils observent sans cesse la
succession des quatre saisons. C’est ainsi que s’écoule leur vie. C’est la façon de vivre des
paysans.
2°) Commerçants: les brasseurs de sake utilisent les outils et instruments adaptés à leur
profession, et à cause de cela ils passent leur vie à obtenir de plus ou moins grands bénéfices.
Dans tous les domaines du commerce, les commerçants font des bénéfices qui vont selon
leurs activités et ils passent leur vie grâce à ces bénéfices. C’est la façon de vivre des
commerçants.
3°) Samouraïs: quant aux samouraïs ils inventent toutes sortes d’armes. Ils doivent connaître
les caractéristiques de chaque espèce d’arme. C’est la façon de vivre des samouraïs. Si un
samouraï n’était pas familier avec les armes et qu’il ignore les caractéristiques de chaque arme,
cela ne serait-il pas insensé ?
4°) Artisans: prenons pour exemple les charpentiers qui fabriquent avec habileté toutes sortes
d’outils et instruments qu’ils étudient bien, ils corrigent leurs erreurs au moyen de mesures. Ils
travaillent sans prendre de loisir et ainsi passent leur vie.
La vie de ces samouraïs, paysans, artisans et commerçants représentent quatre façons
différentes de vivre.

Maintenant, je vais comparer la tactique à la spécialité du charpentier. L’idée m’est venue d’un
parallèle avec la spécialité du charpentier en pensant au mot école; on dit école de nobles,
école de samouraïs, les quatre écoles de cérémonie du thé ou d’ikebana. Ou bien on dit qu’une
école est tombée et qu’un autre lui a succédé. Ou bien on dit que tel ou tel cours, telle ou telle
leçon, telle ou telle école … tout cela m’a amené à penser au charpentier. En japonais,
charpentier est synonyme de grande habileté. Notre tactique, elle aussi, doit être synonyme de
grande habileté et c’est pourquoi je fais la comparaison avec le charpentier. Si vous voulez
étudier la tactique réfléchissez bien à ce que vous allez lire dans ce livre. Que le Maître
devienne l’aiguille et le disciple le fil, que tous les deux s’exercent sans cesse.

Comparaison de la tactique à l’habileté du charpentier

Un général est en quelque sorte un maître charpentier. Les généraux ont le sens des
dimensions du monde, ils corrigent les mesures d’une province et connaissent les membres
d’un clan. C’est la Voie d’un général (Maître). Le maître charpentier connaît parfaitement la
construction d’un pavillon, d’une tour, d’un temple. Il est capable de dresser les plans d’un
palais, d’un château et il édifie des bâtiments en se faisant aider par des ouvriers. Ainsi maître
charpentier et maître samouraï sont semblables.
Pour édifier un bâtiment le maître charpentier utilise différentes qualités de bois. Il utilise des
bois rectilignes sans noeuds, du meilleur aspect pour la partie réservée à la réception, mais
utilise un bois rectiligne plus massif, même ayant quelques noeuds pour les parties privées. Il
utilise du bois sans noeuds et de belle apparence, bien que plus faible, pour le seuil, les
liteaux, les portes et portes coulissantes. Il utilise du bois à noeuds et tordu, mais robuste aux
endroits devant subir une contrainte. S’il les choisit ainsi soigneusement alors le bâtiment ne
se dégradera pas d’ici longtemps. Aussi il peut utiliser les bois noueux, tordus et peu solides à
la confection des échafaudages et plus tard du chauffage.
Lorsqu’un maître charpentier engage des ouvriers charpentiers il doit s’enquérir de leurs
capacités: supérieures, moyennes, ou inférieures. Il les utilisera soit pour aménager le
tokonoma (sorte d’alcôve vénérée, réservée à l’arrangement de floral ou à l’exposition d’un
sabre ou d’un objet précieux), ou bien à la construction du seuil, des linteaux et plafonds, etc.
Ainsi chaque ouvrier charpentier trouvera sa place. Les moins bons seront planchéieurs et les
pires, raboteurs, fabriqueront des coins ou des clavettes. Ainsi, si le maître charpentier sait
adapter la capacité de chacun, alors le rendement sera bon et le résultat excellent.
Rendement, beau travail, ne pas prendre les choses à la légère, ne pas perdre de vue l’idée
générale, savoir distinguer le degré supérieur, moyen ou inférieur de l’énergie de chacun,
donner l’élan et savoir où commence l’impossible sont la règle d’or que chaque maître
charpentier doit avoir en tête. Il en va de même pour le principe de la tactique.

Voie de la tactique
Les soldats sont comme les charpentiers. Le charpentier polit ses outils, il fabrique toutes
sortes d’instruments qu’il range dans un coffre propre à tous les charpentiers. Il reçoit les
ordres de son maître, taillade les poutres à placer verticalement ou horizontalement, façonne
les alcôves et étagères, grave et sculpte, prend soigneusement toutes les mesures, prête grande
attention à son travail même dans le moindre détail: c’est la règle des charpentiers. Si un
charpentier apprend bien son métier, de ses bras et de ses mains, et s’il sait bien reporter les
mesures, il deviendra plus tard un maître charpentier
Le métier de charpentier exige que l’on possède des outils bien appropriés et il est très
important de les entretenir dès qu’on a un moment. Seul le charpentier est capable de fabriquer
en bois, à l’aide de ses outils: tabernacles, rayonnages, tables, lampes, planches à découper, ou
couvercles. Il en va de même pour les soldats. Lecteurs, réfléchissez bien à tout cela.
Les charpentiers ne doivent jamais perdre de vue: précision dans l’exécution, concordance de
toutes les parties de l’ouvrage, utilisation parfaite d’un rabot, refus du tape à l’oeil, prévision
des dégradations possibles. C’est là le point le plus important pour eux.
Si les lecteurs veulent étudier bien cette Voie de la tactique il faut qu’ils aient bien en tête tout
ce que j’écris dans ce livre et y bien réfléchir.

Les cinq chapitres de ce livre sur la tactique;

J’ai divisé cet ouvrage en cinq chapitres: Terre, Eau, Vent et Vide dans le but d’exposer
séparément les caractéristiques propres à chaque sujet.
Tout d’abord le chapitre Terre. J’y expose la Voie générale de la tactique et la raison d’être de
mon école. Si l’on se borne uniquement à l’escrime on ne peut atteindre la vraie Voie. Il faut
connaître tout, de l’ensemble jusqu’aux détails, et évoluer du moins profond au plus profond.
Comme l’on trace un chemin bien droit sur la terre, j’ai intitulé ce premier chapitre: « Terre ».
Deuxième chapitre Eau. L’eau est une très bonne image pour faire comprendre notre principe.
Il faut rendre notre esprit semblable à l’eau. L’eau prend la forme des récipients qui la
contiennent, qu’ils soient carrés ou ronds. L’eau peut se réduire à une goutte ou atteindre la
taille d’un océan. L’eau qui se trouve au fond des gouffres profonds a une couleur d’un vert
pur. J’ai tenté de décrire dans ce chapitre l’essence de notre école avec un esprit dont la pureté
se rapprocherait de celle de cette eau. Si l’on peut vaincre librement un ennemi parce que l’on
possède bien tous les principes de l’escrime, alors on peut vaincre n’importe qui. Les principes
qui permettent de vaincre un seul homme sont applicables pour venir à bout de mille ou dix
milles ennemis. La tactique du général applique les règles des petites unités aux grandes
unités comme le charpentier exécute une grande statue de Bouddha en partant d’un petit
modèle. Je ne m’égarerai pas trop dans les détails de ce sujet. Le principe de la tactique
consiste à tout connaître, de l’unité au dix millième. C’est ainsi que j’ai décrit l’essence de
notre école dans ce chapitre intitulé « Eau ».
Troisième chapitre Feu. Ce chapitre traite de combats. Le feu peut-être grand ou petit. Il est
extravagant. Comparativement au feu je décris ici plusieurs combats. Quant aux méthodes de
combat, celles qui sont utilisées dans les combats singuliers peuvent être appliquées à des

milliers de combattants. Il faut bien considérer la situation tantôt dans son ensemble, tantôt
dans son détail. L’ensemble est facile à voir, mais les détails sont imperceptibles car les
actions d’une masse ne peuvent être modifiées rapidement, donc elles sont faciles à découvrir
tandis que les actions d’une seule personne sont modifiables par une décision unique donc
c’est un détail difficile à saisir. Il ne faut pas perdre de vue tout cela. Dans ce chapitre intitulé
« Feu », il est question d’action immédiate et il faut s’y exercer chaque jour et s’y accoutumer
quotidiennement. Dans les cas d’urgence il faut se montrer prêt, l’esprit immuable. J’ai décrit
tout cela dans ce chapitre « Feu » afin d’apporter des chances aux combattants.
Quatrième chapitre Vent. J’ai intitulé ce chapitre « Vent » parce qu’il est question non
seulement de notre école mais aussi de tactiques d’autres écoles. Si j’utilise ici le mot « Vent »
[en japonais, vent = aspect, allure, caractéristique] c’est parce que l’on a coutume de dire « le
vent ancien » [aspect ancien, du passé], « le vent de notre temps » [les choses dans le vent], « le
vent de telle ou telle famille » [l’air de famille], etc. … Donc j’ai écris très clairement ici les
autres tactiques et la manière propre aux autres écoles et c’est pour cela que j’ai choisi le titre:
« Vent ». Sans bien connaître les autres, nous ne pouvons bien nous connaître nous-mêmes.
Chez les pratiquants de n’importe quelle Voie se trouvent toujours des hérétiques. Même si
quelqu’un pratique chaque jour assidûment dans une Voie, s’il est tant soit peu dans l’erreur
tout en étant persuadé d’être sur le bon chemin, malgré tous ses efforts, sa Voie ne sera pas la
Voie véritable pour quelqu’un de plus perspicace. Si l’on ne se trouve pas sur le bon chemin,
la petite erreur du début conduira plus tard à une grande erreur. Il faut bien y réfléchir. Dans
les autres écoles la tactique ne s’applique seulement qu’à l’escrime. En un sens elles ont raison,
mais chez nous l’escrime n’est qu’une forme de la tactique. J’expose dans ce chapitre les
caractéristiques d’autres écoles, afin de faire connaître d’autres tactiques répandues dans le
monde.
Cinquième chapitre Vide. J’ai intitulé ce chapitre « Vide », mais le vide, où commence-t-il, où
finit-il ? Lorsque l’on possède complètement une théorie alors il faut s’en détacher. La Voie de
la tactique est une voie libre. Tout naturellement on parvient au prodige. Tout naturellement
on acquiert un rythme selon l’instant. Tout naturellement on frappe et tout naturellement on
fait face. Tout cela est la voie du « Vide ». Tout naturellement il faut entrer dans la Voie
véritable. C’est tout cela que j’ai décrit dans ce chapitre : « Vide ».

Ecole des deux sabres (dénomination de notre école)

A propos des deux sabres, tous les samouraïs, qu’ils soient officiers ou soldats, portent à la
ceinture deux sabres. Autrefois on les appelait « le grand sabre » et « le sabre ». Aujourd’hui, on
les appelle « sabre » et « wakizashi » [en français: petit sabre; mais la traduction littérale est :
porté sur le côté]. Je n’ai pas besoin d’expliquer ici en détail que tous les samouraïs portent ces
deux sortes de sabre. Dans notre pays les samouraïs ont coutume de les porter tous deux à la
ceinture, en sachant ou non pourquoi. J’ai appelé mon école « école des deux sabres » justement
dans le but de faire connaître l’avantage que présente le port de ces deux sabres.
D’un type différent des lances et hallebardes, par leur maniabilité en toute circonstances les
sabres peuvent être conservés à tout moment à portée de la main.
Dans notre école, dès l’entrée on exerce la Voie en ayant constamment les deux sabres en
main. C’est là la caractéristique de notre école. Lorsque nous rencontrons la mort en cours de combat il vaut mieux que ce soit en utilisant toutes les armes dont nous disposons. Il est
contraire à notre principe de mourir avec une arme inutilisée à notre côté.
Mais lorsque nous avons quelque chose dans chaque main, il est difficile de les manoeuvrer
aisément ensemble sur la droite et sur la gauche. Le but de notre école consiste à manoeuvrer
d’une seule main le grand sabre.
Si cela est hors de question pour les lances, hallebardes et armes de grandes dimensions, par
contre le sabre et le petit sabre sont maniables chacun d’une seule main. Il est difficile de
manier un sabre à deux mains lorsque l’on se trouve à cheval. Cela est difficile lorsque l’on est
en train de courir. Cela est difficile dans les marécages, rizières pleines de boue et sur un
chemin caillouteux, sur un terrain en forte pente ou au milieu d’une mêlée. Si l’on a en main
gauche un arc, une lance ou n’importe quelle autre arme on est alors contraint de manier le
sabre d’une seule main. Or, tenir un sabre des deux mains n’est pas la vraie Voie. Si vous ne
pouvez parvenir à pourfendre un adversaire d’une seule main, alors pourfendez-les en deux.
Cela n’est pas une perte de temps. Il faut d’abord s’accoutumer à manipuler un sabre d’une
seule main. Ainsi dans notre école on apprend à manier les sabres en en ayant un dans chaque
main.
Pour n’importe qui, prendre pour la première fois un sabre en main semble pesant et de
maniement difficile. Toute chose abordée pour la première fois est difficile, par exemple
tendre un arc, manier une hallebarde. Au fur et à mesure que l’on se familiarise avec une arme
on la manie plus facilement. Par exemple dans le cas d’un arc, n peut alors le tendre fortement.
Il en va de même pour un sabre, au fur et à mesure que l’on s’accoutume à le manier on
acquiert de l’aisance dans son maniement à force d’habitude.
Un maniement rapide n’est pas l’essentiel de la Voie de sabre. Je traiterai de ce sujet dans le
chapitre « Eau ». Manier le grand sabre lorsque l’on dispose de beaucoup de place et le petit
sabre dans un endroit étroit: c’est là le premier point de la voie du sabre.
Dans notre école il faut vaincre, que l’on ait une arme longue ou une arme courte. La longueur
d’un sabre ne nous importe donc pas. Volonté de vaincre par n’importe quelle arme: c’est la
Voie de notre école.
Nous préférons utiliser deux sabres plutôt qu’un seul lorsqu’un homme seul se trouve face à
plusieurs adversaires ou bien lorsque nous désirons capturer vivant un adversaire.
Je n’exposerai pas tout cela en détail maintenant. Il faut que les lecteurs connaissent à l’aide
d’un cas dix mille exemples. Si l’on parvient à la Voie de la tactique, on ne manque pas de les
connaître tous sans exception. Il faut bien avoir tout cela en tête [ N.D.T.: on raconte que
Musashi enfant était allé s’amuser dans un sanctuaire shintoïste. Il vit un homme battre du
tambour. Il fut frappé qu’un seul son sorte bien que l’homme battît avec deux baguettes. Il y
vit un rapport avec le maniement des sabres, qui se fait également des deux mains]

Connaître l’avantage de la tactique.

Dans cette Voie, celui qui manie bien le sabre est appelé « tacticien ». Dans la Voie des arts
martiaux, celui qui tire bien à l’arc est simplement appelé « tireur », celui qui tire bien au fusil
est appelé « bon tireur ». Lorsque l’on manoeuvre bien une lance on est appelé « lancier »,

lorsque l’on se sert bien d’une hallebarde on est appelé « hallebardier ». Alors il aurait fallu
appeler celui qui connaît la Voie du sabre un « sabreur » ou « petit sabreur ». L’arc, le fusil, la
lance et la hallebarde sont toutes des armes de samouraï et ceux qui les manient appartiennent
à la Voie de la tactique. Cependant, une raison particulière fait que le sabres est le seul qui
appartienne à la Voie de la tactique: l’ordre est maintenu dans le monde et l’on se garde soi-même
grâce à la vertu du sabre qui est ainsi l’origine de la tactique. Si l’on atteint à la vertu du
sabre on peut, seul, vaincre dix personnes. Si l’on vainc, seul, dix personnes alors cent
personnes vaincront mille personnes, mille personnes dix milles personnes. C’est pourquoi
dans la tactique de notre école une personne ou dix milles personnes sont considérées comme
une seule et même chose et nous appelons l’ensemble des règles des samouraïs: tactique.
Quant aux Voies, il y a celles des confucianistes, bouddhistes, artistes, professeurs de
maintien et danseurs. Chez les samouraïs les Voies ne sont pas séparées les unes les autres.
Même si l’on n’appartient pas à une Voie déterminée, si on approfondit et élargit sa propre
Voie, alors on peut rencontrer cette autre Voie. Dans tous les cas il est important que les
hommes se polissent bien, chacun dans sa propre Voie.

Connaître les qualités de chaque arme

suite…

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