Au-delà de nos limites biologiques


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Auteur : Miroslav Radman avec Daniel Carton

Ouvrage : Au-delà de nos limites biologiques

Année : 2011

 

 

Avant-propos
Cet ouvrage s’interroge sur la possibilité de prolonger la vie humaine avec l’allongement de son temps de jeunesse. Mais loin de vouloir assommer le lecteur avec un défilé de considérations scientifiques assenées du haut de ma chaire, je me vois plutôt, à travers ce texte, comme m’invitant chez lui à bavarder autour d’un bon verre de vin ! Il ne s’agit donc pas de littérature, ni de science, pas même de science-fiction, mais plutôt de science- inspiration.
Ma tâche est celle d’un chercheur et d’un « trouveur », non celle d’un écrivain, fût-il scientifique. Si ce livre suscite des discussions sur les capacités de l’homme à transgresser les limites de sa propre biologie, il aura atteint son but : vous initier à des bouleversements à venir que je crois inéluctables.
Au fil de ces pages, en nous appuyant sur des données scientifiques récentes, nous nous poserons la question suivante : aurons-nous le courage d’aller au-delà des limites de la biologie humaine qui est fondamentalement celle des primates – des singes ? Nous avons accepté sans états d’âme de compenser nos handicaps biologiques par les « prothèses » mécaniques, optiques, électroniques et chimiques (les médicaments). Mais nous butons sur les barrières éthiques, philosophiques et religieuses, quand il s’agit de résoudre nos problèmes biologiques par la biologie ! On peut argumenter que la pharmacopée classique utilise les produits biologiques, ceux provenant des plantes, champignons et bactéries. Mais, la transplantation d’organes mise à part, on n’ose pas utiliser la biologie et la génétique humaine pour pallier les problèmes biologiques humains. Or, nous savons que parmi les milliards de génomes individuels de l’humanité, nous aurons les moyens d’identifier une résistance génétique à toute maladie humaine, ou presque. Ces résistances se trouvent le plus souvent au niveau de quelques « lettres » du « livre » génétique individuel. Est-il monstrueux d’imaginer qu’on soit un jour l’enfant de l’humanité, au lieu de deux parents ? Avec une santé de fer, ou mieux, la longévité comme récompense ?
Pourquoi laisser au seul hasard le soin de choisir les rares heureux gagnants de la loterie génétique ? C’est comme si l’on décidait de laisser pour toujours le droit à la malchance de choisir les victimes innocentes du handicap génétique. On veut bien tenter la thérapie génique somatique, c’est-à-dire celle destinée à corriger les effets néfastes des mutations héréditaires au niveau des cellules du corps, celles qui ne se transmettent pas. Mais on sanctifie la lignée germinale humaine comme si elle était parfaite pour tout le monde et on laisse tranquillement les maladies héréditaires se propager.

Pourquoi ?
Ce livre est inspiré surtout par l’idée qu’il est possible de prolonger la vie humaine en bonne santé. On va s’amuser à imaginer les conséquences de cette longévité – celle des jeunes centenaires – au moment où la rue proteste contre le travail au-delà de soixante ans, même si, justement, on est en bonne santé. Les vieillards biologiquement jeunes prendront-ils l’emploi de leurs enfants et petits-enfants, ou pourront-ils être à l’origine de davantage d’emplois pour les jeunes ? Sans préjuger l’avenir, le fait est que, jusqu’ici, chaque progrès scientifique et technique majeur a généré d’énormes créations d’emplois.
Je voudrais enfin transmettre, au fil de ces pages, la culture scientifique, l’esprit et la méthode du chercheur. Faire comprendre mon métier. Parce qu’ils n’ont jamais voulu faire cet effort, nos dirigeants n’ont pas su créer une politique de la recherche productive, c’est-à-dire génératrice des découvertes, des surprises, qui changent le monde et la vie humaine. Aujourd’hui, les objectifs de la science ne sont conçus qu’à court terme. Il nous faut être à tout prix rentable – à court terme –

pour contenter et rassurer les fonds d’investissement. La conséquence en est que la science devient impuissante parce qu’elle est castrée par la culture corporatiste incompatible avec l’esprit de libre exploration.
« Ma science à moi » est libre comme l’air, mais son éventuelle application doit préalablement passer par la discussion publique, sans préjugés. La liberté de la création et la responsabilité d’action, nous allons en parler dans ce petit livre.

Je me présente
Survivre, voilà le seul enjeu qui compte ! Je me suis accroché à la vie même avant ma naissance. J’ai refusé de me faire avorter ! Ma jeune future mère Vesna se découvre enceinte de moi en 1943, conséquence d’un petit « congé » de son amoureux, robuste pêcheur, alors guerrier partisan en Bosnie, mon père Nikola. Cela se passe dans un minuscule village catholique de pêcheurs, Maslinica (le petit olivier), sur l’île croate de Solta, avant l’évacuation de sa population par l’armée allemande vers Split. Ma mère, pas encore mariée, décide de ne pas donner naissance à son enfant pour ne pas le voir souffrir et disparaître dans les tumultes de la guerre. Elle va recourir aux méthodes que l’on pratiquait alors en cachette dans nos villages pour provoquer l’avortement. Mais j’ai refusé de collaborer.
Je suis né en Croatie le 30 avril 1944 dans la cave de la petite maison de l’oncle de ma mère, dans Kamenita Ulica (rue des pierres), à Split, sous les fracas des bombardements alliés. Au tout début de ma vie, j’ai supporté ce boucan pendant des semaines, d’où mon amour pour la musique douce. Dans un tel remue-ménage, ma mère n’a rien trouvé de mieux que de me donner pour prénom Miroslav : « Celui qui célèbre la paix ! »
À deux ans, j’ai assisté et, d’après les gens présents, même chanté au mariage de mes parents. Ensuite, j’ai connu mon petit paradis : le grand jardin potager sur l’île de Hvar. Je pouvais y jouer sans fin, mener tout seul, avec l’authentique casquette verte des partisans sur la tête, les petites batailles imaginaires que j’ai toutes gagnées. La guerre, les morts et les survivants, la victoire, le communisme nouveau, le culte de Tito, tel fut le décor de mon enfance. Ce décor imposait de célébrer la vie en prenant garde de ne pas la perdre. Tout gamin, je le savais : je devais pouvoir rire de tout. Et puis chanter ! Chaque soir avant d’aller dormir, ma petite famille chantait doucement nos vieilles chansons polyphoniques dalmates à trois voix. Au coucher, nous ne nous brossions pas les dents mais nous chantions rituellement. Rire, chanter, ces deux verbes n’ont plus jamais cessé d’être, pour moi, la formule de survie !
Tout m’intéressait pendant mon enfance. Sans le savoir, je suis devenu autodidacte. Fasciné par les bateaux entrant dans la baie de Jelsa sur mon île de Hvar, à la fin de la journée, une seule chose comptait à mes yeux : être capable de raconter à mes parents quels bateaux j’avais vus. À trois ans, je savais où était inscrit leur nom sur leur coque. Je me les imprimais dans ma petite tête, puis je courais à la maison avant que leur image s’en efface en criant à la porte : « Vite maman, le crayon ! »
Heureusement pour mon éducation, les sacs en plastique n’existaient pas encore. Le seul papier que nous avions était celui des emballages. J’y reproduisais l’image en hiéroglyphes, en demandant : « Quel bateau est-ce ? » Parfois ma mère devinait. « Bakar. » Sinon, il me fallait courir et répéter mon petit stratagème. Ensuite, je suis devenu plus malin. Je découpais le bout du sac en papier, prenais le crayon avec moi, et je copiais. Facile ça ! C’est ainsi que j’ai appris à lire et à écrire à quatre ans. Mes cours de perfectionnement se faisaient par la lecture du journal mural polycopié placardé au centre du village et qui, invariablement, se terminait toujours par ces deux slogans : « Mort aux fascistes », « Liberté au peuple ».
J’ai pu entrer à l’école avant l’âge requis. Ainsi commença cette éducation qui me donnait un pouvoir inattendu : pendant les vacances scolaires dans la petite Maslinica, mes tantes illettrées dépendaient de moi pour la lecture et l’écriture des lettres aux hommes de la famille exilés en Argentine, au Chili ou en Californie. Toutes commençaient par : « Mon cher frère, je vais bien, ce que je souhaite à toi aussi… »

Petit diable, mais très gentil et câlin, j’ai su séduire les mères de mes belles copines du lycée de Split. Leurs filles avaient la permission de sortir le soir « à condition de rentrer avec Miroslav ». Promesse tenue ! Au lycée, le premier enseignement que j’ai reçu de deux ou trois professeurs, et qui est resté gravé au plus profond de moi, est celui-ci : ce que l’on fait est moins important que « comment et avec qui on le fait ». Chaque jour, aussi, je passais au moins cinq heures à faire du sport. J’adorais l’aviron, le basket. Le reste du temps : la guitare, les filles…
J’ai compris bien plus tard que j’avais eu une grande chance pendant mes études, et dans ma profession : il s’est toujours trouvé quelqu’un devant moi pour, sans que je m’en rende compte, m’ouvrir les portes. Je dois beaucoup à la générosité de ceux qui m’ont permis de ne jamais devoir attendre devant ou frapper sur des portes fermées.
C’est ainsi d’ailleurs que je suis entré à Paris à l’Académie des sciences sans jamais avoir envoyé mon CV à quiconque, jusqu’à ce que sa présidente, Mme Marianne Grunberg-Manago, me le réclame. Elle, mon ami l’immunologiste Jean-Claude Weill et surtout l’ancien doyen de la faculté parisienne de médecine de Necker, Philippe Even, m’ont changé la vie en France. C’est grâce à eux que je suis devenu un heureux et fier Français. Les grands personnages scientifiques, Piotr Slonimski, François Jacob, Matt Meselson, Sydney Brenner – avec son hilarant sens de l’humour –, et Max Perutz m’ont fait le privilège de leur amitié, creusant sous mes pieds une immense source d’inspiration et d’aspiration à l’excellence.
Je ne vais pas ici vous raconter plus avant ma vie. Mais il me revient encore cet épisode que je veux vous livrer. C’était en 1986, j’avais passé la quarantaine. Un soir, seul dans ma grande chambre de l’hôtel Grand Palace à Tokyo, j’ai fondu en larmes, des larmes comme celles que pouvait verser l’enfant que j’étais sur son île. Je m’étais rendu au Japon avec une dizaine de grands scientifiques de la planète, invités de la famille impériale nippone, en l’occurrence d’une grande dame, la princesse Takamatsu, soeur de l’empereur. Nous étions accueillis, nous aussi, comme des princes. J’entre donc dans la très luxueuse chambre d’hôtel qui m’avait été réservée, puis, dans la salle de bains, un incroyable endroit ressemblant à une cabine de pilotage d’Airbus. Des boutons sur ma gauche, des manettes sur ma droite. Des boutons pour contrôler la température et l’intensité des jets d’eau de la toilette, d’autres pour l’ambiance, lumière et climatisation, etc. La symphonie du high-tech. Très amusant.
Soudainement, mes larmes se mirent à couler toutes seules. D’un seul coup, je me revis à cinq ans avec une petite pelle métallique et portant jusqu’au logis la braise rouge brûlante de chez la voisine, « tante Kate ». Chaque fois que la fumée du feu de bois sortait de la cheminée de la tante Kate avant que la nôtre ne soit activée, ma mère me pressait de traverser le potager pour aller chercher de la braise afin d’allumer son feu à elle. Pourtant, elle avait toujours une boîte d’allumettes ! J’ai compris plus tard que mes expéditions à travers le potager n’avaient qu’un seul but : l’économie d’une allumette. Le souvenir de cette allumette épargnée et, trente-cinq ans plus tard, moi me retrouvant dans ces inimaginables toilettes farcies de technologie… La brutalité de ce contraste m’avait rattrapé sans prévenir.
Tout au long de mon enfance, je n’ai jamais vraiment réalisé que j’étais pauvre. Au contraire, il n’y avait aucun doute que j’étais un prince puisque l’autorité suprême, ma mère, m’en avait facilement convaincu. Si je me suis senti un jour misérable, c’est bien plus tard, alors que j’étais déjà directeur de recherches–, les choses arrivent. Des bonnes. Des mauvaises. Mais il faut toujours être là, vivant, en bonne santé, toujours aux aguets, pour, au moment le plus inattendu, être prêt à saisir la chance qui sourit, la bonne nouvelle qui survient. En bon vivant, j’ai toujours célébré les bonnes nouvelles et oublié les mauvaises.
La résilience est aussi un des sujets de ce livre. Mon père, fort gaillard et brillant pêcheur, m’y a entraîné. J’étais son rameur sur notre petit bateau de pêche en bois. À douze ans, j’avais beau être maigrichon, ça ne le dispensait pas de me réveiller à 4 heures du matin. Le plus souvent, même sous le brûlant soleil d’été, il ne me faisait pas lâcher les lourdes rames avant midi. À un mille de la côte, une fois les poissons trouvés par cinquante mètres de profondeur, il fallait tenir le bateau au même endroit face au nombre infini de combinaisons des directions et des vitesses du vent et du courant marin. Sinon, le tonnerre de mon père tombait sur moi. Sa voix à cent décibels me donnait des palpitations. La complexité de cette tâche n’a jamais trouvé d’équivalent plus tard, même dans mes recherches scientifiques ! Mais mon père avait un sens pédagogique très personnel. Lorsque je suis devenu docteur ès sciences à l’université de Bruxelles à vingt-cinq ans, il m’a complimenté ainsi : « Ceux qui t’ont donné le doctorat sont plus fous que toi ! »
Chez moi, en Dalmatie, à Split en particulier, on paye très cher la tentation d’attraper la grosse tête. La cruauté verbale y est érigée en art. Il faut avoir le sens de l’humour et, surtout, de l’autodérision pour y survivre. J’espère que cela excusera ma liberté « poétique » et l’esprit provocateur que vous trouverez dans ces lignes tout en ayant le souci de ne pas me répéter, afin que ni vous ni moi ne mourions d’ennui.

Je vous présente mon livre

Vous avez maintenant une idée de ma relation intime, prénatale et postnatale, avec la survie. À mon âge, le thème de ce livre s’impose. Depuis 2004, j’étudie un aspect fondamental de la vie très peu observé : sa robustesse ! J’ai voulu également faire des recherches sur ses limites. Savoir s’il serait un jour possible de prolonger la vie, de prolonger la jeunesse. J’ai voulu savoir si un jour viendrait où il nous serait permis de faire marche arrière, de rajeunir ! Le but véritable n’étant pas de vivre longtemps, mais de vivre intensément !
Rêver avec en tête cette seule question : « Que se passerait-il si… » C’est l’écriture d’un scénario qui pourrait devenir réalité, un exercice de préparation pour un futur, peut-être pas si lointain. Car les recherches très récentes de trois laboratoires, dont le mien, viennent d’élucider la base moléculaire de la robustesse de la vie, et nous sommes surpris par la simplicité avec laquelle certaines espèces rares deviennent extrêmement robustes. « Increvables ».
Il s’agit de produire dans les cellules un cocktail des petites molécules qui protègent la machinerie fonctionnelle cellulaire contre les dégâts qui arrivent – on le pensait – inévitablement. C’est pourquoi les scientifiques se sont concentrés sur les recherches des mécanismes de la réparation des dégâts moléculaires. Or le plus simple est de prévenir, d’empêcher les dégâts sur les molécules réparatrices qui, dès lors, seront en meilleur état et, en plus, seront moins sollicitées ! C’est exactement ce qu’a donné la sélection naturelle dans les conditions extrêmes : la prévention par la protection plutôt que l’investissement exclusif dans la guérison (thérapie) au niveau des réparations moléculaires.
De quels dégâts s’agit-il ? Apparemment des dégâts oxydatifs – la corrosion, la rouille du matériel biologique – frappant sa machinerie fonctionnelle, les protéines. Depuis longtemps, on sait que l’oxygène est une chance mais aussi une menace pour la vie. À forte dose, il tue. On a

découvert que les molécules protectrices sont universelles : celles des espèces robustes protègent aussi celles des autres espèces. Il devient possible d’imaginer la protection de nos propres cellules par une « potion magique » isolée et prélevée à partir des bestioles robustes. En d’autres termes, nous pourrions capter et utiliser à notre profit ce qui permet à d’autres espèces de vivre longtemps et en pleine forme.
La formidable espérance suscitée par cette possibilité ne doit pas occulter les questions qu’elle soulève : voulons-nous vraiment vivre plus longtemps en pleine forme ? Est-ce que ce sera donné à tout le monde ou de façon sélective ? Que pouvons-nous gagner individuellement et que pourra y gagner la société ? Car si notre approche ne réussit pas, une autre, un jour, n’en doutons pas, réussira.
Pour nos sociétés, il y aurait bien des bénéfices à retirer de ces recherches sur l’anti-vieillissement. Notamment ceux concernant directement les personnes avec une longévité saine, mais aussi ceux de la Sécurité sociale, car la plupart de nos maladies sont directement liées à l’âge. Si l’on supprimait ces maladies, les hôpitaux n’abriteraient plus alors que des services de spécialités traumatologiques pour les accidentés (ski, voiture, feu…) et les suicidés.
S’il n’y a aucune bonne raison biologique de vivre deux cents ans, y a-t-il des raisons culturelles ? Imaginons l’évolution culturelle d’une société d’hommes et de femmes de cent ou cent cinquante ans, jeunes mentalement et physiquement, avec une expérience de la vie et une expérience professionnelle immenses ? Une société avec beaucoup plus de gens culturellement productifs que biologiquement reproductifs ? Serait-ce une mauvaise perspective ? Seront-ils des freins, en conservant les traditions ou, grâce à leur expérience, des accélérateurs des arts, des sciences et de l’aptitude à vivre ensemble ?
Et, pour ne jamais oublier que tout cela ne constitue que des projections imaginaires et incertaines, il faut apporter une dose chronique d’humour ! Mon ami, le Dr Zoran Dermanovic, m’a posé une question pratique et impertinente : pourquoi se limiter seulement aux aspects politiquement corrects ? Si l’on trouve les substances anti-âges ou, même, l’élixir de jouvence, il doit être facile de trouver leurs antidotes avec un traitement vieillissant ! Entendez alors le jugement d’un redoutable criminel : cette honorable cour vous condamne, M. X ou Mme. Y, à deletio vitae partialis (bref, raccourcissement de la vie) de vingt ans ! Puis, en cas d’erreur judiciaire avérée, on pourrait toujours faire alors bénéficier le condamné de vingt ans de rajeunissement. Formidable ! Voilà la fin de l’engorgement des prisons…
Nous allons donc ici tenter de toucher au fond de certains aspects de la nature humaine en ne nous dispensant pas d’en sourire. Car l’humour est précieux. Il joue un rôle primordial dans la lutte pour la survie. Rarement on a généré autant d’humour noir que dans Sarajevo durant les quatre ans de siège et de bombardements assassins. Sérieux sont seulement les privilégiés ayant peur de perdre les privilèges qu’ils n’ont pas mérités.
Profondément curieux et insatiable de nature, dès que mes recherches originales étaient établies (« mainstream », comme on les appelle maintenant), je les abandonnais pour me mettre en danger comme un débutant dans un autre domaine. Par exemple, je suis à l’origine de la découverte du « système SOS » (encore, le sauvetage de la vie en danger !) et d’un des systèmes de correction des erreurs génétiques, mais quand une centaine de laboratoires se sont mis à travailler sur ces sujets, j’ai déserté. Je suis parti chercher ailleurs. Vers ce vaste chantier du vieillissement, avec en tête cette seule et lancinante question : « Est-il concevable de prolonger la vie humaine saine ? » La réponse est clairement oui. Pour quoi faire ? On en discutera car le sujet est intéressant, mais aussi et surtout, il peut être amusant. On ira aussi loin qu’imaginer, le temps

finalement venu, comment on peut mourir joyeusement, très vieux, par un ultime orgasme d’intensité mortelle… !
Est-il scientifiquement déplacé de parler de prolongation de la vie humaine saine et d’abuser du temps des lecteurs ? Je ne suis pas sûr. Imaginez une souris plutôt éduquée qui se demanderait s’il est théoriquement possible de vivre plus que deux ans et demi son espérance de vie moyenne ? Mais, bien sûr que oui, dira-t-elle, regardez l’espèce humaine, surtout les femmes, mammifères comme nous, qui vivent trente à quarante fois plus longtemps ! Et puis elle en viendra même à se souvenir qu’il existe une espèce de rat sans poil qui vit vingt-huit ans ! Donc, c’est bien possible ! Mais la nature ne se soucie guère des désirs des souris et des hommes de vivre longtemps une fois achevé le temps de la reproduction. Or nous, les humains, nous nous aimons et nous sommes bien capables de continuer à nous aimer bien après l’arrêt des cycles hormonaux de la reproduction.
C’est pourquoi nous n’aurons d’autres choix que de ruser avec la nature. Légitimement, car chaque espèce vivante repousse depuis longtemps les limites de ses capacités. L’homme n’est pas une exception. Il triche déjà : lunettes, prothèses, médicaments de toutes sortes. Nous disposons d’un grand répertoire pour renforcer les capacités humaines par des moyens mécaniques, électroniques et chimiques afin de neutraliser nos handicaps biologiques et renforcer nos aptitudes innées. Bref, jusqu’à maintenant, nous avons tout fait pour éviter le handicap et la mort naturelle. Il suffit de continuer de tricher à l’aide de la science actuelle ! Nous sommes fiers de pouvoir pallier les problèmes biologiques de l’homme. Or, les interventions biologiques rencontrent une résistance philosophique largement irrationnelle. N’est-il pas sensé de vouloir résoudre les problèmes humains biologiques en appliquant les connaissances de la biologie ?
Aujourd’hui, et c’est très encourageant, la vie humaine s’allonge régulièrement de six heures par jour sans que l’on sache exactement pourquoi ni comment. Ainsi, prolonger la vie humaine n’est pas impossible puisque cela se passe déjà ! La seule question fondamentale qui nous est posée se résume en somme à celle-ci : sommes-nous prêts à accélérer ce processus ?

LA RÉALITÉ DE L’IMMORTALITÉ

1
La science du vieillissement

suite…

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